‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 26 sur 36 · ELMIRE · texte numérisé non relu

ELMIRE

Vous marchez d'un tel pas, qu'on a peine à vous suivre.

Nous la voyons, comme une de ces petites fées malignes dont certains contes ont nourri notre imagination. Elle passe sa vie à se plaindre :

De lui complaire on ne prend nul souci.

Elle remet Dorine , la domestique , h sa place ; puis c'est le tour de son petit-fils :

Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils, C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère. Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement. Et ne lui donneriez jamais que du tourment.

(A Mariane :)

Mon Dieu 1 sa sœur, vous faites la discrète , Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette. Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, Et vous menez, sous chape, un train que je hais fort.

Elmire a sa part :

Ma bru, qu'il ne vous en déplaise ; Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise : Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux; Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.

Elmire est une seconde femme d'Orgon :

Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse, Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse.

Quiconque à son mari veut plaire seulement, Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement.

Quant i\ Cléaiile , qui essaie de glisser un mot, parmi cet ouragan de paroles :

Pour vous, monsieur son frère.

Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ; Mais enfin si j'étais de mon fils son époux , Je vous prierais bien fort de n'entrer point chez nous. Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre.

Il a son compte.

Pour Tartuffe :

C'est un homme de bien qu'il faut que l'on écoute.

Dorine, la franche Dorine, ne l'entend pas ainsi :

Il passe pour un saint dans votre fantaisie :

Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie.

.... Je crois que de Madame, il est, ma foi, jaloux.

Autrement

Ne saurait-il souffrir qu'aucun hante céans?

Dorine a trop parlé :

Taisez-vous , et songez aux choses que vous dites. Ce n'est pas lui tout seul qui blâme ces visites: Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez , Ces carrosses , sans cesse , à la porte plantés ,

fc

Et de tant de laquais le bruyant assemblage Font un éclat fâcheux daus tout le voisinage. Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien; Mais enfin, on en parle, et cela n'est pas bien. .... Ces visites, ces bals, ces conversations, Sont du malin esprit toutes inventions.

Là, jamais on n'entend de pieuses paroles; Ce sont propos oisifs , chansons et fariboles : Bien souvent le prochain en a sa bonne part , Et l'on y sait médire et du tiers et du quart.

Que c'est vrai! Mais M"^^ Pernelle est ridicule et maniaque. Elle a beau prêcher, elle prêche dans le désert. Quel caractère intolérable ! D'ailleurs, qu'est-ce que la vertu, le plus souvent , aux yeux de Dorine et de Damis? Pruderie pure, beauté passée qui se convertit, faute de mieux , à la religion médisante. Admirable exposition , malgré tout, si nous considérons l'art seulement, et qui nous fait connaître les principaux personnages de la pièce , tels que Molière veut les peindre, suivant le but qu'il s'est proposé. Nous soupçonnons déjà, en général , le dépit dans une feinte vertu ; dans la piété de Tartuffe , l'hypocrisie ; dans celle de M™" Pernelle , la folie ; dans l'engouement pieux d'Orgon , la bêtise. Qui n'admirerait, d'autre part, la prudence de Cléante , la vertu sans affectation , quoique un peu mondaine , de l'élégante Elmire si maltraitée

par M"'° PernoUe , et la franchise d'une domestique élevée jusqu'à l'état de moraliste. Orante, en efïet, une dévote ,

Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, Elle a fort bien joui de tous ses avantages ; Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, Au monde qui la quitte elle veut renoncer, Et du voile pompeux d'une haute sagesse De ses attraits usés déguiser la faiblesse. Ce sont là les retours des coquettes du temps; Il leur est dur de voir déserter les galants. Dans un tel abandon , leur sombre inquiétude Ne voit d'autre recours que le métier de prude; Et la sévérité de ces femmes de bien Censure toute chose et ne pardonne à rien.

M'"" Pcrnelle n'effacera point, tant s'en faut, par son bon sens grondeur, la joie que trouve l'humaine malignité à surprendre ainsi le mensonge sous les apparences du bien. D'ailleurs, c'est une vieille ; Dorine est jeune et pleine d'entrain. M""" Pernelle s'esquive, en souffletant sa servante Flipote. C'est le comble :

Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles. Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. Marchons, gaupe , marchons!

Impossible de mieux connaître M"® Pernelle. Dorine , un oracle , achève de nous convaincre à l'endroit d'Orgon et... de M. Tartuffe. Si la

mère en est coiffée , « cela n'est rien auprès du fils. ))

Et si vous l'aviez vu, vous diriez : C'est bien pis!

Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage;

Et, pour servir son prince, il montra du courage,

Mais il est devenu comme un homme hébété ,

Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;

Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme

Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme.

C'est de tous ses secrets l'unique confident ,

Et de ses actions le directeur prudent.

Il le choie....

A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis;

Avec joie , il l'y voit manger autant que six;

Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède ;

Et s'il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide!

C'est jugé. Si Tartuffe est un hypocrite , Orgon est un imbécile, Molière a chargé une servante , au moins légère , de nous le faire savoir. N'est-ce pas se moquer de ses lecteurs et de la postérité ? Martine était à sa place àa.n&\es Femmes savantes; et même Molière pouvait lire ses pièces à une vieille domestique dont il prenait conseil. Mais que Dorine nous donne des leçons de morale , même de religion, c'est trop démocratique. Ce rôle mérite qu'on l'étudié; il s'accasera davantage.

Orgon paraît. En attendant Tartuffe , c'est la

victime de Tartuffe. Absent depuis deux jours, le chef de famille demande « comment va son monde. »

Qu'est-ce qu'on fait céans? comme est-ce qu'on s'y porte?

Le brave homme ! il est si rond! On l'aimerait volontiers.

Dorine de répondre :

Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, Avec un mal de tête étrange à concevoir.

Orgon qui s'oublie :

Et Tartuffe ?

C'est peint.

DORINE

Tartuffe I II se porte à merveille, Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille.

ORQON.

Le pauvre homme !

DORINE

Le soir, elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, Tant sa douleur de tête était encor cruelle !

ORGON

Et Tartuffe ?

DORINE

Il soupa, lui tout seul, devant elle; Et fort dévotement....

La maligne !

... il mangea deux perdrix, Avec une moitié de gigot en hachis.

ORGON

Le pauvre homme I

Lire n'est rien, il faut entendre.

DORINE

La nuit se passa tout entière Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière; Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller, Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

Dorine a beau insister, exagérer peut-être ; peine perdue ! Orgon n'entend rien ; il est sourd.

ORGON

Et Tartuife ?

DORINE

Pressé d'un sommeil agréable , Il passa dans sa chambre au sortir de la table ; Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain , Où, sans crainte, il dormit jusques au lendemain.

C'est la paraphrase des vers heureux de La Fontaine , l'ami de Molière :

Dieu prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens.

Orgon avec un sentiment de compassion plus accusé que tout à l'heure :

Le pauvre homme !

TARTUFFE ii27

La tendre affection d'Orgon pour Tartuffe lui a rendu l'ouïe :

UORINB

A la fin , par nos raisons gagnée , Elle se résolut à souffrir la saignée; Et le soulagement suivit tout aussitôt.

ORGON

Et Tartuffe?

Elmirc n'est , pour Orgon , qu'une insignifiante parenthèse dans la conversation.

DORINE

Il reprit courage comme il faut; Et, contre tous les maux fortifiant son âme. Pour réparer le sang qu'avait perdu Madame , But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.

L'ironie de Dorine ne réveille pas Orgon de son idée fixe.

ORGON

Le pauvre homme !

Il ne faut pas être un acteur médiocre , pour soupirer, sans monotonie, avec des changements imprévus , les deux uniques notes de la sensibilité d'Orgon, « Et Tartuflelf... Le pauvre homme ! »

Je ne me soucie pas de savoir si Louis XIV interrompit, un jour, de la façon la plus comique, rénumération faite, devant lui, des mets exquis

savourés par un prélat, en répétant, à chaque plat nouveau : « Le pauvre homme! » délicatement nuancé. Ce qui me répugne , — dans certaines relations du grand siècle , — c'est que le roi est de tout, dirige tout, domine tout; on dirait vraiment qu'il a tout dit et tout inventé. C'est intolérable , et je m'étonne que sa raison ait survécu à tant de flatteries. En attendant, rien n'est moins sûr que cette petite histoire. D'ailleurs , Molière n'avait pas besoin de Louis XIV pour voir à fond dans la nature et pour la peindre. Mais il n'était pas fâché de laisser courir des bruits à la louange du roi , qui faisaient de Sa Majesté , peu chrétienne alors , non seulement le protecteur , mais aussi l'inspirateur de son génie.

Morale à part , la scène est comique , et quoique trop chargée , conforme cependant à la nature humaine. Vous avez une idée fixe, le monde disparaît ; l'univers au moins se rétrécit , le point qui absorbe votre esprit , le point noir s'élargit. Il n'y a pour Orgon ni femme, ni frère, ni enfant, ni intérêts domestiques. Il y a Tartufife ! C'est une vérité d'expérience. Retournons vers le passé , pour faire face un instant à notre ancien visage de jeune homme ou d'enfant. Rap-

TAnTUFFE 329

pelons-nous quelque vif désir.... Y avait-il, ici-bas , autre chose que notre convoitise ? Mais ce qui s'appelle folie à un certain âge , en revanche , dans un homme mûr, père d'un grand fils et d'une fille nubile, s'appelle imbécilité!

Molière a voulu peindre Orgon imbécile et tout à fait imbécile. Il y a réussi. C'est important i\ constater.

Quant à Tartuffe , il dort bien , il mange très bien , il boit encore mieux ; nous soupçonnons même qu'il est jaloux de Madame. Dorine le prétend. 11 n'a point paru, il est connu. C'est un méchant homme , digne de toute l'exécration possible. Nous attendons sa présence avec une ce;'taine impatience , mêlée d'un commencement d'horreur. Nous attendrons encore ; et nous serons tentés, en le voyant, de le huer, tant l'exposition a été bien menée , avec une science parfaite du spectateur en général , et du peuple français en particulier, prompt à juger et l'adversaire acharné de toute hypocrisie. Si notre impression est déjà si défavorable i\ l'hypocrite , à Tartuffe mis en cause , peint d'avance des plus noires couleurs , que sera-ce quand Cléante , beau-frère d'Orgon , aura mis en parallèle , ou plutôt en opposition , avec la vivacité du génie

de Molière , la fausse religion d'un dévot perfide, et la solide piété d'un parfait dévot. Notre impression première ne pourra que se renforcer. En effet, du premier coup, Cléante gagne notre entière confiance ; il a tous les dehors de la sagesse. Nous connaissons les Aristes de Molière et même ses Philintes. Ce sont des gens consommés en prudence mondaine , tandis que les Sganarellesoules Arnolphes, gens pieux au fond, nous paraissent sots à l'excès et ridicules. Cléante, pour le besoin de sa cause , a dû ajouter une note au clavier de la sagesse ordinaire , c'est la note de la piété ; non pas qu'il en fasse usage pour lui , mais , sans avoir l'air de pratiquer la religion , étant plutôt un honnête homme qu'ijn dévot, il a, par l'expérience des autres, acquis une connaissance exacte de la solide piété. Orgon, au contraire, a monté d'un ton sur la gamme de la sottise ; il parle de Tartuffe :

Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour, à l'église, il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi, se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière; Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments :

Et lorsque je sortais, il me devançait vite,

Pour m'aller, à la porte, offrir de Teau bénite.

Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait.

Et de son indigence, et de ce qu'il était,

Je lui faisais des dons; mais, avec modestie,

Il me voulait toujours en rendre une partie.

Cest trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;

Je ne mérr'le pas de vous faire pitié.

Et quand je refusais de le vouloir reprendre,

Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.

Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,

Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.

Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même

Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême;

Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,

Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux.

Tarlufie jaloux de l'honneur d'Orgon ! C'est suspect et même assez risible. Cependant Molière est dans le vrai. En sa qualité de saint homme , Tartuffe est chargé de la vertu d'Elmire. La nonchalance d'Orgon y trouve son compte , et sa crédulité naturelle appuie sa nonchalance. Ajoutez qu'en excitant (si faire se peut) la jalousie de son hôte , par dévouement , le faux dévot a augmenté sa reconnaissance.

Rien de plus audacieux que Tartuffe; rien de plus stupide qu'Orgon. Molière poursuit son but.

Cléante , qui n'a pas les mêmes raisons d'être

crédule que son beau-frère , traite Orgon de « fou » ; Orgon traite Cléante de « libertin » ; nous dirions aujourd'hui d'impie ou de libre-penseur. Cléante, indigné, riposte :

C'est être libertin que d'avoir de bons yeux, Et qui n'adore pas de vaines simagrées...

Qu'est-ce que « vaines simagrées? » est-ce le culte extérieur? ou bien sont-ce les simagrées de Tartuffe? Il semble que Molière ait visé plutôt les dehors de la piété.

... N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées. Allez, tous vos discours ne me font point de peur, Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.

C'est le raisonnement banal de tous les temps. Qui ne l'a entendu dans la bouche des plus vulgaires? Il leur manque le loisir de franchir le seuil de l'église , mais leur religion facile se réfugie dans le sanctuaire du cœur pour éviter le sanctuaire fréquenté par le commun des fidèles :

De tous vos façonniers on n'est point les esclaves.

Il y a une langue de Molière , il faut le dire , originale et familière , que rien ne vaut , et qui rend populaire la pensée dans toutes les classes. Elle peint ce qu'elle veut peindre de couleurs

TAI\T[IFFE 333

qui ne se ternissent point. Façonniers est des plus heureux. Mais pourquoi l'originalité du poète tourne-t-elle à nous faire croire que les dévots , sans exception , sont des façonniers ?

CLÉANTE

Il est de faux dévots ainsi que de faux braves.

C'est vrai.

Et, comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit, Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit. Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.

Qui a jamais prétendu, parmi les hommes de bon sens , qu'il fallût faire des grimaces pour être un bon dévot? mais encore les cérémonies du culte , et les actes de la dévotion ne doiventils pas être traités de singeries hypocrites? Je redoute que Molière, sous prétexte de franchise, ne nous incline doucement à supprimer le nécessaire, sous prétexte de purger l'exagération. Où donc sera la limite? ou plutôt, comment juger les vrais et les faux dévots sur des apparences presque semblables? Les Cléantes nous y aideront. Ce n'est point rassurant. Le sage , l'indifférent personnage , dont le sang-froid voit de haut la piété et règle les mœurs de l'Eglise , Cléante continue :

33i MOLIÈRE

Eh quoi ! Vous ne ferez nulle distinction

Entre l'hypocrisie et la dévotion ?

Vous les voulez traiter d'un semblable langage ,

Et rendre même honneur au masque qu'au visage ;

Egaler l'artifice à la sincérité,

Confondre l'apparence avec la vérité,

Estimer le fantôme autant que la personne,

Et la fausse monnaie à l'égal de la bonne ?

Toujours la même équivoque ! Est-ce d'ailleurs un acteur de théâtre qui m'éciairera sur la piété de celui-ci ou l'hypocrisie de celui-là ?

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits; Dans la juste nature on ne les voit jamais. La raison a pour eux des bornes trop petites; En chaque caractère ils passent ses limites, Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

Ceci est pour Orgon qui salue. Tel que Molière l'a fait, il est évident qu'Orgon n'a ni poids ni mesure. Mais Molière ne peut se rassasier de nous faire admirer Cléante , l'homme parfait. Combien n'est-il pas difficile d'échapper à l'impression que produit le faux semblant d'une sincérité hypocrite qui prétend nous éclairer pour mieux nous égarer! L'auteur a incarné sa sagesse dans la personne de Cléante :

Et comme je ne vois nul genre de héros

Qui soient plus à priser que les parfaits dévots ,

Aucune chose au monde et plus noble et plus belle, Que la sainte ferveur d'un véritable zèle..,.

L'hypocrite! C'est une manière de prendre son ôlan pour mieux aplatir la piété qu'il déteste , sous prétexte de perfidie :

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux,

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue à leur gré,

De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ;

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise.

Font de dévotion métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés;

Ces gens, dis-je, qu'on voit, d'une ardeur non commune,

Par le chemin du ciel courir à leur fortune;

Qui , brûlants et priants, demandent chaque jour,

Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices.

Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices....

J'en passe. — L'antithèse est longue, monotone, moins vive que si elle était plus courte, fatigante, malgré d'heureux traits , comme tout ce qui est personnel. Molière, traitant de haut et impersonnellement l'hypocrisie , en artiste généreux , n'aurait pas tant insisté. Mais on ne se lasse jamais d'appuyer sur sa vengeance. Les faux dévots reparaissent encore dans la préface de

Tartuffe , dans les trois placets au roi et dans la comédie de Don Juan. Ne sont-ce pas eux qui ont retardé le triomphe de Molière , et la représentation de Tartuffe? Ceux-là. , nous les connaissons et nous les estimons pour de vrais dévots ; mais l'auteur distille sur leur dévotion le venin de sa longue tirade. Si nous nous trompons, tant mieux. La vraie dévotion, la voici :

Les dévots de cœur sont aisés à connaître. Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux. Regardez Ariston , regardez Périandre , Oronte, Alcidamas , Polydore, Clitandre; Ce titre par aucun ne leur est débattu ; Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu....

C'est bien pâle. Qu'est-ce qu' Alcidamas? Qu'estce que Polydore 1 J'ai besoin , comme tous les mortels , que la vertu se réduise dans ma mémoire sous une forme vivante , et sorte du vague des Aristons ou des Périandres , pour se définir, se préciser et se peindre. Autrement je ne me souviens point. Nous savons bien ce qu'est Tartuffe. Il a , dans notre imagination, et dans la mémoire de notre cœur indigné, une allure, un visage , un masque , des paroles impérissables. C'est un type que nous haïssons et qui nous reste. Il vit, il vivra. Mais la vraie dévotion va

TAnTUFFE 337

peut-être se colorer et se faire aimer? Les vrais dévots

Ne sont point du tout fanfarons de vertu.

C'est exact.

On ne voit point en eux ce faste insupportable, Et leur dévotion est humaine, est traitable : Ils ne censurent point toutes nos actions , Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections; Et, laissant la fierté des paroles aux autres, C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.

Est-ce qu'il serait défendu aux gens pieux de parler?

L'apparence du mal a chez eux peu d'appui , Et leur âme est portée à juger bien d'autrui.

Je m'arrête ici. La contradiction est trop flagrante; et Cléante, qui n'est pas un dévot, aurait cependant bien fait de se taire. Quoi ! ce sage rempli d'impartialité , cet indifférent , a le droit de croire au mal sous les apparences du bien, et d'accuser d'hypocrisie, sans preuves, la piété de Tartuffe ! Mais le vrai dévot, du moment où il est dévot, devra croire au bien, malgré les apparences du mal! C'est insensé, c'est absurde, c'est vouloir réduire le chrétien à la servitude du silence parce qu'il est chrétien. Le chrétien s'abstiendra de juger les crimes les plus évidents,

les scandales publics , tout ce qui tombe sous la réprobation même de la charité ; car

L'apparence du mal a chez lui peu d'appui.

Le vrai dévot n'aura pas le droit de juger M™^ de Montespan. En revanche, il a celui d'être jugé par tous les Gléantes du monde. Au silence de sa parole s'ajoutera un autre silence. Sa piété ne devra faire aucun bruit , sous peine d'être de l'hypocrisie. Il devra renoncer aux soupirs , aux élancements, aux larmes, à toutes les manifestations extérieures d'une âme qui aime Dieu, qui se plaint devant Dieu , qui témoigne à Dieu sa gratitude. Le monde admirera sa piété , si elle est tout intérieure. Il la verra de bon œil , s'il ne la voit point , si elle ne lui fait aucun reproche , si elle ne le tire point , fût-ce une minute , par un remords passager, de son heureuse et médisante tranquillité.

C'est le système de la religion du cœur, de l'indifférence absolue décorée du nom de religion, de la tolérance qui ne tolère que soi , et qui hait ou emprisonne, ou réduit à néant, tout ce qui n'est pas soi , tout ce qui n'est pas le monde , tout ce qui n'est pas le plaisir. C'est l'hypocrisie du bien, qui accuse le bien d'être le mal, pour

ruiner le bien, et faire régner l'égoïsme. Mais abrégeons ; il y a une loi connue que l'homme de bien est le plus serré de prtîs par le regard et le témoignage sévère d'autrui. Il n'a pas le droit de trébucher, même un peu. C'est dans ce coin noir do la nature envieuse que réside le germe latent de toute persécution. C'est là qu'a puisé l'auteur. Le mal n'a rien d'inconnu pour Molière. Mais il faut à la thèse du comique un canevas , une petite intrigue , un prétexte. Cléantc rappelle à Orgon que Valère et sa fille Mariane sont fiancés , que Valère a la foi d'Orgon. Hélas ! Orgon a conçu un autre dessein; il mande Mariane :

ORGON

.... Que dites-vous de Tartuffe, notre hôte?

« Vous l'épouserez. — Non , je ne l'épouserai pas. »

Toujours ancien , toujours nouveau. Dorine a entendu le père et la fille ; elle écoutait à la porte ; elle prend la défense de Mariane. Une mère de plusieurs demoiselles à marier disait naguère que Molière avait prêché l'union des cœurs par l'amour et mis à la mode les mariages d'inclination. Cette excellente dame était bien charitable pour Molière , et Molière l'aurait mise au rang

des dévotes les plus parfaites. En ce lieu , le moraliste des hymens fortunés , c'est Dorine , moraliste d'autant plus fort qu'il parait plus insignifiant sous son costume de servante, personnage d'autant plus séduisant qu'il revêt les apparences d'une fille franche, spirituelle, un peu moqueuse. Voyons commentée professeur des mœurs faciles, Dorine , va livrer à notre mépris un clérical nommé Orgon et défendre les droits d'une amoureuse petite fille nommée Mariane :

Quoi! se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage, Vous soyez assez fou pour vouloir?...

Assez fou? Orgon ne l'est pas encore; il postule pour l'être.

DORINE

Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot? Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. Et puis, que vous apporte une telle alliance?... Choisir un gendre gueux? ..

Un gueux ? Ce mot s'adresse en douceur à la cupidité de quelques parvenus. Un bigot , c'est le mot universel qui s'adresse à l'amour-propre de tous les spectateurs. Saura-t-on jamais toute la force d'un seul mot pour jeter le ridicule sur

TARTUFFE 3il

CG qu'il y a de plus sacré? Et quand une femme nous raille , c'est bien mieux. On ne veut pas être raillé par une femme. La dent maligne d'une fille d'Eve emporte la pièce ; tant pis si c'est le cœur.

Orgon a la bonhomie de répondre. Dès lors le dialogue s'engage de puissance à puissance.

TartutTe , un petit gentilhomme de province , n'est qu'un ambitieux, un orgueilleux; sa piété n'est qu'un leurre. De ces banalités graves Dorine revient à son propre rôle , et résume sa pensée principale dans ces deux vers :

Il est bien difficile enfin d'être fidèle

A de certains maris faits d'un certain modèle.

Puis elle en appelle au ciel. Quelle bouche pour parler de Dieu 1 Orgon , devant Dieu , sera responsable du malheur de Tartuffe et de la conduite de Mariane.

N'est-ce pas mépriser la piété et la sagesse que d'en mettre les prétendues leçons sur les lèvres d'une fdle au moins très légère , sinon très corrompue , et qui sait donner à ses pressentiments d'infidélité conjugale une tournure piquante et même comique ? On serait tenté de rire , par avance, du malhour présumé de Tartuffe. Elle y

revient, Dorine, combien de fois, je ne sais au juste, mais trop souvent, dans la même scène. C'est la note dominante et toujours gaie. Menacée d'un soufflet par Orgon, elle s'enfuit, en donnant une dernière leçon à Mariane :

Je me moquerais fort de prendi'e uu tel époux.

Elle a déjà dit :

Si j'étais en sa place , un homme assurément Ne m'épouserait pas de force impunément; Et je lui ferais voir bientôt après la fête Qu'une femme a toujours une vengeance prête.

De plus en plus ridicule , Tartuffe ! de plus en plus ridicule , Orgon! Ce sont deux dévots.

Mais Dorine , qu'elle a d'esprit, de bon sens, de bonne humeur, de franchise, de dévouement pour sa jeune maîtresse !

Un père méprisé , une fdle désobéissante, une domestique maîtresse, une mère qui ne paraît pas. Quel renversement! Quel tableau! Quelle famille ! C'est pis que dans V Avare. La suite ne vaut pas mieux. Dorine, la nature elle-même, la nature affranchie de tous préjugés, règne de plus en plus. Mariane a de la pudeur ; Dorine la raille. Mariane a du respect pour son père, Dorine appelle Orgon bourreau fieffé.

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