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HISTOIRE DES FEMMES SAVANTES AU THÉÂTRE

La première représentation des Femmes savantes au Palais- Royal date du 11 mars 1672. Donneau de Visé, dans le Mercut^e galant, la juge « une pièce comique tout à fait achevée ». C'est, en effet, avec le Tartufe et le Misanthrope, le chef-d'œuvre de Molière. Cette comédie réunit tous les éléments qui font les succès de longue durée : écrite en vers, excellente d'observation , et d'une observation large, universelle, bien conduite, pourvue d'une intrigue spirituelle et d'un dénouement heureux, dont sont surpris encore aujourd'hui les spectateurs qui l'entendent pour la première fois, c'est une vive peinture de mœurs, une satire en action qui ne laisse rien à désirer. Sans doute, les Femmes savantes n'offrent point une étude morale aussi profonde que le Tartufe et le Misanthrope, ces peintures de l'hypocrisie la plus redoutable — la perversité du faux dévot — et de cette probité orgueilleuse, de cette misanthropie où les blessures de l'amour-propre se font voir presque autant que l'estime de la vertu. Mais elles se terminent plus naturellement que Tartufe, et elles ont une action dramatique et une véritable intrigue, bien que discrète; or, l'action n'apparaît guère dans le Misanthrope, et l'on y chercherait en vain une intrigue. Je ne sache pas enfin qu'aucune autre pièce de Molière soit plus parfaite de style et se renferme plus étroitement dans les conditions du théâtre. Aucune scène ne fait horsd' œuvre, pas même la dispute des deux sots, Trissotin et Vadius. Trissotin n'amène chez Philaminte le savant Vadius que pour flatter

la manie de sa future belle-mère, qui goûte fort les gens de science et va jusqu'à embrasser ceux qui savent le grec. Il espère aussi provoquer son éloge dans la bouche de son confrère , et il ne lui déplaît point que cette satisfaction lui soit donnée dans le cénacle où il est regardé comme un oracle. Ce n'est point sa faute si les choses tournent contre son gré. Ce revirement même, outre qu'il est fort naturel chez de faux savants insupportables de vanité et de jalousie, sert au poète pour nous dépeindre avec la plus exacte vérité d'observation le caractère de Philaminte entêtée de son Trissotin, philosophe d'ailleurs, et fort au-dessus, par les habitudes de son esprit, des injures adressées à elle ou à ses amis.

Après une trêve de douze ans, Molière recommençait ses attaques contre les Précieuses. Vaincues en 1659 par le succès des Précieuses ridicules, mais non ruinées, puisqu'elles relevaient la tête en 1672, ces ennemies du bon sens, de la raison, de l'exquise modération en toutes choses, et partant, de l'esprit français, méritaient une seconde et cruelle leçon : Molière la leur infligea. Les Femmes savantes sont plutôt une suite des Précieuses ridicules qu'une mise à point définitive d'une simple ébauche. D'ailleurs, les Précieuses sont mieux qu'une esquisse; elles sont déjà une satire, la satire achevée d'un ridicule qui fut en somme passager. Peut-être pour un premier assaut et contre des ennemis plus faciles à vaincre un seul acte suffisait-il. Les femmes savantes de 1672 n'étaient plus les précieuses de 1659; elles restaient les unes et les autres aussi ridicules au fond, mais leur langage, l'objet de leurs études, leurs prétentions avaient changé. Je ne vois guère que la romanesque Béhse qui rappelle un peu, mais vieillies et plus sottes encore, Madelon et Cathos, en croyant que tous les hommes sont épris d'elle ; elle devait — ' son âge en 1672 autoriserait cette supposition — assister au bal que donnent à la fin des Précieuses Mascarille et Jodelet à Madelon, à Cathos et à leurs amies. Quant à Philaminte et à sa fille Armande, ce ne sont point les romans qui leur tournent la tête et leur faussent le jugement; elles ont des visées aux sciences les plus abstruses, même à la philosophie, et elles y haussent leur esprit naturellement trop faible pour les comprendre. Ce n'est que pour se divertir un instant qu'elles prêtent l'oreille au Sonnet sur la fièvre de la princesse Uranie, et encore parce que ce sonnet est de Trissotin. Comme elles préfèrent au talent de poète l'érudition d'un helléniste!

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