ARSINOÉ
Je viens pour quelque avis que j'ai cru vous devoir.
Les papillons ou damerets s'évanouissent; les femmes demeurent, le duel commence. Les armes sont,. d'un côté, l'envie, le dépit, l'hypocrisie, de l'autre, la jeunesse, l'esprit, l'orgueil; des deux parts , même finesse , même égoïsmc , même ironie, même vice et même élégance. L'une est
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belle, Célimône; l'autre est mûre, Arsinoé; l'une a des amants, l'autre n'en a plus. Arsinoé veut Alceste ; Célimène , qui ne sait pas si elle le veut, a juré qu'Arsinoé ne l'aurait pas. Jalousie, méchanceté, subtilité, faux semblants, tout le génie féminin est Ifi, en lutte contre lui-même, vicié jusqu'à la moelle, malgré quelques beautés des dehors. Il est une autre femme que Molière n'a pas assez connue.
Arsinoé parle :
Madame, l'amitié doit surtout éclater
Aux choses qui le plus nous peuvent importer;
Et comme il n'en est point de plus grande importance
Que celles de l'honneur et de la bienséance.
Je viens, par un avis qui touche votre honneur,
Témoigner l'amitié que pour vous a mon cœur.
Hier j'étais chez des gens de vertu singulière,
Où sur vous du discours on tourna la matière ;
Et là, votre conduite avec ses grands éclats ,
Madame, eut le malheur qu'on ne la loua pas.
Cette foule de gens dont vous souffrez visite,
Votre galanterie, et les bruits qu'elle excite,
Trouvèrent des censeurs plus qu'il n'aurait fallu ,
Et bien plus rigoureux que je n'eusse voulu.
La bonne âme !
Vous pouvez bien penser quel parti je sus prendre ; Je fis ce que je pus pour vous pouvoir défendre....
On sait ce que vaut cette timide protes-
tation des lèvres, quand le regard approuve :
Je vous excusai fort sur votre intention,
Et voulus de votre âme être la caution.
Mais vous savez qu'il est des choses dans la vie
Qu'on ne peut excuser, quoiqu'on en ait envie.
Et je me vis contrainte à demeurer d'accord
Que l'air dont vous vivez vous faisait un peu tort;
Qu'il prenait dans le monde une méchante face;
Qu'il n'est conte fâcheux que partout on n'en fasse ,
Et que, si vous vouliez, tous vos déportements
Pourraient moins donner prise aux mauvais jugements.
Voilà OÙ en voulaient venir les longues insinuations d'une parole dorée , à faire dire , par d'autres, ce qu'Arsinoé brûle de dire ellemême, sans l'oser; à contenter sa haine, en la sucrant d'un peu de charité.
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévotes?
La tendre amie, pour finir, avec une onction pénétrante que dément la flamme maligne du regard :
Madame, je vous crois l'âme trop raisonnable. Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
Cette femme est bien la rivale de Tartuffe. Gélimène n'a pas perdu son sang-froid ; elle a tout écouté , l'air recueilli , la bouche un peu
serrée. Gomme César , qui dictait deux lettres à la fois , elle écoutait Arsinoé et déjà préparait sa réponse. A défaut de force la femme possède la finesse. Célimône n'a pas d'intentions moins bienveillantes pour Arsinoé, qu'Arsinoé pour Gélimène :
Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre. Un tel avis m'oblige; et, loin de le mal prendre, J'en prétends reconnaître à l'instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur; Et comme je vous vois vous montrer mon amie, En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie , Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux. En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.
Le bon cœur !
En un lieu , l'autre jour, où je faisais visite ,
absolument comme Gélimène ,
Je trouvai quelques gens d'un très rare mérite.
Qui, parlant des vrais soins d'une âme qui vit bien,
Firent tomber sur vous , Madame , l'entretien.
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle
Ne furent pas cités comme un fort bon modèle;
Cette affectation d'un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse et d'honneur,
Vos mines et vos cris aux ombres d'indécence ,
Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence ,
Cette hauteur d'estime oii vous êtes de vous.
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures; Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d'un commun sentiment.
C'est la même sincérité dont usait tout à l'heure Arsinoé. C'est un échange de procédés chrétiens; c'est la correction fraternelle. Rien de si beau, sauf l'ironie. Le fond, le voici : Je suis coquette, mais vous êtes orgueilleuse; je suis légère, vous êtes hypocrite. Ce n'est pas fini :
A quoi bon, disaient-ils, cette mine modeste, Et ce sage dehors que dément tout le reste? Elle est à bien prier exacte au dernier point, Mais elle bat ses gens et ne les paye point. Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle, Mais elle met du blanc, et veut paraître belle.... Pour moi, contre chacun je pris votre défense. Et leur assurai fort que c'était médisance,
tout comme Arsinoé. — Le piquant de la réponse, c'est qu'elle est calquée sur le premier discours. Rien de plus doucement moqueur :
Mais tous les sentiments combattirent le mien. Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu'on doit se regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens; Qu'il faut metlre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire.
Ces deux vers méritent de passer en proverbe. La vengeance est complète , la péroraison l'achève :
Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.
Quoique jolie , Célimène a la malice de cet animal dont on prétend que nous descendons. Elle singe , à la perfection , sa rivale. Toutes deux possèdent l'éloquence rusée de l'insinuant Ulysse. Si elles ont tant d'esprit et si méchant, c'est que le cœur n'en trouble pas la lucidité. Elles se visent de sang-froid, pour se faire , à armes courtoises , de cruelles blessures. Il est ù souhaiter que la peinture soit exagérée, tant elle est odieuse, et tant l'ûmc humaine nous y paraît abaissée, sous la transparente élégance des formes les plus civilisées. Mais la nature n'a pas permis que ce sang-froid fût de longue durée. La femme est toute sensibilité ; son calme, s'il n'est pas le calme surnaturel de la vertu , se perd vite dans une invincible émotion du corps et de l'âme, des nerfs et de la volonté. Arsinoé, moins sûre de son fait, et qui ne se sent plus le prestige de la jeunesse, est la première démontée:
A quoi qu'en reprenant on soit assujettie.
Je ne m'attendais pas à cette repartie,
Madame; et je vois bien, parce qu'elle a d'aigreur.
Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
Sincère !
Le reste est moins intéressant. Célimène triomphe sur le trophée des cent victoires que lui dresse la foule des soupirants. Arsinoé, au contraire, se découvre plus qu'il ne faut, après avoir dissimulé plus qu'il ne convenait. Sa jalousie éclate et ses prétentions font rire. C'est une Bélise dévote , passée à l'arrière-garde des beautés fanées , et qui soupire après des soupirants. Aussi, combien n'est-elle point comique, lorsqu'elle ose dire :
Si nos yeux enviaient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourrait faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amants quand on en veut avoir.
Mais Célimène veut une victoire de plus. Elle sort , et , par une raillerie nouvelle , prie Alceste qui rentre, de tenir sa place, un instant, auprès d' Arsinoé , sa rivale. Qu'a donc fait le pauvre Alceste, pour être ainsi persécuté par ses ennemis et ses amis? Car Arsinoé est une amie. Sa constance, qui s'est accrue avec le nombre des
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années, s'imagine qu'elle va recevoir sa récompense , et que le destin a mis un Alceste sous ses pas, juste pour en faire l'époux d'Arsinoé. C'est encore un fait certain que les illusions d'un opiniAtre désir s'augmentent à mesure que les déceptions se multiplient. Arsinoé prend son air le plus doux. Cette charmante vieille fille a deux buts , perdre Célimène et se placer avantageusement. Elle flatte Alceste, tout comme Oronte l'a fait, avec le même succès.
ALCESTE
Mon Dieul laissons mon mérite, de grâce: De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse? Elle aurait fort à faire, et ses soins seraient grands D'avoir à déterrer le mérite des gens...
Aujourd'hui ,
Tout est d'un grand mérite également doué ; Ce n'est plus un honneur que de se voir loué; D'éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est rais dans la gazette.
Non, Alceste ne veut point d'une charge à la cour :
Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour. Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir et faire mes affaires.
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Etre franc et sincère est mon plus grand talent; Je ne sais point jouer les homnaea en parlant : Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense Doit faire en ce pays fort peu de résidence.
On sent que Molière, pour châtier la cour, a besoin d'Alceste. Arsinoé n'en a pas moins envie. Aved'air delà plus délicieuse candeur, elle accuse son amie, dans l'intérêt d'Alceste, comme elle blessait naguère Célimène pour son bonheur. C'est la même broderie de charité sur le même fond d'égoïsme. Elle plaint un malheureux d'avoir si mal placé son amour dans le cœur d'une coquette ! Alors notre honnête homme , avec sa sincère et rude charité :
Mais, en disant cela, songez-vous, je vous prie, Que cette personne est. Madame, votre amie?
La franchise d'Alceste est aussi bien peinte que l'hypocrisie de Tartuffe. Arsinoé ne s'effraie point, a Sa conscience » lui ordonne d'avertir un infortuné dont « on trahit la flamme », Elle a touché le seul point sensible ; elle a réveillé les doutes du susceptible amant. Il est trompé :
Cela se peut, Madame, on ne voit pas les cœurs; Mais votre charité se serait bien passée De jeter dans le mien une telle pensée.
Il raille , il souffre ! Alceste veut des preuves ;
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il en aura ; il lira son infortune dans une lettre de Célimène à Oronle.
Et, si pour d'autres yeux votre cœur peut brûler, On pourra vous offrir de quoi vous consoler,
ajoute l'incomparable Arsinoé, sûre d'un seul bonheur, le malheur d'autrui, et qui offre sa main h celui dont elle martyrise le cœur.