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COQUELIN

RÔLE DE MaSCARILLE.

veulent singer les véritables précieuses de Paris, et les imitent, bien entendu, avec la maladresse la plus grotesque; comme contraste, Gorgibus, le bon bourgeois, plein de sens et de jugement, qui dit à sa fille et à sa nièce les plus dures vérités, sans finesse, mais avec une franchise et une énergie qui plaisent aux honnêtes gens; les deux prétendants, La Grange et Du Croisy, droits et sensés comme Gorgibus, mais plus délicats, humiliés dans leur amourpropre ou plutôt dans leur dignité quand ils se voient rebutés par ces « pecques provinciales », et tirant d'elles la vengeance à la fois la plus cruelle et la plus amusante. L'intrigue était des plus simples : point d'incidents artificiels, d'aventures romanesques. Le romanesque, cette fois, était dans les caractères. Le poète avait voulu peindre avec force un état d'esprit, une mode de son temps, le travers du bégueulisme bel-esprit, comme dit Sainte-Beuve, et il y avait réussi. Il avait transporté tout vivants sur le théâtre des personnages qui existaient réellement et que le parterre reconnut de prime abord.

Deux jeunes gens, appartenant à la bourgeoisie de leur temps, La Grange et Du Croisy, demandent à un brave homme de leur condition, Gorgibus, le premier, la main de sa fille Madelon, le second, la main de sa nièce Cathos. Gorgibus les accueille volontiers. Mais Madelon et Cathos , qui lisent les romans à la mode, et sont entêtées de bel-esprit et de bel air, ne trouvent point les galants assez versés dans la littérature précieuse ni surtout vêtus à la façon recherchée des brillants seigneurs qui sont dépeints dans ïAstrée. Elles les éconduisent dédaigneusement, malgré les reproches de Gorgibus qui les traite de folles et les « envoie à tous les diables ». La Grange et Du Croisy se sont entendus pour se venger de ces impertinentes. C'est par l'endroit le plus sensible qu'ils les blesseront, dans leur amour-propre. Econduits et insolentes seront ainsi à deux de jeu.

La Grange et Du Croisy chargent leurs valets Mascarille et Jodelet, drôles qui ne manquent ni d'esprit ni de manières, de se déguiser l'un en marquis, et l'autre en vicomte, et de se présenter à la « ruelle » de Madelon et de Cathos sous les noms de marquis de Mascarille et de vicomte de Jodelet avec des costumes extravagants et exagérant la mode. Ils devront plaire aux deux précieuses. Les maîtres se réservent le dénouement.

La comédie commence dans la comédie. ]\[ascarille fait son apparition. Les sottes, le prenant pour un vrai marquis, le reçoivent avec empressement. Il les éblouit par tous ses discours où il parle de sa qualité, de ses relations mondaines et littéraires, des œuvres qu'il a en portefeuille ou dans la tète; il les flatte en leur trouvant de la grâce, de l'esprit et du mérite. La prétention la plus précieuse éclate dans tout ce qu'il dit; Madelon et Cathos répondent sur le même ton. Elles sont éprises du marquis galant et spirituel, surtout Madelon qui le regarde en soupirant. A ce moment propice arrive Jodelet. Les deux « seigneurs » s'embrassent, et la conversation continue. Jodelet, moins habile d'abord que Mascarille, aurait pu éventer la ruse, n'était la confiance aveugle qu'inspirent aux deux précieuses la qualité et l'esprit de Mascarille. Un marquis comme Mascarille, ne peut avoir que des amis qui soient de son monde et qui aient son tour d'esprit. D'ailleurs Jodelet se met bien vite au diapason. Catlios a trouvé en lui le langoureux et tendre amant qu'elle cherchait. Jodelet propose à Mascarille et à « ces dames » de danser; les violons arrivent; mais à peine font-ils entendre les premières mesures que La Grange et Du Croisy entrent à leur tour, et tombent à coups de bâtons sur leurs valets. L'étonnement des précieuses ne connaît plus de bornes quand elles voient, sur l'ordre de La Grange et de Du Croisy, le faux marquis de Mascarille et le non moins faux vicomte de Jodelet dépouillés de leurs habits d'emprunt. Leur punition est complète. Elles sortent confondues, poursuivies des reproches que leur adresse Gorgibus et profondément outragées.

Molière attaquait dans cette première comédie de mœurs la fausse distinction, la fausse galanterie, l'affectation dans les sentiments et dans leur expression. Amoureux du simple, du franc et du vrai, Molière « l'homme au masque ouvert et à l'allure naturelle » veut d'abord et avant tout « déblayer la scène de ces mesquins embarras pour s'y déployer à l'aise et y établir son droit de franc parler (1). » Il ne dirige pas ses coups contre les vraies précieuses, contre la marquise de Rambouillet et même sa fille Julie d'Angennes ni contre leur spirituelle et charmante société. L'hôtel de Rambouillet, sous la direction de ces femmes d'élite, avait rendu à l'es-

(I) Sainte-Beuve, Porlraits littéraires, t. II.

prit français, en l'intéressant à des sujets délicats, et à notre langue, en l'épurant, de réels services. Molière faisait la guerre aux précieuses qui étaient venues ensuite, qui avaient exagéré la délicatesse de sentiments et de langage, comme M"*" de Sablé et surtout M"" de Scudéry. Comprenant les devoirs de la comédie et les nécessités du grossissement au théâtre, il ne met point ces nobles dames sur la scène, mais il sacrifie au parterre de simples bourgeoises, d'autant plus ridicules dans leurs prétentions que ces prétentions, qui conservent au moins chez leurs modèles quelque délicatesse, sont grossièrement imitées par elles. D'ailleurs, de Paris l'esprit précieux avait' gagné la province. En se propageant, il s'était gâté de plus en plus et était tombé dans le grotesque. Molière avait pu rencontrer dans ses courses à travers la province en 1654 ou 1655, époque où sévissait la rage du précieux, des Madelons et des Cathos semblables à celles de sa comédie. Cependant, on trouve dans cette pièce des traits qui s'appliquent aussi bien à la société précieuse de Paris en ce temps-là, qu'à la société précieuse de la province, et l'on peut dire que le poète a fondu avec habileté dans son œuvre les ridicules de l'une et de l'autre. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple et ne faire qu'un rapprochement, si Madelon et Catlios ont changé leurs prénoms trop bourgeois pour prendre les jolis et ridicules pseudonymes à physionomie pastorale de Polyxène et d'^lminthe, M"^ de Scudéry ne se faisait-elle pas appeler Sapho, M"® de Sablé, Stéphanie? Si Madelon et Cathos ont tant d'horreur pour le mariage et de goût pour les stages amoureux de plusieurs années, Julie d'Angennes elle-même ne leur avait-elle point donné l'exemple, elle qui avait fait attendre treize ans son fiancé, M. de Montausier?

Le succès des Précieuses ridicules suscita à Molière de nombreux ennemis. Les vraies précieuses applaudirent de bon cœur à la critique si fine et si sensée que le poète faisait de leurs sottes imitatrices. Celles-ci trouvèrent un avocat plus violent qu'habile, Antoine Bandeau, sieur de Somaize, l'auteur des Vraies précieuses, une contre-partie de la pièce de Molière, et du Grand Dictionnaire des Précieuses. Somaize ne fit preuve dans sa comédie, qui d'ailleurs ne fut point représentée, ni d'invention ni d'esprit; il lui donna le même cadre que celui des Précieuses ridicules. Seulement le faux baron et le faux poète qui rappellent Mascarille et Jodelet

sont démasqués par les Précieuses qui s'aperçoivent bien vite de la nullité des galants. Par malheur, leur conversation, que Somaize prétend être le langage des vraies précieuses, est un jargon fastidieux et obscur. On ne saurait être plus maladroit. Dans la préface de cette pièce manquée, Somaize, prenant à partie les Précieuses ridicules, accusait Molière d'insolence, d'hypocrisie, de plagiat; il l'accusait de dépouiller toute dignité. Que de méfaits à la fois! L'outrage forcé ne saurait atteindre. Molière n'était point insolent; il était courageux; il n'était point hypocrite; il attaquait en face les ennemis du simple et du naturel; il n'était point plagiaire, puisque c'était la première comédie qu'il tirait « du grand livre du monde. » Somaize manquait enfin plus encore de loyauté que de mesure en faisant un crime à un acteur comique de rappeler parfois dans ses jeux de physionomie les grimaces d'un Trivelin ou d'un Scaramouche. C'était une des nécessités de son métier. Autant valait-il condamner la profession de comédien. L'excommunication était lancée depuis longtemps. Ce même Somaize, qui avait accusé sans raison Molière d'avoir pillé la Précieuse de l'abbé de Pure, jouée à l'hôtel de Bourgogne par les comédiens italiens, ne craignit point de mettre en vers la comédie des Précieuses ridicules; il retira même, pour la vente de sa version rimée, de grands avantages de la célébrité de l'original. Dans la préface de cette copie versifiée, il attaque encore Molière comme auteur : « il a, dit-il, volé sa pièce aux Italiens; il n'y a ajouté pour sa part que quelques lazzi, » mais il reconnaît que « Mascarille », comme il appelle le poète, est « un bon farceur ». Il faut lui tenir compte, en vérité, de cette concession. Il est certain, puisque Somaize l'avoue, que Molière était un excellent comique : la vérité est incontestable quand elle perce à travers la calomnie et la jalousie.

L'accusation de plagiat n'est point fondée. C'est en 1656, lorsque Molière était dans le Languedoc, que la Précieuse de l'abbé de Pure fut jouée par les Italiens. Il n'est guère vraisemblable qu'il ait même connu cette comédie écrite tout entière en italien, et véritable canevas à improvisations scéniques. Le sujet d'ailleurs n'était point le même; la Précieuse de l'abbé de Pure était une apologie de la société de M"^ de Scudéry; les Précieuses de Molière sont une satire assez grosse de cette même société. Les détails mêmes différaient singulièrement. Dans la comédie de l'abbé de

Pure, ridée du déguisement vient aux valets; on sait que dans la pièce de Molière, ce sont les maîtres qui, pour se venger, imaginent ce tour malicieux; les valets ne sont que des instruments.

Le Grand Dictionnaire des Précieuses est le vocabulaire des locutions précieuses; il parut le 12 avril 1660, plusieurs mois après la représentation des Précieuses ; Molière ne lui dut rien. C'est au contraire Somaize qui emprunta, sans le dire, au peintre de Madelon et de Cathos nombre de phrases plaisantes. Le dictionnaire eut deux éditions. Dans aucune des deux Somaize ne prit à partie Molière. Ou il ne le trouvait plus digne de ses coups ou sa malignité était épuisée. Molière eut dans sa carrière d'autres ennemis, et de plus puissants; Somaize, qui avait été le plus acharné contre son premier succès, ne dit rien sur les autres pièces du poète.

Le sujet porté à la scène par Molière avait été traité avant lui. Mais, au théâtre, la nouveauté n'est point dans le sujet; elle est dans la façon dont il est présenté et développé. Les ridicules sont toujours les mêmes depuis qu'il y a des hommes, et qui ont des passions. Quand un ridicule nouveau apparaît, il tient plus de la mode que de la nature; c'est une bizarrerie singulière et passagère ; ce n'est point un travers de l'humanité. Le faux bel esprit, l'affectation dans la pensée et dans l'expression, appartiennent au contraire aux ridicules depuis longtemps raillés et qui, selon toute apparence, ne seront jamais corrigés. Avant Molière, des attaques avaient donc été dirigées contre les précieux. Ainsi Charles Sorel, dans le Berger extravagant (1627), s'était moqué non sans esprit des romans délayés en une douzaine de tomes et des vers tendres, langoureux et insignifiants qui font pâmer les lectrices de VAstrée. En 1630, Agrippa d'Aubigné , dans ses Aventures du baron de Feneste , avait raillé les aventuriers reçus et choyés à la» cour, hâbleurs et poltrons, qui voulaient singer les galants et les délicats. Plus tard, Saint-Évremond, dans le Cercle, spirituelle satire où les vers se mêlaient à la prose, et Chapuzeau, dans une comédie, non représentée d'ailleurs, le Cercle des Femmes, ont poursuivi l'esprit précieux. Le premier surtout, avec la sûreté de son jugement, a très bien saisi le ridicule de ces femmes pour qui « l'amour n'excite point de passion véritable, mais forme une espèce de religion; qui « ôtent à l'amour ce qu'il a de naturel » ; "qui « ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit, et converti des mouvements en

idées ». Mais est-il besoin de le dire? Molière est celui qui a porté au précieux les coups les plus droits et les plus sensibles. Si le précieux eût dû succomber, il eût péri de la main de Molière.

Les trois plus fameux Mascarilles immédiatement après Molière ont été Préville (I), Dazincourt (2) etDugazon (3). Ces deux derniers, comme le titulaire actuel du rôle, M. Coquelin cadet, tombaient dans la charge. I4s prenaient des libertés excessives dans le rôle de Mascarille, changeaient notablement le texte pour l'ajuster aux ornements nouveaux du costume; car, au siècle dernier, c'était en habit de ville qu'on jouait Molière. On se croyait obligé de moderniser la pièce et, par cette prétention ridicule, on lui enlevait tout son cachet. Dans notre siècle, on est revenu au respect du style de Molière et du costume dont il avait décrit l'extravagance; il y a encore quelques jeux de scène établis par ces trois comédiens que l'on a maintenus et auxquels la Comédie française ferait bien de renoncer, ne fût-ce que pour se mettre au niveau de la critique contemporaine si historique, partant si sévère et si exacte.

Les trois plus célèbres Mascarilles de notre époque ont été MM. Régnier, Got et Coquelin aîné. Disons tout de suite que, plus respectueux du maître que leurs devanciers, ils ont joué ce rôle dans le ton de la comédie, évitant le burlesque et la charge, tout en lui conservant sa piquante fantaisie. M. Coquelin, surtout, a fait sien ce personnage,

La plus récente représentation des Précieuses, k la Comédie française réunissait les interprètes suivants : La Grange : M. H. Samary; du Croisy : M. Gravolet ; Gorgibus : M. Garraud ; Madelon : M""' Samary; Cathos : M"* Kalb; Mascarille : M. Béer; Jodelet : M. Truffier. M. Béer faisait son troisième début; il lui était difficile de ne point rappeler le jeu de M. Coquelin aîné. Aussi l'a-t-il rappelé souvent. Toutefois il a su apporter sa note personnelle. M. Truffier lui a donné savamment la réplique dans le rôle de Jodelet qu'il joue avec une mesure et une sobriété auxquelles ne nous avaient point habitués ses prédécesseurs. Les deux précieuses ont trouvé

(1) Nous parlons plus loin de Préville dans notre Histoire du Bourgeois gentilhomme au théâtre.

(2) Voy. sur Dazincourt dans notre Corneille V Histoire du Menteur au théâtre.

(3) Voy. plus loin l'histoire du Bourgeois gentilhomme au théâtre.

clans Mesdames Samary et Kalb d'excellentes interprètes. M"" Samary surtout semble s'être approprié le rôle de Madelon.

Après leurs cinquante-trois premières représentations en moins de deux ans, les Précieuses, du vivant de Molière, ne furent plus jouées que trois fois. Elles furent reprises en 1680 et leur succès persista jusqu'en 1701. A partir de cette date, elles s'éclipsent. De 1702 à 1725 elles ne paraissent qu'une fois à la scène. On peut expliquer ces vicissitudes de leur histoire au théâtre. Dans leur nouveauté, elles ont un bruyant succès ; bien des spectateurs en effet devaient partager l'enthousiasme du bourgeois du parterre et crier bravo à la première comédie, véritablement digne de ce nom, du poète. Mais, la curiosité satisfaite par un chiffre très honorable de représentations, Molière étant directeur de théâtre et obligé de donner du nouveau à un public exigeant, Molière étant d'ailleurs aussi un grand observateur dont l'esprit et la verve étaient sollicités par d'autres ridicules et d'autres travers, on comprend que les Précieuses aient été négligées pour faire place aux chefs-d'œuvre qui se succédèrent, voire même aux farces, comme le Médecin malgré lui, les Fourberies de Scapin, le Mariage forcé, etc. A partir de 1680, les Précieuses inspirent de nouveau l'intérêt;' elles ont un regain de succès. Molière est mort; on aime â passer en revue tout son théâtre; d'ailleurs, c'est l'époque où le précieux, réduit au silence sinon vaincu depuis 1659, relève la tête. A cette seconde attaque le précieux résiste; il prend de nouvelles forces de jour en jour; Boileau, qui avait été l'auxiliaire de Molière, se taisait alors et enhardissait l'ennemi par son silence. Aussi en 1701, la comédie de Molière parait une pièce archaïque qui n'a plus de portée et qu'on laisse de côté avec les vieux costumes et les modes passées. Sous la Régence, on ne se piquait guère de platonisme et de désintéressement dans l'amour. Cathos et Madelon parlaient un langage qui avait vieilli et montraient des ridicules qui ne se comprenaient plus, « l'esprit précieux s'alliant très bien à cette époque avec une conception très positive de l'amour » (1).

A partir de 1725, les Précieuses reparurent sur la scène. Elles n'eurent d'abord qu'un petit nombre de représentations, et encore très peu suivies. Cependant elles se maintinrent jusqu'à la fin du siècle. Sous Louis XV, elles furent jouées vingt-quatre fois à la cour,

(1) Gustave Larroumet, édition des Précieuses ridicules, chez Garnier frères. Molière. **

cent quatre-vingt-treize fois à la ville; sous Louis XVI, dix fois à Versailles, quarante-neuf fois à la Comédie française (1).

Sous la première République, le Consulat et l'Empire, les Précieuses ne sont pas représentées une seule fois. Les esprits étaient alors bien loin des raffinements et des délicatesses. Sous la Restauration, la monarchie de Juillet, la seconde République, le second Empire et la troisième République, les Précieuses ont graduellement retrouvé leur succès d'autrefois : elles ont eu, de 1814 à 1830,*28 représentations; de 1830 à 1848, 94; de 1848 à 1851, 10; de 1851 à 1870, 110; de nos jours, du 4 septembre 1870 au 1" octobre 1887, 125 environ.

(1) E. Despois, Molière, t. I, pp. 537 et suiv.

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