‹ Moliére. Le misanthropeChapitre 21 sur 26 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ORONTE, CELIMENE, ALCESTE.

ORONTE

Oiïy, c'est, à vous, de voir, si par des Nœuds si dous, Madame, vous voulez m'attacher tout à vous : Il me faut, de vostre Ame, vne pleine asseurance, Vn Amant, là-dessus, n'aime point qu'on balance : Si l'ardeur de mes Feux a pu vous émouuoir, Vous ne deuez point feindre à me le faire voir ; Et la preuue, après tout, que ie vous en demande, C'est de ne plus souffrir qu'Alceste vous prétende, De le sacrifier, Madame, à mon Amour, Et, de chez vous, enfin, le bannir dés ce jour.

CELIMENE.

Mais quel sujet si grand, contre luy, vous irrite, Vous, à qui i'ay tant veu parler de son Mérite?

ORONTE

Madame, il ne faut point ces éclaircissemens, Il s'agit de sçauoir quels sont vos Sentimens : Choisissez, s'il vous plaist, de garder l'vn, ou l'autre, Ma résolution n'attend rien que la vôtre.

COMEDIE

ALCESTE sortant du coin où il s'estoit retiré.

Oûy, Monsieur a raison ; Madame, il faut choisir, Et sa demande, icy, s'accorde à mon désir ; Pareille ardeur me presse, et mesme soin m'ameine, Mon Amour veut du vostre; vne marque certaine. Les Choses ne sont plus pour traîner en longueur, Et voicy le moment d'expliquer vostre Cœur.

ORONTE

le ne veux point, Monsieur, d'vne Flâme importune, Troubler, aucunement, vostre bonne Fortune.

ALCESTE

le ne veux point, Monsieur, jalous, ou non jalous, Partager de son Cœur, rien du tout auec vous.

ORONTE

Si vostre Amour, au mien, luy semble préférable . . .

ALCESTE

Si du moindre Penchant elle est pour vous capable . .

ORONTE

le jure de n'y rien prétendre désormais.

ALCESTE

le jure, hautement, de ne la voir iamais.

ORONTE

Madame, c'est à vous, de parler sans contrainte. ;

ALCESTE

Madame, vous pouuez vous expliquer sans crainte.

ORONTE

Vous n'auez qu'à nous dire où s'attachent vos vœux.

ALCESTE

Vous n'auez qu'à trancher, et choisir de nous deux.

g a LE MISANTROPE,

ORONTE

Quoy ! sur vn pareil Chois, vous semblez estre en peine.

ALCESTE

Quoy ! vostre Ame balance, et paroist incertaine !

CELIMENE.

Mon Dieu ! que cette Instance est là, hors de Saison. Et que vous témoignez, tous deux, peu de Raison ! le sçay prendre Party sur cette Préférence, Et ce n'est pas mon Cœur, maintenant, qui balance : Il n'est point suspendu, sans doute, entre vous deux, Et rien n'est si tost fait, que le chois de nos vœux. Mais ie souffre, à vray dire, vne gesne trop forte, A prononcer en face, vn aueu de la sorte : le trouue que ces Mots, qui sont desobligeans, Ne se doiuent point dire en présence des Gens : Qu'vn Cœur, de son Penchant, donne assez de lumière, Sans qu'on nous fasse aller, jusqu'à rompre en visière : Et qu'il suffit, enfin, que de plus doux Témoins Instruisent vn Amant, du malheur de ses Soins.

ORONTE

Non, non, vn franc Aueu n'a rien que i'apréhende, l'y consens pour ma part.

ALCESTE

Et moy, ie le demande ; C'est son éclat, sur tout, qu'icy i'ose exiger, Et ie ne pretens point vous voir rien ménager. Conseruer tout le Monde, est vostre grande étude, Mais plus d'amusement, et plus d'incertitude ; Il faut vous expliquer, nettement, là-dessus, Ou bien, pour vn arrest, ie prens vostre refus : le sçauray, de ma part, expliquer ce silence, Et me tiendray pour dit, tout le mal que i'en pense.

COMEDIE

le vous sçay fort bon gré, Monsieur, de ce courroux, Et ie luy dis, icy, mesme chose que vous.

CELIMENE.

Que vous me fatiguez auec vn tel Caprice ! Ce que vous demandez, a-t'il de la iustice : Et ne vous dis-je pas quel Motif me retient? l'en vais prendre pour luge, Eliante qui vient.

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