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ami : « Je vois bien qu'il me faut quitter la partie; mais qu'un homme souffre avant de mourir! » Il était affreusement pâle, et Armande Béjart et Baron voulurent l'engager à ne point jouer ce soir-là son rôle d'Argan. Mais ici reparaît le point d'honneur de tout à l'heure et l'idée du devoir :
« Il y a cinquante pauvres diables qui n'ont que leur journée pour vivre, dit Molière ; si je ne joue pas, qui leur donnera du pain? »
Quelle âme admirable et dévouée que celle de ce misanthrope, et comme Alceste donne à Philinte des leçons d'humanité! Il joua donc en toussant avec d'affreux déchirements ; il alla, il traîna jusqu'à la cérémonie ; une convulsion dissimulée, étouffée sous un éclat de rire, le secoua terriblement; puis, frissonnant, il monta dans la loge de Baron : « J'ai un froid qui me tue,» dit-il. Baron lui prit les mains; elles étaient glacées. Le comédien donna à Molière son manchon, appela ses porteurs, sa chaise, et, de la rue des Bons-Enfants à la rue de Richelieu, du Palais-Royal au logis de Molière, il demeura aux côtés de son maître et de son ami. Une fois chez lui, raconte Grimarest, Molière consentit à prendre un bouillon. Baron lui rapporta un de ceux que Mlle Molière tenait toujours prêts pour elle-même, « car elle avait un soin extrême de sa personne. »
« Eh! non, dit Molière, les bouillons de ma femme sont de vraie eau-forte; vous savez tous les ingrédients dont elle les compose. Donnez-moi
plutôt un petit morceau de fromage de Parmesan. » La bonne Laforest lui en apporta; il en mangea avec un peu de pain, puis se fit mettre au lit. Une quinte le prit comme il demandait un oreiller rempli d'une certaine drogue à vertu dormitive; une veine se rompit dans sa poitrine, et le sang lui sortit à flots par la bouche et les narines. Pendant qu'il étouffait, puis râlait, on cherchait des prêtres. Son valet et Martine couraient a Saint-Eustache, la paroisse de Molière, et demandaient un confesseur; deux curés reft ils s'appelaient, l'un, Lenfant, l'autre, Lechat. Enfin le beau-frère de Molière, Jean Aubry, décida un troisième prêtre, nommé Paysant, à venir. Lorsque l'abbé Paysant arriva rue de Richelieu, il y trouva Molière mort entre les bras d'un gentilhomme, M. Couthon. Aux pieds du lit priaient deux religieuses à genoux.
Ces notes de Grimarest gardent, on le voit, ce je ne sais quoi de précis et de réaliste d'un fait divers quotidien. Elles causent encore une émotion vive lorsqu'on les lit. Mais qu'est-ce que cette mort comparée au scandale des funérailles de Molière, à ce refus de sépulture ordonné par M. Merlin, curé de Saint-Eustache, poussé par M?r Harlay de Champvallon, archevêque de Paris? Qu'est-ce que cette sombre agonie comparée aux lugubres funérailles de ce grand homme de bien qui s'appelait Molière? La nuit, le 21 malgré la foule qui hurlait devant la maison et à
ïfi MOLIÈRE.
qui Armande Béjartjeta par la fenêtre mille livres pour l'apaiser, la bière de Molière portée à bras, fut enlevée de la maison mortuaire et, sans être présentée à l'église, dirigée par la rue Montmartre vers le cimetière. Baron, La Thorillère, Lagrange, Beauval, Chapelle, suivaient le convoi funèbre portant chacun une torche. A la lueur de la résine, La Thorillère put lire avec colère ces vers collés par quelque envieux sur les portes fermées du cimetière :
Il est passé, ce Molière,
Du théâtre à la bière, Le pauvre homme a fait un faux bond; Et ce tant renommé bouffon
N'a jamais su si bien faire
Le malade imaginaire Qu'il a fait le mort tout de bon ' !
La Thorillère arracha la pancarte insultante, les portes du cimetière s'ouvrirent et l'on enfouit enfin les restes de cet homme dont le génie avait été fait de bonté, de pitié, d'ironie et de souffrance.
Un écrivain, dont on fera bien de consulter le travail, que nous venons de relire avec profit, M. E. Burat de Gurgy, a publié, en 1838, dans le Monde dramatique (^ année, t. VI, p. 353), un curieux article sur cette Maison de Molière où venait de se passer le drame rapporté par Grimarest :
« Cette maison, dit M. de Gurgy, est inscrite sous le n° 34. de la rue de Richelieu, vis-à-vis la fontaine1. Son rez-de-chaussée occidental forme le passage Hulot et conduit à la rue Montpensier, dans laquelle on descend par quelques marches. L'appartement de Molière était à l'entre-sol, et celui d'Armande Béjart au-dessus : ils communiquaient ensemble au moyen d'un escalier de bois fort roide et de deux pieds et demi de largeur. On y voit à présent la boutique du bottier Lyon- Bosschaerts. Les dispositions intérieures n'ont pas subi d'importantes métamorphoses, au moins quant à la chambre à coucher du poëte-comédien. Après avoir traversé une espèce d'antichambre étroite et carrée, on pénètre tout de suite dans cette pièce principale; une porte à doubles battants revêtus de glaces s'ouvre devant vous. Cette chambre est un ovale tronqué, boisé entièrement, le plafond n'a conservé aucune trace de l'apothéose qu'y peignit un élève de Philippe de Champagne, le décorateur d'une partie du Palais-Cardinal, et les dorures des panneaux ont disparu sous une couche
1. Nous acceptons cette tradition. Aujourd'hui, l'appartement du n° 34 est occupé par un bureau de placement pour employés des deux sexes. Cette maison, qui s'ouvre sur le passage Hulot, est habitée par un marchand de vins, M. Gibout, et un boucher, M. Bouquet jeune. Le n° 40, haute et fière maison située en face la rue Villedo, est occupé par un marchand d'appareils à gaz, un magasin de jouets et un tailleur.
de couleur grise. La lumière arrive là à travers trois fenêtres excessivement larges et dont la maçonnerie est intacte. L'une est en face de la porte et donne du côté de la rue Montpensier; celle-là avait vue sur le jardin du Palais-Royal, dont la verdure n'était pas encore masquée par les galeries. Le lit se dressait dans l'angle à droite ; au pied de ce lit, la cheminée qui a été changée, mais au-dessus de laquelle subsiste toujours un ancien miroir couronné d'un trumeau du temps. Le sujet mythologique de cette toile est d'un coloris vif et chaud, d'un dessin pur et correct. Le demi-jour qui l'éclairé n'empêche pas de reconnaître que c'est une excellente peinture. Parallèlement au foyer sont les deux autres croisées, entre lesquelles MolL-re avait suspendu son portrait dans le costume d'Auguste1. La partie'de la muraille qu'occupait cet ouvrage de son ami, le célèbre Mignard, est cachée pour le moment derrière des étagères en sapin chargées de boîtes et de chapeaux. Des draperies rouges à franges jaunes, et tendues autour d'un mobilier en acajou, remplacent les portières de lampas et les meubles en chêne de celui qui avait 30.000 fr. de revenu, qu'il dépensait sans ostentation, toutefois. Où se trouvait sa table de travail s'appuie un secrétaire, tout à fait moderne, orné de groupes de porcelaine, et un berceau d'enfant remplit, en
1. N'est-ce pas plutôt celui que possède la Comédie- Française et qui représente Molière dans son costume de la Mort de Povi-.
regard du lit; le coin jadis réservé à Parmoire sculptée sous la clef de laquelle Molière enfermait ses livres et ses manuscrits, vendus, disséminés et perdus à la mort de Lagrange, à qui la Béjart les avait confiés.
« Enfin, cette chambre, relique oubliée, est enchâssée entre un dépôt de vins en bouteilles et un mont-de-piété ; elle sert d'atelier, provisoirement consacré à la confection de castors imperméables; au-dessous de celle de ses fenêtres qui livra passage à la dernière bouffée d'air que Molière respira, est écrit, en manière d'enseigne, le mot magasin, et là même où son souffle divin s"exha!a, habite le cordonnier qui a eu l'obligeance de nous y laisser entrer, le 7 mai 1838, en nous avouant (étrange indifférence!) que nous étions le premier et le seul qui lui en eût adressé la demande. »
Depuis trente-cinq ans, l'intérieur de l'appartement où mourut Molière n'a pas dû beaucoup changer. On a appliqué dans la muraille une plaque rappelant que ce fut là qu'il rendit le dernier soupir ; mais ce monument vraiment historique appartient toujours à des particuliers. Nous avons dit tout à l'heure que des recherches plus nouvelles veulent que Molière ait habité non le n° 34 de la rue Richelieu , mais le n° 4.0. Rien n?est prouvé : et adhuc sub judice lis est. Depuis la visite de M. Burat de Gurgy, je doute d'ailleurs qu'il y ait eu de ce côté de nombreux pèlerinages. Nous sommes assez oublieux décidément, et il a
jO MOLIERK.
fallu bien des années pour que Molière ait, dans un angle et comme dans un coin de notre Paris, sa statue ou plutôt sa demi-statue, sa fontaine. Combien de fois ce monument fut-il entrepris sans succès! Combien de fois essaya-t-on d'organiser une souscription pour Molière !
En 1818, une commission, dont faisaient partie Casimir Périer, le baron Gérard, Talma, Népomucène Lemercier, de Broglie, Laffitte, etc., voulut élever, par souscription publique, un monument à Molière. Peine perdue ! Aucun ( je dis aucun) souscripteur ne se présenta. Quelques années après, en 1835, une nouvelle commission, composée de MM. Thiers, de Montalivet, Charles Nodier, Casimir Delavigne, le maréchal Gérard, l'acteur Samson, Alexandre Duval, Scribe, etc., se réunit et ouvrit' une souscription dans le même but. Croira-t-on que la somme souscrite s'éleva à trois cent cinquante francs? Il fallut s'y reprendre à trois fois et que les comédiens, et à leur tête M. Régnier, s'y missent corps et âme pour que Molière eût son monument1. Le jeudi 10 mai 1838, le Théâtre -Français donna ' une représentation extraordinaire, composée de V Impromptu de Versailles, l'École des maris, le Bourgeois gentilhomme avec la Cérémonie, au bénéfice de la souscription pour Molière. La recette nette s'éleva à
1. Voyez la Lettre de M. Régnier, de la Comédie-Française, au préfet de la Seine, relative à la construction de la fontaine Molière (Moniteur universel du 25 mars 1838).
17,24.2 francs 65 centimes. Cent ans après la mort de Molière, en 1773, 'a Comédie-Française avait déjà donné une représentation solennelle dont la recette fut appliquée à l'érection d'une statue en l'honneur de l'auteur de Tartuffe. J'ai retrouvé dans ce même recueil, déjà cité, de curiosités théâtrales, le Monde dramatique, une intéressante étude de M. Em. de Géricourt sur une représentation du premier centenaire de Molière, représentation qui n'a pas eu son pendant cette année. Ce fut sur la proposition de Lekain que les comédiens du roi, les enfants chéris de Molière, comme il les appelait, décidèrent que la Comédie- Française, pour célébrer la centenaire de Molière et pour élever une statue « à la mémoire de ce grand homme », donnerait le produit entier de la première représentation d'une pièce nouvelle, V Assemblée. Il fallait seulement, pour cela, et pour que la décision des comédiens fût valable, que les premiers gentilshommes de la chambre, MM. de Richelieu et de Duras, consentissent à valider la proposition faite par Lekain. Au reste, il vaut mieux donner ici le texte même de cette délibération de la Comédie et de cette correspondance. Ce sont documents à conserver.
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Délibération des comédiens du roi, prise à l'occasion de la centenaire de Molière.
« Ce jour, le sieur Lekain, l'un de nos camarades, a demandé qu'il lui fût permis d'exposer à l'Assemblée ce qu'il avait imaginé pour honorer la mémoire de Molière, et consacrer sa centenaire par un monument qui pût convaincre la postérité de la vénération profonde que nous devons avoir pour le fondateur de la vraie comédie, et qui n'est pas moins recommandable à nos yeux comme le père et l'ami des comédiens.
« Après quoi, il nous a représenté qu'il estimait convenable et honorable d'annoncer ce même jour au public et de motiver dans les journaux que le bénéfice entier de la première représentation de l'Assemblée, qui doit être jouée mercredi prochain, 17 courant, pour célébrer la centenaire de Molière, sera consacré à faire élever une statue à la mémoire de ce grand homme.
« Qu'il ne doutait nullement que la partie la plus éclairée de la nation française ne contribuât grandement à l'exécution d'un pareil projet.
« Qu'il était instruit que l'Académie française l'avait fort approuvé; qu'elle l'avait trouvé digne de celui qui l'avait conçu, plus digne encore de ceux qui se proposaient de l'exécuter.
« Que l'on ne pouvait pas faire un sacrifice plus
noble de ses intérêts, et que M. Vatelet, l'un des membres de cette même Académie, s'était offert de suppléer à la dépense de ce monument, si les fonds sur lesquels on devait compter n'étaient pas suffisants.
« Que d'ailleurs on pouvait être sûr du consentement de messieurs les premiers gentilshommes de la Chambre, et qu'il en avait pour garant la lettre qu'il avait écrite à nos seigneurs les ducs de Richelieu et de Duras, et nommément la réponse de ce dernier.
« La matière mise en délibération, nous, comédiens du roi, avons de grand coeur donné notre consentement au projet énoncé ci-dessus, quoiqu'il ait été agité par deux de nos camarades qu'il serait peut-être plus convenable que la Société fît seule les frais d'un si noble monument.
« En conséquence, il a été décidé à la pluralité des voix, que le sieur Lekain se chargerait de l'annoncer aujourd'hui au public.
« Il a été pareillement décidé que la copie de la lettre du sieur Lekain et la réponse de monseigneur le duc de Duras, mentionnées dans l'exposé ci-dessus, seraient annexées à la présente délibération, comme la preuve la plus authentique de l'adhésion des supérieurs. »
Lettre du sieur Lekain à M. le duc de Duras. Le 12 février 1773.
« Monseigneur,
« y ai pris la liberté de me rendre hier à votre hôtel, pour vous supplier de vouloir bien donner votre agrément à un projet dont l'idée a paru noble et intéressante à plusieurs de mes camarades, et même à plusieurs bons citoyens, qui ne respirent, comme vous, monseigneur, que la gloire et le progrès des beaux-arts.
« Il s'agirait de disposer du bénéfice entier de la représentation qui sera donnée à l'occasion de la centenaire de Molière, pour élever une statue à ce grand homme dans le foyer de la nouvelle salle de spectacle qui va se bâtir sous vos ordres. Une détermination de cette nature ne peut qu'honorer le spectacle national et tous les gens de lettres, qui se feront un devoir indispensable d'y contribuer.
« Nous osons croire, monseigneur, que le protecteur des beaux-arts, sous le règne de Louis XV, verra sans peine que des enfants chéris élèvent un monument à la gloire de leur père; c'est le nom que Molière nous avait donnés, et c'est le seul peut-être qui nous honore le plus aux )-eux des nations qui ont secoué le préjugé de la plus honteuse barbarie.
« Il y a tout lieu d'imaginer que la nôtre se-
condera le zèle qui nous anime, surtout si vous voulez bien y mettre le sceau de votre approbation . « Daignez, monseigneur, nous la faire parvenir avant lundi ; elle motivera notre délibération, et je la regarderai, en mon particulier, comme la grâce la plus signalée que vous puissiez accorder à celui qui sera toute sa vie, etc. »
Réponse de M. le duc de Duras au sieur Lekain. Le 14 février 1775.
« J'approuve fort votre idée, mon cher Lekain, pour la statue de Molière, mais je ne suis embarrassé que des moyens. Croyez-vous que la représentation de la centenaire suffira pour cet objet? D'ailleurs, pourra-t-on se dispenser de rendre le même hommage à Corneille et à Racine? Au surplus, je ne puis qu'approuver cette idée, qui est très-dicente ettrès-noble de la part de la Comédie.
« Coyez-vous avoir la pluralité parmi vos camarades? Vous me paraissez sûr de l'approbation d^ M. de. Richelieu; j'y joins aussi la mienne avec bien du plaisir.
« Adieu, mon cher Lekain. »
Donc, plus d'obstacles. On pouvait librement
fêter Molière. Aussi, le lundi 15 février 1773,
Lekain s'avança sur le devant de la scène et fit
tte annonce au public :
« Messieurs, mercredi prochain, nous donnerons Tartuffe, suivi de l'Assemblée, petite comédie en un acte, faite à l'occasion de la centenaire de Molière *. A ce sujet, messieurs, nous croyons devoir vous instruire que nous avons délibéré, sous le bon plaisir de nos supérieurs, de consacrer le bénéfice entier de cette représentation à l'érection de la statue de Molière, de cet homme unique en son genre, et le plus grand peut-être qu'ait produit la littérature française! 11 y a longtemps, messieurs, que vos suffrages lui ont conféré le droit à l'immortalité ; ainsi, en contemplant de
i. Cette comédie de l'Assemblée fut imprimée : L'Assemblée, comédie en vers, avec l'apothéose de Molière, ballet héroïque, aussi en vers, par l'abbé de Schosnes, représentée par les comédiens français le 17 février 1773 (Paris, Callot, 1773, in-8 de 48 pages).
Nous trouvons encore cette pièce dans la Bibliographie Moliéresque de M. Paul Lacroix, avec cette autre désignation : Le Centenaire de Molière, comédie en vers et prose, en un acte, par Artaud; suivie d'un divertissement relatif à l'apothéose de Molière, représenté par les comédiens français le 18 février 1773 (Paris, Veuve Duchesne, 1773, in-8 de 64 pages). L'auteur était l'abbé Lebeau de Schosne. Sa pièce fut arrangée pour le théâtre de Bordeaux sous ce titre : L'Apothéose de Molière, ou l'Assemblée des acteurs de la Comédie de Bordeaux; comédie- vaudeville (Bordeaux, Veuve Calamy, 1773, in-8). — Nous citerons encore parmi les pièces de circonstance, inspirées par l'anniversaire de Molière, une comédie de M. Samson : La Fête de Molière (Odéon, 15 janvier 182$).
plus près le monument que nous allons élever à sa gloire, vous verrez exaucer les vœux des nations éclairées, ceux de vos prédécesseurs et les vôtres, et, pour ce qui nous regarde le plus particulièrement, le tribut le plus noble de la piété filiale. »
Lekain, nous dit-on, était fort ému en faisant cette annonce, — cette conférence, dirais-je volontiers,— qui souleva d'unanimes applaudissements. Cependant la recette du mercredi ne fut pas considérable; les gens du bel air n'y vinrent point; il s'agissait d'élever une statue à un homme de théâtre, à un écrivain que l'Académie française avait admis seulement en effigie et après sa mort. Il n'y eut guère que les bourgeois et les pauvres qui se rendirent à la Comédie-Française pour écouter Tartuffe et la pièce nouvelle. La recette de cette représentation solennelle fut de trois mille six cents livres seulement.
Mais, quoi ! le centenaire de Molière était du moins fêté, et d'ailleurs les comédiens complétèrent de leurs deniers la somme nécessaire pour l'achat de cette statue ou plutôt de ce buste, qui fait partie, aujourd'hui, du Musée de la Comédie- Française. L'honneur était sauf, et la maison de Molière avait mieux mérité de lui en 1773 qu'en 1873.
ous avons dit comment les comédiens de Molière ont perdu cette occasion de célébrer solennellement le deux centième anniversaire de la mort de Molière, comment ils ont laissé s'écouler, sans la fêter, la Semaine de Molière. Il est juste de reconnaître qu'ils n'ont pas toujours oublié cette date à la fois glorieuse et triste. En 1871, pendant le siège de Paris, lorsqu'arriva la date du 15 janvier, anniversaire de la naissance de Molière, la Comédie-Française ne voulut point la laisser passer sans rendre à l'auteur du Misanthrope l'hommage qui lui est dû. Elle fêta Molière comme d'habitude, au bruit des bombes que lançaient sur Paris les compatriotes de Lessing, de Schiller et de Gœthe. M. Gondinet célébra, en quelques strophes, la gloire de celui qui représentait la France éternelle aux yeux de la France martyre et abaissée.
Trois ans auparavant, en janvier 1868, à l'occasion du deux cent quarante-sixième anniversaire de la naissance de Molière, la Comédie-Française
LES DEIiUTS DE MOLIERE. jQ
avait donné un à-propos en un acte, la Valise de Molière de M. Edouard Fournier, d'un intérêt tout particulier, puisqu'il promettait aux amateurs, aux moliérophiles, comme on a dit, du Molière inédit.
Ce petit acte contenait, en effet, douze fragments inédits ou peu connus, attribués à Molière avec une certaine vraisemblance. La brochure, que l'auteur fait précéder d'une longue préface explicative et suivre de notes fort nourries, nous apprend d'où viennent ces fragments et nous fait en quelque sorte leur biographie. Il en est que M. Henri de la Garde découvrit chez un libraire d'Avignon et que publia dans le Journal des Débats Joseph d'Ortigues; d'autres que le bibliophile Jacob a dénichés dans les bibliothèques, d'autres enfin que M. Edouard Fournier lui-même a trouvés en furetant çà et là.
Nous ne discuterons pas ici l'authenticité de ces fragments, vers nouveaux ou satiriques, élégies ou chansons, verselets, scènes détachées de comédies inachevées ou de farces comme le Maître d'école, les Docteurs rivaux, etc., que l'auteur de l'à-propos supposait perdus par Molière avec sa valise ; M. Fournier n'avait fait, en somme, pour ces miettes de Molière, que ce qu'avait fait, en 1682, Champmeslé pour des scènes détachées du Don Juan de Molière que la police ne voulait point jaisser jouer. Champmeslé les cousit ensemble, tant bien que mal, et les fit représenter avec succès.
Le 15 janvier 1866, M. Alphonse Pages avait, à peu près de même, rimé un acte en vers, Molière à Pé(énas} destiné à- servir de prologue à la farce du Médecin volant que l'Odéon représentait alors. Ce Molière à Pé\énas était la mise en seine d'un épisode de cette vie de cabotinage que mena le grand homme, au hasard des rencontres et des chemins. Quelle vie heurtée, hérissée de difficultés, de désillusions, abreuvée de souffrances, que celle de ces misérables grands hommes ! En est-il un seul parmi nos contemporains qui échangeât volontiers sa gloire contre leur existence? En est-il un seul capable de ces résignations et de cette ténacité? Comment purent-ils conserver leur génie dans leur malheur ? Nous abandonnerions volontiers la mêlée après avoir reçu un coup d'épingle ; ils y recevaient sans déserter des coups de poignard.
/Pour Molière, elles furent longues, ces années de luttes, d'essais, de tentatives. Quatorze ans! Après avoir tout étudié, tout appris : la théologie, la médecine, le droit (Molière s'était fait, dit Grimarest, recevoir avocat), un beau jour, poussé par la vocation, jeté dans l'aventure par le hasard, peutêtre, — d'autres disent par amour pour la Béjart, et c'est bien là le vraisemblable, — il abandonne le Palais, où il ne plaida jamais, pour les planches et les coulisses, qu'il ne devait plus quitter. Le voilà sur Y Illustre théâtre, aux tossés de la porte de Nesle. On s'imagine que dès que Molière dut
paraître, dès qu'il donna au public ses premiers essais, fussent-ils informes, on l'accueillit et on lui fit fête. Point. Le public est l'éternel avare, et répond presque toujours à celui qui lui demande l'aumône de la renommée : « Bonhomme, vous repasserez ! »
Molière repassa, mais plus tard, je l'ai dit, près de quinze ans après. Et que de souffrances, en ces quinze années, que de déceptions; toutes les tribulations sinistres de ce que Scarron appelait le Roman comique, la pauvreté à combattre et l'avenir à préparer, les représentations à Bordeaux, en pleine guerre civile, la troupe de Molière chassée par les arquebusades des partisans, les sifflets ici, les injustices là, les mauvais logements, les soirées sans recettes, peut-être les jours sans pain, et, au bout de la route pleine de ronces, Paris dans le rayonnement de sa grandeur !
Il y revint, l'enfant de la halle, et lui aussi dut se sentir joyeux de retrouver son ruisseau de la rue des Vieilles-Etuves. Mais là encore ce n'était ni la gloire, ni la fortune. La foule s'est à la longue habituée à considérer Molière choyé des grands, accueilli à la cour et dînant à la table du roi, où vraisemblablement, malgré les anecdotes et les tableaux, il n'a jamais dîné. Mensonges de la tradition et que l'histoire anéantit. Cette jeunesse -:e est singulièrement attristée. Quels efforts pour se faire jour ! Les rivalités des théâtres voisins empêchent les « journalistes » en renom, ceux
qui donnaient le ton à la ville, de parler de lui; la Galette de France se tait sur les premières pièces de Molière; Loret, l'homme à la mode, qui rimait l'actualité comme on la chronique aujourd'hui, ne cite jamais le nom de l'auteur nouveau, et lorsqu'enfin il l'imprime, au bout de trois ans, à propos de YÉcole des femmes, il l'écrit Molier, pendant que Somaize prétendait et disait que les pièces de ce malheureux Molier n'étaient même pas de lui, et qu'il les tirait des manuscrits de Guillot-Gorju, qu'il avait achetés à la veuve du bateleur.
De cette renommée courante et de ce qu'on nommerait aujourd'hui la réclame, Molière, d'ailleurs, ne s'inquiétait guère, et ce n'était point la lutte contre le public qui lui donnait cet air d'assombrissement brûlant qu'on lui voit dans le portrait du Louvre. Il savait bien qu'un jour ou l'autre il aurait raison de la foule. Mais l'ennemi qu'il ne pouvait dompter, c'était lui-même, sa mélancolie profonde et cette amertume qu'il devait faire passer dans lame d'Alceste. J'aime beaucoup les commentateurs s'acharnant à soutenir que Molière s'inspira, pour cette grande figure d'Alceste, des rudes vertus de M. de Montausier ! Molière avait vraiment bien besoin de modèle ! Il n'avait, pour peindre le Misanthrope, qu'à étudier sa propre misanthropie.
Mais si jamais la définition de la misanthropie donnée par Béranger a été juste, assurément c'est
pour ce misanthrope-là : « La misanthropie . disait le chansonnier, n'est qu'un amour rentré. » Toute la haine de Molière venait, en effet, de son tropplein d'amour qu'il lui fallait refouler au profond de son cœur et laisser s'aigrir, comme une liqueur au fond d'un vase. Aussi, vraiment trouvé-je justes — et touchants, je le répète encore, — ces hommages officiels rendus à nos grands hommes, ces anniversaires qu'on ce iates de nais-
sance que l'on fête comme des victoires du génie humain. Je sais bien qu'une ode lue tous les ans, par un acteur en habit noir, devant un buste de plâtre stéarine ne change pas la face du monde et n'ajoute rien à la renommée du mort; mais il est consolant ce culte du génie, et il n'est pas mauvais que nos grands hommes aient aussi leur calendrier.
J'ai peut-être exagéré tout à l'heure en comparant l'existence de Molière en province à celle des bateleurs héroïques du Roman comique de Scarron. Molière, ami du prince de Conti, pour lequel il dansait et peut-être écrivait, en 1655, à Montpellier, le ballet des Incompatibles, ne menait point sans doute la vie errante de Ragotin. Sa en somme était bien payée, bien traitée et presque honorée partout où elle passait. M. B. Fiilon nous a montré Molière dans le Poitou *. M . Brouchoud nous
I. Recherches sur le séjour de Molière dans l'ouest de la France, en 1648, par Benjamin Fiilon (For;:. mte, in-8, :
l'a fait voir à Lyon *, M. Eugène Noël l'a rencontré à Rouen2, M. Emmanuel Ra\mond l'a suivi en ses pérégrinations dans le Languedoc. C'est là que nous rencontrons ia troupe ambulante de Molière voyageant à cheval à travers les routes. On donnait, nous dit M. Raymond, aux acteurs un cheval pour trois, aux actrices un cheval pour deux. Quant à Molière, en sa qualité de directeur, il avait un cheval pour lui seul. Comment M. Raymond le sait-il? La vérité est que Molière et sa troupe voyageaient comme ils pouvaient, tantôt en carrioles, tantôt en bateaux, aujourd'hui- sur la monture de Don Quichotte et demain sur celle de Sancho. On a trouvé dans les Archives de Pézénas l'ordre donné aux consuls de mettre en réquisition les charrettes nécessaires pour transporter le petit théâtre de Molière et sa troupe 3.
Cette note fort curieuse montre quelle sorte
i. Les Origines du théâtre de Lyon (Lyon, Scheuring, 1865, in-8). .
2. Promenades et causeries, par Eug. Noël (Rouen, Schneider, 1872, in-18).
Voyez aussi, sur le séjour de Molière en Normandie, la brochure de M. le professeur Bouquet, Molière et sa troupe à Rouen.
3. Le Fauteuil de Molière à Pézénas ( Magasin pittoresque, t. IV, p. 247). Curieux article sur la boutique du barbier Gelly, place du Marché-aux-Grains, à Pézénas, où, comme on sait, se rendait Molière tous les samedis, jours de marché.
d'autorité — toute morale — avait, jusqu'en ces années d'art à la belle étoile, celui qui allait devenir Molière. Nous avons, du reste, sur la façon de vivre du grand comique à cette époque, un témoignage intéressant, c'est celui de Dassoucy, qui rencontra alors Molière, navigua avec lui sur le Rhône, et le suivit justement à Pézénas. Le famélique Dassoucy conte gaiement dans ses Aventures comment il vécut, bien nourri, gros et gras, avec les Béjart et Molière :
Qu'en cette douce compagnie Que je repaissois d'harmonie Au milieu de sept ou huit plats, Exemt de soin et d'embarras, Je passois doucement la vie !
Jamais plus gueux ne fut plus gras!
« Je ne vis jamais, ajoute Dassoucy, tant de bonté, tant de franchise ny tant d'honnesteté que parmy ces gens là, bien dignes de représenter réellement dans le monde les personnages des Princes qu'ils représentent tous les jours sur le théâtre. »
Dassoucy changera de note, plus tard, mais ici l'aveu est bon à retenir, et nous montre déjà Molière tel que nous le retrouverons à Paris, compatissant, excellent, noble de cœur et de tenue, et partageant sans compter avec l'errant recueilli en chemin.
M. Eug. Noël, qui a étudié Molière à Rouen,
comme M. Péricault a étudié Molière à Lyon, nous donne une autre preuve de la générosité de Molière. Le comédien abandonna au profit de l'Hôtel-Dieu la première représentation qu'il donna à Rouen (juin 1658). Il devait, au mois d'août suivant, donner encore une représentation au bénéfice de ce même Hôtel-Dieu. A Lyon, dit M. Péricault, Molière avait fait de même. Ce qui est intéressant à retenir, c'est que la salle de théâtre où Molière jouait, durant son séjour à Rouen, se trouvait à quelques minutes seulement, à quelques pas, pour ainsi dire, du logis où habitaient Pierre et Thomas Corneille 1. Molière avait alors trentesix ans, Thomas Corneille trente-deux et le grand Corneille cinquante-deux. On s'imagine les causeries de ces trois hommes illustres, les conseils donnés par le créateur de la tragédie française à celui qui allait créer la comédie humaine. On ne songe qu'avec respect à ces entretiens à la fois familiers et sublimes, et on se demande pourquoi l'air qui passe emporte à jamais les paroles qui tombent parfois de la bouche du génie.
Ce sont ces séjours en province, l'étude qu'il faisait des mœurs, des traditions, des caractères
1. Cette salle, dit M. Noél, se trouvait vraisemblablement dans la rue des Charrettes ou au bas de la rue du Vieux-Palais; or les frères Corneille habitaient rue de la Pie, c'est-à-dire à quatre minutes du théâtre où Molière allait jouer Nicomêde (voy. Rouen, Promenades et souvenirs).
LES DEBUTS DE MOLIEi
et même du langage, des patois de la province, qui permirent à Molière de mettre au théâtre des types si divers de provinciaux, gentilshommes prétentieux comme M. de Sottenville, ou gens de peu, comme l'huissier Loyal de Tartuffe ou les paysannes de Pourceaugnac. Ce M. Loyal est bel et bien un Normand et Molière lui fait patoiser le langage des gars de Rouen tout aussi bien qu'il fit parler à ses mégères de Monsieur de Pourceaugnac le patois du Languedoc ou celui de Saint- Quentin. Ces patois divers, ceux du Midi, ceux de la Flandre, ceux du Poitou ou du Limousin, étaient d'ailleurs familiers à Molière : on ne parodie guère que ce qu'on a étudié. La latin macaronique, où s'amusait l'auteur du Malade imaginaire, en compagnie de Boileauetde La Fontaine, témoigne de la science que possédait le traducteur de Lucrèce. Le baragouin espagnol qu'il sème çà et là dans ses œuvres nous est un gage qu'il parlait couramment cette langue assez répandue au surplus presque au lendemain de l'occupation castillane.
Je m'étonne qu'avec cette connaissance approfondie des langages divers de nos provinces — patois dont la Convention devait abolir l'usage — Molière n'ait pas donné et les acteurs d'aujourd'hui ne songent pas, soit dit en passant, à rendre à M. de Pourceaugnac cet accent limousin, si spécial et si amusant. On a prétendu que Molière avait écrit cette farce, Monsieur de Pourceaugnac, à la suite d'un esclandre survenu sur son