HISTOIRE DES PRECIEUSES RIDICULES AU THEATRE
Les Précieuses ridicules furent données pour la première fois le mardi 18 novembre 1659, sur le théâtre du Petit-Bourbon. Molière et ses acteurs étaient à Paris depuis un an; le roi, devant qui ils avaient représenté le 24 octobre 1658, au Louvre, Nicomède et le Docteur amoureux, avait été satisfait, et leur avait accordé de jouer alternativement avec les comédiens italiens dans la salle du Petit-Bourbon qui faisait partie de l'hôtel du même nom, situé le long de la Seine entre le vieux Louvre et l'église Saint-Germain l'Auxerrois. De son côté, le duc d'Orléans, frère de Louis XIV, protégeait officiellement Molière et ses camarades et leur permettait de prendre le titre de troupe de Monsieur. Si Molière n'était point livré à ses seules forces pour entrer en lutte avec ses puissants rivaux de l'hôtel de Bourgogne et de l'hôtel du Marais, il avait cependant fort à redouter surtout de la supériorité des premiers dans la tragédie et du droit qu'ils avaient de s'appeler la troupe royale des comédiens. Il lui fallait frapper un grand coup pour piquer la curiosité; il lui fallait imaginer un sujet qui pût joindre la nouveauté à l'intérêt. 11 composa les Précieuses et prit avec cette comédie une excellente position devant ses concurrents. Laissant de côté les canevas italiens et les traditions jusqu'à ce jour en usage dans le théâtre français, il écrivit une comédie originale, essentiellement française, on pourrait même
dire parisienne, où, selon le mot si juste de Sainte-Beuve, « il vit les choses avec ses yeux » (1). Le succès de cette petite pièce, bien qu'en prose et en un acte, fut éclatant.
Les acteurs qui créèrent les Précieuses étaient les meilleurs dé la troupe : Molière, Mascarille; Jodelet, La Grange, du Croisy, les personnages du même nom; L'Espy, Gorgibus; de Brie, Almanzor, du Parc, le premier porteur de chaise; Madeleine Bôjart, Madelon; Catherine de Brie, Cathos; Marie Ragueneau , qui fut plus tard M"" La Grange, ou Marie Hervé (Geneviève Béjart), Marotte (2).
Ce n'est pas la première fois que nous voyons le nom de Jodelet. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de cet excellent comique dans notre théâtre de Corneille (3). Nous ajouterons ici qu'il entra dans la troupe de Monsieur, avec son frère l'Espy, à Pâques 1659; il venait du Marais. Il ne garda pas longtemps son rôle dans les Précieuses, puisqu'il mourut le 26 mars 1660, mais, quoique septuagénaire, il le créa avec la plus amusante bouffonnerie.
Dans la première scène de Y Impromptu de Versailles, Molière, s'adressant publiquement à La Grange, lui fait ce bel éloge : « Pour vous, je n'ai rien à vous dire. » Charles Varlet, dit de La Grange (1639-1692), était aussi honnête homme que bon comédien. Il entra dans la troupe de Molière en 1659; il arrivait de province. Molière se plut à le former. Dans les Précieuses, il joua, comme du Croisy, sous son nom, sans que le public parisien, qui ne le connaissait pas encore, fût étonné de cette anomalie. A côté d'eux, d'ailleurs, Jodelet, très célèbre au contraire, ne paraissait-il point, dans la comédie de Molière, sous son pseudonyme de théâtre? Dès 1664, Molière donna à La Grange la plus grande marque de son estime en se déchargeant sur lui des fonctions d'orateur de la troupe. On sait qu'à cette époque l'orateur de la troupe annonçait sur la scène les nouveautés qui se préparaient et adressait au public des compliments de reconnaissance. Il fallait à la fois être estimé des camarades et des spectateurs et ne point manquer de tact et d'intelligence pour remplir ce rôle. La Grange était en effet un lettré; nous avons vu qu'il donna en 1682, avec l'aide de Vinot, une édition très soignée
(1) Il faut lire dans les Portraits littéraires, t. II, l'étude consacrée à Molière.
(2) Voy. le Moliériste, t. IV.
(3) Voir notre Théâtre de Corneille, Histoire du Menteur, p. 384.
du théâtre de Molière avec biographie de son maître. Il était aussi fort soigneux, très consciencieux; aussi son Extrait des recettes et des affaires de la comédie depuis Pâques de Vannée 16^9 jusqu'en 1685, registre heureusement publié par la Comédie française en 1876, avec une très utile étude sur La Grange, de son administrateur, M. Edouard Thierry, est-il le plus précieux des documents que nous ayons pour servir à l'histoire de la troupe de Molière.
Du Croisy (1630-1695) n'était guère connu non plus en 1659. 11 sortait à peine d'une troupe de campagne. On sait qu'il était gentilhomme; son nom de Du Croisy lui venait d'un petit fief de la Beauce. Il s'appelait Philbert Gassot, sieur du Croisy. Dans la tragédie, il était chargé des confidents. Le rôle le plus important qu'il créa dais la comédie fut celui de Tartuffe. Molière devait singulièrement l'estimer pour lui confier un pareil personnage. Il joua encore d'original les rôles de Marphurius dans le Mariage forcé, du sénateur, dans le Sicilien, d'Aristomène, dans la Princesse d'Élide, du philosophe, dans le Bourgeois gentilhomme et de M. Harpin dans la Comtesse cVEscarbagnas.
L'Espy était le frère de Jodelet. On sait très peu de choses de lui. Comme il arrive souvent aux membres d'une même famille qui suivent la même carrière, surtout dans les lettres ou les arts, il eut à souffrir du voisinage de son célèbre frère. L'Espy avait bien l'âge qui convenait au rôle de Gorgibus en 1559, puisque La Grange nous apprend dans le registre dont il a été question plus haut qu'il se retira, en 1663, ayant « plus de soixante ans ».
Edme Villequin, dit de Brie, du nom de la province où il était né, était le mari de la fameuse M"" de Brie, connue pour son dévouement aux intérêts de la troupe et son attachement à Molière. C'était un acteur de second ordre, même de troisième, une utilité. De plus il avait un caractère difficile ; on le supportait surtout à cause de sa femme. Molière, qui toujours tira parti des défauts physiques ou moraux de ses pensionnaires, lui donnait des rôles conformes à ses allures de bretteur, ou, par contraste, pour amuser le parterre, le chargeait de personnages complètement différents de son humeur, comme celui du « petit garçon » Almanzor.
René Berthelot, dit du Parc, puis Gros-René, en souvenir de sa création du personnage de ce nom dans le Dépit amoureux, était le mari de M"" du Parc, dont nous avons parlé dans notre histoire
iV Andromaque SLiithékire {l) . Après avoir joué, à la première représentation, le petit rôle d'un porteur de chaise, il remplaça Jodelet dans celui du vicomte de Jodelet. « Homme fort rond de toutes les manières, » comme il le dit lui-même et de lui-même dans le Dépit amoureux, il avait le jeu un peu gros, mais d'un comique irrésistible. Si l'on en croyait Loret, le gazetier de la Muse historique, il eût valu « trois Jodelet ». Mais Loret n'était point difficile à contenter, et c'était toujours le titulaire actuel de l'emploi qui avait à ses yeux le plus de talent.
Madeleine Béjart fut l'associée de Molière à Ylllustre Théâtre et dans les tournées de province. Pendant une longue carrière, qui ne dura pas moins de trente-cinq ans, soit dans les rôles de reines oîi elle montrait beaucoup de noblesse, soit dans les soubrettes, où elle était la verve et la gaieté mêmes, elle ne cessa de plaire au public. Molière avait toujours compté sur son intelligence, sur son dévouement, sur son activité : il avait en elle une amie sincère. Dans VImpromptu de Versailles, il rend témoignage aussi à son talent et à son habileté de comédienne. Il devait souvent la consulter, et ne combattre ses avis, le cas échéant, qu'avec une sorte de respectueuse estime Madeleine Béjart créa selon toute vraisemblance le rôle de Madelon dans les Précieuses, celui de la suivante dans Sganarelle ; elle fut tour à tour dona Elvire dans don Garcie de Nauarre, Lisette de Y École des Maris; elle récita, en costume de nymphe, le Prologue composé par Pellisson pour la comédie des Fâcheux, et y remporta un grand succès de beauté, bien qu'elle eût alors quarante-trois ans, puis elle joua la précieuse Climène dans la Critique de V École des Femmes et parut dans Ylmprom^ytu de Versailles comme tous les autres sociétaires, et Molière lui fit tenir un langage plein de franchise et d'autorité. Elle consentit à représenter une Égyptienne, dans le Mariage forcé, Philis, dans la Princesse d'Élide, Corinne, dans Mélicerte. Sa plus belle création devait être la Dorine de Tartuffe. On peut dire qu'elle a incarné ce type de maîtresse servante. Elle fut encore, dans Y Avare, Frosine l'entremetteuse, enfin Nérine, dans Monsieur de Pourceaugnac. A partir de cette pièce (sept. 1669) elle se retira : elle n'avait plus que deux ans et demi à vivre; elle mourut le 9 janvier 1672.
(1) Voy. notre théâtre de Racine, Histoire d'Andromaqtie.
M"° de Brie (Catherine Le Clerc du Rozet) était entrée à Lyon dans la troupe de Molière : celui-ci avait engagé en même temps que la femme, le mari, Edme Villequin, dit de Brie. Excellente comédienne, elle était aussi d'une remarquable beauté. On sait qu'elle fut toujours très dévouée à Molière ; elle était même éprise de lui, et le consola dans ses chagrins. Elle créa dans V École des femmes le rôle d'Agnès, qui fut son triomphe, dans la Princesse d'Élide, celui de Cynthie, Arsinoé, du Misanthrope, Mariane, de Tartuffe.
Marotte était le diminutif familier de Marie. Nous avons vu que dans cette comédie, sauf pour Mascarille et Gorgibus, Molière avait donné aux autres personnages principaux les noms mêmes ou les pseudonymes des acteurs qui les jouaient ou des prénoms qui se rapprochaient de ceux qu'ils portaient réellement, par exemple La Grange, du Croisy, Jodelet, Madelon {Madeleine Béjart), Cathos {Catherine de Brie). Il est vraisemblable que c'est ou Marie Ragueneau ou Marie Hervé qui tenait le bout de rôle de Marotte. Marie Ragueneau, fille d'un comédien de province qui se faisait appeler de l'Estang, ne joua jamais que les utilités. Elle épousa La Grange. Marie Hervé n'était autre que Geneviève Béjart, la seconde des sœurs Béjart, la première étant Madeleine, la troisième, Armande, qui fut plus tard la femme de Molière; elle avait pris le nom de sa mère pour se distinguer de sa sœur ainée Madeleine, la seule encore connue au théâtre.
M"^ du Parc, qui ne faisait point partie de la troupe de Molière en 1659, — elle avait été engagée à peu près dans le même temps que la de Brie, mais elle avait quitté ses camarades dès leur arrivée à Paris (1658) pour aller jouer au Marais et n'était rentrée au milieu d'eux qu'à Pâques 1660 — exigea, comme don de joyeux retour, le rôle de Cathos que M"" de Brie lui céda, sinoi} volontiers, du moins par esprit de sacrifice. M"^ du Parc y fut « façonnière » à souhait. Molière, dans VTmpromptu de Versailles, reconnaissait qu'elle jouait les « façonnières « à merveille, bien que de tels personnages fussent contraires à son caractère, et que c'était en cela précisément, qu'elle « faisoit voir qu'elle étoit excellente comédienne » .
Molière obtint dans le rôle de Mascarille le plus grand succès. Sous sa perruque, qui « étoit si grande qu'elle balayoit la place à chaque fois qu'il faisoit la révérence », avec son chapeau, qui « étoit si petit qu'il étoit aisé de juger que le marquis le portoit bien
plus souvent dans la main que sur la tête », avec ses canons, qui « sembloient n'être faits que pour servir de cachés aux enfants qui jouent à cligne-musette », avec ses souliers enfin, qui « étoient si couverts de rubans qu'il n'est pas possible de dire s'ils étoient de roussi (c'est-à-dire de cuir de Russie), de vache d'Angleterre ou de maroquin » mais « qui avoient un demi-pied de haut », de sorte qu'on était fort en peine de savoir « comment des talons si hauts et si délicats pouvoient porter le corps du marquis, ses rubans, ses canons et sa poudre », Molière avait habillé le personnage de la façon la plus amusante. Excellent comédien, s'il fut médiocre tragique, il se montra un Mascarille parfait de prétentions et de ridicule (1).
Dans les Précieuses ridicules Molière visait des originaux puissants; ils montrèrent leur crédit, en faisant interdire cette pièce dès la seconde représentation. Cette persécution ne pouvait qu'aider au succès de la comédie nouvelle; le premier soir, elle avait été jouée avec Cinna, sans la moindre réclame. Lorsque l'interdiiîtion fut levée après quatorze jours, les Précieuses furent données avec la tragédie de du Ryer, Alcyonée; pour cette représentation, le prix du parterre fut au moins doublé. Ce succès ne fit que s'accroître ; un moment interrompu pour cause de force majeure (la démolition du Petit Bourbon) , il recommença sur la salle du Palais-Royal. En moins de deux ans cette comédie avait atteint le chiffre, très beau pour l'époque, de cinquante-trois représentations.
Très goûtées à la ville , les Précieuses furent aussi fort bien accueillies à la Cour et chez les grands. Sans doute, cette comédie se rattachait encore aux canevas italiens que Molière avait longtemps imités; les lazzi, les gestes, les jeux de scène multipliés y prenaient une trop large place; Mascarille et Jodelet pouvaient donner libre carrière à leur imagination et ajouter au texte maintes saillies bouffonnes, et la tradition nous apprend que les successeurs de Molière et de Jodelet ne se sont point privés, chacun selon son goût, ou plutôt son manque de goût , d'en agrémenter le dialogue consacré ; mais enfin, pour la première fois, des personnages vrais étaient mis sur le théâtre, ainsi Madelon etCathos, sottes de province qui
(1) Tous les membres de phrase cités entre guillemets sont empruntés à M"^ Desjardins, auteur du temps, qui a composé le Récit de la Farce des Précieuses.
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