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théâtre où un gentilhomme limousin se prit de querelle avec des spectateurs, et troubla ridiculement la représentation. Mais je pense que l'idée de cette bouffonnerie date, au contraire, des premières années de la vie littéraire de Molière, et de ces journées de pérégrinations artistiques où il dut récolter tant de souvenirs et recueillir tant d'impressions diverses. Un tradition locale, que j'ai recueillie à Limoges même, veut que Molière ait été sifflé par le public limousin et s'en soit vengé en créant ce type ridicule de Pourceaugnac, qu'il eûtdfi, pour être logique, appeler Pourceaugnaud, car les terminaisons en aud sont limousines (Vergniaud, Bugeaud, etc.), tandis que les terminaisons en gnac sont purement gasconnes i.
i. Je recueille ici, d'après le bibliothécaire de Limoges, M. Goursolen, trois fragments peu importants, mais utiles à rapprocher, et qui composent le résumé de la tradition limousine, relativement à Molière et à Monsieur de Pourceaugnac.
Limoges au xvue siècle, par P. Laforest. (Limoges, Chapoulaui frères, 1862, in-8. A la page 6: — Rencontrer à cent lieues de Paris, au fond des bois du Limousin, une société gracieuse et polie, ure colonie d'artistes, une réunion d'hommes d'esprit et de savoir, tel est le genre d'étonnement que La Fontaine paraît avoir éprouvé, lorsque, en 1663, il accompagna son parent et son ami Jeannart, impliqué dans la disgrâce de Fouauct et exilé à Limoges. Si La Fontaine a eu des préventions, — et qui n'en aurait pas contre le pays de l'exil? — la réalité semble les avoir
Les Limousins auraient, au surplus, bien tort de garder rancune à Molière de cette raillerie, car, s'il se moque" du Cimetière des Arènes, il donne, en somme, à Pourceaugnac un rôle assez enviable, en tous pays et en tous temps, ce ul de dupe et d'honnête homme. Nulle part d'ailleurs.
au moins en partie dissipées. « Je vous donne, écrit-il à sa femme, les gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France. » C'est au palais épiscopal que se réunissait alors l'élite de la société limousine. Admis à Paris dans l'intimité de la célèbre marquise de Lafayetle, et sans doute déjà lié avec l'évèque de Limoges, oncle de cette dame, La Fontaine y fut à portée d'observer de près et à loisir cette société. Il loue chez les femmes l'éclat et la blancheur de leur teint) etc.
En note. — La lettre du fabuliste, datée du 19 décembre 1663, en fait pressentir une seconde qui ne s'est pas retrouvée. On s'étonnera peut-être que, m'autorisant de La Fontaine, je ne dise rien de Molière; mais la satire de Molière trahit les ressentiments d'un amourpropre offensé. Pourceaugnac est une oeuvre de vengeance qui ne saurait s'apprécier impartialement à Limoges.
Almanach limousin, année 1861. — Théâtre, par H. Ducourtieux : — L'accueil que Molière reçut de nos pères, plus tard les excentricités du marquis de La Feuillade, notre compatriote, contribuèrent pour beaucoup à la création de Monsieur de Pourceaugnac, cette mascarade burlesque où perce à chaque trait le ressentiment d'un esprit quinteux et rancunier. Nous sommes les premiers à rire aujourd'hui de ce Limousin si cruellement berné, mais pendant longtemps nos cadets
— ceci soit dit en passant, — la tristesse, la mélancolie de Molière ne S3 montre si cruellement que dans Monsieur de Pourceaugnac. Cette farce, si gaie, est en réalilé lugubre comme le plus sinistre des drames. Les seuls bonne es gens de la pièce, Oronte et M. de Pourceaugnac, y sont bernés sans pitié avec une ironie acharnée qui finit
eurent besoin d'avoir le pied ferme et la garde solide pour . repousser les épigrammes qu'il attira sur leur tète. Heureusement pour eux qu'ils craignaient moins le frôlement d'une épée que le contact du fusil d*un apothicaire.
En note. — L'op:nion que nous partageons sur l'accueil fait à Molière est celle-ci : « Au xvi.e siècle, les aeteurs introduisait parro!s dans leurs rôles des réflex:ons et des allusions qui n'en faisa:ent pas partie; esprit fin et railleur, Mo'ière s'abandonna probablement en scène à quelque -répartie piquante qu: fut immédiatement relevé i par des spectateurs peu endurants, inde ira. »
La Voix de la province, revue littérale, année 1862, 1er numéro, Chronique : — Molière, on l'a répété bien des fois, fut. sifflé à Limoges; mais ce que tout le monde ne sait pas, c'est qu'il s'attira cette humiliation en jouant la tragéd'e; il ne put jamais réussir dans ce genre, de l'aveu même de ses amis. En rappelant ce souvenir, je n'ai pas la pensée d'obscurcir la glo're du père de la Comédie-Française, je tiens à dire simplement que le ridicule qu'on donne aux Limousins est la meilleure preuve de la délicatesse de leur go't et de la s*reté de leur jugement.
(Aucune indication d'origine.}
par attendrir et par exaspérer. Ce pauvre diable de Limousin qui tombe en plein Paris avec son ba- 'iilusions et de confiance n'a commis, en somme, aucun crime. Sa seule faute est d'être né dupe comme tant d'autres naissent fripons. Il arrive, tout souriant, pour épouser la femme qu'on lui a promise.
Il est honnête, sain de corps et d'esprit, riche et facile à l'attendrissement. Voilà des qualités qui ne lui vont pas servir à grand'chose. Pauvre homme, que vas-tu faire en ce pays hanté par les suppôts de galères?
Eraste, l'éternel Eraste éventé, ricaneur, prêt à toute fraude, n'aimant que le plaisir, cœur sec et cerveau vide, s'associe à je ne sais quelle bande de vauriens pour jouer au provincial des tours qui mèneraient à présent leurs auteurs en police correctionnelle. On le berne, ce malheureux Pourceau^nac, on le fouaille, on lui lâche aux trousses la Faculté tout entière et le Parlement avec la Faculté, des apothicaires et des avocats, une légion de farceurs et de gredins qui l'escroquent, le pillent, l'enraient, lui enlèvent sa bonne humeur et lui volent son argent.
A tout cela Pourceaugnac oppose une douce résignation. Il est plus souriant qu'un stoïcien, le pauvre diable, et il est aussi résolu. Il conte ses peines au plus déterminé de ses ennemis, au Napolitain Sbrigani, drôle de sac et de cord prend pour l'honneur même et le plus dévoué des
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amis. « Ah! dira-t-il tout à l'heure en l'embrassant, lorsqu'il partira pour Limoges, voilà le seul honnête homme que j'aie trouvé en cette ville! » Et Sbrigani répondra : « Par ma foi, voilà une grande dupe! »
Une grande dupe, à coup sûr. Reste à savoir s'il est bien triste d'être ainsi dupé. Pour moi, je n'échangerais jamais un tel rôle de dupe contre c-lui de dupeur. Pourceaugnac, berné et ridiculisé, domine ce monde de coquins de toute la hauteur de son honnêteté. Proportions gardées, il a en lui à la fois du Don Quichotte et du Sancho, de ce maigre chevalier qu'on risque d'éborgner en lui tirant des feux d'artifice dans les yeux, et de ce gros écuyer qu'on fait sauter si bien sur la couverture, mais qui, l'un et l'autre, l'un avec sa fièvre de dévouement, l'autre avec .son bon sens terrible, nous paraissent si supérieurs à la foule qui les entoure.
Pourceaugnac est dupé, soit. Mais, après tout, le plus à plaindre, en cette affaire, est-ce lui ou le petit Éraste qui épouse si lestement la fille d'Oronte? Quand on n'aurait évité à M. de Pourceaugnac que ce mariage avec une coquette qui joue si bien la comédie et ment avec une telle audace et un tel sourire, on lui aurait rendu le plus grand des services. Et l'on a beau se moquer des infortunes de Pourceaugnac, voilà la moralité de la pièce : les dupes en fin de compte ont leur revanche. Il leur suffit d'attendre. Si les fourberies servaient toujours aux fourbes, on
pourrait se désespérer; mais il est une balance en toutes choses, et les dupeurs brillants ne sont, en définitive, ni plus heureux, ni plus gras que les dupes qui se moquent d'eux après réflexion et les méprisent avant toute chose.
Molière, certes, n'avait point voulu faire ressortir cette vérité en écrivant Monsieur de Pourceaugnac. Il traçait une farce à la hâte et nait simplement la tâche d'amuser son public. Mais le génie n'abdique jamais, et jusqu'en cette folie de carnaval on retrouve le coup de pouce de celui qui fit le Misanthrope. A-t-on inventé rien de plus tragiquement comique que la scène de Pourceaugnac déclaré fou par les médecins? Il mange bien, c'est un symptôme; il dort mieux, plus de doute; il remue, son cas est sûr; il demeure immobile, le cas est grave; il crache, allons, décidément cet homme est fou! La question des aliénés qui nous préoccupe si fort à cette heure est tout entière dans cette scène, la satire la plus terrible à coup sûr qu'ait jamais lancée Molière contre la médecine.
L'impression que nous cause la vue de ce misérable homme assis dans un fauteuil entre deux fraters en robe noire et un apothicaire â nez de corbin est vraiment sinistre. On lui a ôté son épée, on le surveille, on l'épie; s'il fait mine de se relever, on le rassied en le poussant par les épaules. La scène prend aussitôt un triste aspect de cabanon. Les médecins vous font l'effet d'inquisiteurs, le matassin prend la figure d'un tortionnaire. On
appellerait volontiers la police, et l'on réclamerait pour un peu du secours.
Oa le voit, il n'y a pas seulement pour nous une plaisanterie dans cette pièce bouffonne, il y a quelque chose de sous-cutané qui tient du drame, et ce n'est pas seulement p'jur se venger d'un gentilhomme limosin que Molière, comme on l'a dit, a composé cette noire parodie. S'il fut sitïié à Limoges, le coup dut, il est vrai, lui être sensible. Point de recette, bourse vide, sans compter la blessure faite à l'amour-propre, un coup de sifflet contient tout cela. Le Boulanger de Chalussay, dans son odieux pamphlet d'Elomire hypocondre, — dont nous reparlerons plus tard, — prétend qu'à cette date Molière, étudiant, émancipé, ayant quitté là Cujas et lui faisant la nique, se trouvait peu pourvu d'argent.
L'argent de nos goussets ne blessa point nos poches.
Propos d'ennemi, il est vrai. Dassoucy se contentait, on l'a vu, de l'ordinaire de Molière et de ses compagnons.
Toujours est -il que, si Limoges fut sévère à Molière, la Normandie lui fut accueillante et amie. Le succès de Molière à Rouen fut tel que l'écho en parvint jusqu'à Paris, et le roi lui-même voulut voir de près le comédien dont on parlait tant. Ce fut le 24. octobre 1658 que Molière et ses camarades eurent l'honneur de paraître
devant Louis XIV et devant la Coar. Oa avait, tout exprès pour eux, dressé dans la salle des Gardes du Louvre un théâtre sur lequel Molière monta le premier. Tout d'abord, la troupe joua Nicomède, de Corneille; le succès fut modéré. Molière, sentant bien que la représentation semblait au roi une déception, demanda à jouer une de ses farces ordinaires, qu'on n'attendait pas, et il enleva gaiement et de verve le Docteur amoureux. Ce fut alors un vaste éclat de rire dans la salle des Gardes. Les actrices surtout, disent les témoignages du temps, parurent charmantes. Ce vif succès décida l'établissement de la troupe de Molière à Paris1.
La salle du Petit-Bourbon fut accordée aux comédiens pour y jouer alternativement avec les Italiens. Et la troupe de Molière prit dès lors le nom de la Troupe de Monsieur.
Les débuts furent difficiles au Petit-Bourbon, si l'on en croit encore un des ennemis les plus acharnés de Molière, l'auteur à'Élomire hypocondre. Dans cette pièce, Le Boulanger de Chalussay fait raconter à Elomire (anagramme de Molière) les tribulations premières de l'ouverture du théâtre: