HUITIÈME COURS
Tartuffe (1667).
En 166i, le roi Louis XIV, dans la fleur de ses vingt-six ans, au mois de mai, donnait à la cour des fêtes galantes et magnifiques. Ces « plaisirs de l'île enchantée, » dont on nous a conservé la féerique relation , Molière les anima encore par le spectacle de quelques pièces nouvelles. Il joua, dans les Fâcheux (1), plusieurs
(1) Voici un des plus beaux passages de la comédie des Fâcheux : Sous quel astre, bou Dieu, faut-il que je sois né, Pour être de fâcheux toujours assassiné ? Il semble que partout le sort me les adresse. Et j'en vois chaque jour quelque nouvelle espèce ; Mais il n'est rien d'égal au fâcheux d'aujourd'hui : J'ai cru n'être jamais débarrassé de lui ; Et cent fois j'ai maudit cette innocente envie Qui m'a pris , à dîner , de voir la comédie , Où, pensant m'égayer, j'ai misérablement Trouvé de mes péchés le rude châtiment. Il faut que je te fasse un récit de l'affaire , Car je m'en sens encor tout ému de colère. J'étais sur le théâtre eu humeur d'écouter La pièce , qu'à plusieurs j'avais ouï vanter ;
courtisans originaux , et les fit rire eux-mêmes de leurs propres ridicules. On vit (peint à la pertes acteurs commençaient, chacun prêtait silence , Lorsque, d'un air bruyant et plein d'extravagance, Un homme à grands canons est entré brusquement En criant : Holà ! ho ! un siège promptement ! Et, de son grand fracas surprenant l'assemblée. Dans le plus bel endroit a la pièce troublée. Eh ! mon Dieu ! nos Français , si souvent redressés , Ne prendront-ils jamais un air de gens sensés? Âi-je dit; et faut-il sur nos défauts extrêmes Qu'en théâtre public nous nous jouions nous-mêmes, Et confirmions ainsi , par des éclats de fous , Ce que chez nos voisins on dit partout de nous? Tandis que là-dessus je haussais les épaules , Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles : Mais l'homme pour s'asseoir a fait nouveau fracas , Et, traversant encor le théâtre à grands pas, Bien que dans les côtés il pût être à son aise , Au milieu du devant il a planté sa chaise. Et, de son large dos morguant les spectateurs , Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs. Un bruit s'est élevé, dont un autre eût eu honte; Mais lui, ferme et constant, n'en a fait aucun compte, Et se serait tenu comme il s'était posé. Si, pour mon infortune, il ne m'eût avisé. — Ah! marquis, m'a-t-il dit, prenant près de moi place, Comment te portes-tu? Souffre que je t'embrasse. Au visage , sur l'heure , un rouge m'est monté , Que l'on me vit connu d'un pareil éventé. Je l'étais peu pourtant; mais on en voit paraître De ces gens qui de rien veulent fort vous connaître. Dont il faut au salut les baisers essuyer ,
fcction)régoïsme du fat, du chasseur, du danseur, du musicien, du joueur, de l'homme au point
Et qui sont familiers jusqu'à vous tutoyer. Il m'a fait à l'abord cent questions frivoles, Plus haut que les acteurs élevaat ses paroles. Chacun le maudissait, et moi, pour l'arrêter :
— Je serais , ai-je dit, bien aise d'écouter.
— Tu n'as point vu ceci , marquis '! Ah ! Dieu me damne , Je le trouve assez drôle , et je n'y suis pas âue ;
Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait. Là-dessus , de la pièce il m'a fait un sommaire , Scène à scène averti de ce qui s'allait faire; Et jnsques à des vers qu'il eu savait par cœur , Il me les récitait tout haut avant l'acteur. J'avais beau m'en défendre, il a poussé sa chance, Et s'est devers la fin levé longtemps d'avance ; Car les gens du bel air, pour agir galamment, Se gardent bien surtout d'ouïr le dénoûment. Je rendais grâce au ciel , et croyais de justice Qu'avec la comédie eût Uni mon supplice ; Mais, comme si c'en eût été trop bon marché, Sur nouveaux frais mon homme à moi s'est attaché , M'a conté ses exploits, ses vertus non communes. Parlé de ses chevaux, de ses bonnes fortunes, Et de ce qu'à la cour il avait de faveur, Disant qu'à m'y servir il s'oifrait de grand cœur. Je le remerciais doucement de la tête , Minutant à tous coups quelque retraite honnête; Mais lui , pour le quitter me voyant ébranlé :
— Sortons , ce m'a-t-il dit , le monde est écoulé. Et , sortis de ce lieu , me la donnant plus sèche :
— Marquis, allons au Cours faire voir ma calèche :
d'honneur, du parfait amant, du savant, du donneur d'avis, absorber les instants précieux
Elle est bien entendue , et plus d'un duc et pair
En fait à mon faiseur faire une du même air.
Moi, de lui rendre grâce, et, pour mieux m'en défendre,
De dire que j'avais certain repas à rendre .
— Ah! parbleu, j'en veux être, étant de tes amis, Et manque au maréchal , à qui j'avais prorais.
— De la chère, ai-je dit, la dose est trop peu forte Pour oser y prier des gens de votre sorte.
— Non, m'a-t-il répondu, je suis sans compliment, Et j'y vais pour causer avec toi seulement -,
Je suis des grands repas fatigué, je te jure.
— Mais, si l'on vous attend, ai-je dit, c'est injure....
— Tu te moques, marquis, nous nous connaissons tous; Et je trouve avec toi des passe-temps plus doux.
Je pestais contre moi, l'âme triste et confuse Du funeste succès qu'avait eu mon excuse, Et ne savais à quoi je devais recourir Pour sortir d'une peine k me faire mourir : Lorsqu'un carrosse , fait de superbe manière , Et comblé de laquais et devant et derrière , S'est, avec un grand bruit, devant nous arrêté. D'où sautant un jeune homme amplement ajusté , Mon importun et lui , courant à l'ambrassade , Ont surpris les passants de leur brusque incartade ; Et, tandis que tous deux étaient précipités Dans les convulsions de leurs civilités, Je me suis doucement esquivé sans rien dire ; Non sans avoir longtemps gémi d'un tel martyre , Et maudit ce fâcheux , dont ce zèle obstiné M'ôlait au rendez- vous qui m'est ici donné.
d'Erastc, etso iiieltrc on travcM'sdii l'rgoïsme de son anioiir. On ponvait noniinor les personnages, tant ils étaient fidèlement imités, et ce ne fut pas le jour où Molière sembla le moins hardi. Dans les mêmes fêles , les impures plaisanteries du Mariage forcé osèrent braver la chasteté de la cour; la Princesse d'Elide mêla, pour la plus grande satisfaction des sens et du cœur, la danse, la musique, le ballet, et les fades amours. Le lî2 mai, pour clore tant de joies humaines, Molière, devant la même assemblée, qui lui paraissait peut-être avoir besoin de se justifier, aux yeux de Dieu , contre les gens trop austères , joua les faux dévots. C'était une conclusion, une flatterie, un essai. La pièce, dit-on, avait déjà été lue à Louis XIV, et même représentée, pour son plaisir, en particulier. Le roi n'y avait rien trouvé à redire. Cependant la comédie de Tartuffe, une fois donnée, quoique incomplète, au public de la cour, il jugea bon de l'interdire. Une clameur s'était élevée, et le monarque avait di\ abandonner Molière , malgré ses complaisances. Sous la figure mythologique du dieu Pan lui-même , du dieu « Nature» si vous aimez mieux , on avait vu l'auteur de la pièce nouvelle, le premier jour des
fêtes, adresser à la reine un compliment, du haut « d'une machine roulante. » Où son génie allait-il se loger? Je doute que l'illustre comédien ait gagné la femme du roi, Marie- Thérèse , à de semblables flatteries. Ce qui est certain, c'est qu'il ne gagna pas Anne d'Autriche , sa mère. Elle désapprouva Tartuffe. La pudeur d'une femme perça du premier coup l'intention de Molière. Le lendemain même de la représentation , elle quitta Versailles pour s'enfermer au Val-de-Grâce. Elle commençait à souffrir de la maladie dont elle mourut; et son âme, déjà recueillie dans le pressentiment d'une fin prochaine, voyait, sans doute, les scandales de la terre avec la pensée de l'éternité. Ce fut la dernière leçon qu'elle donna à son enfant dans l'art de régner. Elle ouvre , pour l'histoire , le cortège imposant despersonnages renommés dont l'autorité écrase cet hypocrite de génie qui prétendit écraser l'hypocrisie.
Le fils d'Anne d'Autriche avait paru, au dire de Molière, approuver la pièce; toutefois, respectueux pour sa mère, quoique sourdement irrité contre les dévots , dans le fond de sa conscience mal à l'aise , il céda à la raison , et la Gazette du 17 mai 1664 loua, sans être démentie,
le roi Louis XIV, d'avoir jugé « la pièce intitulée l'Hypocrite absolument injurieuse à la religion , et capable de produire un très dangereux effet. »
La morale et la religion avaient alors des droits que les souverains avouaient publiquement, lors même qu'ils les violaient pour leurs satisfactions particulières. Leur faiblesse les laissait fidèles aux principes. Ces principes eux-mêmes, la nation en imposait, au moins, le respect i\ ses rois , et la cour fut quelquefois contrainte de sacrifier à l'opinion ses plus chers plaisirs. C'était là un dernier vestige de la royauté de saint Louis, et d'un ordre de choses éminemment chrétien , qui ne se reverra un jour que si nous comprenons les leçons de la Providence.
Cependant Molière qui préludait au nouvel ordre dont nous jouissons, et flattait les passions naissantes du monarque , sous prétexte de démasquer l'impureté des faux dévots, Molière, dis-je, naturellement doux et mélancolique, mais tenace au dernier point, poursuivait la vengeance de sa défaite officielle. Dès l'année 1665, il faisait représenter Don Juan, où il écrasait les Tartuffes, en prose; mais sa prose n'était pas plus heureuse que ses vers, et la pièce ne tardait pas ù être interdite.
D'autre part, le curé de Saint-Barthélémy de Paris, maître Pierre Roullé, docteur en Sorbonne, et dont l'église occupait, dans la cité, l'emplacement actuel du tribunal de commerce, publiait contre l'auteur de Tartuffe une brochure indignée, sous ce titre : Le roy glorieux au monde, ou Louis XIV, le plus glorieux de tous les rois du monde. Après avoir loué le monarque de sa piété et de son respect pour Dieu et pour l'Eglise, l'auteur, appuyé sur la décision même de Louis, ajoutait avec une énergie virulente : « Un homme, ou plutôt un démon vêtu de chair et habillé en homme, le plus signalé impie et libertin qui fût dans les siècles passés, avait eu assez d'impiété et d'abomination pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce toute prête d'être rendue publique, en la faisant monter sur le théâtre, à la dérision de toute l'Eglise. Mais Sa Majesté, après lui avoir fait un sévère reproche, lui a ordonné, sous peine de vie, d'en supprimer et déchirer, étouffer et brûler tout ce qui en était...»
La pièce est sévèrement jugée, mais, au fond, sans erreur grave. Pierre Roullé prétend, pour finir, que Molière méritait le supplice du feu , comme sa pièce elle-même.
Louis XIV n'eut jamais la moindre envie de faire
brûler ni Molière, ni Tartuffe, qui gardait peut-être sa secrète prédilection et le vengeait de certains amis trop vertueux. En tout cas, le pamphlet du curé de Paris, malgré ses inexactitudes et sa rudesse, n'en était pas moins l'œuvre d'une conscience honnête et révoltée; il représentait, après le jugement élevé d'Anne d'Autriche, le bon sens un peu grossier mais ferme , la foi encore intacte, la verte morale du peuple chrétien. Il a sa place dans l'histoire de Tartuffe. Pierre Roullé est un digne témoin dans l'enquête à laquelle nous nous livrons. Malgré les âpretés d'une littérature de ligueur, il dépose , contre Molière , devant Dieu et devant la postérité. Rien ne prouve , du reste , que le roi ait blâmé le pamphlet et son auteur. La conscience publique était encore là plus forte.
Molière ne se décourage point. La pièce est interdite, il en insinue le poison à huis clos, par des lectures particulières, chez quelques amis, et en particulier chez Ninon de l'Enclos, la fameuse courtisane. Des partisans maladroits du comique affirment qu'il la consultait sur tout ce qu'il écrivait. Cette ennemie naturelle des dévots par sa condition, méritait de l'inspirer. Elle lui raconta même que sa vertu avait failli
un jour être la victime de Tartuffe, sous un autre nom. « C'est bien là, dit Sainte-Beuve, que devait naître le Tartuffe de Molière. »
Le succès équivoque des lectures avait renouvelé l'espoir de l'auteur. Gaston d'Orléans, sur sa demande , et à la sollicitation de sa légère épouse, fit représenter la pièce inachevée, à Villers-Cotteret. Elle avait, pour une société frivole, le charme du fruit défendu. Une troisième représentation de la comédie , cette fois jusqu'au cinquième acte inclusivement, eut lieu au château de Raincy, près Livry. Le prince de Condé y assista peut-être. Aurait-il répondu au roi alors engoué de Tartuffe et s'étonnant que les détracteurs de Molière eussent laissé passer, sans mot dire , la comédie impie de Scaramouche Ermite : « La raison de cela , c'est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces Messieurs là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'ilsnepeuventsouffrir? » Je ne saurais l'affirmer.
Molière, dans sa préface, met ces paroles au compte d'un grand 'prince; il y en avait plus d'un à la cour. Il ne nomme pas Condé, et reste dans le vague d^un écrivain embarrassé , qui a besoin de s'appuyer sur un illustre personnage ,
et n'ose l'iippeloi' par son propre nom , de peur d'être démenti. D'ailleurs le grand capitaine qui mourut si pieusement , fut un temps soupçonné de libertinage; il aimait les nouveautés, et la hardiesse de son esprit, si heureuse sur les champs de bataille , s'exerçait aussi dans les sujets littéraires , philosophiques ou religieux. Il était léger, railleur; même il eut longtemps des motifs très particuliers pour ne pas aimer les dévots. En somme tout ce que l'on peut soutenir, c'est que les comédiens de Molière ont joué Tartuffe, au Raincy, chez l'incrédule princesse Palatine, par ordre de Coudé qui désirait lui plaire (1).
L'anecdote chère à Molière peut , h la rigueur, être ensevelie dans la légende. D'ailleurs Coudé, s'il a vu la pièce entière, n'est point persuadé, ou bien le roi a de nouveau parlé. — Jusqu'en 1667, il n'est plus question de rien. Je me trompe. La reine de Suède , qui ne connaît point Toâ'tuffe , md.is qui en a entendu parler, voudrait, après d'autres mondaines et curieuses
(1) Le registre de Lagrange, comédien de la troupe de Molière, mentionne ainsi la représentation : « Le samedi , 27 novembre , la troupe est allée au Raincy , maison de plaisauce de la princesse Palatine, près Paris, par ordre de Monseigneur le prince deCondé, pour y jouer Tartuffe, en cinq actes. »
princesses , le faire représenter à Rome sur son propre théâtre. Elle en demande , à Paris , la permission qui lui est refusée. La conspiration des royales filles d'Eve échoue et l'interdiction persiste. On ne saurait mettre, sans une extrême complaisance, Gondé et la reine Christine parmi les partisans avérés de Tartuffe. On peut soupçonner le prince; mais quel jugement aurait porté sur la pièce , une étrangère, qui n'en savait, de loin, que le nom?
Pour Scaramouche Ermite , si les dévots, afin de parler le langage du temps , le laissèrent passer, ils avaient une raison pour cela, l'oubli profond où cette pièce sans génie tomba immédiatement.
Au contraire , le Tartuffe de Molière nuira , combien de siècles encore, par le talent de son auteur, par cette double équivoque du vice dissimulé sous de franches allures , et de l'hypocrisie revêtant ies couleurs de la vertu!
Jusqu'à ce moment Molière n'a donc pour lui, d'une manière absolue , que le frère du roi , si décrié et trop semblable à Henri III, Henriette d'Angleterre , dont le repentir final a couvert les fautes, une incrédule, la princesse Palatine, et Ninon de l'Enclos....
Eu I(i()7, Louis XIV, qui partait pour une nouvelle expédition , laissa croire peut-être h l'auteur de Tartuffe qu'il tolérerait, en son absence, ce qu'il ne permettait point officiellement. Le 5 août, Molière fit représenter la pièce, à Paris, avec quelques adoucissements. Tartuffe a changé de nom; c'est Panulphe, et la comédie a pour titre : \'Imposlcur\
Voulez-vous avoir une idée du succès de Tartuffe qui n'est plus Tartuffe?
Dès hier en fou'e on le vit.
Et je crois que longtemps on le verra de même; On se fait étouffer pour ouïr ce qu'il dit. Et l'on le paye mieux qu'un prêcheur de Carême.
Le scandale d'une telle victoire, racontée en mauvaises rimes, ne dura point. Le lendemain de la représentation, le président Lamoignon, qui administrait, en l'absence du monarque, la police de Paris , interdit la pièce; il fit même fermer et pjarder la porte de la Comédie.
Molière avait une vraie tendresse pour ses œuvres, comme Racine, et quelque chose (le sa sensibilité, avec une souffrance plus obstinée et une persévérance plus grande. Racine se consola d'un échec en se réfugiant au sein de sa famille; il y endormit sa peine
et vécut paisible, en aimant sa femme, ses enfants , son Dieu et son roi. Heureux malheur ! Molière, plus opiniâtre, et rivé au mal, par un funeste mariage, profondément découragé du côté de Dieu, compta sur les passions du souverain pour faire triompher une œuvre mauvaise. Racine fit Athalie par pénitence; Molière , après une lutte de cinq ans, força la main au roi pour obtenir que Tartuffe corrompît officiellement les mœurs, et contentât son orgueil acharné.
Il envoya , après son nouvel insuccès , deux acteurs, en ambassade, à la poursuite de Louis XIV alors occupé de conquérir la Flandre. Pendant qu'ils suppliaient au loin , lui-même alla supplier Lamoignon, en compagnie de Boileau. Sans aucun doute, l'honnête satirique n'avait pas saisi la vraie fin de Tartuffe (1), ni entrevu l'idéal de son auteur. Il était resté dans le détail , avec
(1) Dans son Discours au Roi, Boileau peint ainsi les hypocrites, en même temps qu'il loue la comédie de Tartuffe: Ce sont eux que l'on voit, d'un discours insensé, Publier dans Paris que tout est renversé , Au moindre bruit qui court qu'un auteur les menace De jouer des bigots la trompeuse grimace. Pour eux un tel ouvrage est un monstre odieux : C'est offenser les lois; c'est s'attaquer aux cieux. Mais bien que d'un faux zèle ils masquent leur faiblesse , Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse.
son exacte et peu large critique, et n'avait poinlsongéà soulever le voile des apparences (i). Mais ce qui me frappe avant tout , dussé-je me répéter , c'est l'entêtement de Molière , réduit il y a quelques mois, par la maladie, à la dernière extrémité , et qui, à peine revenu des portes de la mort, abandonné par M'"® la duchesse d'Orléans, son ancienne protectrice, s'en va,. en quête d'une réparation peu méritée , chez le pieux président Lamoignon (2). Est-ce qu'il se sentait appuyé, en secret, parles ressentiments du roi ? Ou bien avait-il une si petite idée de la race humaine qu'il la méprisât au point d'espérer même le triomphe du mal, par la bouche d'un homme vertueux? Ou encore, croyait-il à sa propre vertu persécutée dans la comédie interdite? L'orgueil peut nous jouer de ces tours là.
En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu Se couvre du manteau d'une austère vertu : Leur cœur qui se connaît et qui fuit la lumière , S'il se moque de Dieu, craint Turtu//'e et Molière.
(1) Si Boileau avait cru la comédie de Tartuffe dirigée contre les Jansénistes, il ne l'aurait pas louée, et n'aurait pas conduit Molière chez M. de Lamoignon. L'auteur de la comédie n'avait en vue ni le Jansénisme ni la compagnie de Jésus ; son œuvre avait une autre portée.
(2) Brossette nie que Molière ait jamais dit au public , à propos de Tartuffe. « Monsieur le président ne veut pas qu'on le joue. »
Arrivé chez Lamoignon , dit Brossette d'après Despréaux, Molière expliqua le sujet de sa visite. M. le président, l'homme du monde le mieux élevé, lui répondit en ces termes (1) : « Monsieur, je fais beaucoup de cas de votre mérite : je sais que vous êtes non seulement un acteur excellent, mais encore un très habile homme, qui faites honneur à votre profession et à la France. Cependant avec toute la bonne volonté que j'ai pour vous , je ne saurais vous permettre de jouer votre comédie. Je suis persuadé qu'elle est fort belle et fort instructive ; mais il ne convient pas à des comédiens d'instruire les hommes sur les matières de la morale chrétienne et de la religion : Ce n'est pas au théâtre à se mêler de prêcher l'Evangile. Quand le roi sera de retour , il vous permettra, s'il le trouve à propos, de représenter le Tartuffe; mais, pour moi, je croirais abuser de l'autorité que le roi m'a fait l'honneur de me confier, pendant son absence, si je vous accordais la permission que vous me demandez.»
Molière, qui ne s'attendait pas à ce discours,
(1) J'emprunte ces détails, comme j'en ai déjà emprunté beaucoup d'autres, aux notices renfermées dans l'édition classique de M. Régnier.
domeura entièrement déconcerté , de sorte qu'il lui fut impossible de répondre à M. le premier président. Il essaya pourtant de prouver à ce magistral que sa comédie était très innocente, et qu'il l'avait traitée avec toutes les précautions que demandait toute la délicatesse de la matière ; mais, quelques efforts que pût faire Molière , il ne fit que bégayer, et ne put point surmonter le trouble oi!i l'avait jeté M. le premier président. Ce sage magistrat, l'ayant écouté quelques moments, lui fit entendre , par un refus gracieux , qu'il ne voulait pas révoquer les ordres qu'il avait donnés , et le quitta en lui disant : « Monsieur , vous voyez qu'il est près de midi ; je manquerais la messe si je m'arrêtais plus longtemps. »
On a prétendu que Molière s'était vengé d'un tel refus , en attribuant à Tartuffe les derniers mots du président , mis en vers. Alors Molière aurait changé d'avis, après son échec, sur la piété de M. de Lamoignon? Je ne l'affirme point. Néanmoins, que nous estimions les gens à la balance de notre intérêt, rien n'est plus certain, (H\ général.
Treize ans après la mort du comique, Tartuffe rencontrait encore un adversaire dans Adrien
Baillet, bibliothécaire de l'avocat général, fils du premier président si ferme et si poli. Auteur d'un ouvrage intitulé : Jugement des savants, Baillet nomme Molière « un des plus dangereux ennemis que le siècle ou le monde ait suscités à l'Eglise de Jésus-Christ. » Il ajoute : « Si Tertullien a eu raison de soutenir que le théâtre est la seigneurie ou le royaume du diable, je ne vois pas ce qui nous peut obliger , pour chercher le remède à notre hypocrisie et à nos fausses dévotions, d'aller consulter Belzébut, tandis que nous avons des prophètes en Israël. »
Mais n'anticipons pas sur l'avenir.
A peine Lamoignon avait-il interdit la pièce , au nom du roi , que l'archevêque de Paris , Hardouin de Péréfîxe, la condamnait au nom de Dieu ; et cette condamnation retentissait du haut de la chaire de Notre-Dame. Je transcris de cette ordonnance d'un archevêque , institué par le Pape lui-môme, le passage le plus important :
« Hardouin, par la grâce de Dieu et l'autorité du Saint-Siège apostolique, archevêque de Paris, à tous , curés et vicaires de cette ville et faubourgs , salut en Notre-Seigneur.
» Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que, le vendredi, cinquième de ce
mois, on représenta, sous le nouveau nom de V Imposteur, une comédie très dangereuse , et qui est d'autant plus capable de nuire à la religion , que , sous prétexte de condamner l'hypocrisie ou la fausse dévotion , elle donne lieu d'en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose, par ce moyen , aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins : de sorte que, pour arrêter le cours d'un si grand mal , qui pourrait séduire les âmes faibles , et les détourner du chemin de la vertu , notre dit promoteur nous aurait requis de faire défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit , la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d'excommunication :
w Nous, sachant combien il serait, en effet, dangereux de souffrir que, par une représentation si scandaleuse , et que le roi même avait cidevant très expressément défendue, et, considérant d'ailleurs que , dans un temps où ce conquérant expose si librement sa vie pour le bien de son Etat , et où notre principal soin est d'exhorter les gens de bien de notre diocèse , à faire des prières continuelles pour la conservation
de sa personne sacrée , et pour le succès de ses armes , il y aurait de l'impiété de s'occuper à des spectacles capables d'attirer la colère du ciel, avons fait et faisons très expresses inhibitions et défenses à toute personne de notre diocèse de représenter , lire ou entendre réciter la susdite comédie , soit publiquement , soit en particulier, sous quelque nom et sous quelque prétexte que ce soit et sous peine d'excommunication... » 11 août 1667.
Combien Molière ne fut-il pas coupable de persister dans, sa résolution, après ce nouvel arrêt prononcé au nom du roi et du ciel, par la voix d'un des princes de l'Eglise! Certes, nul autre ne pouvait mieux que ce délégué de Dieu et du Pape nous sauver de notre admiration pour un génie profond et satanique. La conscience humaine est sujette à s'égarer dans ses meilleures intentions ; elle a des erreurs sans malice et pleines de périls. Qui donc avertira l'esprit abusé et le cœur séduit ? Qui donc nous fera voir le mal jusque sous les apparences du bien? Notre siècle le sait, qui fut, un jour, entraîné sur la pente de sa ruine, parles spécieux docteurs du naturalisme chrétien. Il faut, contre des équivoques habiles, comme
celles de Tartu/l'e ou du libéralisme, une voix irrésistible , et qui règle la volonté , même en dépit de la raison ou plutôt des illusions du raisonnement. Rome n'a pas démenti Hardouin (le Péréfixe , archevêque de Paris , qui interdit Tartu/f'c, sous peine d'excommunication. L'ordre hiérarchique avait été suivi. Prêtres , docteurs , magistrats avaient parlé ; le roi avait prononcé , l'Eglise avait confirmé leur sentence.
Et cependant Molière triomphait, en 1669. Il y avait un an que M'"" de Montespan régnait. Son oncle Gondrin , évêque de Sens, indigné de sa conduite, l'avait souffletée; on en avait beaucoup parlé ; certains l'avaient blûmé , et les dévots n'étaient pas en odeur de sainteté, parmi la foule des courtisans. Les dévots n'étaient plus que des hypocrites . La pièce , qui tournait en ridicule l'hypocrisie, parut à son heure. Le 9 février 1669, TartulJc était représenté h Paris. La foule fut grande ; plusieurs spectateurs faillirent s'étouffer. La troupe de Molière , pour le consoler de tant d'alternatives pénibles , voulut qu'il touchât double part dans les bénéfices.
Du reste , la pièce ne parut pas sans atténuation. La principale porte sur le rôle de Cléante, plus développé , moins grossier, et
mis en pleine lumière , dans le nouveau Tartuffe, de façon à représenter, par opposition, la vraie et solide piété , en théorie , du moins , car Gléante ne parle pas même en son propre nom. Le personnage essentiel quitta le rabat, le chapeau à large bord , le vêtement sombre et le manteau , enfin le costume à peu près ecclésiastique , pour porter les longs cheveux , le grand collet , les dentelles , le petit chapeau et Tépée , tout ce qui faisait alors l'homme du monde. Ainsi déguisé hypocritement, au gré de certaines convenances , de façon à ridiculiser les dévots , et à les empêcher de crier , Tartuffe n'abusa point tous les honnêtes gens. Cependant Gondé surpris prévint le roi, et fît jouer cette pièce , autant dire nouvelle , à Chantilly , au mois de septembre 1668.
Ce moment heureux de la vie de Molière , suivantle monde, flétrit en réalité son honneur devant l'histoire. Car c'est une œuvre immortelle , populaire que cette pièce de Tartuffe^ et qui nuira à la piété , tant qu'il y aura en France des théâtres , des impies et des débauchés. Poquelin , père de Molière , mourut à la date d'une des premières représentations de Tartuffe. Cet excellent homme, qui n'avait pas voulu d'un fils comédien, lut ou
entendit le mandement de l'archevêque. 11 dut rougir de honto ; il put mourir de douleur.
La censure ne manqua pas à Molière , après comme avant son triomphe. Charles Perrault avait compris que dans « cette matière, le vice et la vertu se prenaient aisément l'un pour l'autre.)) La Bruyère , au point de vue étroit de l'art seulement, trouva h reprendre dans le personnage de Tartuffe, et, pour mieux faire, inventa le portrait d'Onuphre , entièrement ignoré du commun des lecteurs, et qui est habile hypocrite, jusqu'à ne se laisser jamais deviner , ce qui paraît invraisemblable. Là , comme ailleurs , La Bruyère se montra plus ingénieux que profond , plus artiste que penseur. Bossuet , écrivant au Père Caffaro, en 1694, semble avoir en vue Molière et Tartuffe, quand il dit à son contradicteur : « Songez... si vous oserez soutenir à la face du ciel , des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules. » Bourdalouc avait été plus précis, aussi éloquent, et non moins énergique dès l()7l. Quand nous aurons fini d'étudier la pièce, nous le "Citerons, en appuyant sa grave parole de témoignages tout à fait modernes. Massillon, bien des années après Bourdaloue et Bossuet, s'exprimait ainsi :
« Un théâtre profane a eu tort de ne donner que du ridicule à un caractère abominable (celui de l'hypocrite) si honteux et si effrayant pour l'Eglise , et qui doit plutôt exciter les larmes et l'indignation que la risée des fidèles. »
Nous avons la réponse de Molière lui-même aux premières critiques de Tartuffe. Il faut en mettre au jour les parties essentielles , et les discuter ; cette réponse est tout entière dans la préface de la comédie , et dans les placets au roi. La préface est de 1669. On y sent, dès le début, l'orgueil du triomphe : « Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu'elle joue , ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai joués jusqu'ici. Les marquis, les précieuses, les médecins, ont souffert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir , avec tout le monde , des peintures que l'on a faites d'eux'; mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d'abord , et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces , et de vouloir décrier un métier dont tant d'honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner ; et ils se
sont tous armés contre ma comédie avec une fureur époicva niable. »
Quelle impudence de l'orgueil victorieux ! Quelle audace maladroite, jusqu'à se découvrir enfin, après tant de feintes hypocrites et de déguisements successifs pour dissimuler le but véritable de la pièce ! Quelle est donc cette foule de Tartuffes qui s'est précipitée sur Molière avec une fureur épouvantable? Si j'en juge par les chefs illustres qui la dirigent et traduisent sa pensée , Hardouin de Péréfixej, de Lamoignon, nous allions oublier Anne d'Autriche , sont-ce bien h\ ceux qui , suivant l'expression de l'auteur , « ont pensé couvrir leurs intérêts de la cause de Dieu ? » Dans son enivrement , le comédien n'a pas songé jusqu'où portait sa calomnie. D'ailleurs croirons-nous un instant que ces vertueux personnages aient pu conduire un troupeau d'hypocrites? — Ce qui apparaît ici , dans tout son jour, c'est la rage (1) inassouvie de l'auteur contre
(1) Dans le passage suivant de la comédie de Don Juan, où Molière fait dire leurs vérités aux hypocrites , par la bouche d'un athée , il est difficile de ne pas voir éclater les rancunes amères de l'auteur, contre les prétendus faux dévots, qui avaient poursuivi Tartuffe, une année auparavant. Pour Molière , dans le parti des dévots, il n'y a que des imposteurs ou des dupes, les saints sont des niais:
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les dévots, malgré les apparences du contentement. Le mal a cela de commun avec le bien qu'il est infmi dans ses désirs et qu'il recule
« Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et, quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure , et chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunilé souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autreSjWi, donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème , ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants des hommes du monde ! On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'-être en crédit parmi les gens; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet habit favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes, mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Dès qu'une fois on m'aura choqué, tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je me ferai le vengeur des intérêts du ciel; et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans connais-
toujours lu borne do ses satisfactions. — N'est-ce pas vraiment pitoyable , d'autre part , que le coupable puisse s'étayer du jugement du roi et de la reine , des ministres qui ont vu la pièce V Mais que prouve à nos yeux la faiblesse de Louis XIV? Qu'il n'a pas su écouter la raison plus de cinq années entières ; elle prouve contre lui et ne sauve pas Molière. Disons mieux: dans ITimc du roi , la passion ou l'amour du plaisir a mis cinq ans pour détrôner la raison. Quant à l'auteur de Tartuffe , il me rappelle le loup de Lafontaine qui se fit berger. C'est môme un agneau que Molière, au dire de Molière :
(( Si l'on prend la peine d'examiner, de bonne foi , ma comédie , on verra , sans doute , que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer, que je l'ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière, et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible , pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. »
sance de cause , crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. » Comme le curé Roullé damna Molière. L'allusion est transparente.
Alors, pourquoi tant de changements? pourquoi Cléante , si développé dans le sens d'une dévotion pleine de mesure, en 1669, quand Molière, même en 1667, nous livrait sa pensée véritable , dans un Tartuffe ou Panulphe , chargé de faire briller , autant dire , sans aucun contraste honnête , l'hypocrisie généralisée des dévots? Pourquoi ce nouveau costume du traître ? Pourquoi l'ancien qui était presque celui d'un ministre des autels ? L'innocence ne se déguise point ainsi. Elle n'a pas ces physionomies diverses. Son allure est simple , sa droiture ne connaît pas les chemins couverts ; elle ignore l'art de laisser deviner sa pensée , et de la dissimuler sous d'habiles couleurs.
Molière veut-il prouver, d'une façon générale, que le théâtre est sans danger , l'histoire lui procure un argument irrésistible :
« 11 ne serait pas difficile de faire voir que la comédie , chez les anciens, a pris son origine de la religion et faisait partie de leurs mystères. »
On n'ignore pas ce que valaient les mystères et la religion des anciens. Quel genre d'infamie n'y était point renfermé? Et que pouvaient perdre, au spectacle, les Grecs et les Romains?
Voici ce qui est plus grave :
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« Les Espagnols, nos voisins, no célèbrent guère de fôte où la comédie ne soit mêlée ; et môme , parmi nous , elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne ; c'est un lieu qui fut donné, pour y représenter les plus importants mijstères de notre foi. »
Encore si l'auteur ne voulait que représenter les mystères , à sa mode ! Il n'en est pas question. Mais parce que la piété s'est dénaturée , l'acteur Molière , bouffon à ses heures , aura le droit de s'ériger en docteur , et d'établir sa nouvelle église, sur la scène, en lui donnant pour fondements les planches d'un théâtre libertin! Ce qui dépasse tout, c'est l'air d'onction qu'affecte, en parlant do notre foi, le peintre de Tartuffe. Son rôle veut cette mine là. L'inventeur ne fait plus qu'un avec le type qu'il a créé.
Il ose s'appuyer sur l'exemple de Corneille :
« Et sans chercher si loin , l'on a joué , de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille , qui ont été l'admiration de toute la France. »
Polijeucte, à propos de Tartuffe, quelle impudence 1 Quel rapprochement, entre les élans les plus sincères de la foi , et les calomnies inté-
ressées qui la font soupçonner de ne produire que des hypocrites.
Mais Molière n'a pas fini , il a besoin , en effet , de se justifier :
« Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas pour quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est dans l'Etat d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. »
C'est au moins prétentieux, et l'Etat n'avait pas besoin de Molière, autant que Molière pouvait se l'imaginer. D'ailleurs, qu'on vienne rire des autres, au théâtre, rien n'est plus vrai. On y est pour son plaisir et pour soi ; mais contre soi , qui l'a jamais pensé?
« Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants le plus souvent que ceux de la satire » •
Est-ce à dire que la morale de la chaire convertirait moins que celle du théâtre ?
« Et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des
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répi'ohensions , mais on ne souffre point la raillerie. »
Elle irrite en effet; cela veut-il dire qu'elle corrige? Pour les hypocrites, ils n'ont pas l'air d'y prendre garde ; ils ont bien autre chose à faire ; ils sont trop profonds pour s'émouvoir dune plaisanterie même cruelle. Tout au plus, la raillerie, en s'acharnant sur les Tartuffes de religion , peutelle guérir les faibles , qui sont nombreux , et les jeunes gens, de leur dévotion, en inspirant aux uns et aux autres la peur de passer pour des hypocrites. Je ne suis pas seul de mon avis.
Molière, dévot et savant dans l'intérêt de sa pièce , s'appuie sur certains Pères de l'Eglise , qui n'ont pas condamné la comédie. C'est qu'ils l'avaient considérée dans sa pureté, comme un jeu innocent (1). Il est bien entendu que celle du Tartujfc est sans reproche. Même la morale pernicieuse débitée par Dorine, « qui n'en a les oreilles rebattues? » Il paraît que Molière ne croyait pas à la sainte ignorance des âmes innocentes. Et puis il comptait pour rien l'attrait des scènes scandaleuses, les charmes d'une vieille et
(1) Un Père de l'Église la désigne sous le nom grec de EyTpaTtsXi'a ; il s'agit moins, en somme, de la comédie que de toute honnête distraction nécessaire à l'esprit.
complaisante morale qui fait tomber l'homme depuis six mille ans ; mais l'innocent Molière ne croyait pas à la contagion du mal. En somme, cette pièce de Tartuffe est si parfaite « que l'on doit l'approuver, ou condamner généralement toutes les comédies. » Ce dernier trait me paraît la perfection de la comédie.
Molière a beau remonter jusqu'aux temps de Rome et d'Athènes , ou distinguer « entre Olympe qui est la femme de bien , « et une autre Olympe , dévote aussi, «qui a été débauchée;» tout cela n'est qu'ingénieux. Il n'y a pas d'ailleurs une Olympe véritablement femme de bien dans la pièce de Tartuffe , et Gléante , le modèle proposé à notre édification, n'est, au fond, qu'un indifférent.
Voici le trait final :
« Supposé , comme il est vrai , que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissements, je soutiens qu'on ne peut leur en trouver un qui soit plus innocent que la comédie. »
La question était celle-ci : la comédie de Tartuffe est-elle innocente'^ MoHère est loin de l'avoir prouvé, malgré l'amour qu'il professe « pour les mystères de notre foi. » — En somme, la modération relative de ces pages perfides laisse voir ,
plus (l'une fois mêlées aux joies de l'orgueil, les rancunes mal apaisées, les doutes et les so- ])hismes d'un grand esprit mal convaincu dans sa propre cause , les agitations d'un cœur qui a encore des remords, bien qu'il ait, ou peu s'en faut, perdu l'espérance. Molière, dans un siècle chrétien, nous semble un révolté de génie qui proteste, non sans précaution , contre la religion et la société qu'elle a faite.
Un mot des trois placets au roi , bien qu'ils répètent à peu près les mêmes arguments que la préface. Le premier fut adressé t\ Louis XIV pour se plaindre du pamphlet écrit par le curé de Saint- Barthélémy. La haine, si je ne me trompe, paraît visiblement dans le passage où l'auteur peint « les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux monnayeurs en dévotion qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. »
On sent de mieux en mieux que Molière , avec une verve endiablée , attaque plutôt ses détracteurs qu'il n'accuse l'hypocrisie elle-même; il plaide pour lui. Mais, encore une fois, qui Molière veut-il nommer, au pluriel, après le curé qui lui avait donné les verges? On ne distille pas
tant de venin , quand on n'a personne à haïr ? Est-ce Anne d'Autriche? est-ce, en bloc, tous les honnêtes gens qui avaient protesté avec elle , en faveur de la véritable piété ? N'est-ce pas la religion elle-même qu'il déteste, avec tous les dévots? « Je n'ai point laissé d'équivoque, » ajoute encore l'auteur.
Ce n'est point vrai.
L'hypocrisie a su, plus d'une fois, prendre les airs de la piété; c'est incontestable. Mais, dites-nous si, après cette peinture de Tartuffe faite de génie , toute piété ne vous paraîtra pas avoir les allures de l'hypocrisie? Voilà où est l'illusion et l'équivoque. Ce directeur de notre conscience appuie encore sa justification sur l'opinion de Louis XIV, comme dans la préface. Il a tort, puisque le roi , à cette époque , interdisait la pièce. Il s'appuie sur M. le Légat et MM. les Prélats. Que M. le Légat, et les Prélats de sa maison lui aient administré quelques compliments trop généreux, après une lecture incomplète de sa comédie, c'est possible. MoUère devrait bien préciser les éloges de ses prétendus partisans. Les ennemis de Tartuffe ont parlé énergiquement, et sans ambages ; les amis de la pièce le sont d'une façon assez vague , dans la
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bouche de Molière.4Ce premier placct prouve la grande haine d'un comédien pour le curé de Saint-Barthélémy, nommé RouUé , qui lui avait dit cnlment la vérité.
Un autre placet proteste contre le coup de foudre du président Lamoignon. Il est assez pâle , et ne dit rien de neuf. L'auteur insiste sur la façon dont il a déguisé son Tartuffe sous le nom d'Imposteur et atténué la première hardiesse de son dessein. Molière cache donc ses véritables intentions. Est-ce ainsi qu'il enseigne à fuir le mensonge?
Dans le troisième et dernier placet, le comique victorieux raille la piété battue sous le titre de l'hypocrisie. Protecteur ironique de la religion, dans lapersonne de l'un de ses amis, un vrai dévot, celui-là , il réclame pour son médecin , un canoiiicat vacant de la chapelle royale de Vincennes. Il finit ainsi : « Oserai-je demander à Votre Majesté encore cette grâce , le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe ressuscité par vos bontés? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots (i); et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. »
(l) Voltaire a écrit, après avoir fait hommage au pape Benoit XIV, de la tragédie de Mahomet, qu'il appelait le grand Tartuffe.-
Le génie du mal rit et triomphe dans la personne de Molière.
Résumons-nous à grands traits. Louis XIV, dans sa raison en 1664 , Anne d'Autriche dans sa vertu, de Lamoignon dans sa gravité, l'archevêque de Paris au nom du Pape et du ciel , un prêtre indigné, des prédicateurs éloquents, tels que Bossuet, Bourdaloue, Massillon, en un mot, le grand siècle, dans ce qu'il a de plusmarquantet de plus saint, ont condamné la pièce de Tartuffe. Tartuffe etMolière ont pour eux Boileau qui ne voulait pas du surnaturel (1) sur le théâtre, mais qui permit innocemment à un comédien de bafouer la religion sur les tréteaux; Saint-Evremont, un sceptique, dans le genre de Fontenelle, et qui, en raillant,
a Je suis joliment avec Sa Sainteté. C'est, à présent, aux dévots à me demander ma protection pour ce monde et pour l'autre. » C'est la même ironie, la même impiété.
(1) Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré. De pèlerins, dit-on, une troupe grossière, En public, à Paris, y monta la première; Et , sottement zélée en sa simplicité , Joua les Saints, la Vierge, et Dieu , par piété. Le savoir, à la fin, dissipant l'ignorance. Fit voir de ce projet la dévote imprudence ; On chassa ces docteurs prêchant sans mission : On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.
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s'avoue converti à la piété facile de Cléante; le duc d'Orléans et sa femme, l'un corrompu et l'autre légère ; Anne de Gonzague qui ne pouvait, sans rire , entendre parler de nos mystères ; (iondé, par l'efifet d'une curiosité téméraire , alors qu'il était soupçonné de libertinage ; enfin, Ninon do l'Enclos, une des corruptrices du grand siècle. C'est elle qui le lie aux temps précurseurs de la révolution ; elle donne la main h Molière et à Voltaire; l'expérience qu'elle a de la dévotion aide l'auteur de Tartuffe ; et son argent paie la première bibliothèque du jeune Arouet ; son impureté est le trait d'union entre le naturalisme (le l'un et l'incrédulité de l'autre.
En face de pareils témoignages , assemblés des deux côtés, séparés et opposés, est-il permis seulementd'hésiter?Etsinous prenons les termes les plus expressifs de la comparaison , Bourdaloue et Ninon , qui osera préférer Ninon à Bourdaloue ?
D'autre part, en se défendant, Molière se découvre ; ses rancunes étouffent sa prudence, et l'orgueil de sa victoire met à nu le fond de sa pensée.
La pièce elle-même achèvera de nous convaincre.