‹ Moliére. Le misanthropeChapitre 11 sur 26 · CLITANDRE, ACASTE · texte numérisé non relu

CLITANDRE, ACASTE

CLITANDRE

Cher Marquis, ie te voy l'Ame bien satisfaite, Toute chose t'égaye, et rien ne t'inquiète. En bonne-foy, crois-tu, sans t' éblouir les yeux. Auoir de grands sujets de paroistre joyeux ?

ACASTE

Parbleu, ie ne voy pas, lors que ie m'examine, Où prendre aucun sujet d'auoir l'Ame chagrine. I'ay du bien, ie suis jeune, et sors d'vne Maison Qui se peut dire Noble, auec quelque raison ; Et ie croy, par le Rang que me donne ma Race, Qu'il est fort peu d'emplois, dont ie ne sois en passe. Pour le Cœur, dont, sur tout, nous deuons faire cas, On sçait, sans vanité, que ie n'en manque pas ; Et l'on ma veu pousser, dans le Monde, vne Affaire, D'vne assez vigoureuse, et gaillarde manière. . Pour de l'Esprit, i'en ay, sans doute, et du bon goût, A juger sans Etude, et raisonner de tout ; A faire aux Nouueautez, dont ie suis idolâtre, Figure de Sçauant, sur les Bancs du Théâtre ; Y décider, en Chef, et faire du Fracas A tous les beaux Endroits qui méritent des Has. le suis assez adroit, i'ai bon air, bonne mine,

.£ LE MISANTE OPE,

Les Dents belles, sur tout, et la taille fort fine. Quant à se mettre bien, ie croy, sans me flater, Qu'on seroit mal-venu, de me le disputer, le me voy dans l'Estime, autant qu'on y puisse estre, Fort aimé du beau Sexe, et bien auprès du Maistre : le croy, qu'auec cela, mon cher Marquis, ie croy, Qu'on peut, par tout Pais, estre content de soy.

CLITANDRE

Oùy, mais trouuant ailleurs, des Conquestes faciles, Pourquoy pousser icy, des soupirs inutiles ?

ACASTE

Moy? parbleu, ie ne suis de taille, ny d'humeur, A pouuoir, d'vne Belle, essuyer la froideur. C'est au Gens mal-tournez, aux Mérites vulgaires, A brûler, constamment, pour les Beautez seueres ; A languir à leurs piez, et souffrir leurs rigueurs, A chercher le secours des soupirs, et des pleurs, Et tâcher, par des soins d'vne très-longue suite, D'obtenir ce qu'on nie à leur peu de mérite. Mais les Gens de mon air, Marquis, ne sont pas faits, Pour aimer à crédit, et faire tous les frais. Quelque rare que soit le mérite des Belles, le pense, Dieu mercy, qu'on vaut son prix, comm'elles ; Que pour se faire honneur d'vn Cœur comme le mien. Ce n'est pas la raison qu'il ne leur coûte rien ; Et qu'au moins, à tout mettre en de justes Balances, Il faut, qu'à frais communs, se fassent les auances.

CLITANDRE

Tu penses, donc, Marquis, estre fort bien icy?

ACASTE

I'ay quelque lieu, Marquis, de le penser ainsy.

COMEDIE. An

CLITANDRE

Croy-moy, détache-toi de cette erreur extrême ; Tu te fiâtes, mon Cher, et t'aueugles toy-méme.

ACASTE

Il est vray, ie me flate, et maueugle, en effet.

CLITANDRE

Mais, qui te fait juger ton bonheur si parfait?

ACASTE

le me flate.

CLITANDRE

Surquoy fonder tes conjectures ?

ACASTE

le m'aueugle.

CLITANDRE

En as-tu des preuues qui soient seures ? ACASTE.

le m'abuse, te dis-je.

CLITANDRE

Est-ce que de ses vœux, Celimene t'a fait quelques secrets aueus ?

ACASTE, Non, ie suis mal-traité.

CLITANDRE

Répond-moy, ie te prie.

ACASTE

le n'ay que des rebuts.

CLITANDRE

Laissons la raillerie, Et me dis quel espoir on peut t'auoir donné.

4g LE MISANTE OPE,

ACASTE

le suis le Misérable, et toy le Fortuné, On a, pour ma Personne, vne auersion grande ; Et quelqu'vn de ces jours, il faut que ie me pende.

CLITAXDRE.

O ça, veux-tu, Marquis, pour ajuster nos vœux, Que nous tombions d'accord dVne chose, toux deux? Que qui pourra montrer vne marque certaine, D'auoir meilleure part au Cœur de Celimene, L'autre icy, fera place au Vainqueur prétendu, Et le déliurera d'vn Riual assidu ?

Ah ! parbleu, tu me plais, auec vn tel langage ; Et du bon de mon cœur, à cela ie m'engage. Mais chut.

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