‹ Moliére. Le misanthropeChapitre 20 sur 26 · ALCESTE, PHILINTE · texte numérisé non relu

ALCESTE, PHILINTE

La résolution en est prise, vous dy-je.

PHILINTE

Mais, quel que soit ce Coup, faut-il qu'il vous oblige .

ALCESTE

Non, vous auez beau faire, et beau me raisonner, Rien de ce que ie dy, ne me peut détourner : Trop de Peruersité règne au Siècle où nous sommes, Et ie veux me tirer du Commerce des Hommes. Qtioy ! contre ma Partie, on void, tout à la fois, L'Honneur, la Probité, la Pudeur, et les Loix : On publie, en tous lieux, l'équité de ma Cause : Sur la Foy de mon Droit, mon Ame se repose : Cependant, ie me vois trompé par le Succès, Fay pour moy la Iustice, et ie perds mon Procès ! Vn Traistre, dont on sçait la scandaleuse Histoire, Est sorty triomphant d'vne Fausseté noire ! Toute la Bonne-Foy cède à sa Trahison ! Il trouue, en m'égorgeant, moyen d'auoir raison ! Le poids de sa Grimace, où brille l'Artifice, Renuerse le bon Droit, et tourne la Iustice ! Il fait, par vn Arrest, couronner son Forfait : Et non content, encor, du Tort que l'on me fait,

COMEDIE. h g

Il court, parmy le Monde, vn Liure abominable,

Et de qui la lecture est, mesme, condamnable !

Vn liure à mériter la dernière Rigueur,

Dont le Fourbe a le front de me faire l'Autheur !

Et, là-dessus, on void Oronte qui murmure,

Et tâche, méchamment, d'appuyer l'Imposture !

Lûy, qui d'vn honneste Homme, à la Cour tient le Rang !

A qui ie n'ay rien fait, qu'estre sincère, et franc !

Qui s'en vient, malgré moy, d'vne ardeur empressée !

Sur des Vers qu'il a faits, demander ma pensée,

Et parce que i'en vse auec honnesteté,

Et ne le veux trahir, luy, ny la Vérité,

Il aide à m'accaber d'vn Crime imaginaire :

Le voila deuenu mon plus grand Aduersaire !

Et iamais, de son Cœur, ie n'auray de pardon,

Pour n'auoir pas trouué que son Sonnet fût bon !

Et les Hommes, morbleu, sont faits de cette sorte !

C'est à ces Actions que la Gloire les porte !

Viola la Bonne-Foy, le Zèle vertueux,

La Iustice, et l'Honneur, que l'on trouue chez eux !

Allons, c'est trop soufrir les Chagrins qu'on nous forge,

Tirons-nous de ce Bois, et de ce Coupe-gorge ;

Puis qu'entre Humains, ainsi, vous viuez en vrais Loups,

Traistres, vous ne m'aurez de ma vie, auec vous.

PHILINTE

le trouue vn peu bien prompt, le Dessein où vous estes,

Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites :

Ce que vostre Partie ose vous imputer,

N'a point eu le crédit vous faire arrester ;

On void son faux Rapport, luy-mesme, se détruire,

Et c'est vn Action qui pourrait bien luy nuire.

3q LE MISANTROPE,

ALCESTE

Luy ! de semblables Tours, il ne craint point l'éclat,,

Il a permission d'estre franc Scélérat ;

Et loin qu'à son Crédit nuise cette Auanture,

On l'en verra, demain, en meilleure posture.

PHILINTE

Enfin, il est constant qu'on n'a point trop donné

Au Bruit que, contre vous, sa Malice a tourné :

De ce costé, déjà, vous n'auez rien à craindre :

Et pour vostre Procès, dont vous pouuez vous plaindre,

Il vous est, en Iustice, aisé d'y reuenir,

Et contre cet Arrest . . .

ALCESTE

Non, ie veux m'y tenir.

Quelque sensible Tort qu'vn tel Arrest me fasse, le me garderay bien de vouloir qu'on le casse : On y voit trop à plein, le bon Droit mal-traité, Et ie veux qu'il demeure à la Postérité, Comme vne marque insigne, vn fameux Témoignage, De la méchanceté des Hommes de nostre Age. Ce sont vingt mille Francs qu'il m'en pourra couster, Mais, pour vingt mille Francs, i'auray droit de pester Contre l'Iniquité de la Nature Humaine, Et de nourrir, pour elle, vne immortelle Haine.

PHILINTE

Mais, enfin . . .

Mais, enfin, vos Soins sont superflus : Que pouuez-vous, Monsieur, me dire là-dessus? Aurez-vous bien le front de me vouloir, en face, Excuser les horreurs de tout ce qui se passe ?

COMEDIE. g!

PHILINTE

Non, fe tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaist, Tout marche par Cabale, et par pur Interest ; Ce n'est plus que la Ruse, aujourd'huy, qui l'emporte, Et les Hommes deuroient estre faits d'autre sorte. Mais est-ce vne Raison, que leur peu d'Equité, Pour vouloir se tirer de leur Société ? Tous ces Défauts humains nous donnent, dans la Vie, Des Moyens d'exercer nostre Philosophie, C'est le plus bel Employ que trouue la Vertu ; Et si, de Probité, tout estoit reuestu, Si tous les Cœurs estoient, francs, justes, et dociles, La pluspart des Vertus nous seraient inutiles, Puis qu'on en met l'vsage à pouuoir, ans ennûy, Suporter dans nos Droits, l'Injustice d'Autrûy : Et de mesme qu'vn Cœur d'vne Vertu profonde . . .

ALCESTE

le sçay que vous parlez, Monsieur, le mieux du Monde. En beaux Raisonnemens, vous abondez toujours, Mais vous perdez le Temps, et tous vos beaux Discours. La Raison, pour mon Bien, veut que ie me retire, le n'ay point, sur ma langue, vn assez grand empire ; . De ce que ie dirais, ie ne répondrais pas, Et ie me jetterois cent Choses sur les Bras. Laissez-moy, sans dispute, attendre Celimene, Il faut qu'elle consente au Dessein qui m'ameine ; le vay voir si son Cœur a de l'amour pour moy, Et c'est ce moment-cy, qui doit m'en faire foy..

PHILINTE

Montons chez Eliante, attendant sa venue.

Non, de trop de soucy, ie me sens l'Ame émeuë,

g2 LE MISANTROPE,

Allez-vous-en la voir, et me laissez, enfin,

Dans ce petit Coin sombre, auec mon noir Chagrin.

PHILIXTE.

C'est vne Compagnie étrange, pour attendre, Et ie vais obliger Eliante à décendre.

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