‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 27 sur 36 · T A II T II F F F · texte numérisé non relu

T A II T II F F F

Mais non, Mariane a raison; car

Il faut qu'une fille obéisse à son père, Voulût-il lui donner un singe pour époux.

Je mourrai (dit Mariane).

Dorine éclate de rire. La jeune fille de nouveau :

.... Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée....

Où donc est la mère , encore une fois?

MARIANE

Fais-moi....

DORINE

Non, vous serez, ma foi, tartuffiée.

L'obéissance filiale est-elle assez ravalée, la vertu condamnée , la nature déifiée , la dévotion tartuffiée ?

En certains lieux, on prise fort, à notre époque, les nouvelles couches sociales. Elles émergent du fond à la surface ; le pouvoir les tente. Il y a deux siècles que Molière les avait illustrées, sur la scène. En élevant Dorine jusqu'à une telle intlucnce , dans une riche et pieuse maison , Molière a humilié, d'instinct, la morale et la piété aussi bien que la fortune , tout ce qui est haut , en un mot; il semble avoir détesté, en général, la philosophie , la noblesse , la piété , la famille ; il

a respecté, de temps en temps , quelques vertus moyennes. Son libertinage et son malheur lui avaient ravi toute joie. A-t-il voulu enlever au cœur humain ce qui lui en restait dans la radieuse tranquillité des mœurs chrétiennes? On le dirait. Sa peine était profonde comme son âme ; mais la peine ne le rendit pas meilleur. Affligé d'une douleur incurable , par sa faute , il vit le mal partout , et son rire , à la longue , porte la tristesse dans le cœur. Même son génie, si vif qu'il soit d'ordinaire, a des langueurs. Par instant, Molière est loin de faire rire; il devient monotone. Peint-il dans Tartuffe une brouille d'amants? C'est terne. Valère est faible , et Mariane minaude , sans intéresser. Pas de gaieté, ou peu, malgré Dorine.

Mais silence! l'homme important paraît. — Molière nous l'a si habilement fait attendre et nous l'a si bien peint, que, sans l'avoir jamais vu, le spectateur l'a jugé. Et cependant qu'a-t-il fait? Avec quel art le poète, l'inventeur, a-t-il calculé notre impatience française, et approfondi, pour s'en servir, dans l'intérêt de sa thèse, notre généreux amour de la franchise?

Nous avons toujours été bons, légers et crédules. Il a suffi même, souvent, qu'un hypocrite

TAUTUFFE 3i5

criAt i\ l'hypocrisie, nous l'avons cru, et nous avons lâché la proie pour l'ombre.

Quelle entrée en sc^ne ! Tartuffe, accompagné de son serviteur Laurent, aperçoit Dorinc :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, Et priez que toujours le ciel vous illumine. Si Ton vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.

Il y a des Tartuffes, sans aucun doute ; ils ne parlent pas autrement ; ils aiment qu'on les voie, et c'est nécessaire à leurs fins ; ils se servent pour tromper les honnêtes gens des apparences de la vertu. Il me semble qu'en cet endroit le parterre doit murmurer. Le peuple, dans sa rudesse, hait l'hypocrisie ; plus elle est vivement rendue ou colorée, et plus il la comprend. Il faut à ses sens, lourds à s'émouvoir, des impressions puissantes. Il ne faut pas dire , il faut peindre. Même l'image grossière, de temps à autre, le saisit mieux, et nous aussi, qui passons pour des connaisseurs et des délicats. Il y a telle peinture qui, vue de près, est informe; îl quelques pas, en un point, dirait Bossuet, elle sépare ses lignes, s'ordonne, et brillo de tout son éclat. Rien de plus net. Du reste, le vice, ignoble dans sa nature, a besoin de paraître ce

qu'il est. L'art du poète suffit à en effacer, sous une douce lumière, la trop exacte laideur. Tartuff"e semble avoir vécu ; il est audacieux comme un homme qui connaît les hommes et leur éternelle crédulité.

Dorine avertit Tartuffe qu'Elmire, femme d'Orgbn, désire s'entretenir avec lui. Elle veut le faire renoncer à Mariane. Comment? C'est son secret, et c'est là, pour la critique, un point délicat. Représentons la scène sous la forme d'une allégorie. Jadis le serpent tenta Eve, il y a bien longtemps, et la perdit. Elmire, Eve, si vous aimez mieux, tentera le serpent.... le serpent de l'hypocrisie ; mais elle aura l'air de se laisser tenter et mettra à découvert l'odieux amour de Monsieur Tartuffe.... pour Mariane? non, pour Elmire, l'épouse de son bienfaiteur. Damis, d'un cabinet voisin, aura tout entendu; il racontera tout à son père, et son père, désabusé, se débarrassera, sans doute, de Tartuffe. On a dit qu'un hypocrite aussi consommé que Tartuffe devait voir le piège et l'éviter. Il faudrait, pour cela, que l'hypocrite fût toujours d'un sang-froid parfait et net de toute passion. Or, il a des passions à cacher; autrement, il ne serait pas hypocrite. Celles-ci sont furieuses par elles-mêmes, et d'autant plus

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ardentes ù se déchaîner, qu'elles sont depuis longtemps comprimées et emprisonnées. Il n'a pas été donné h l'homme le plus adroitement pervers de ne jamais s'oublier; il suffit même d'une distraction, d'un moment, d'une surprise, pour laisser tomber le masque et découvrir l'homme sous le plAtre.

L'hypocrite a beau accuser les autres, pour détourner le soupçon, il s'accuse un jour, et le plus raffiné Tartufle apparaît, à l'heure voulue, dans toute sa difformité. L'attrait d'une femme y sert beaucoup , et le jeu d'une hardie comédienne, comme l'est la peu dévote mais très honnête Elmire , suivant le vrai chrétien nommé Molière. La honteuse passion de Tartuffe obscurcit sa prudence ; celle-ci, trompée par une apparente facilité et le mystère, s'échappe ; elle le découvre ; Damis paraît :

Non, Madame, non; ceci doit se répandre. J'étais en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre.

La comédie est finie? pas du tout. La crédulité d'Orgon n'est pas épuisée ; le désastre de Tartufte n'est pas irréparable ; il a son idée. Son maître coup d'œil a saisi dans la colère de l'époux une nuance d'indécision. Il est si difficile aux per-

sonnes qui ont une douce manie de s'en défaire à l'instant, surtout s'il est question de gens nonchalants, qui n'ont qu'une pensée et qui en vivent. C'est toute leur joie :

ORGON

Ce que je viens d'entendre, ô ciel ! est-il croyable ?

Il doute.

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité , Le plus grand scélérat qui jamais ait été. Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ; Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures, Et je vois que le ciel, pour ma punition, Me veut mortifier en cette occasion.

De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit; armez votre courroux, Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ; Je ne saurais avoir tant de honte en partage, Que je n'en aie encore mérité davantage.

Un saint peut exagérer sa faute parle sentiment profond de son humaine misère ; mais sa vertu perce à travers son humilité, ou plutôt son humilité est la marque de sa vertu. L'hypocrite, au contraire, a Tair de se mépriser, pour cacher son vice, sous la ressemblance d'un saint. Les faibles y sont pris, et les forts, de temps en temps.

Dieu a permis, pour aiguiser notre prudence, que le mal ait quelquefois, à s'y méprendre, l'extérieur de la vertu.

Ce que nous venons d'entendre dans la bouche de Tartufie est d'un scélérat profond. Audace, promptitude de coup d'œil, finesse et pénétration, tout y est; le geste a dû s'ajouter à la parole, et aussi ce regard tourné vers Orgon qui dément le discours lui-même, et semble dire : « Voyez comme je suis bon! On veut que je sois ce que je ne suis pas, un scélérat; eh bien! pour la paix, j'avouerai un crime que je n'ai point commis; mieux que cela, je paraîtrai plus criminel encore. Honneur, repos, amitié, je sacrifierai tout, cher Orgon, à votre bonheur domestique. »

Aussi l'hypocrite, ce n'est pas Tartuffe , mais Damis. Oses-tu bien, lui dit son père,

.... par cette fausseté, Vouloir de sa vertu ternir la pureté?

Orgon est tombé dans le piège ; Tartuffe, qui sent sa fortune se rétablir, l'y enfonce de plus en plus et s'en réjouit. Il aime son rôle ; c'est le vrai méchant, qui éprouve un plaisir odieux à diviser une famille , à tromper un ami , à se moquer de son bienfaiteur et de la vertu elle-

même, en faisant profiter le mal des apparences du bien. C'est un artiste que l'enfer a élevé à la perfection de Végoïsme. Le mal, sous ses diverses apparences, se réduit là. Le méchant n'est qu'un égoïste renforcé qui se rit d'un ciel gênant, l'emploie, s'il le faut, pour son utilité, et le raille sournoisement, lorsqu'il l'utilise. C'est effrayant. Mais y a-t-il de ces gens-là ? On voudrait le nier. En attendant, Molière, qui ne croyait pas sans doute à la vertu, devait croire à l'hypocrisie. Il ne croyait pas à la vertu? Et que direz-vous de celle d'Alceste?Elle est grande; mais la conclusion de Molière, dans la comédie du Misanthrope, semble prouver contre la vertu elle-même. Nous en reparlerons. — Ce qui peint au vif l'hypocrisie parfaite de Tartuffe, c'est la simplicité même de son langage. Certains auteurs modernes n'ont pas su représenter un méchant homme sans lui donner des pieds fourchus et lui faire répandre une odeur de soufre. C'est faux. Le vrai méchant est plus habile. Voyez Narcisse. Tartuffe représente moins l'hypocrite que l'hypocrisie elle-même, fatale comme le sont tous nos vices et nos défauts dans Molière. Tartuffe n'aJ pas un seul mouvement du cœur en sens contraire' de son hypocrisie. Mais qu'elle est bien peinte!

Ah! laissez-le parler; vous l'accusez à tort,

dit le saint homme, défenseur de Damis, en continuant de s'accuser,

Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. Pourquoi, sur un tel fait, m'étre si favorable? Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable? Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur? Et pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur? Non, non : vous vous laissez tromper à l'apparence, Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense. Tout le monde me prend pour un homme de bien; Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.

Mentir, en disant la vérité, c'est le chef-d'œuvre de l'hypocrisie.

Tartuffe, en effet, dit vrai pour faire croire le contraire de ce qu'il dit,

II demande pardon à Damis dont il veut la perte et convoite l'héritage. Il se jette à genoux. Damis n'y est point pris. Mais Orgon déshérite son fils, il le met à la porte, et, par un testament en bonne forme, il donnera tout son bien à Tartuffe, comme il va lui donner sa fille. C'est invraisemblable? Non; on a vu des foules suivre les faux prophètes ; hier on courait après des magnétiseurs et des charlatans moins profonds que Tartuffe.

Ce qui, d'ailleurs, aide singulièrement le génie

de l'hypocrite, c'est la stupide confiance d'Orgon. Qui dirige sa vie pourra bien gouverner son argent; au fond, Tartuffe semble, à son indolence , une sorte d'intendant dont la sainteté fera tout prospérer chez lui. Mais n'est-il pas triste qu'un homme d'un si grand esprit, Molière, ait prodigué son talent à nous peindre uniquement la sottise de l'un et la méchanceté de l'autre? Encore une fois, est-ce là l'homme tout entier? Et le tragique, le comique, l'historien, enfin l'auteur d'une œuvre écrite, quelle qu'elle soit, aurait-il le droit de nous mettre sous les regards le mal seulement, pour nous décourager et nous désespérer ? C'est ce qu'a fait Molière ; c'est ce qu'a fait' Pascal; avec eux, les sophistes du dix-huitième siècle, et les sentimentalistes ou les cyniques du dix-neuvième. — Est-ce que Dorine, par hasard, est-ce qu'Elmire, ou même Gléante représenteraient les joies de la vertu? Nullement. Ce sont les avocats de la nature, et d'une certaine nature, de l'indifférence, de la désobéissance, de la passion, de la coquetterie. Que direz-vous, en particulier, de la franchise de Dorine? La franchise, d'ordinaire, ne conseille pas l'infidélité. — Mais le saint homme que Tartuffe! Orgon n'en revient pas.

ORGON

Offenser de la sorte une sainte personne I

0 ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne.

Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir

Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir!...

.... Le seul penser de cette ingratitude

Fait souffrir à mon âme un supplice si rude....

L'horreur que j'en conçois..-. J'ai le cœur si serré ,

Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.

Il entrecoupe ses paroles de sanglots... il va mourir ! Quel comédien peut égaler un comédien pareil?

Aussi Orgon :

.... Je vais de ce pas, en fort bonne manière,

Vous faire de mon bien donation entière.

Un bon et franc ami, que pour gendre je prends.

M'est bien plus cher que fîls.que femme et que parents....

La colère a parlé , l'hypocrisie répond :

La volonté du ciel soit faite eu toute chose !

La volonté de Dieu qui déshérite un fils innocent !

Le notaire a passé chez Orgon; nul ne le sait, le chef de famille excepté, et son bon ami. Mais Darais est chassé. Personne ne l'ignore. Cléante entreprend d'attendrir le cœur de Tartuffe. Ce serait on ne peut plus dramatique, si

35i MOLIÈRE

nous ne savions d'avance que l'hypocrite sera sourd comme la pierre du tombeau, que l'écrivain soutient une thèse pour la vraie religion, la sienne, contre Vautre, et que Cléante sert de paravent à la dévotion de Molière, disons mieux, à son naturalisme. M. Jules Simon n'a pas inventé « la religion naturelle » ; ce n'est qu'une défroque du dix-septième siècle. La sagesse ellemême a la parole. Ouvrons bien les oreilles et l'esprit.

CLÉANTE

Supposons que Damis n'en ait pas bien usé...

Que Cléante est bon!

Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé :

N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense,

Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance?

Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé ,

Que du logis d'un père un fils soit exilé?...

Sacrifiez à Dieu toute votre colère,

Et remettez le fils en grâce avec le père.

Parfait.... si la dévotion elle-même n'était pas en cause, si Molière n'en avait pas fait l'hypocrisie, et s'il n'avait pas déguisé l'indifférence sous le voile de la plus charitable bonté. C'est là qu'est l'adresse. Tous les jours nous entendons vanter, par l'esprit contrariant des faibles, les vertus des incrédules et peindre les vices, ou, au

moins, les insupportables défauts des gens pieux ; ce n'est pas nouveau. Mais nul n'égale la mise en scène du comique. Naguère les libéraux (quand ,il en existait encore parmi les catholiques), si habiles qu'ils fussent à élargir l'imperceptible part de bien dans la malice des méchants, étaient à mille toises et plus de la perfidie d'un Molière.

Tartuffe, les yeux baissés , répond :

Hélas! je le voudrais, quaut à moi, de bon cœur; Je ne garde pour lui, Monsieur, aucune aigreur; Je lui pardonne tout; de rien je ne le blâme, Et voudrais le servir du meilleur de mon âme ; Mais l'intérêt du ciel n'y saurait consentir. Et s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir.

La méchanceté perce; la charité reparaît.

Après son action, qui n'eut jamais d'égale. Le commerce entre nous porterait du scandale.

Tout à l'heure l'hypocrite dissimulait son vice dans son humilité. Il se cachait, en se découvrant, comme le serpent, qui, selon Tertullien, « cache sa queue, s'il montre sa tète. « Tout h l'heure il s'accusait, il accuse ; il se condamnait lui-môme, pour sauver Damis ; il consent à le perdre pour éviter le scandale. Pur effet de sa charité ! Damis restera dehors , chassé par son

père ; lui, Tartuffe, l'étranger, restera dedans ; car si je sortais,

.... A pure politique on me l'imputerait, Et l'on dirait partout que, me sentant coupable, Je feins, pour qui m'accuse, un zèle charitable; Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager Pour le pouvoir sous main au silence engager.

A y regarder de près, tout ce raisonnement subtil, fort éloigné de la droite raison, est obscur au premier chef. Sous le courant de cette dialectique tortueuse, harmonieuse, colorée ou vernie de charité, mettez un homme du commun des hommes, il se retirera à bout d'attention, lassé, embrouillé, ébloui, charmé, persuadé, au moins pour le moment. Ce qui fait le salut de l'hypocrite, c'est trop souvent notre faiblesse ; ce sont les habiles nuances oiî il s'enveloppe ; il est insaisissable. Sa perte, heureusement, c'est la violence de quelque passion mortelle, qui lui fait oublier son rôle, montrer sa véritable nature et son visage démasqué.

Cléante, très au fait des équivoques de l'hypocrisie, répond à Tartuffe :

Quoi! le faible intérêt de ce qu'on pourra croire D'une bonne action empêchera la gloire?

Quel irréparable malheur que Cléante, si cha-

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riUiblo, en général, et qui fait si bien la leçon h Tartutfe, soit si intolérant pour les vrais dévots qu'il réduit au silence! Voilà, dans Molière, le point qu'il faut saisir, invisible au premier coup d'œil, tant l'auteur a su, eu multipliant les couleurs, troubler le regard et bâillonner la piété, sous l'air de mettre à nu l'hypocrisie. Cléante n'est rien que Molière, et la duplicité de ce rôle, où l'auteur et l'acteur ne font qu'un, ne nous offret-elle pas une variété du vice que l'écrivain propose à notre indignation?

Poursuivons. Il y a certainement des Tartuffes, et leur peintre ne pouvait pas mieux réussir. Chaque trait renchérit sur l'autre, dans la bouche de l'hypocrite , comme il convient.

Le ciel vous ordonne-t-il, dit Cléante,

... D'accepter le don qui vous est fait d'un bien Où le droit vous oblige à ne prétendre rien?

Ceux qui me connaîtront n'auront pas la pensée

Que ce soit un effet d'une âme intéressée.

i'ous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas;

De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas.

Et, si je me résous à recevoir du père

Cette donation qu'il a voulu me faire,

Ce n'est, à dire vrai , que parce que je crains

Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains.

Le vice a son idéal, c'est-à-dire son cxpres-

sion, telle que notre idée ne peut la surpasser.

Mais Tartuffe est pressé :

Il est, Monsieur, trois heures et demie; Certain devoir pieux me demande là-haut, Et vous m'excuserez de vous quitter si tôt.

Il faut pourtant se débarrasser d'un hôte aussi incommode. Mariane est aux genoux de son père :

Ne me réduisez point, par cette dure loi , Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ; Et cette vie, hélas! que vous m'avez donnée, Ne me la rendez pas, mon père, infortunée....

OU bien, je me suiciderai. Elle a déjà dit à Dorine :

J'ai formé le dessein De me donner la mort si l'on me violente.

Mariane est une vulgaire païenne. Qu'elle n'aime pas Tartuffe,, je le comprends; mais à quoi bon le suicide? C'est invraisemblable; ou bien Molière a supposé qu'une jeune fille, née de parents très chrétiens, ne devait avoir de refuge contre un époux odieux que dans la mort. Est-ce bien à Molière, ignorant h l'excès des espérances de la piété, qu'il appartenait d'en fixer les règles, de donner sur la scène des leçons de la

véritable dévotion, et d'établir, en quelque sorte, dans l'intéressante personne d'une Marianc, la limite où l'on pouvait désespérer de Dieu '/ Où donc cet aventurier avait-il pris un droit pareil? et l'Eglise a-t-elle mérité jamais cet opprobre ?

Pour une fois que Molière a mis la piété sur la scène, il l'a martyrisée. Le vice peut laisser, dans les choses ordinaires ou naturelles, au raisonnement sa lucidité ; mais la haute raison, celle qui reçoit sa lumière de la foi aux vérités surnaturelles, il la corrompt insensiblement, il la rend impuissante et stérile. De là, avec l'incrédulité, la haine d'un bien que l'on envie, sans y croire, et le besoin de calomnier ceux qui le possèdent. C'est pourquoi Molière oiïre la piété en sacrifice à la nature.

Orgon, malgré son amitié pour Tartuffe, se sent attendri ;\ la vue des larmes de sa fille :

Allons, ferme, mon cœur! point de faiblesse humaine!

Imaginons seulement, sans mettre Tartuffe en cause, qu'Orgon, un père quelconque, résiste à son émotion paternelle, pour empêcher sa fille défaire « un sot mariage », le vers sera beau, exactement chrétien. Dans la pièce, il est ironique, et sous la plume de l'écrivain, il raille

3llO MOLIÈRE

« ce plus qu'humain », ce surnaturel dont s'arme le courage d'un père pour faire rentrer son enfant dans l'obéissance.

Mariane ne veut plus mourir ; elle ira au couvent. Elle n'ira pas plus au couvent qu'à la mort. Elle n'est point émouvante, malgré ses pleurs. Et son Valère l'est encore moins. Le frère de Mariane, Damis, qui se cachait tout à l'heure dans un cabinet, n'est qu'une « utilité ». Il est déshérité, c'est vrai, mais par un dévot et pour faire pièce à la dévotion. On saisit trop facilement le fil ; on touche sans peine les ressorts, on les voit. Plus d'illusion, de pathétique encore moins. Tout l'intérêt de la comédie est dans Dorine, Orgon, Tartuffe et Cléante. Même Cléante, qui nous répète, à satiété, les préceptes de la sagesse naturelle, Cléante, qui est la leçon de la pièce, n'est pas un personnage vivant. Bien qu'écouté avec un certain intérêt, cet avocat d'une morale facile fait languir l'action. Il parle comme un livre. Elmire est plus attrayante; mais le respect que nous avons pour nos auditeurs ne nous permet guère de lui donner la parole. Elle obtient de son mari qu'une nouvelle épreuve sera tentée, et qu'on essaiera encore la vertu de Tartuffe. Eve, une seconde fois, va tenter le ser-

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peut. Orgon sera caché sous une table. La scène est friande, et dans le goût des libertins. Pourtant, tout immorale qu'elle paraît, c'est une soidisant satire de la morale relâchée. Molière y satisfait la débauche de plus d'un, sous apparence de défendre les mœurs contre une certaine casuistique mise dans la bouche de Tartuffe. On ne saurait être plus impudent que l'auteur, et plus contradictoire à dessein :

Il est une science,

dit l'hypocrite ,

D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.

Cette subtile distinction s'appliquerait bien à Molière lui-même. Il pensait, sans doute, dans sa casuistique relâchée, que la pureté de son intention excusait l'impureté d'une scène scandaleuse. Ou encore, est-ce le succès que provoquait l'intention de Molière, par l'attrait d'un mal cher à la nature dépravée? Comme c'était prévu. Tartuffe succombe ; Orgon paraît , l'hypocrite est enfin démasqué, sans qu'il puisse rester l'ombre d'un nuage dans l'esprit crédule d'un ami trop débonnaire. Il faut, dit celui-ci,

... tout sur-le-champ sortir de la maison.

Et Tartuffe :

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : La maison m'appartient, je le ferai connaître.

Il est noir de colère et de méchanceté... Hélas ! Orgon, par-devant notaire, lui adonné son bien ; Orgon, tout à l'heure si facile, est le plus courroucé de tous, sacrifié jusqu'au dernier moment par Molière. Il ne croit plus à la dévotion :

C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien.

Cléante, l'homme charitable, lui fait voir sa faute, sans aucune charité, quand il est si à plaindre :

Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre, Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre.

Il y a, en effet, de vrais dévots, quoi qu'en dise Orgon ; tout dévot n'est pas Tartuffe. Nous devons le croire, Cléante le dit :

Vous voulez que partout on soit fait comme lui , Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui?

Quelle erreur ! Cependant,

Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut.

Ce Cléante, tellement fait de sentences et d'antithèses qu'il nous donne à la longue sur les nerfs,

TAIITUFFE 363

aboutit platement à la doctrine du juste milieu. Il eût été, h notre époque, de n'importe quel centre, droit ou gauche. Il aurait tout permis aux méchants, sous prétexte de conciliation ; charitable pour le mal, il eût été sévère pour le bien. La dévotion, c'est le juste milieu. Le juste milieu, « c'est la leçon de la comédie ». Rien de plus pénétrant, en résumé, que le coup d'œil jeté par Molière sur nos vices ; rien de plus banal que la philosophie de ses conclusions 1

La pièce est finie, autant dire. Orgon, complice sans le vouloir, ou le savoir, — il est sot jusqu'au bout, — d'un crime d'Etat dont un de ses amis est l'auteur; Orgon, trahi par Tartuffe, sera jeté en prison, comme il va être, par son propre testament, jeté hors de sa maison. L'hypocrite triomphe. — Tout change de face ; le regard du roi, abusé d'abord, a tout deviné. Il a découvert les preuves de plusieurs scélératesses dont Tartuffe est coupable ; dans cet homme, qui a changé de nom, il a surpris un fourbe jadis fameux. D'autre part, le monarque s'est rappelé qu'Orgon avait, un jour, défendu ses droits. Vainqueur et vaincu en un clin d'œil, l'hypocrite est entraîné au cachot qu'il réservait à son ami. L'éloge, en mauvais vers, de Louis XIV,

et la punition du méchant, dans un dénouement sans vraisemblance, terminent la pièce. Tout est pour le mieux. Mais l'honnêteté a le dernier mot sans que sa victoire émeuve le spectateur, dont l'impression dernière est celle-ci : « Des dévots il n'y en a pas ; il n'y a que des hypocrites. » C'est ce que voulait Molière. — M™^ Pernelle n'est pas encore désabusée de l'hypocrite , même après son fds Orgon :

Mon Dieu, le plus souvent l'apparence déçoit; Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit.

M™" Pernelle ne semble pas déjà si absurde. Et si Tartuffe n'était pas un dévot, il aurait fallu, suivant Cléante, ne pas le juger criminel sur les apparences. L'auteur, qui a voulu une dernière fois, ridiculiser la dévotion, est tombé étourdiment dans son propre piège ; il a découvert la contradiction de sa pensée, ou plutôt l'odieux d'une haine qui fait changer la raison, la justice et la charité, suivant les personnes.

]y[rae Pernelle, pour finir, se convertit à Cléante. Molière a dû élaborer cinq actes pour en arriver là. Mais il n'a point converti toute la postérité. Néanmoins le peintre et la peinture

sont immortels. A Tartuffe il ne manque rien de ce qui peut faire un méchant accompli. Il représente aussi bien le méchant que l'hypocrite. C'est un orgueilleux qui domine Orgon pour le tromper et aussi pour le plaisir de régner. Il est avare ; s'il ne l'était point, sa cupidité aurait-elle convoité l'héritage de deux enfants dont il n'est pas môme le. parent? Il est gourmand , le pauvre homme! Il est débauché... envieux, lui qui, sans amour, ravirait à Valôrc ses espérances et sa fiancée ; sa colère éclate quand il est démasqué ; pour sa paresse, Dorine nous l'a peinte. La femme de son ami absent est malade; il n'en a cure :

Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain ^ Où sans trouble il dormit jusques au lendemain.

Il pratique les sept péchés capitaux. Si la paresse est le moins accusé de tous, c'est qu'il paraît difficile à un méchant de trouver quelque repos. Cependant Tartuffe jouit. Longtemps misérable, il n'est pas encore blasé sur les nouvelles délices d'une situation inattendue. Même le luxe de sa vie explique, en partie, sa passion, son imprudence et sa confusion. Je ne dis pas qu'il n'y ait certains hypocrites, de bon ton, plus fins.

plus nuancés, encore plus insaisissables. Mais s'ils gardent, comme c'est certain, au fond du cœur, une convoitise, une envie, elle les déborde un jour, et, quelque subtile que soit leur nature, quelque souverainement étudiée que soit leur conduite, quelque aimable que soit leur méchanceté, quelque agréablement réfléchie et composée que soit leur noirceur, quelque étendu de bonne éducation que soit leur égoïsme, quelque vernie que soit leur cruauté d'une fausse bonhomie , il arrive un instant oii l'âme perce l'enveloppe toujours un peu sèche du méchant le plus habile, dans un geste, dans une parole, dans un regard, dans un détail, dans une imprudence de l'intérêt ou de la vanité surprise. L'homme n'est impénétrable ni à Dieu, ni à l'homme :

Quiconque est loup agisse en loup, C'est le plus certain de beaucoup.

Ne cherchons pas qui Molière a voulu jouer dans Tartufte, ou s'il est question des directeurs de conscience dépeints par Labruyère et décriés par un certain public, qui les croyait capables de s'insinuer dans les familles, pour y mettre la division et la ruine. D'une façon générale, et d'après même ce que raconte Orgon des circonstances

OÙ il a rencontré Tartuffe empressé à lui donner de l'eau bénite, l'hypocrite de Molière est, avant tout, un homme d'église.

Voilà pour le personnage. Mais du but de lauteur il faut dire un dernier mot. Mettons en face les uns des autres, les principaux acteurs. D'une part, je vois Tartuffe, dévot, mais hypocrite; Orgon, dévot , mais imbécile et ridicule ; Madame Pernelle, dévote, mais maniaque et si ridicule elle-même, que tout, jusqu'au bon sens, fait rire sur ses lèvres. D'autre part, j'admire Dorine, une fine mouche, vive, spirituelle, prompte à la répartie, jolie, franche au possible, toute indépendante qu'elle est dans sa morale , et qui aime sa maîtresse à l'infini. Elle est contre Tartuffe, et pour l'adultère, s'il est nécessaire ; mais il faut y regarder de près. Au premier coup d'œil et même au second, c'est une brave fille, une ennemie acharnée du mensonge ; elle nous captive, elle nous entraîne ; et nous n'y prenons pas garde. Enfin, sans parler de Damis ni même de Valère, que la petite Mariane, malgré la faiblesse générale de son rôle, a bon air, quand, victime d'un père stupide, elle prétend au suicide! Elle est si malheureuse, que le suicide n'est plus le suicide, absolument comme

l'adultère n'est plus l'adultère. Il est des circonstances où la passion est fatale, l'adultère fatal, le suicide fatal. Il y a, en un mot, des jours oii nous n'avons pas de liberté, où nous pouvons faire ce que nous voulons. Rien n'est mal. — Et Gléante? mais c'est la sagesse elle-même, malgré certaines redites, qui se déclare contre Orgon et Madame Pernelle, en faveur de la nature, de ses penchants, et du juste milieu, si cher à notre volonté toujours fatiguée d'agir et de tourner la roue trop loin du centre où désire se reposer notre égoïsme. Ah! Gléante, vous avez beau être pédant, et nous rassasier de vos répétitions, vous êtes un irrésistible prédicateur! Pour Elmire, devons-nous croire qu'elle attire Tartuffe, uniquement par vertu, et pour désabuser son époux? A ce jeu de coquetterie ne faut-il pas être coquette, pour bien remplir son rôle ? et si nous cherchons dans nos souvenirs, quelle femme aimée et estimée put avoir, un seul jour, la pensée d'essayer d'un pareil emploi? Molière, élevé d'abord dans un milieu honnête, bourgeois et chrétien, n'a pas eu l'air de se rappeler la délicatesse des vertus dont son enfance avait été le témoin.

Ainsi, d'une part, la religion est pervertie ou

TARTUFI'E HH9

moquée ; elle a les airs de la sottise, de l'imbécilité, du mensonge ; de l'autre, le monde, avec une religion vague, facile et soi-disant sincère , se fait voir h nous sous l'extérieur le plus agréable de l'esprit, de la franchise, de la gaieté, de l'amabilité, de la modération, de la tendresse ; il a tout; il faut aller au fond, si l'on veut voir son néant. En un mot, malgré le fantôme de dévotion que nous présente l'indifférence, les joies de la nature ont raison, la piété a tort; elle ment ou elle divague ; elle est effrayante ou risible.

Supposons, cependant, que Molière n'ait pas eu un but hostile à la vieille foi de ses ancêtres. Qui fut plus osé que lui de placer son théûtre si près de l'autel et d'immoler l'hypocrisie sur des tréteaux? Les planches de la scène et le culte de Dieu n'ont rien à voir ensemble. Tl appartient fi Dieu du haut du ciel, au prêtre du haut de la chaire, de juger et de condamner l'hypocrisie religieuse. Pour un comédien, c'est un sacrilège. Mais Molière n'était pas innocent, môme d'intention.

Napoléon le jugeait en ces termes : « Je n'hésite p(is k dire que si la pièce du Tartuffe avait été faite de mon temps, je n'en aurais pas permis la représentation. » Bien au-dessous de l'em-

pereur, M. Despois, un fin critique, mort récemment en libre-penseur, écrivait : « Peut-être Louis XIV a-t-il manqué de clairvoyance, en n'apercevant pas la pensée de cette pièce ; car il n'est pas contestable qu'en raillant la fausse dévotion, Molière ne fournît des arguments contre la dévotion véritable, quelles que fussent les intentions de Molière, et je doute qu'elles fussent à l'abri de tout soupçon. » C'est un de ses admirateurs qui parle.

Si la raison d'un sceptique blâme Molière, quelle force n'aura pas la raison divinement inspirée d'un prêtre éloquent! Bourdaloue, avec son irrésistible logique, a découvert ce qui n'avait pu échapper à l'auteur, le danger de Tartuffe pour le chrétien, qui hait naturellement d'être raillé, et dont l'amour-propre devra craindre que sa dévotion ne passe pour de l'hypocrisie. Voici les paroles elles-mêmes de l'orateur, pleines de simplicité et de profondeur. Elles sont tirées d'un sermon prêché contre la comédie (1) de Tartuffe, et s'adressent à tous les hommes, jeunes et vieux :

« Ils craignent de passer pour des hypocrites, et cette crainte les arrête. Voilà ce que nous

(I) De l'hypocrisie.

voyons tous les jours, nous, ministres de Jésus- Christ, secrets confidents des âmes ; voilà ce qui fuit perdre à nos exhortations toute leur vertu, et ce qui rend notre ministère inutile auprès de tant de chrétiens lâches. Ili^ ont du penchant pour la piété. Ils connaissent là-dessus leurs obligations, et ils seraient très disposés à y satisfaire. Nous tâchons à les y porter, nous leur en représentons l'importance et la nécessité, et il semble qu'ils soient déterminés. Mais dès qu'il faut faire le premier pas, une malheureuse réflexion survient, et c'en est assez pour les retenir. Que pensera-t-on de moi? à quelles raisons vais-je m'exposer? Croira-t-on que c'est la piété qui me fait agir? On se figure "que j'ai mes vues, que je tends à mes fins. On donnera à mes plus droites intentions un mauvais tour et l'on en rira. En un mot je passerai pour un Tartufl'e. Et voilà le péril où nous entraînent les esprits profanes, bien éloignés de vouloir entrer dans les voies de Dieu.,... exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou, si vous voulez, un hypocrite réel ; et tournant en sa personne les choses les plus saintes en ridicule (1)-... »

(1) On a beaucoup parlé d'une pièce de vers où le P. Bouhours

Sans doute, les jeunes gens qui m'écoutent sauront s'élever au-dessus des motifs humains qui les éloigneraient de la piété. Mais ce sont des privilégiés. Dieu les a choisis, à l'aurore d'une nouvelle ère chrétienne, pour servir d'exemples mémorables, et relever, dans la suite des temps, la jeunesse de France sous l'étendard de la croix. Ils sont et resteront pieux, quand même, sans crainte, comme sans ostentation, dût leur piété les faire passer pour des hypocrites. C'est là qu'est le vrai courage, comme la plus grande joie du critique est de dire librement la vérité, sans idolâtrie, même pour le grand siècle!

Il nous reste à conclure, ou plutôt à résumer,

une dernière fois,' notre pensée. — Tartuffe est

un hypocrite accompli, qui nous fait douter de

la vraie dévotion par le penchant naturel que

nous avons à généraliser le mal. Mieux il est

peint et de traits sensibles, plus nous risquons,

.louait Molière. Elle n'est que la version française d'une pièce latine faite par un autre écrivain. C'est un effort de traduction, dont nous nous serions bien passés. Les vers les plus caractéristiques, les voici :

Ta Muse , en jouant l'hypocrite, A. redressé les faux dévots.

Qu'est-ce que cette mythologique distraction d'un auteur plus judicieux et plus posé d'habitude , auprès des graves paroles d'un Bourdaloue ?

grâce à la vive impression qu'il nous laisse, surtout lorsque nous sommes travaillés par un désir qui contredit la dévotion, de voir l'hypocrisie peinte sur le visage de tous les dévots. J'ose même dire que ce dernier eifet de sa pièce, Molière l'a prévu et voulu.

Son génie proteste contre son innocence. — Son libertinage, envieux du bien, ou du moins incrédule à la vertu, appuie ma conviction ; ses ressentiments si marqués contre les gens pieux qui ont accusé son œuvre et en ont retardé le succès, me persuadent mieux encore ; la fausse sagesse du personnage de Cléante, trop tard mis en relief, pour que nous croyions à la sincérité de l'auteur, loin d'infirmer mon jugement, lui donne plus de force. Oui, Molière a voulu ridiculiser les dévots; il l'a fait, non sans génie, avec un hypocrite respect pour une piété illusoire.

Dans cette affaire, le Tartuffe c'est Molière.

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