‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 23 sur 36 · NICOLE · texte numérisé non relu

NICOLE

Ote-toi de là. •

El ainsi de suite. — Cléonte veut mourir; mais

Lucile l'en empêchera ; elle l'aimait , elle ne l'aimait plus ; elle l'aime. — Toujours la même contradiction! On prétend que rien n'est plus naturel à la femme. Je n'en sais pas davantage. En tout cas, s'il s'agit seulement de l'amour, et de quel amour? cette scène est parfaite. La passion semble d'autant plus susceptible qu'elle est moins profonde; elle est vaine comme l'imagination où elle prend sa source. Elle court aux deux extrêmes, et pousse en sens contraire , à sa fantaisie, la volonté mobile devenue le jouet des impressions et des sens. Et voilà comment, en un clin d'œil , les amants se fâchent et se réconcilient, eifrayés par des fantômes et réjouis par des chimères. — Toutefois, la fin que se propose Cléonte est sacrée, le mariage. Il y va bon jeu, bon argent. Appuyé par M'"® Jourdain et même par Nicole , il tient à M. Jourdain un si beau langage qu'il ne pourrait être mieux, mais inutilement. Le bourgeois sent derrière lui la vanité qui le tire par les basques de son habit fleuri. On a du plaisir à entendre Cléonte :

« Je suis né, dit-il, de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans

de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable ; mais , avec tout cela, je ne veux point me donner un nom où d'autres, en ma place, croiraient pouvoir prétendre , et je vous dirai franchement que je ne suis point gentilhomme. »

Alors l'homme de qualité :

« Touchez-là, Monsieur... ma fille n'est pas pour vous.... Vous n'êtes point gentilhomme, vous n'aurez pas ma fille. »

M'"*' Jourdain a beau parler , comme Cléonte, le langage du bon sens lui-même:

« Que voulez-vous dire avec votre gentilhomme? est-ce que nous sommes, nous autres, de la côte de saintLouis?... Descendons-nous, tous deux, que de bonne bourgeoisie?... Et votre père, n'était-il pas marchand aussi bien que le mien? »

Elle est interrompue par les comiques déclamations de son trop noble mari. Il ment, le cher homme :

« Si votre père a été marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien , ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j'ai à vous dire, moi, c'est que je veux avoir un gendre gentilhomme. »

Il renie son père. Alors l'épouse, ou plutôt la bonne mère de mieux en mieux inspirée :

SI

« Il faut à votre fille un mari qui lui soit propre ; et il vaut mieux , pour elle , un honnête homme riche et bien fait, qu'un gentilhomme gueux et mal bâti. »

Un mari qui lui soit propre ! Quelle heureuse expression prise à la racine même du bon sens , et du vieux langage latin et chrétien !

Cette lutte, entre la folie et la raison, n'est pas seulement comique et sérieuse , en même temps, par la morale qu'elle renferme à l'adresse de la vanité ; elle attendrit encore ce que le rire de la comédie a d'aride sur les lèvres, en insinuant dans la pièce la douceur de l'affection maternelle.

M. Jourdain, lui, veut marier sa fille à un marquis ; Lucile sera marquise. Alors sa femme :

« C'est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage de grande dame , et qu'elle manquât , par mégarde , à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait

pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez-vous, dirait-on , cette Madame la marquise qui fait tant la glorieuse? C'est la fdle de M™" Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n'a pas toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants , qu'ils paient maintenant, peut-être, bien cher en l'autre monde ; et l'on ne devient guère si riches à être honnêtes gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait obligation de ma fdle, et à qui je puisse dire: Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. »

C'est touchant, bien que très familier. Il y a des sentiments qu'aucun langage ne peut abaisser et des prudences maternelles qui se transmettent , de génération en génération, à toutes les bonnes mères. Elles voient si bien dans les détails!

M. Jourdain, absolument aveugle, perdra le bonheur des siens, et son bonheur, par vanité.

La fameuse marquise Dorimène, qu'il pense avoir invitée à dîner, chez lui, par l'entremise

du comte Dorante, arrive enfin, et le bourgeois gentilhomme qui a appris de son maître de danse , il n'y a qu'un instant , à faire les révérences d'usage :

0 Un peu plus loin, Madame!

DORIMÈNE

Comment?

M. JOURDAIN

Un pas, s'il vous plaît.

DORIMÈNE

Quoi donc ?

M. JOURDAIN

Reculez un peu , pour la troisième. »

Dorante , sans sourire , distillant le sucre de la plus flatteuse moquerie :

« Madame , M. Jourdain sait son monde I »

M. Jourdain, pour le prouver:

« Madame, ce m'est une gloire bien grande de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d'avoir le bonheur que vous ayez eu la bonté de m'accorder la grâce, de me faire l'honneur de m'honorer de la faveur de votre présence; et, si j'avais aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le ciel envieux de mon bien...

LE BOURGEOIS GENTILUOMiME !265

DORANTE

M. Jourdain, en voilà assez. Madame n'aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes un homme d'esprit. C^^^ ^ Dorimène.J C'est un bon bourgeois assez ridicule, comme vous voyez.... »

Si nous pensions à ce qui se dit tout bas, quand on nous flatte tout haut! Inutile d'insister. — Dorimène croit être régalée par Dorante ; c'est lui qui a tout ordonné ; c'est M. Jourdain qui paye. Les actions de grâce seront pour Dorante. Le diamant qui brille au doigt de la marquise , le comte l'a acheté , soldé , il en a fait cadeau à son amie. M. Jourdain qui n'y semble pour rien, veut-il faire une allusion à ce présent qu'il sait bien avoir fait. Dorante lui coupe la parole. Il est dupe de Dorante , le plus Ulysse de tous les marquis modernes ; car Dorante trompe à la fois le bourgeois et Dorimène, une riche veuve dont il aura la main, s'il est riche et généreux. La scène est longue ; la noblesse y est peinte et maltraitée dans sa gourmandise délicate , sa pauvreté vaniteuse, sa distinction raffinée, et les ressources de son esprit trop ingénieux. M™° Jourdain est dehors; M. Jourdain y a pourvu. Tout à coup le bourgeois, plus gentilhomme que jamais.

dupé , mais heureux , recule stupéfait ; il a vu sur la muraille, (comme Balthazar), Mane, Thecel, Phares? Non ; il a vu, dans la muraille , s'ouvrir une porte, et de cette porte sortir, pas même une ombre vengeresse , mais M"*® Jourdain en personne :

« Ah ! ah ! je trouve ici bonne compagnie , et je vois bien qu''on ne m'y attendait pas. C'est donc pour cette belle aflfaire-ci, Monsieur mon mari C^lle pèse sur les motsj, que vous avez eu tant d'empressement à m'envoyer dîner chez ma sœur ? Je viens de voir un théâtre là-bas, et je vois ici un banquet à faire noces. Voilà comme vous dépensez votre bien ; et c'est ainsi que vous festinez les dames en mon absence , et que vous leur donnez la musique et la comédie , tandis que vous m'envoyez promener....»

Puis à Dorante qui a essayé de soutenir l'éloquence de l'époux interloqué :

« Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de prêter la main, comme vous faites, aux sottises de mon mari. Et vous. Madame, pour une grande dame , cela n'est ni beau ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un ménage.... »

Il ne se peut rien de plus honnête. La vertu

modeste d'une femme paisible, d'une épouse outragée , d'une bonne mère , humilie de la façon la plus morale , la vanité de l'ancien marchand , l'élégance véreuse d'un comte ruiné, et la subtile distinction d'une minaudière marquise, en quête d'un bon dîner et d'un mari ; c'est môme cruel. Il y avait d'autres marquises, d'autres comtes et vicomtes, et des gentilshommes pleins de cœur. Molière semble ne les avoir pas connus. En revanche, s'il y avait des bourgeois ridicules, il y avait des bourgeoises , comme M""* Jourdain, dignes de la plus grande estime ; et l'on peut même imaginer qu'elles élevaient, de temps en temps , de jeunes bourgeois , à leur image. Si l'excellente M"""^ Jourdain est un peu brutale , si son bon sens, forgé sur l'enclume, n'a pas fréquenté les ruelles , ne nous en plaignons pas. Le contraste de sa raison solide avec les fumées de son vaniteux époux n'en est que plus frappant; la leçon ressort plus évidente. Prenons garde aussi que la volonté s'énerve dans les délicatesses du langage , comme le cœur s'amollit dans les inquiétudes d'une trop fine sensibilité. Tout bien pesé, des divers personnages que nous avons vus et entendus sur le théûtre de Molière, il en est deux, mais secondaires, qui nous

paraissent entièrement honn,êtes, comiques, c'est vrai, mais point du tout ridicules; on les nomme Gorgibus et M™^ Jourdain. Ils sont du peuple , dont la verdeur est digne de rajeunir les classes élevées ; ils sont du peuple chrétien ; et la noblesse de leur âme perce h travers la trivialité de leur langage.

La pièce, à la rigueur, pourrait finir là; mais l'auteur veut, en nous faisant rire , compléter la leçon qu'il s'est proposé de nous donner. D'ailleurs, nous ne serions pas heureux, si Cléonte n'épousait point Lucile. Un ingénieux stratagème de Govielle, le domestique du jeune homme, hâtera le dénouement espéré. Le valet se déguise en Turc ; il aborde M. Jourdain :

« Monsieur, je ne sais pas si j'ai l'honneur d'être connu de vous.

M. JOURDAIN

Non , Monsieur.

coviELLE (étendant la main à un pied de terre).

Je vous ai vu que vous n'étiez pas plus grand que cela.

M. JOURDAIN

Moi?

COVIELLE

Oui, VOUS étiez le plus bel enfant du monde, et toutes les dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.

M. JOURDAIN

Pour me baiser?

COVIELLE

Oui, j'étais grand ami de feu Monsieur votre père.

M. JOURDAIN

De feu Monsieur mon père ?

COVIELLE

Oui , c'était un fort honnête gentilhomme.

M. JOURDAIN

Mon père?

COVIELLE

Oui.

M. JOURDAIN

Vous l'avez fort connu ?

COVIELLE

Assurément.

M. JOURDAIN

Et vous l'avez connu pour gentilhomme?

COVIELLE

Sans doute.

M. JOURDAIN

Je ne sais donc pas comment le monde est fait! »

Naïf bourgeois, et plus encore crédule , et plus encore vaniteux!

COVIELLE

Comment?

M. JOURDAIN

II y a de sottes gens qui me veulent dire qu'il a été marchand.

COVIELLE

Lui, marchand! C'est pure médisance, il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait , c'est qu'il était fort obligeant, fort officieux; et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés , les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.

M. JOURDAIN

Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage-là, que mon père était gentilhomme. »

M. Jourdain devait voir ou jamais qu'on se moquait de lui. Il n'a rien vu. La dernière issue, le point unique par oii son esprit , enveloppé de brouillards, pouvait encore apercevoir quelque

lumière, est entièrement fermé. La vanité seraitelle absolument fatale , comme l'avarice , comme la faiblesse de caractère ? De quoi donc Molière , s'il en est ainsi, aurait-il prétendu nous guérir, dans son œuvre? De quelques défauts littéraires? il y a réussi. Des sept péchés capitaux? il n'y paraît point. L'homme lui semble invinciblement soumis à ses mauvaises passions. Les passions généreuses paraissent rarement sur son théâtre. Est-ce de l'espérance qu'il a voulu nous délivrer? On est tenté de le croire. Nous entendons parler d'une espérance élevée ; car, s'il est question de vanité , qui voit mieux que la vanité tout couleur de rose? Ses ridicules égayeraient l'univers qu'elle ne s'en douterait point ; c'est même ce qui rend presque vraisemblables les scènes bouffonnes qui terminent la comédie du Bourgeois gentilhomme.

Allons vite à travers ce comique de bas étage. Covielle est un messager du fils du grand Turc ; le fils du grand Turc est amoureux de la fille du bourgeois gentilhomme; il veut devenir son gendre ; mais pour avoir un beau-père digne de lui, il le fera mamamouchi, qui est une certaine grande dignité de son pays. M. Jourdain, dont la profonde ignorance accroît démesuré-

ment la crédulité, et qui, dans sa parenthèse amoureuse, a négligé l'épouse dont le bon sens servait de paratonnerre à sa sottise, M. Jourdain, noyé dans l'ivresse béate du contentement parfait, accepte tout, croit tout; mais M"» Jourdain n'en fait pas autant. En vraie Parisienne, elle a saisi qu'il se trame une bouflfonnerie à l'endroit de son époux ; elle y trouve une certaine satisfaction de femme offensée. Accordons quelque chose à la nature. Lucile rit comme elle , ou, du moins , est tentée de rire ; mais l'une . et l'autre préfèrent, dans leur petit bon sens, Cléonte au fils du grand Turc. Covielle leur glisse un mot à l'oreille : ce fils du grand Turc qui est là, présent, c'est Cléonte déguisé.

Alors , vive le fils du grand Turc ! vive le grand Turc lui-même! Et Cléonte épousera Lucile.

M. Jourdain, avec toute espèce d'accompagnements bouffons, est fait mamamouchi; mais c'est toujours M. Jourdain.

r Avouons-le; d'une façon très générale, M. Jour- /dain n'est pas loin d'être chacun de nous. Pour I quelques belles illusions, que d'illusions vani- I teuses! Si nous écartons le nuage, par-ci par-là, / et si nous voyons le vrai bonheur sur la terre , ts^ans Lucile, ou dans M""' Jourdain , en revanche,

que de tentations d'être mamamouchi! Le bourgeois gentilhomme n'a pas cessé d'être. Il me souvient, que je vis, un jour, il y a longtemps, entrer chez un drapier , un garçon trapu comme pouvait l'être le mari de M""® Jourdain. Il marchanda , acheta , commanda un paletot resplendissant, prit mesure, et, d'un air qui ne manquait pas de dignité, en ouvrant sa manche, il ajouta , avant de sortir :

« Surtout n'oubliez pas de me choisir une doublure d'homme de qualité. »

Mais Molière a-t-il exagéré? Oui et non. La comédie a son idéal , comme la tragédie ; elle ose , elle exagère, non sans mesure. Il faut à la foule, pour la rendre attentive, de fortes couleurs ; ne craignez pas de l'éblouir : c'est juste ce qu'il faut pour la faire regarder et fixer ses yeux.

D'ailleurs, afin de vous convaincre davantage , voulez-vons que je vous raconte une histoire ? Elle va vous prouver que rien ne peut être exagéré en fait de vanité :

Un des plus illustres écrivains de notre siècle , envoya, jadis, à quelqu'un de ses disciples déjà éminent, le manuscrit ou l'épreuve imprimée d'un nouvel ouvrage. Il s'était senti modeste, par un heureux hasard, et demandait que son

élève lui marquât, en marge, son sentiment vrai, avec toute la liberté possible. Le disciple comprit , et sa reconnaissance poussa le dithyrambe de l'éloge jusqu'aux bornes de l'infini. Le cœur rassuré, il renvoie le manuscrit; le manuscrit revient, avec cette note brève et mécontente, en haut de la première page: Bien froid!... Bien froide avait paru la louange à cet homme que nulle louange ne pouvait plus satisfaire , mais qui restait insatiable de louange.

Elle se glisse partout , la vanité , punie sans cesse, mais inutilement. Elle l'est, dans M. Jourdain , par la perte du bon sens et des écus péniblement amassés , prodigués pour un peu d'encens ; par la ruine de la fidélité conjugale et du bonheur domestique; elle le sera dans le comte Dorante qui veut paraître ce qu'il n'est point, et trompe afin de briller. Dorimène saura tout. Le beau ménage!

En attendant, quel coup d'œil jeté sur une certaine noblesse, par l'observation et la haine de Molière ! Heureux contraste que celui du défaut grossier d'un bourgeois imbécile, et de la finesse prudente, méchante, flatteuse, moqueuse, d'un noble dégénéré , ruiné et toujours bien élevé. La vanité! elle est même dans la politique,

LE DOURGEOIS GENTILHOMME 275

bien que nous semblions croire les régions sublimes de l'économie sociale à l'abri d'un pareil ridicule. Oui , je prétends, qu'un jour ou l'autre, on pourra voir, en un pays lointain, si vous voulez, au Monomotapa , quelque vaniteux bourgeois , fils de petits bourgeois, doué d'une éloquence enflée et bourgeoise , prétendre à tout, et devenir... mamamouchi.

Page 1