‹ Molière; la critique idéale et catholiqueChapitre 34 sur 36 · DOUZIÈME COURS · texte numérisé non relu

DOUZIÈME COURS

Le Misanthrope ou l'Homme atrabilaire (Suite).

L'action devenait presque tragique ; Philinte la ramène à ses proportions ordinaires. Il s'agit toujours d'Alceste :

Non, Ton n'a point vu d'âme à manier si dure, Ni d'accommodement plus pénible à conclure : En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner!

Ridicule, ce n'est point Alceste qui l'est, mais un tribunal de maréchaux réunis pour forcer un honnête homme à manquer au bon goût et à la bonne foi. Car il est question, je pense, de lui faire dire que les détestables vers d'Oronte sont beaux et très beaux. Molière se moque, mais ce n'est pas d'Alceste. Alceste s'est montré, en effet, le plus impartial des hommes :

Je ne me dédis point, Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire? Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire? Que lui fait mon avis qu'il a pris de travers?

Nous nous rappelons la délicatesse d'Alceste, son style indirect et les instances d'Oronte pour savoir, de force, la vérité qui lui fait haïr le critique de la façon la plus odieuse et la plus ridicule. L'excellent Alceste continue :

On peut être honnête homme, et faire mal des vers.

Boileau est-il traité de misanthrope pour en avoir dit autant à Chapelain ?

Ce n'est point à Vhonneur que touchent ces matières.

On sait que le tribunal des maréchaux était un tribunal d'honneur :

Je le tiens galant homme en toutes les manières,

Homme de qualité, da mérite et de cœur,

Tout ce qu'il vous plaira , mais fort méchant auteur.

N'est-ce pas être charitable que d'arriver à cet accommodement? Pour finir,

Monsieur, je suis fâché d'être si difficile;

Et, pour l'amour de vous, je voudrais, de bon cœur,

Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur.

C'est parfait. — Philinte aurait dit tout ce que l'on aurait voulu. Au regard de cette puissante réunion de maréchaux, l'académie lui aurait semblé fort peu de chose. En nos jours heureux, il eût décliné la compétence des tribunaux civils et mis la

justice du côté de la violence administrative, par amour de sa tranquillité. C'eût été un excellent préfet. Comme Molière sait bien se moquer du monde et de ses Philintes ! Philinte, je le connais. Il a l'épiderme sensible et la bienveillance sincère. Il est si doux d'être bienveillant, de s'en rendre compte et de recueillir, dans les regards d'autrui, l'expression de la reconnaissance ! Il y a un véritable égoïsme de la bonté , entendons-nous , de celle qui ne coûte aucun sacrifice appréciable. Voulez-vous connaître à fond le caractère d'un homme ? voyez s'il est capable de quelque immolation. Dans ce cas, pardonnez-lui bien des travers; car vous en avez. Philinte, à table, est un délicieux convive ; il provoque, autour de lui , la discussion; il lance avec adresse le mot qui anime la jeunesse à la riposte. Il jouit du feu roulant des attaques et des répliques, des plaisanteries acérées, des gaietés spirituelles, des générosités superbes. Il avoue , un jour, dans un moment d'épicurienne sincérité, qu'en prodiguant la joie et la vie autour de sa personne, on le met dans cette heureuse disposition de l'esprit qui facilite le labeur de l'estomac et fait mieux goûter les douceurs d'une agréable digestion.

Eliante n'a pas, au même point, cette placidité d'une nature amoureuse d'elle-même et de la paix à tout prix. On raille , devant elle, l'amour d'Alceste et sa persistance à trouver méchants des vers qui sont détestables; Eliante le défend noblement :

Dans ses façons d'agir il est fort singulier ; Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier; Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose en soi de noble et d'héroïque ; C'est une vertu rare au siècle d'aujourd'hui, Et je la voudrais voir partout comme chez lui.

Que c'est bien dit I Un bon point à Eliante. Même elle accepterait volontiers le cœur d'Alceste, s'il se lassait de Célimène ; et Philinte serait heureux, en dernier ressort, d'accepter l'aumône du cœur d'Eliante, si Alceste épousait la coquette. Il y a, dans le monde, de ces chasses-croisés d'âmes tranquilles , qui font dépendre leurs affections des circonstances et brûlent ou gèlent à volonté, suivant l'occasion. Combien Alceste est différent ! L'amoureux de la coquette n'est plus un homme ; c'est un orage. Il tombe, comme un ouragan, dans l'entretien pacifique d'Eliante :

Ah ! tout est ruiné, Je suis, je suis trahi , je suis assassiné.

Céliraène,.. (eût-on pu croire cette nouvelle?) Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle.

Qu'il est naïf !

0 juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses I

Il ne sait donc pas qu'Eole, le dieu des vents, habite le cœur capricieux d'une coquette. Il aime, et rameur, dans son cgoïsme , rêve des conversions irréalisables. Mais ni l'amour-propre de l'amour ni sa témérité ne changeront, ni son despotisme, ni sa violence, ni sa timidité, ni sa faiblesse. C'est la même ritournelle, depuis que le monde est monde. Philinte hasarde un mot.

AIXESTE.

Ahl morbleu I mêlez-vous, Monsieur, de vos affaires.

(A Éliante.) C'est de sa trahison n'être que trop certain , Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. Oui, Madame, une lettre écrite pour Oronte A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte ; Oronte , dont j'ai cru qu'elle fuyait les soins, Et que de mes rivaux je redoutais le moins.

Et le cœur d'Alceste , dans son désespoir, supplie Ja douce Eliante :

En recevant mon cœur.

Acceptez-le, Madame, au lieu de l'infidèle.

S'il avait l'esprit présent, si la passion n'en était la maîtresse, il se garderait d'une telle folie. Mais il est dans la nature de l'alfection qu'on nomme l'amour de courir aux extrêmes; c'est aussi un besoin pour l'homme, dans l'excès du malheur, d'en désirer d'autant plus vivement le remède et de se précipiter sur les apparences du bonheur. Pour se débarrasser de la vie et revoir sa Chimène, Rodrigue la prie de lui plonger son épée dans le cœur. C'est pour échapper, sans retard, à son infortune. Moins tragique et plus original, encore tout chaud d'un amour déçu, Alceste demande la main d'Eliante ; comme Rodrigue, il ne sait ce qu'il dit. Rodrigue nous fait pleurer , Alceste nous fait rire. Toujours la même comédie. Eliante, qui pourrait se mettre en colère, ne méprise point le cœur que lui offre Alceste ; elle cherche néanmoins à le ramener du côté de Célimène; car

Une coupable aimée est bientôt innocente.

On ne saurait mieux parler. — En somme , Eliante semble lui dire : Aimez-la; si décidément vous ne l'aimez plus, je ne vous refuse point... Pourtant Philinte n'a pas perdu toutes ses chances.

Ces affections prudentes, ces transactions réfléchies dans les choses du cœur, ces délicatesses à l'eau de rose ne sont pas sans avoir un certain petit charme, en dépit de la fadeur du genre. Par bonheur, sur ce fond assez terne, tranche la brusquerie de l'excellent bourru que nous connaissons.

Mais il est en face d'un ennemi cent fois plus rusé qu'il n'est vrai lui-même , malgré l'excès de sa franchise.

CÉLIMÈNE

Ouais ! Quel est donc le trouble où je voua vois paraître? Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés. Et ces sombres regards que sur moi vous lancez?...

ALCESTE

Âh ! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire. Rougissez bien plutôt , vous en avez raison ; Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison....

Vous pouviez en aimer un autre, c'était votre droit ;

Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie. Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments; Et je puis tout permettre à mes ressentiments. Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage.

Oreste n'est pas plus tragique :

Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés ; Je cède aux mouvements d'une juste colère....

Il va la tuer peut-être.... Je tremble :

Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.

Je ris. — Alceste, dans son trouble, a oublié de dire le motif de son courroux ; il donne beau jeu à Célimènc. L'amazone, un moment surprise, ressaisit vite les rênes. A qui s'exalte jusqu'à la violence, sans raison, on a le droit de répondre avec une certaine hauteur :

D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement?

Alceste en vient-il à l'histoire du billet doux écrit par sa maîtresse au détestable Oronte , l'accusée a eu tout le loisir de reprendre son sangfroid et d'imaginer quelque ingénieux détour. Elle raille, elle ment:

Oronte ! qui vous dit que la lettre est pour lui?...

Mais si c'est une femme à qui va ce billet ,

En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable ?

Alceste veut lire. La dignité blessée de Célimène refuse de rien entendre. La lettre la confondrait ; c'est l'heure de l'audace :

LE MISANTHROPE iSI

Il ne me plaît pas, moi.

Je vous trouve plaisant d'user d'un tel empire Et de me dire au nez ce que vous m'osez dire !

L'empire d'AIceste sur Célimène ! Certaines femmes ont de ces tournures stupéfiantes ; la fantaisie de leur raisonnement brise le fil du discours et fait faire à la logique des soubresauts impossibles; mais leur intérêtn'en souffre jamais. C'est là le fond immobile de leur mobilité. — Accusées, elles accusent; témoin Célimène. Alceste est presque persuadé qu'il est le coupable :

De grâce, montrez-moi , je serai satisfait, Qu'on peut pour une femme expliquer ce billet.

Il s'adoucit ; il voudrait avoir tort. — Autre chemin de traverse où Célimène embrouille son malheureux interlocuteur; maintenant elle lui donne raison ; mais de quelle manière? il s'agit toujours du billet :

Non , il est pour Oronte ; et je veux qu'on le croie. Je reçois tous ses soins avec beaucoup de joie. J'admire ce qu'il dit, j'estime ce qu'il est. Et je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît. Faites , prenez parti ; que rien ne vous arrête , Et ne me rompez pas davantage la tète.

C'est-à-dire : vous êtes un homme impossible à vivre; il faut absolument vous donner raison ;

c'est le seul moyen d'avoir la paix; je suis la plus malheureuse et la plus généreuse femme du monde; vous en êtes l'homme le plus insupportable; elle va pleurer.

Alceste résume la scène en un vers qu'il s'adresse à lui-même :

C'est moi qui me viens plaindre, et c'est moi qu'on querelle!

Tout haut :

Rendez-moi, s'il se peut, ce billet innocent.

Il ne sait déjà plus contenir l'expression de son amour. Célimône est maîtresse du champ de bataille ; elle poursuit sa facile victoire ; c'est la coupable ; elle injurie l'innocent Alceste :

Allez, vous êtes fou dans vos transports jaloux, Et ne méritez pas l'amour qu'on a pour tous....

Singulier amour !

Allez , de tels soupçons méritent ma colère ; Et vous ne valez pas que l'on vous considère. Je suis sotte , et veux mal à ma simplicité De conserver encor pour vous quelque bonté; Je devrais autre part attacher mon estime, Et vous faire un sujet de plainte légitime.

Pour un roi de la nature , et qui a raison , Alceste , traité de fou , de jaloux , fait une mine assez piteuse. La reine a détrôné le roi ; elle

règne. Du rcsto , ri(Mi ne nous parait exact comme cette difficulté qu'a l'intelligence féminine « de rester dans la question. » Saint Louis, qui aimait tant la reine Marguerite, sa femme, ne voulut jamais qu'elle eût part au gouvernement après lui. 11 craignait, sans doute, la mobilité de ses impressions. A plu.s forte raison , Alceste , le plus honnête homme du monde, n'aurait-il pas dû se livrer, pieds et poings liés , à la plus variable des jeunes fdles. Il en est le jouet; il m'émeut cependant par la sincérité de son amour :

Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouvât aimable, Que vous fussiez réduite en un sort misérable; Que le ciel en naissant ne vous eût donné rien ; Que vous n'eussiez ni rang, ni naissance, ni bien; Afin que de mon cœur l'éclatant sacrifice Vous pût d'un pareil sort réparer l'iDJustice; Et que j'eusse la joie et la gloire en ce jour

De vous voir tenir tout des mains de mon amour.

Son éloquence embrasse lesépinesd'un chardon. Nouvel incident :

Alceste a perdu son procès. Alceste n'est pas un hâbleur. Il a tenu sa promesse et n'a pas visité ses juges. C'est \k un excès d'honneur comme il y en a peu. Il est accusé, en outre, d'un livre abominable ; Oronte appuie la calomnie. Alceste perd

une partie de sa fortune; il sera exilé. Célimène, les juges, Arsinoé, jusqu'à la philanthropique impassibilité de son ami Philinte , tout l'accable , tout l'écrase. Il n'y tient plus, il s'en ira; il fuira le monde. Balzac l'a fait. Il est sorti de la foule , pour écrire de très beaux livres, sur les bords fleuris de la Charente. Est-ce un misanthrope? Alceste qui n'écrit point, mais qui a une manière à lui de dire la vérité et de juger la cour, est-il déjà si déraisonnable? Il l'est, dans l'expression outrée de son légitime emportement. N'y a-l-il pas lieu, néanmoins, d'user, à son égard, de quelque indulgence? Philinte le détourne de son projet , mais en vain :

Non, vous avez beau faire et beau me raisonner, Rien de ce que je dis ne peut me détourner ; Trop de perversité règne au siècle oii nous sommes, Et je veux me tirer du commerce des hommes. Quoi ! contre ma partie on voit tout à la fois L'honneur, la probité, la pudeur et les lois; On publie en tous lieux l'équité de ma cause ; Sur la foi de mon droit mon âme se repose....

Sublime naïveté!

Cependant je me vois trompé par le succès : J'ai pour moi la justice, et je perds mon procès!... Il court parmi le monde un livre abominable. Et de qui la lecture est même condamnable ,

Un livre à mériter la dernière rigueur.

Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur!

Et là-dessus on voit Oronte qui murmure,

Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture!

Lui qui d'un honnête homme à la cour tient le rang,

A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc...

Comme ces vers sonnent le plein de la plus parfaite droiture !

Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée ,

Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée ;

Et parce que j'en use avec honnêteté

Et ne le veux trahir, lui, ni la vérité,

Il aide à m'accabler d'un crime imaginaire!

Le voilà devenu mon plus grand adversaire 1

Et jamais de sou cœur je n'aurai de pardon,

Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon!

Jusqu'ici rien de mieux ; mais Alceste se hâte trop de généraliser :

Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte! C'est à ces actions que la gloire les porte! Voilà la bonne foi, le zèle vertueux, La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!

Aussi se gardera-t-il d'en appeler de ce jugement inique :

Car il veut qu'il demeure à la postérité,

Comme une marque insigne, un fameux témoignage

De la méchanceté des hommes de notre âge.

Il manque à la vertu d' Alceste un dernier trait,

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la patience. Il tombe sous son fardeau , victime de ses vives impressions, de l'image idéale qu'il s'est faite de l'homme à la ressemblance de son honnêteté et surtout de cette divine perfection dont rien n^a altéré le type dans son âme. Il va loin, trop loin. Pour avoir trop espéré de l'homme , il en désespère; un païen n'aurait pas vu l'homme de si haut; un chrétien devrait avoir plus de résignation. Est-ce qu'AIceste serait un janséniste ? Il n'y songe guère ; il haïrait; Alceste croit haïr, il aime , au fond ; mais il est inconséquent? En effet, sa faiblesse prouve contre sa sévérité, et sa vertu atteste que l'homme n'est pas sans vertu, quoi que son impatience prétende. Il est donc très inconséquent. Soit. Il n'en ressemble que plus à l'homme ; il n'est pas moins le très honnête Alceste. Laissons-le dire :

Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge: Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge. Puisqu'entre humains ainsi vous vivez en vrais loups. Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous.

il est tout simplement en colère. Sa douleur l'égaré ; son amour trompé lui fait croire qu'il hait l'homme qu'il a aimé à l'excès. Il n'a donc pas lu cette parole des saintes Ecritures : Omnis homo mendax ; toute humaine perfection nous

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abuse. — Alceste pourrait vivre ;\ la campagne; l'air de la cour Terapoisonne et rétoulTc. Il peste

Contre l'iniquité de la nature humaine ;

Il jure

...De nourrir pour elle une immortelle haine.

Vous VOUS rappelez cette mère courroucée qui menace son fils du loup. Aussi terrible est notre misanthrope en colère contre l'objet de son amour. Il a tort cependant; et puis, à la longue, il se fait monotone . Il nous fatigue dans les élans trop multipliés de son indignation. On serait tenté de croire que Molière , pour exciter notre gaieté et faire passer son amère satire de la cour, pour donner à sa comédie, d'ailleurs si fine, une allure populaire, exagère, à dessein, le travers d'un fort honnête homme, et force , plus que de raison, la note d'une colère bruyante et comique. Même la lassitude nous incline insensiblement du côté de Philinte, qui fait face à cette vertu trop hérissée, avec un calme, cette fois, tout à fait raisonnable :

... Je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît: Tout marche par cabale et par pur intérêt; Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte, Et les hommes devraient èr.re faits d'autre sorte.

Mais est-ce une raison que leur peu d'équité,

Pour vouloir se tirer de leur société?

Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie

Des moyens d'exercer notre philosophie :

C'est le plus bel emploi que trouve la vertu.

C'est parler comme un saint, tandis qu'Alceste?...

Est-ce qu'Alceste , pour n'avoir pas assez de philosophie, n'aurait pas de vertu? A.u contraire, il lutle , à sa manière , à grands cris. Il est bon, il agit , il veut le bien, il en soufifre , sans craindre la souffrance ; c'est pour avoir voulu réaliser en lui et dans les autres une vertu impossible qu'il est si découragé. Son malheur est généreux. Cependant, au point où nous en sommes, le défaut d'Alceste commence à nous peser plus que l'égoïsmc de son indolent ami. C'est dans la nature , et nous oublions vite que Philinte exerce sa patience à tout supporter uniquement pour ne pas souffrir. Sans doute, la vertu d'Alceste est incomplète, mais elle est. D'ailleurs, il n'y a point ici-bas de vertu abstraite; même le drame ne veut pas de perfection, et la comédie permet qu'on rie de nos défauts. Mais rirat-elle de la vertu, et jusqu'à quel point? Il y a une si petite différence entre rire et se moquer ! La vertu de justice , en particulier, ne souffrira-

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t-elle pas dans notre âme d'ôtre vue si longtemps, si vivement, sous son côté ridicule, sinon ridiculisée elle-même? — En tous cas, Philinte parle d'or. Nous l'avons entendu tout à l'heure peindre son indifférence ; il voyait les méchants avec le môme sang-froid que des loups pleins de rage; toute sa philosophie consistait à se croiser les bras. Qu'il est changé ! Maintenant toute vertu qui n'agit point ne mérite nullement le nom de vertu; car,

Si de probité tout était revêtu ; Si tous les cœurs étaient francs, justes et dociles, La plupart des vertus nous seraient inutiles.

Autrement dire : pas de vertu sans action. Ce n'est plus Philinte ; ou plutôt c'est l'éternel égoïste prompt k conseiller aux autres ce qu'il est incapable de faire. Mais prenons-y garde. Ce léger fard d'une agréable vertu qui cache le vide absolu du cœur pourrait, à l'heure psychologique du dénouement, déterminer la dernière impression de la pièce, celle qui reste, et nous ranger du côté de Philinte. La logique ne règle pas les émotions de l'homme , cet animal moins raisonnable parfois qu'inconséquent; l'intérêt concilie tout. Il y a même , entre la parole ver-

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tueuse de Philinte et sa froide nonchalance , une heureuse contradiction qui nous permet d'admirer sa morale (la dernière) et de suivre l'exemple facile de son indifférente modération.

La pièce court au dénouement. Alceste , avec beaucoup de raison, veut que Célimène prononce entre lui et Oronte. Oronte est du même avis. Célimène se débat :

Mon Dieu! que cette instance est là hors de saison! Et que vous témoignez tous deux peu de raison! Je sais prendre parti sur cette préférence, Et ce n'est pas mon cœur maintenant qui balance : Il n'est point suspendu, sans doute, entre vous deux, Et rien n'est sitôt fait que le choix de nos vœux; Mais je souffre, à vrai dire, une gêne trop forte A prononcer, en face , un aveu de la sorte ; Je trouve que ces mots, qui sont désobligeants, Ne se doivent point dire en présence des gens; Qu'un cœur de son penchant donne assez de lumière , Sans qu'on nous fasse aller jusqu'à rompre en visière; Et qu'il suftit enfin que de plus doux témoins Instruisent un amant du malheur de ses soins.

Ce faux semblant de charité d'une fille coquette et vaniteuse , qui ne se prononce point entre ses deux amants pour les garder tous les deux, cette hypocrite bonté se rencontre, à point nommé, avec la fausse vertu de Philinte. Le tableau est complet. Heureusement Célimène, , malgré

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sa duplicité politique, ne saurait nous abuser; sa coquetterie brille en plein soleil ; il n'y Ji d'aveugle que son amant. MaisPhilinte peut nous faire illusion et nous inspirer l'amour d'une vertu qui n'en est pas une, Alceste nous éloigner d'une vertu réelle et devenue ridicule. Je ne dis pas qu'au fond, nous détestions Alceste ; il s'en faut. Cependant qui voudrait être, comme lui, vertueux et moqué ? Au contraire, qui n'embrasserait volontiers la vertu facile de Philinte qui ne fait rire personne? Disons encore que la vertu a par elle-même un relief qui attire les regards; autrement elle ne serait pas capable de servir d'exemple. Sur sa gravité naturelle la plus fine poussière s'aperçoit et tente au moins le sourire. Que sera-ce si la comédie, qui exagère à dessein les travers, peint les travers de la vertu' S'il y avait place pour elle, (et ce n'est pas douteux) dans la comédie de Molière, il fallait mettre sur ses lèvres la satire du vice , sans la rendre elle-même ridicule. C'est un jeu dangereux que de faire rire de la vertu.

Célimène a son chûliment. Arsinoé , la terrible Arsinoé, a découvert deux petits billets adressés, l'un II Acaste, où sa rivale se moque de Clitandre , l'autre à Clitandre , où elle se moque d'Acaste.

La coquette , du reste , y raille impitoyablement comtes, vicomtes et marquis. Arsinoé , conduite par une amie charitable , accompagnée des deux frivoles courtisans ci-dessus nommés et bernés , prie Célimène de se justifier. Chacun a son compte dans la prose maligne de l'accusée, « le grand flandrin de vicomte », « Clitandre qui fait tant le doucereux », « le petit marquis, » Oronte luimême « l'homme au sonnet, qui s'est jeté dans le bel esprit, et veut être auteur malgré tout le monde , » enfin Alceste , « l'homme aux rubans verts. Il me divertit quelquefois, écrit la trop légère ennemie de la prude Arsinoé , avec ses brusqueries et son chagrin bourru ; mais il est cent moments où je le trouve le plus fâcheux du monde. » C'est la deuxième trahison patente de ringrate Célimène , sans compter les infidélités moins appréciables. Alceste comprendra-t-il enfin qu'il faut renoncer à cette femme sans cœur, qui n'a d'esprit que pour se moquer, et dont la seule constance est dans la suite de ses inconstances ? Non. Il l'épousera, si elle veut le suivre au désert, c'est-à-dire à la campagne :

Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits,...

Il l'aime, toul en la nommant perfide, comme

il aime l'homme, en croyant qu'il le hait :

J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, Et me les couvrirai du nom d'une faiblesse Où le vice du temps porte votre jeunesse....

Le tendre bourru !

Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert où j'ai fait vœu de vivre, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre. C'est par là seulement que, dans tous les esprits. Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre, Il peut m'étre permis de vous aimer encore.

C'est digne et généreux de la part de l'offensé , quoique un peu raide. Malgré quelques excès de langage, notre imagination aperçoit une belle campagne , un magnifique château , de nombreux serviteurs. Il n'y a pas de désert en France, et Célimène sera heureuse, si elle le veut, avec Alceste qui a encore la faiblesse de l'adorer. Cette faiblesse, il la sent; il nous prévient même

Que c'est à tort que sages on nous nomme , Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.

Il se connaît, il se juge, il est humble. Pour son bonheur, il aurait dû, depuis longtemps,

s'accommoder à l'homme plus qu'il ne l'a fait. Mais la sévérité de sa justice nuit à la perfection de sa charité. Tel qu'il est, il vaut mille et un Philintes.

Nouvelle déception. Alceste a compté sans Célimène :

Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, Et dans votre désert aller m'ensevelir!

ALCESTE

Vos désirs, avec moi, ne sont-ils pas contents?

Ce vers renferme toute la bonhomie d'un grand cœur.

CÉLIMÈNE

La solitude effraie une âme de vingt ans.

Nous sommes tentés de prendre son parti. Elle épousera Alceste , s'il habite Versailles. A son tour, il la refuse. Célimène est constante avec elle-même : compromise par la découverte de ses artifices , elle trouvera un refuge pour son honneur dans l'homme aux rubans verts : mais à la campagne, jamais! On y médit cependant... avec moins de finesse qu'à la cour. Aussi notre héros :

Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous, Allez , je vous refuse ; et ce sensible outrage De vos indignes fers pour jamais me dégage.

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Puis il se tourne vers Eliante, plus timidement que tout ;\ l'heure, au fond avec le désir de trouver une consolation dans son âme charitable , sinon avec la vague pensée d'un hymen dont il se reconnaît indigne. — Indigne! Eliante le prend au mot, et cette fin de la pièce est cruelle :

Vous pouvez suivre cette pensée; Ma main de se donner n'est pas embarrassée; Et voilà votre ami, sana trop m'inquiéter, Qui , si je l'en priais, la pourrait accepter.

Décidément la bonté d'EIiante a sou terme, et sa douceur n'est pas sans acide. Remarquons, en passant, que tous ces personnages de jeunes filles ;\ marier, qui vivent si familièrement avec les gens de la cour, comtes, vicomtes et marquis, n'ont rien absolument des grâces candides de leur Age; ce sont des types inventés qui n'ont do la femme que la plus fine malice ; ce sont des enfants à qui l'auteur prête la sécheresse d'une expérience équivoque. Fussent-elles légères, leur langage ne répond pas à leur jeunesse; il n'y a là de réel, que la peinture d'un vice abstrait, l'égoïsme, plus raffiné dans le cœur et sur les lèvres de la femme du monde. J'excepte Arsinoé qui est la vive figure d'une prude et méchante vieille fille.

Philinte est dans le ravissement , et les deux seuls amis de l'infortuné se promettent leur cœur, (s'ils en ont un) sous ses propres yeux, sans pitié pour son malheur. Il y fallait mettre au moins plus de convenance. Alceste, avec autant de générosité qu'il montrait naguère de bonhomie , en peignant à Célimène les délices de la solitude conjugale, Alceste leur souhaite toute la félicité possible. Pour moi, ajoute-t-il.

Trahi de toutes parts, accablé d'injustices,

Je vais sortir d'wn gouffre où triomphent les vices ,

La cour!

Et chercher sur la terre un endroit écarté, Où d'être homme d'honneur on ait la liberté.

On dirait l'accent de Corneille. — Philinte a réfléchi. Après l'avoir abandonné, il veut retenir Alceste dans cet enfer où. il ne respire plus.

PHILINTE

Allons, Madame, allons employer toute chose Pour rompre le dessein que son cœur se propose.

0 la belle amitié! Admirons plutôt la bonté d'un misanthrope qui n'a que des vœux de bonheur pour ces deux égoïstes.

Concluons : — Il y a, en réalité, deux personnages dans cette comédie, l'un abstrait, la cour

OU le monde, une sorte d'idéal du mal ; l'autre qui est Alceste, bon, vrai et vertueux ; c'est la belle nature opposée à la nature dépravée. Or, l'homme qu'a imaginé Alceste, n'est point du tout celui qui est, surtout à la cour. De là une contrariété perpétuelle pour l'admirateur, une déception journalière, une irritation croissante, un ridicule achevé ; là est le péril. On prétend que Molière n'a voulu railler que les défauts d'Alceste , ses faibles , surtout son inconséquence, et faire voir ce que gagnerait sa vertu à rentrer dans des bornes plus naturelles. Je ne nie pas que telle fût la pensée de l'auteur. Quant à dire qu'il a, d'un pinceau d'artiste, représenté, sans songer à plus, V humeur d'un atrabilaire^ je n'en crois rien. C'est ne point comprendre la portée de l'écrivain. Il a voulu donner une leçon ; il l'a manquée. En général, nous ne faisons qu'un de l'homme et de son caractère. Que l'homme soit grotesque, et sa vertu risquera d'être une caricature de la vertu. Aristote, un païen, ne permet à la comédie que de tourner le vice en ridicule. D'ailleurs Molière, dont le cœur découragé domine et entraîne le génie, semble nous dire : Voyez Alceste, il est bon, juste, délicat, humble et charitable, droit et sensé; il

ne se loue jamais. Le monde, s'il avait un vice, le lui pardonnerait ; il n'a qu'un travers, dans son excès de vertu, et le voilà trahi, calomnié, condamné, bafoué, poussé à bout, abandonné. Osez donc être vertueux avec de pareilles espérances, ou soyez-le sans défaut. Or, c'est impossible. Il reste donc à la vertu mêlée d'inconséquences, sous prétexte qu'elle n'est point parfaite, le privilège d'être moquée par la comédie et par les comédiens. C'est assez de railler les vices. — Cependant cet Alceste , qui n'est un misanthrope que suivant la vulgaire définition du monde, et qui a la naïveté de se croire aimé de Célimône , car il dit :

Je ne rairaerais pas si je ne croyais l'être,

placez-le dans une société moins raffinée, plus simple, plus franche, où l'on se passe les mots un peu verts et l'exubérance des figures pittoresques, oii l'imagination est plus vive, le cœur plus jeune, où tout l'atticisme est dans l'âme, il sera plus à son aise et plus gai; sa brusquerie honnête ne gênera pas, autour de lui, l'élégance de l'égoïsme ; il n'usera pas son temps à tuer le ver caché sous la phrase académique. Il aimera, il sera aimé. Donnez-lui une femme douce, bonne, assez chrétienne et patiente; ce n'est pas si rare;

elle en fera ce qu'elle voudra. Qu'est-ce même qu'un mouvement d'orage pour troubler le bonheur ? Un peu d'électricité, dans un ciel heureux, ne vaut-il pas mieux que les douces fadeurs débitées sous le vernis d'un plafond doré. Alceste n'est un misanthrope qu'à la cour (1).

Au fond et philosophiquement, Molière semble dans le vrai; la vertu n'est que trop souvent l'objet des riseés d'un monde corrompu; mais ce monde, Molière, sous prétexte de le peindre et de lui inlliger une leçon, nous en a moins inspiré l'horreur qu'il n'a livré la vertu au ridicule. Seulement, pour un froid observateur, Alceste est un homme

{\) « La misanthropie vient de ce qu'après s'être beaucoup trop fié, sans aucune connaissance, à quelqu'un, et l'avoir cru tout à fait sincère^ honoôfe et digne de confiance, on le trouve, peu de temps après, méchant et infidèle, et tout autre encore dans une autre occasion; et lorsque cela est arrivé à quelqu'un plusieurs fois, et surtout relativement k ceux qu'il aurait crus sis meilleurs et plus intimes amis, après plusieurs mécomptes, il finit par prendre en haine tous les hommes, et ne plus croire qu'il y ait rien d'honnête dans aucun d'eux. » (Platon, — Phédon, traduction de V. Cousin, 1. 1, p. 238 et 259.)

Ce vrai misanthrope est plus silencieux qu'Alceste. Alceste s'indigne. Pour s'indigner, il faut aimer. D'ailleurs Alceste aime Célimène; quelle charité ne montre-t-il pas pour Oronle? il est, au dénouement, la dupe de Philiute et d'Eliante; il fait des vœux pour leur bonheur. Ce n'est pas là le caractère de la haine et de la misanthropie.

que le monde de la cour n'a pas compris, n'a pas aimé, parce qu'il n'aime point. La plupart des qualités qui font l'homme, Alceste les possède; elles ont tourné contre lui. C'est précisément parce qu'il était homme, malgré quelques défauts, dans toute la beauté du mot, que le monde n'a pas voulu de sa personne. Un homme, dans ce sen^là, et qui ne veut pas même du mensonge des compliments banals, est toujours monotone, gênant, vexant. C'est plus qu'un vulgaire mortel, malgré ses contradictions. Il dérange la paix des consciences à la mode et l'uni des pensées trop ordinaires ; c'est un reproche perpétuel , c'est un danger de tous les instants, c'est l'ennemi des sous-entendus; sa charité trouble l'harmonie des médisances, sa franchise blesse les sottes vanités, sa droiture embarrasse les plus subtiles coteries, sa parole démasque les fines hypocrisies. C'est une lumière dont le monde ne veut pas; le monde raille Alceste et s'en débarrasse. 11 ridiculise ses honnêtes travers, son ton bourru, ses chagrins généreux, ses emportements sans malice, sa bonhomie, son amour, sa faiblesse , son inconséquence , l'excès de sa franchise. 11 ne lui pardonne point sa vertu. Le monde brillant, dont l'idéal tout en de-

LE MISANTHROPE oOl

hors répugne i\ la solide vertu, le monde menteur, qui hait cet homme de bien et le pousse à bout, est plus misanthrope que lui.

Une dernière observation. — Molière, dans cette comédie, est un critique judicieux du mauvais goût, un moraliste aigri et cependant profond, un parfait satirique. De bien loin il distance lioileau, qui n'a ni cet œil perçant, ni cette plume vive, facile et légère, et qui pèse sur sa phrase du poids de son lourd génie. Molière donne des ailes à son vers, mais Boileau a une honnêteté qui inspire la confiance et rassérène le cœur. Molière, qui fait rire du bien, ne semble pas avoir mis de cœur dans son œuvre.

ki

Essayons, pour finir, de résumer Molière en quelques traits.

On se sent ému d'une douloureuse compassion quand on voit tant de génie dans une âme si mal ordonnée, tant de native bonté réduite à rien dans un découragement si profond.

Certes , nul autre n'a peint l'homme plus au naturel que notre comique, et plus vivement, avec ses passions, ses travers, ses ri'dicules. Malgré cette profusion de typeâ différents qu'on a vus ailleurs, sans doute, et qu'on croit revoir sur la scène, depuis Sganarelle jusqu'à Philinte, Molière semble avoir possédé l'ûme elle-même de chacun de ses personnages, vécu leur vie et parlé leur langage. C'est une merveille. Il atteint, en un certain sens, l'idéal de la comédie , dans ses grandes pièces. Il représente le vice plutôt que le personnage vicieux, c'est vrai ; mais à son idée

il donne la couleur et la vie d'un être humain. Il exagère les caractères, le plus souvent, dans une juste mesure; il est original, jamais il n'est bizarre. S'il reste naturel jusque dans son audace, si son style plein de feu ne vous laisse jamais reprendre un terme prétentieux où perce la vanité de l'auteur, il n'en a pas moins saisi et observé la fine nuance qui sépare, dans le tableau d'une vie ordinaire, l'art d'avec la nature.

Comme il a peint toute la société, il a parcouru aussi , sans trop forcer la note , toute la gamme de l'éclat de rire, du rire et du sourire; la naïveté de ses peintures provoque, plus d'une fois, une irrésistible gaîté. S'il connaît l'homme à fond, Alceste , Chrysale , Gorgibus, M. Jourdain et maître Jacques, pas un atome ne lui échappe de la mahce féminine : témoin Armande , Arsinoé, Célimône et d'autres; on dirait de la haine. Même il a parfaitement connu Martine , la fille des champs , et martyrise le français à sa manière, comme il imite, à s'y méprendre, l'éloquence familière de l'honnête épouse du bourgeois gentilhomme. Le pathos des savants, le jargon des précieuses, l'argot des médecins, le fin parler des femmes k la mode, l'élégance

achevée des conversations de la cour et jusqu'au patois de nos paysans, autant de dialectes qui lui sont familiers. Il tire, en partie, sa force comique de la justesse de l'expression, de la brusquerie du mot propre et des proverbes de la sagesse populaire.

Chacun de nous, s'il le veut, peut voir son Sosie sur les tréteaux et rire de sa propre figure peinte avec une désespérante fidélité. Molière est un implacable satirique.

Il a rendu un vrai service aux lettres, en ramenant l'expression de la pensée au modèle unique, à la nature, par son exemple, ses préceptes et son ironie. Je ne sais pas même si La Bruyère et Fénelon n'ont point exagéré , en accusant le galimatias et le jargon de son style ; ou, du moins, les fautes en passent inaperçues, comme celles d'une conversation aisée, animée, agréable et quelquefois négligée.

Avouons toutefois que Molière est souvent banal, sinon incorrect, quand il fait parler l'amour ou la vertu (l). Sa facilité tourne alors à la volubilité.

Il a un autre défaut : il se moque , à plaisir,

(1) Voir, en particulier, les discours du père de D. Juan et les discours d'EWire.

de la vraisemblance, surtout au dénouement de ses comédies; et les mariages civils de ses héros, par-devant notaire , s'arrangent à la hâte, comme ils peuvent, pour la satisfaction du bon public. C'est plutôt, en réalité, un peintre de mœurs, et de mauvaises mœurs, qu'un vrai poète dramatique. Pas de drame , en effet, là où il n'y a pas de liberté morale. Mais quel peintre que Molière! Comme ses emprunts à l'antiquité, à l'Italie, à l'Espagne, à nos vieux fabliaux, sont insignifiants en regard de son génie !

Son vice capital, le voici : Dans la nuit où son cœur a enseveli son intelligence, il ne voit que le mal , sans opposition ; ou , s'il a un idéal du bien, il est vulgaire. Pour Molière, « l'affaire de la comédie est de représenter, en général, tous les défauts des hommes; la grande règle de toutes les règles, c'est de plaire, «dût le cynisme des tableaux provoquer « les grimaces d'une pruderie scrupuleuse. » Plaire par la peinture du vice, sous prétexte de' corriger, voilà son but. Il n'a que trop réussi. Il est bouffon au besoin, obscène plus d'une fois, très souvent immoral. L'homme lui semble fatalement gouverné par l'instinct, les habitudes, les appétits, le vice. La piété, c'est l'hypocrisie ou l'imbécillité; les sentiments su-

CONCLUSION o07

blimcs sont de faux semblants inventés par l'orgueil. En revanche, il déifie l'adultère (1).

S'il a représenté, une fois, la vertu sur la scène, il l'a mise au supplice et réduite au désespoir. Qu'il rentre dans le vrai par intervalle et nous élève un instant, d'ordinaire il n'en reste pas moins dans le faux. Le faux est son domaine. Après nous avoir raillés, pendant trois ou cinq actes, il nous abandonne, sans lumière, dans la nuit qu'il nous a faite. Non cependant. Pour tirer les lecteurs du doute où. les plonge son incrédulité, il leur conseille de suivre leurs penchants, d'obéir i\ l'égoïsme de la nature , de pratiquer la « morale des honnêtes gens (2) » et la sagesse de l'indifférence.

Sa morale égare; son rire, à la réflexion, fait mal; il ne sort pas du cœur.

Corneille et Bossuet ont vu l'homme dans la pleine lumière de la raison et de la foi ; en lui faisant entendre de dures vérités, ils lui ont laissé de sublimes espérances. Molière, qui a peint et renfermé l'homme dans sa nature déchue, sépare, en un siècle chrétien, les lettres et l'art d'avec

(1) Un partage avec Jupiter

N'a rien du tout qui déshonore. (Amphitryon.) (î) Sainte-Beuve.

Jésus-Christ. Le Dieu de Pascal est bien dur pour notre faiblesse ; où est le Dieu de Molière?. . . S'il existe , il ressemble au Dieu des écoles de demain; il n'en est fait mention que pour le réduire à rien et le contraindre au silence. Molière a idéalisé le mal. — Ami obstiné de la nature et calomniateur de l'homme, c'est un digne contemporain de la Rochefoucauld, un fils de Rabelais, un ancêtre de Rousseau, un précurseur impie de Voltaire. C'est un méchant magicien qui me fait rire, malgré moi, d'un père outragé, d'un mari trompé, de la famille, du Ciel, de l'honneur, de mon âme et de toute pudeur. C'est un mauvais génie.

Quand donc la France, qui, après douze siècles do foi, répudia Jésus-Christ pour la grimace de Voltaire, cessera-t-elle d'appartenir à Voltaire, à Rousseau, à Molière, pour être encore la glorieuse patrie des héros de Corneille et de Racine, la France de saint Louis, des rois, et de Jésus-Christ !

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