CONCLUSION
l'italienne, fusée d'esprit jetée au vent sicilien qui s'appelle l'Étourdi, jusqu'à ce rictus douloureux qui se nomme le Malade imaginaire. Que de personnages s*agitent entre ces deux pièces, tous si vivants qu'on les connaît mieux que des personnages de chair et d'os! Alceste, l'éternel songeur, Philinte, l'éternel satisfait, Sganarelle qui se lamente, George Dandin qui pleure, Pourceaugnac qu'on exploite, Vadius qui se rengorge, Trissotin qui se pavane, Tartuffe qui ploie l'échiné, Orgon qui croit, Argan qui doute, Harpagon qui thésaurise. C-l;mène la cruelle, Agnès la rusée, Scapin le drôle étourdissant, et Mascarille, et Dorine, et madame Pernelle, et Sosie, et maître Jacques, et Arnolphe, et Don Juan, et Diafoirus, et Bélise, et Armande, hommes, femmes, précieux et précieuses,'petits marquis et grandes coquettes, fripons et honnêtes gens, malades et médecins, philosophes de hasard et savants de pacotille, bref un monde entier, tout un monde de types, de caractères, palpite, pour ainsi dire, depuis deux siècles et vit à côté du monde réel. Or ce monde, c'est Molière qui l'a créé. Ces personnages sont les fils de son génie. Il les a animés de sa flamme, de son verbe, de sa foi. Et, au-dessus de leurs passions et de leurs vices, de leurs faiblesses et de leurs vertus, il semble qu'il ait proclamé avant tout cette vérité suprême : N'ai?ne^ que le vrai, le simple, le bon, la clarté et le bon sens, tout ce qui fait la force et la vertu de notre vieille humeur française !
Aussi la France aime-t-elle profondément ce génie né de ses entrailles, et sera-t-elle éternellement vraie, cette parole de Sainte-Beuve, éloquent et définitif hommage rendu au poëte : Tout homme de plus qui sait lire che; nous est un lecteur pour Molière.
Sans doute on pourra reprocher à Molière de n'avoir pas, comme Shakspeare, je ne sais quelle vaste ouverture d'idées qui laisse deviner un univers, un entassement formidable de pensées, de combinaisons, de trouvailles et de poésie. Vainement chercherait-on dans son œuvre une figure de la taille d'Hamlet, une vision de la valeur de la Tempête, une histoire d'amour du charme de Roméo et Juliette, un drame aussi poignant qu'Antoine et Clèopâtre. Sa parole, nette et vivante, n'a jamais les profondeurs immenses du Monologue inoubliable. Son imagination n'a pas cet imprévu, cet inouï, cette éblouissante lumière; le microcosme qu'il étudie est plus borné que celui de cet infini Shakspeare. Mais si le véritable génie consiste dans la pondération absolue, dans le bon sens uni à la puissance, dans le rien de trop, qui est en somme le but suprême de l'art, Molière, comme Cervantes, est Tégal de Shakspeare. Les femmes de Molière n'ont pas le charme en quelque sorte surnaturel, la diaphanéité, les ailes des héroïnes de Shakspeare, mais ce sont vraiment des femmes, vivantes, aimantes, mères, sœurs et filles. Elles vivent non de la vie du rêve, mais de
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la vie de l'humanité. Et ce mot seul, l'humanité, que Molière mit dans la bouche de son Don Juan, ne dénote-t-il point le penseur, le précurseur, l'homme des temps à venir, et ne caractériset-il pas ce génie purement humain? De pareils traits d'ailleurs, qui ouvrent de telles p^rs: . ne sont pas rares dans son œuvre, et pour n'en ciur qu'un, le monde moderne, épris d'égalité, ne doit-il pas regarder comme un des siens le qui, en ç siècle, s'est vaillamment écrié :
La naissance n'est rien où la vertu n'est pas?
L'auteur du Vieux Cordelier, Camille Desmoulins, n'a pas craint d'écrire un jour que Molière a peint dans le Misanthrope un portrait de républicain, Alceste. Camille ajoute que Philinte n'est qu'un feuillant. Toujours est-il que l'âme haute de Molière était aussi lasse que le bilieux et superbe Saint-Simon, ou que le vigoureux La Bruyère, des intrigues et des bassesses de la cour. « Vous me félicitez du Tartuffe, disait-il à ses amis, que direz-vous donc quand vous aurez entendu mon Homme de cour ? » L'oeuvre ne fut pas achevée, et elle est malheureusement perdue, mais l'esprit indépendant, ennemi de toute tyrannie, de Molière, est épars dans le théâtre entier de ce grand homme.
Au reste, et encore un coup, Molière est le représentant le plus élevé de l'esprit français, avec
du précieux, du boursouflé, de l'obscur, et sa soif de clarté, son avidité de lumière. Voilà bien pourquoi nous l'aimons, et ce serait peu de l'aimer, voilà pourquoi nous le préférons. Nous avons trop négligé, depuis cinquante ans, le culte de la tradition nationale en littérature. Le romantisme, — à qui nous devons, ce qui l'absout, des merveilles de poésie lyrique, — le romantisme qui nous ouvrit, il faut le reconnaître, des mondes nouveaux, nous y retint malheureusement prisonniers. On pouvait fort bien étudier les littératures étrangères sans leur sacrifier notre propre tempérament. C'est ce qu'un éminent critique. M. Philarète Chasles, a su faire. Mais imiter, mais vêtir à l'allemande, à l'espagnole ou à l'italienne la pensée française, c'était une autre espèce d'apostasie. Les poètes ont trop souvent quitté la braie gauloise pour le pourpoint castillan ; nous avons assisté à une sorte de travestissement douloureux. A ce jeu, une nation perdrait, en moins de cent ans, son originalité et son génie. Le pauvre Alfred de Musset l'avait bien senti, lui qui réagit si bravement, en enfant terrible, au nom du génie français, contre les exagérations exotiques.
Revenons donc, revenons en hâte aux vrais fils des Gaules, à Rabelais, le bon sens sublimé, à Montaigne, cet Athénien gascon, à La Fontaine, le plus admirable des conteurs et des peintres, à Corneille, qui retrouve l'accent français jusque