CONCLUSION. I
dans le Forum romain, à tous ceux qui ont dans \is veines, dans le cœur, dans la voix cet accent particulier qui rendit à la fois redoutable et éclatant comme l'acier sans tache l'esprit français, cet esprit alerte et militant, armé à la légère, et brillant comme une guêpe dans un rayon de soleil. Le xvne siècle avait donné à cet esprit la noblesse, le xvme siècle lui donna la puissance. Voltaire, Diderot. Beaumarchais sont delà race élue qui est la nôtre. C'est à eux aussi qu'il faut demander le secret de cette régénération intellectuelle et matérielle si ardemment poursuivie.
La France, pareille à Antée, n'a qu'à toucher son sol pour retrouver de nouvelles forces, ou plutôt elle ressemble à une convalescente à qui la source pure du pays natal rendrait enfin la santé; — et cette source non tarie, c'est la source claire, limpide, savoureuse, où puisa Molière, c'est l'impérissable esprit français, qui avait fait de notre patrie le « soldat de Dieu », disait Shakspeare, et nous ajouterons avec Molière « le soldat d^ l'humanité. »
près avoir parlé de Molière, il est juste de parler un peu de ses collaborateurs, j'entends des comédiens qui partagèrent avec lui les fatigues des premières années de luttes et les succès des années de gloire. Les ouvrages excellents de MM. Bazin, SoLirol, Hiliemacher, fournissent sur les acteurs de la troupe de Molière des détails intéressants et bons à retenir. M, Ch. Louandre, dans l'édition qu'il a donnée des œuvres de Molière (Bibliothèque-Charpentier), a consacré une longue note à la troupe du grand comique. Mais c'est surtout au volume (avec figures) de M. F. Hi.lemacher qu'il faut demander des renseignements en un tel sujet1.
i. Galerie historique des portraits des comédiens de la troupe de Molière (Lyon, Nicolas Scheuring, in-8. 1S69, 2e édit.).
Lorsque Molière parcourait la province, sa troupe, qu'il est bien difficile de reconstituer pour cette époque de débuts, comprenait, d'après Grimarest, les deux frères Jacques et Louis B;:art, Madeleine Béjart, femme entendue et v directrice, qui remaniait parfois les pièces selon les nécessités de la mise en scène, Du Parc, dit Gros-René, et la Du Parc, la de Brie et son mari, en outre le fameux pâtissier-poëte de la rue Saint-Honoré, François Ragueneau, que d'Assoucy a raillé comme faiseur de petits pâtés et moucheur de chandelles. On a trouvé encore, à la vente des livres de M. Soleirol, une liste de la distribution des rôles de la tragédie d'Andromède (de Corneille), liste écrite de la main même de et qui avait appartenu à Pont de Vesle. Cette liste nous apprend que Du Parc, de Brie, .jlles, Dufresne, Molière, Chasteauneuf et l'Estang, puis Mlles Béjart, de Brie, Hervé, Menou, Magdelon et Vaucelles, faisaient, vers 1650, partie de la troupe ambulante de Molière.
Mais, pour nous en tenir à ce qu'on pourrait appeler la troupe fixe de Molière, la troupe du Palais- Royal , nous allons donner rapidement quelques détails sur les comédiens et les comédiennes qui en firent partie.
Béjart (Joseph), l'aîné (io^s-io^o), le frère aîné des sœurs Béjart. — Joua avec Molière et Du Parc au Jeu de Paume de la Croix-Blanche, sur
V Illustre-Théâtre. Joseph Béjart était bègue. Il joua le rôle de Pandolfe dans YEstouriy.
Béjart (Louis), le cadet, dit l'Éguisé (164.5- 1678). — Dans le tragique, il jouait les troisièmes rôles, dans le comique les pères et les seconds valets. Il joua la Flèche dans VAvare, Oronte dans M. de Pourceaugnac, et, chose plus singulière pour nous, mais toute naturelle alors, Madame Penielle dans Tartuffe. Comme son fi . bègue, Lojis Béjart était boiteux. Il avait reçu un coup d'épée en séparant deux de ses amis qui se battaient en duel sur la place du Palais-Royal.
Du Fresxe (Ch.) (i6+yi6%o). — Comédien de Y Illustre -Théâtre et peintre du roi. On le trouve à Lyon, à Narbonne, à Toulouse, avec la troupe de Molière.
Du Parc (René Berthelot), dit Gros-René (1645- 166$). — Un des fondateurs de V Illustre-Théâtre, fils de bonne bourgeoisie entraîné par le goût de ia comédie. Jouait Gros-René dans le Dépit amoureux et dans Sganarelle.
De Brie (Edme Villequin ou Wilquin) (1653- 1676). — Créa, entre autres choses, M. Loyal dans Tartuffe, le maistre darmes dans le Bourgeois gentilhomme et Diafoirus père dans le Malade imaginaire.
Brécourt (Guillaume Marcoureau, sieur de). — Comédien excellent, auteur médiocre ; Louis XIV disait de lui : « Cet homme-là ferait rire des pierres! » Brave et excellent, il écrivit YOmbre de
Molière, imprimée à la suite des œuvres du maître. Il joua Jodelet des Précieuses ridicules, Alain de
Y Ecole des femmes, Pancrace du Mari âge forcé.
La Grange (Charles VarLt, sieur de Amiens, mort en 1692. — Intelligent acteur qui devait, avec un ami de Moli ire, Vinot, donner au public la première édition des Œuvres de Molière (Paris. Thierry, 1682]. — Représenta nombre de personnages dans les comédies de Molière, entre autres Valère dans YEscole des maris, Don Juan dans Don Juan, Valère dans Tartuffe. Fort honnête homme et très-estimé. La publication de son Registre depuis si longtemps annoncée par M. Ed. Thierry sera un événement véritable.
Du Croisy ( Philibert Gassot, sieur ), gentilhomme beauceron et comédien excellent. — Il eut l'honneur de créer le personnage de Tartuffe. Quitta le théâtre en 1689 et mourut en 169$ ; son ami, le curé de Conflans-Sainte-Honorine, près de Paris, n'eut pas le courage de l'enterrer ; il pria un confrère de le faire à sa place.
Jodelet (Julien Bedeau, dit). — Un des meilleurs comédiens du xvne siècle, un vrai bouffon, appartint à la troupe du Marais et de
Y Hôtel de Bourgogne ; Scarron le goûtait fort; il ne joua qu'un seul rôle dans les comédies de Molière, le rôle du vicomte de Jodelet dans les Précieuses ridicules, rôle que reprit Brécourt. Consulter sur Jodelet les Historiettes de Taliemant des Réaux et la Ga:ette de Loret.
iBO MOLIÈRE.
Hormis qu'il parlait mieux du nez...
Il fut un comique agréable.
L'Espy (Bedeau, sieur de), frère de Jodelet, quitta la troupe du Marais pour entrer, en 1659, dans la troupe de Molière. Joua Gorgibus dans les Précieuses ridicules et Chrysale de l'École des femmes.
Beauval (Jean Pitel, sieur de). — Honnête homme, talent modeste ou médiocre, jouait cependant avec succès les rôles de niais, Diafoirus fils, par exemple, dans le Malade imaginaire.
Longchamp (Henri Pitel, sieur de), son frère cadet, marqua assez peu dans la troupe de Molière, joua plus tard les Crispins.
La Thorillière (François Le Noir, le père, sieur de). — Gentilhomme et capitaine de cavalerie, mordu du démon du théâtre. Fort bel homme, bon comédien quoique Collé, dans son Journal, le traite de grimacier. Il faisait Philinte dans le Misanthrope, Trissotin dans les Femmes sçavantes, Jupiter dans Amphitryon, etc.
Hubert (André), acteur du Marais, engagé par Molière, joua les travestis, Mme de Sottenville, Mme Pernelle, Mme Jourdain, d'autres encore. Vécut jusqu'en 1700.
Baron (Michel Bayron, dit). — On l'a appelé le comédien le plus surprenant de la scène française (M. HillemacherJ. Michel Baron disait de luimême: « Il faut cent ans pour faire un César;
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mais il faudrait dix siècles pour faire un comédien tel que moi! » Excellent dans les rôles tragiques, il fut l'élève de Molière. Ce Baron « l'homme à bonnes fortunes » est celui-là même qui allait réclamer son bonnet chez une grande dame qui semblait le méconnaître après avoir passé la nuit avec lui. Il joua Octave dans les Fourberies de Scapin et Ariste dans les Femmes sçavantes. Le beau petit baron, comme on disait, avait aussi représenté F*\mour dans Psyché.
La Thorillière (Pierre Le Noir, le fils) ne figura guère dans la troupe de Molière que pour jouer un petit Amour dans Psyché.
Lulli. — S'étonnera-t-on de trouver le compositeur Lulli parmi les acteurs de la troupe de Molière? Non-seulement Lulli dansa souvent dans les ballets ou cérémonies de Molière, mais, pour amuser le roi et désarmer sa défaveur, Lulli joua le rôle de M. de Pourceaugnac et réussit à faire rire Sa Majesté. M. Hillemacher le catalogue sous le pseudonyme de Giam. Battista Chiacchiarone l.
i. A propos de Lulli, je trouve, dans une publication entreprise par feu Quérard, le bibliographe, et intitulée le Quérard (tome II, p. 640), un renseignement qui vaut d'être recueilli sur un factum curieux : Requeste du sieur Guichard contre les sieurs J.-B. Lully, Sébastien Auhry et consorts, touchant les prétendus empoisonnements supposés contre le dit Guichard. Il est question là, non seulement de Lulli, mais de la femme de Molière. A propos dd Lulli, le factum s'exprime ainsi :
« Cet homme n'est pétri que d'ordure et de boue... Le
i8a molikri:.
Molier. — C'est le nom d'un danseur qui représenta un Maure dansant dans les Plaisirs de l'Isle enchantée de Molière.
Béjart (Marie-Magdeleine), l'aînée des trois filles de Joseph Béjart. — Parisienne, née en i6i\\ et morte en 1672, un an avant Molière. Jouait Marinette dans le Dépit amoureux, Georgette dans
hasard le jeta dans le commun de Mademoiselle parmi les galopins ; il sut adroitement se tirer de la marmite avec son archet... Les gazettes étrangères, au sujet d'un méchant feu d'artifice qu'il s'avisa de faire vis-à-vis sa maison en l'année 1674, publièrent partout que, s'il n'avoit pas réussi dans ce feu là, on réussiro'it mieux en celui qu'il avoit mérité en Grève. »
Et à propos de la femme de Molière :
« La Verdier, la Brigogne, cette prostituée, chanteuse de l'Opéra, la Molière, celle comédienne de tous les théâtres, estoient des créatures publiques de toutes les manières.... »
A la suite de ces citations, je rencontre encore dans le Quérard (p. 641) une note sous forme de lettre, qu'il est peut être bon de citer ici :
Molière copiste. — » A Monsieur Quérard. — Monsieur, les curiosités littéraires sont de votre domaine ; en voici une qui ne vous paraitra peut-être pas dépourvue d'intérêt.
« Tout le monde connaît le vers de Molière qui termine la fameuse scène de Y École des femmes, entre la jeune Agnès et Arnolphe, qui apprend d'elle que le galant s'est introduit dans la maison :
... C'est assez ; Je suis maître, je parle, allez, obéissez!
k Mais ce qui n'a été remarqué par aucun commenta-
YEscole des femmes, Dorine dans Tartuffe, Nérine dans M. de Pourceaugnac. On la voit aussi raccommodant les pièces, par exemple Don Quichotte (30 janvier 1666. Registre de Lagrange). Elle représentait à la fois les reines dans la tragédie et les soubrettes dans la coir.
Hervé-Aubry (Geneviefve Béjart) , sœur des Bèjart, femme du sieur Léonard de Loménie de la Villaubrun, Limousin comme Pourceaugnac ; remariée à Aubry, auteur de Dêmêtrius. Née en 1624., elle survécut à Molière (morte en 1675). Elle ne se distingua que rarement, mais se distingua réellement dans le rôle de Bélise des Femmes sçavantes.
teur et ce qui m'a frappé à la lecture, c'est que ce vers, et même la finale du précédent, se retrouvent mot pour mot dans la 6e scène du >>e acte de Sertorius de Pierre Corneille. — Il est très-probable que Molière, qui jouait le rôle d'Arnolphe, a reproduit cette apostrophe véhémente pour imiter ou même parodier le comédien du théâtre du Marais qui y taisait effet *. La similitude complète des deux vers, qui ne sont pas ce qu'on appelle vers de remplissage, et la coïncidence des dates (Sertorius et V Ecole des femmes parurent la même année) ne paraissent pas pouvoir s'expliquer par le pur hasard.
« Agréez l'expression de tous mes sentiments distingués.
« Frédéric Hillemacher. »
Paris, 5 novembre 1856.
* Voir ce que nous avons dit du talent d'imitation de Molière au chapitre intitulé Molière comédien.