SAMSON
Cinq actes, cette fois, n'étaient point trop pour combattre un ridicule qui troublait toute une famille. Ne l'oublions pas, en effet : il s'agit de l'inclination d'une jeune fille pour un galant homme , qui est tourmentée par l'opposition de la plus impérieuse des mères, par la jalousie d'une sœur préférée, malgré la bonne mais impuissante volonté d'un père. Un mariage désiré par deux amants fort épris l'un de l'autre et qui pourrait bien ne pas se conclure n'est pas un accident indifférent de la vie. « Montrer les ravages de la manie du bel esprit dans une honnête maison, voilà la pensée de la pièce. Une mère bel-esprit veut marier sa fille à un méchant poète dont elle est entichée; le père veut qu'elle épouse l'amant à qui on l'a promise : voilà l'intrigue. Ce méchant poète est un cupide qui convoite la dot plus que la fille; il est découvert : voilà le dénouement (1). »
Philaminte a deux filles : Armande et Henriette. Elle aime mieux l'ainée, qui donne dans son travers, tandis que la cadette, dont le cœur est honnête et l'esprit droit, n'entend ni le grec ni le latin, mais sent vivement et délicatement, parle comme elle sent, naturellement, simplement. Armande d'abord a été remarquée par un gentilhomme plein de bon sens et de délicatesse, Clitandre, la contre-partie de ce Dorante, que nous avons vu dans le Bourgeois gentilhomme; mais elle l'a fatigué de ses rebuts, de sa fierté maladroite, et par l'attente du bonheur à laquelle elle l'a condamné, comme jadis Julie d'Angennes condamna le patient Montausier. Clitandre a fini par jeter les yeux sur Henriette qui dans sa candeur sincère et charmante a tout de suite répondu à son amour. Le père, Chrysale, approuve le choix de sa fille; mais Chrysale n'est point le maître chez lui; il fait toutes les volontés de sa femme. Or Philaminte n'est point pour ce mariage. Elle consent à accepter Clitandre pour gendre, à la condition qu'il épouse Armande. Armande, d'ailleurs, est devenue moins farouche; mais c'est trop tard : Clitandre ne l'aime plus. Quant à Henriette, Philaminte, sans consulter son cœur, la destine à M. Trissotin, le poète bel esprit, dont Armande ferait bien mieux l'affaire, puisqu'elle est savante, mais qui regarde peu à la femme, pourvu qu'on lui compte la dot. « Ce petit Tartuffe littéraire, » comme l'appelle spirituellement M. Nisard, trouble toute la maison; les gens de lettres d'ordinaire, surtout les poètes, sont plus désintéressés, mais
(1) Nisard, //«stoîVe de la littérature française, t. III, p. 112.
qu'on veuille bien remarquer que Trissotin est un faux savant, « un de ces sots qui le sont en toutes choses, sauf sur leur intérêt, » un ridicule « qui est dupe tout le premier de son travers (1) », qui rit incessamment à son mérite, et dont la vanité raillée et l'intérêt trompé ne peuvent qu'exciter le rire des honnêtes gens. La lutte sera donc vive entre Philaminte et Armande d'un côté et, de l'autre, Chrysale, appuyé de son frère Ariste, Henriette et Clitandre. Chrysale n'aurait pourtant qu'à dire un oui énergique. Il promet bien, quand sa femme n'est pas là, de le dire, ce oui si impatiemment attendu. Mais, dès qu'elle se montre, ses belles résolutions s'évanouissent. « Il se fait tous les jours, aux bureaux de l'état civil, des maris comme Chrysale. Son travers est d'avoir peur de sa femme et de s'imaginer qu'il ne la craint pas. Il cède toujours, en croyant ne faire que ce qu'il veut. Il obéit à haute voix pour se persuader qu'il commande (2). » Sensible aux reproches de son frère Ariste, à qui sa faiblesse fait pitié, il déclare qu'il va brûler ses vaisseaux. Mais Philaminte paraît ; il ne brûlera rien du tout. Ainsi elle a chassé Martine, fille des champs qui écorche tous les jours ses oreilles par son mauvais patois, mais qui est une excellente cuisinière; Chrysale hasarde quelques objections, essaie de demander la cause de ce renvoi, mais devant Philaminte, qui ne veut point qu'on discute ses arrêts, le bonhomme recule, il laisse partir Martine, non sans la consoler à l'oreille. Il voudrait bien se révolter contre sa femme, mais c'est en s'adressant à sa sœur Bélise qu'il « décharge sa rate ». S'il était tout seul, il serait infailliblement vaincu. Heureusement Ariste est là, Ariste qui est resté célibataire, peut-être pour ne rien perdre de sa liberté. Soutenu par Ariste, encouragé par les prières de sa fille qu'il aime d'autant mieux qu'elle est la seule à la maison qui s'occupe de lui et comprenne ses devoirs de femme, désireux d'ailleurs de la voir mariée à un galant homme qui la sauvera de ce milieu où elle n'est pas heureuse parce qu'elle ne veut point s'y gâter, Chrysale résiste un peu et aussitôt il remporte un petit avantage : il fait rentrer au logis Martine qui avait été congédiée « pour un maigre sujet. » Mais il ne saurait triompher définitivement. Le mariage de Clitandre et d'Henriette ne se ferait point si Ariste n'imaginait une ruse qui
fl) Les passages mis entre guillemets sont empruntés à M. Nisard. ^2) Kysard, Histoire de la littérature /française, t. HI, p. 114.
dévoile aux yeux de tous la perfidie de Trissotin. Il accourt inquiet et l'air triste : il annonce à Chrysale que des notaires malhonnêtes ont emporté dans leur banqueroute toute sa fortune qu'il leur avait confiée, et à Philaminte qu'elle vient, par suite de la grande négligence qu'elle a pour ses affaires, de perdre un procès qui lui coûte 40,000 écus : tous deux sont ruinés. Cette fâcheuse nouvelle fait réfléchir Trissotin qui se retire en donnant comme prétexte que « tout le monde étant contraire à son hymen » il ne veut pas épouser une fille par contrainte. Au contraire, Clitandre propose de partager sa fortune, quelque modeste qu'elle soit, avec la famille de sa fiancée. Henriette refuse ce sacrifice : son rare bon sens lui fait prévoir les regrets que Clitandre pourrait éprouver dans l'avenir. Ainsi tous les cœurs sont à découvert. Le bon Ariste n'avait apporté que de fausses nouvelles ! Clitandre et Henriette s'unissent, et Philaminte conseille à sa fille aînée Armande, qui se trouve sacrifiée, de donner, dans cette disgrâce, une preuve de sa philosophie.
« A l'époque où Molière conçut sa pièce, dit M. Nisard, on était entêté de beau langage. Il y avait des termes nobles et des termes bourgeois. C'était l'excès d'une des plus belles ambitions du temps, le perfectionnement de la langue. Beaucoup de femmes y avaient gâté leur naturel... Le mal, borné d'abord à la cour, avait gagné la bourgeoisie. Pour rester dans le relevé, les femmes négligeaient leur ménage. Plus d'un rôt y avait brûlé, comme dit le bonhomme Chrysale, et plus d'un pot en avait été trop salé. Molière vint au secours des filles négligées par leurs mères, comme Henriette; des maris dont les hauts-de-chausses étaient décousus ou les rabats mal repassés, comme Chrysale; des servantes chassées, comme Martine, parce qu'elles s'obstinent à ne point parler le français de Vaugelas. »
Molière a eu soin de nous dépeindre un fnilieu bourgeois gâté par le bel esprit. Il ne s'est attaqué, comme il l'avait déjà fait dans les Précieuses, qu'aux femmes savantes ridicules, à celles que leur condition modeste, je ne dis point leur fortune, aurait dû préserver de ce travers. Il n'a donc voulu désigner sous les noms de Philaminte et d'Armande ni M"^ de Rambouillet ni M"^^ la duchesse de Montausier, sa fille. Il avait respecté ces deux précieuses en 1659; il avait une raison de plus de les respecter en 1672, l'une, la duchesse de Rambouillet, était morte en 1665, l'autre était la femme de ce Montausier qui n'avait point trouvé à redire
que Molière l'eût pris comme le modèle de son Alceste. D'ailleurs, dans ce monde distingué, le bel esprit ne faisait point de ravages. Il y était porté aisément. M. de Montausier ne se fût pas plaint que son pot était trop salé, comme Chrysale qui, quoique riche, sait ce que l'argent lui a coûté à gagner, et sa femme était de trop haute naissance pour travailler au trousseau de sa fille. Est-ce à dire que le poète se soit abstenu dans sa comédie de toute personnalité? Il est malheureusement trop vrai que, pour se venger de l'abbé Cotin, qui en toute circonstance dénigrait les comédiens en général et Molière en particulier, le poète l'a représenté sous les traits de Trissotin. Il a rendu l'allusion directe en faisant lire par ce pédant devant les Femmes savantes et en livrant à la risée du parterre le sonnet swr la fièvre de la princesse Uranie et le madrigal sur un carrosse qu'il a tirés, sans y changer un mot, des Œuvres galantes en prose et en vers de Monsieur Cotin. Quels que pussent être les torts de l'abbé envers Molière, le poète n'aurait point dû traîner sur la scène une personne vivante pour faire rire de son esprit et, en lui prêtant une conduite lâche et intéressée , pour faire douter de sa probité. Bien que Vadius soit un nom plus vague et moins transparent que celui de Trissotin, il cache cependant une seconde victime de Molière. Vadius n'est autre que Ménage. Comme Ménage, Vadius sait « du grec autant qu'homme de France » ; comme Ménage, Vadius a pillé, pour ne citer que les plus célèbres volés, Horace et Virgile; comm^ Ménage, Vadius a la prétention de faire des églogues dans le style de Théocrite; comme Ménage enfin et comme Trissotin-Cotin, Vadius est en butte aux traits de Boileau. Mais, ce qui achève de rendre la ressemblance complète, c'est la fameuse scène entre Trissotin et Vadius, exacte représentation d'une querelle qui mit aux prises un jour Ménage et Cotin dans le salon de M"^ de Montpensier. D'Olivet rappelle cette altercation plaisante dans son histoire de l'Académie : « Comme l'abbé Cotin achevoit de lire à M"*" de Montpensier un sonnet composé en son honneur sur sa fièvre quarte. Ménage entra. Mademoiselle le fit voir à Ménage, sans lui en nommer l'auteur. Ménage trouva les vers détestables, ce qu'effectivement ils étoient. Là-dessus nos deux poètes se dirent à peu près l'un à l'autre les douceurs que Molière a si agréablement rimées. » Il est certain que Ménage et l'abbé Cotin en
maintes rencontres ne s'épargnèrent point les injures dans leurs entretiens et que, la plume à la main, ils se décochèrent plus d'une fois de cruelles épigrammes.
Ménage ne tourna pas au tragique l'impertinence de Molière. Il se contenta de dire qu'il était impossible que le poète eût pu songer à lui quand il montre dans Vadius « un savant qui parle d'un ton doux. » Sincère ou habile, il eut la contenance d'un homme d'esprit. C'est le cas de lui appliquer le mot de La Fontaine : Fit-il pas mieux que de se plaindre? Cotin fut moins philosophe : il n'osa plus se montrer en public; il fut très accablé du coup qu'il avait reçu, presque assommé; s'il n'en mourut point, puisqu'il vécut encore dix ans après la représentation des Femmes savantes, du moins, il évita toute société, et, sans le vouloir, il devint la copie d'un autre personnage de Molière, celle du Misanthrope.
Après les Précieuses, dans V École des Maris et dans VÉcole des Femmes, Molière a traité de l'éducation des femmes. Il y est revenu, pour la dernière fois, dans les Femmes savantes. Sganarelle, Arnolphe et Chrysale, peuvent se donner la main : ils ont sur cette délicate question les mêmes idées. La faiblesse seule de Chrysale l'empêche d'être aussi catégorique que ses deux compères. Mais, au fond du cœur, il applaudit aux théories du tuteur d'Agnès. S'il ne va pas aussi loin que lui , s'il n'exige pas que Philaminte n'ait dans ses meubles ni écritoire, ni papier, ni plume, s'il n'est pas aussi persuadé de la nécessité de l'ignorance chez la femme pour qu'elle accomplisse strictement ses devoirs de soumission, c'est simplement par insuffisance de lumières : il n'a point fait ses études comme Arnolphe, et il n'est point à la fois si profond et si malveillant observateur. Mais, dans ce qu'il, est capable de comprendre et de dire, il ne le cède en rien au seigneur Arnolphe. Ainsi une femme est assez instruite à ses yeux quand elle sait « distinguer un pourpoint d'avec un haut-de-chausses » ; son idéal, c'est une ménagère économe, une cuisinière vigilante, la très humble servante enfin du mari et maître. Ah! s'il avait l'énergie de dire tout haut ce qu'il pense si fermement! Ce qu'il y a de curieux, c'est que Sganarelle et surtout Arnolphe sont ridicules, tandis que Chrysale est sympathique. Le public est toujours pour les opprimés : Isabelle et Agnès, d'une part, Chrysale, de l'autre, sont des
victimes. Molière attaque dans les premières pièces l'excès opposé à celui qu'il tourne en dérision dans la troisième. C'est un travers que celui d'Arnolphe qui veut retenir les filles dans l'ignorance et ne voit pas plus loin que la satisfaction de son égoïsme. La curiosité naturelle et impatiente d'Agnès la jette dans les bras d'Horace, précisément parce qu'elle est incapable de se défendre par ellemême. Elle n'a point été éclairée sur les dangers qui pouvaient la surprendre. C'est un travers aussi que celui des Philaminte et des Armande si sottement passionnées pour les recherches de la métaphysique, de l'esprit, du beau langage, de la science, de la philosophie, et même de l'astronomie. Ne feraient-elles pas mieux de charmer leurs maris et d'élever leurs filles pour l'emploi auquel elles sont naturellement destinées? Molière s'est placé résolument dans le vrai milieu, qui est celui du bon sens, et il a attaqué avec autant de justesse d'esprit que de verve railleuse les hommes qui veulent rabaisser et asservir la femme et les femmes qui rêvent pour leur sexe une liberté contre nature et aspirent à des connaissances ou qui leur sont fermées ou qui leur sont inutiles? Mais, malgré la sympathie qu'inspire Chrysale, il ne faut pas croire qu'il ait le plus beau rôle dans la comédie. Ses idées ne représentent pas celles de l'auteur sur l'éducation des femmes; il lui arrive sans doute de dire des choses sensées; mais il parle mieux qu'il n'agit, et, même dans ses discours, le bon sens n'est qu'un feu de paille. Il rabaisse trop la femme, et il faut bien avouer que Philaminte a autant de droit que lui de se plaindre d'une union mal assortie. C'est à Clitandre que Molière a confié son secret. Quelle est l'instruction qui convient à la femme? Clitandre l'indique d'un mot :
Je consens qu'une femme ait des clartés de tout.
Il n'appartient en effet qu'à l'homme d'approfondir la science et chaque point de la science jusqu'à ce que la lumière surgisse vive et éclatante. La femme a beaucoup fait quand elle est arrivée à posséder une instruction générale et propre à donner des clartés de tout. Il n'est point défendu à des femmes particulièrement douées de se distinguer par des mérites littéraires. Elles ont été et seront toujours en fort petit nombre. Mais les autres, le plus grand nombre, doivent être modestes. Le domaine qui leur reste est bien assez
large. N'est-ce rien que la science d'élever leurs enfants, de charmer leurs maris? Et cette double occupation ne leur offre- t-elle point l'occasion constante de montrer toute la pénétration de leur esprit et, ce qui est mieux encore, toute la délicatesse de leur cœur? Henriette est le modèle de ces femmes jeunes et aimables qui plaisent tant à Molière. Voilà le séduisant personnage qu'il oppose aux trois folles de sa comédie. Clitandre et Henriette sont les deux interprètes de sa pensée intime.
Les acteurs qui ont créé les rôles dans les Femmes savantes sont, si Ton en croit le Mercure galant de juillet 1723, généralement si bien informé : Molière, Chrysale, La Grange, Clitandre, Baron, Ariste, La Thorillière père, Trissotin, du Croisy, Vadius, Hubert, Philaminte, M"" Villeaubrun, Bélise, M"" de Brie, Armande, M'" Molière, Henriette. H n'y a pas de doute pour Molière. L'inventaire de 1673, dont nous avons déjà parlé à propos du Bourgeois gentilhomyne, décrit l'habit qui servait au maître « à la représentation des Femmes savantes ». C'est bien le vêtement d'un « homme de bourgeoisie » comme était le père d'Henriette. La Grange fut certainement aussi Clitandre ; il était, on le sait, V amoureux de la troupe, de même que M"° Molière en était, comme on dit au théâtre, la forte jeune première, et parfois la grande coquette. Baron était fort jeune en 1672; il avait à peine 19 ans. 11 faut un témoignage irrécusable comme celui de Donneau de Visé pour croire que Molière lui ait confié le personnage du raisonneur. Dans le Mercure de 1672, en effet, de Visé nous apprend que le Chrysale de Molière a « un frère qui, quoique bien jeune, paraît l'homme du monde du meilleur sens. » C'est évidemment une allusion à la grande jeunesse de l'interprète qui, à défaut d'autorité, fit preuve dans ce rôle de la plus exquise distinction. On sait d'ailleurs que les comédiens sont engagés selon l'emploi pour lequel ils ont des aptitudes, et aujourd'hui, à la Comédie française, MM. Leloir et Laugier, qui sont très loin de la trentaine, représentent toujours des « barbons ». Aussi de prime-abord, voyons-nous avec étonnement Baron sous les traits d'Ariste. Destiné à l'emploi de La Grange, comment fut-il chargé d'un rôle pour lequel ne le rendaient apte ni son âge ni la nature de son talent? Peut-être Molière voulait-il exercer son élève favori, aux débuts de sa carrière, à représenter tous les caractères, pour que son jeu acquît ainsi plus de souplesse? Les
rôles de caractères convenaient à du Croisy, déjà si remarqué dans le Tartufe. N'était-ce point du Croisy qui avait été dans la Critique de VÉcole des Femmes le poète Lysidas, un cousin de Vadius? La Thorillière devait jouer au naturel ce pédant de Trissotin, toujours si content de lui-même, qui sans cesse « riait à son mérite » s'il est vrai, comme le dit Le Mazurier, qu'il montrait toujours un visage riant, même dans les plus tristes situations et dans l'emportement de la passion. Hubert était chargé, nous l'avons déjà dit, des rôles de « vieilles », et il y était fort goûté. Il savait, avec une parfaite mesure, passer de la franchise et du bon sens de W^ Jourdain à la préciosité et à la fadeur de Philaminte. Quant à M'^^ de Brie, c'était sa destinée de représenter au théâtre la rivale malheureuse de M"^ Molière. Elle avait joué Arsinoé; elle jouait Armande. M"° Villaubrun était la sœur cadette de Madeleine Béjart, l'aînée par conséquent de M"^ Molière. Tant qu'elle ne fut point mariée, elle s'appela au théâtre M^'" Hervé, du nom de sa mère, afin qu'on ne la confondît point avec Madeleine Béjart, dite à la scène la Béjart. Elle épousa en 1664 Léonard de Loménie, sieur de la Villaubrun : de là son nom de M"° Villaubrun. Elle était veuve le II mars 1672. Six mois après, elle épousa en secondes noces Jean-Baptiste Aubry. W Aubry, ou la Villaubrun, pour lui laisser son nom de théâtre, jouait les soubrettes et les utilités.
Il nous reste à parler du personnage de Martine et de son interprète créatrice. Nous croyons avec M. Paul Mesnard que ce fut M"" Beauval qui joua à l'origine le rôle de Martine. Elle était engagée pour les soubrettes, et elle avait remporté un éclatant succès dans la Nicole du Bourgeois gentilhomme. Il faut renoncer absolument à tout ce qui a été dit sur l'interprétation de Martine confiée à une servante de Molière. Les servantes, même celles des meilleurs comédiens, ne sauraient s'improviser actrices, et actrices consommées, car le rôle de Martine est difficile à retenir et à rendre sans charge, dans la mesure parfaite.
A la mort de Molière, quelques rôles changèrent d'interprètes. Rosimond joua Chrysale, M"® La Grange Bélise, Dauvilliers et Guérin, le second mari d'Armande Béjart, remplacèrent Baron et La Thorillière dans Ariste et Trissotin.
M"° La Grange, peut-être la Marotte des Précieuses ridicules, avant de devenir la femme de l'illustre comédien, s'appelait Marie Ragueneau et était la fille d'un comédien, camarade de Molière, con-
nu SOUS le pseudonyme de M. de L'Estang. Elle n'avait qu'un talent médiocre.
Après Rosimond, Guérin joua Chrysale avec beaucoup d'art et de naturel. Ce rôle fut aussi l'un des meilleurs de Grandmesnil. Provost, il y a plus de vingt ans, y excellait. Aujourd'hui M. Barré y est parfait.
Les principaux Clitandre furent, dans notre siècle, Fleury qui y déployait une suprême élégance; Leroux, Brossant et Delaunay, le premier mordant avec finesse, le second distingué, dédaigneux mais un peu mou, le troisième; spirituel et quelque peu gouailleur. Aujourd'hui, ce rôle est tenu par M. Febvre.
Louise Contât, la fameuse créatrice de la Suzanne du Mariage de Figaro, interprète très célèbre d'Elmire et de Célimène, joua avec un très grand succès Philaminte à la fin de sa carrière. Dans l'emploi des mères elle apporta des qualités de mesure et d'autorité qu'on n'aurait pas attendues, à un si haut degré, d'une comédienne qui avait brillé avec tant d'éclat dans les coquettes. Nous avons pu voir avec des mérites divers dans ce même rôle M™*" Nathalie, Guyon, Edile Riquer, Madeleine Brohan, et aujourd'hui M"" Lloyd.
M"° Mars a été une parfaite Henriette. « Elle y était, dit Jules Janin dans son Histoire de la Littérature dramatique, l'ingénuité en personne, une ingénuité hardie à la défense et prompte à la réplique; avec quelle grâce et quel naturel parfait elle écoutait ces folies pleines de verve, et comme elle suivait, d'un regard brillant d'ironie et d'intelligence, les phases diverses de ces gens qui se louent jusqu'à l'adoration, et qui se déchirent jusqu'aux morsures! » M""" Worms-Baretta s'est montrée depuis dans ce rôle en tous points excellente. Il nous paraît difficile qu'une autre comédienne, après M"" Mars, bien entendu, puisse jouer Henriette avec plus de grâce, de sincérité et de naturel. ' .
Le rôle d'Armande, de notre temps, a trouvé des interprètes d'un rare talent : M""' Favart, Broisat, et, en 1888, M"' Bartet qui a fait une première et heureuse excursion dans le répertoire de Molière.
M"° Desmousseaux a été admirable, en son temps, dans Bélise. Récemment à la Comédie, M™° Jouassain y produisait un grand effet comique. H serait injuste d'oublier dans cette revue l'excellente M"** Crosnier, de l'Odéon, qui a fait partie d'ailleurs de la Comédie française, et qui est une Bélise fort réjouissante, superbe de fadeur grotesque et de minauderies de vieille fille fardée et écervelée.
Parmi les plus amusantes Martines on cite, au siècle dernier, M"" Dange ville et Bellecourt, et, dans celui-ci, M'"'=' Augustine Brohan, Dinah-Félix et, actuellement, M"^ Samary.
Ariste le raisonneur est aujourd'hui dans de bonnes mains. M. Silvain, supérieur dans ce rôle à M. Maubant, y apporte beaucoup d'esprit et de finesse avec l'émotion sincère d'un frère qui ne veut point, en dépit qu'il en ait, se fâcher sérieusement contre son aîné.
Vadius et Trissotin ont été fort bien rendus par MM. Régnier, Samson, Got et Coquelin aîné. Coquelin cadet et de Féraudy sont maintenant les titulaires des rôles de Trissotin et de Vadius.
Avant de terminer cette notice par quelques détails biographiques sur M"" Dangeville, sur Régnier, Samson, Bressant, M. Got et M""^ Jouassain, je rappellerai qu'une représentation toute récente des Femmes savantes a eu lieu à la Comédie française (2 février 1888), avec une distribution toute nouvelle. Voici une partie du jugement qu'a porté M. Francisque Sarcey sur cette représentation :
« Barré est de premier ordre dans Chrysale. Je l'y préfère même à Provost qui a laissé pourtant, dans les financiers du vieux répertoire, d'incomparables souvenirs aux hommes de ma génération. C'est que Barré, avec sa bonne figure épanouie, sa voix conciliante et gaie, son ventre indulgent, la rondeur de ses manières, est le bourgeois rêvé par Molière. Le père Provost était un grand bourgeois solennel de la Restauration; on ne comprenait pas qu'il tremblât devant sa femme et dît à ceux qui l'entouraient : Soutenez-moi bien tous. Le rire éclate quand Barré laisse échapper la phrase.
« Febvre a joué Clitandre avec son autorité ordinaire. Il dit le vers de Molière avec une correction impeccable. M. Febvre enseigne aux jeunes gens comment le rôle doit être dit ; c'est une leçon qu'ils feront bien d'étudier.
« Coquelin (cadet) n'est, ce me semble, ni assez précieux, ni assez pincé, ni assez tortillé dans Trissotin. Je ne sais : mais j'essaierais dans ce rôle, bien qu'il ne soit pas de son emploi, M. Prudhon qui a si bien joué Bellac dans le Monde où Von s ennuie. Bellac est quelque peu cousin de l'ami Trissotin.
« Féraudy (Vadius) n'est pas non plus ce pédant au teint brouillé, au ton rogue que nous avaient montré et Régnier et Coquelin aîné.
« M"" Lloyd a la taille et la prestance du rôle (Philaminte); elle en possède aussi les traditions.
« M"" Bartet (Armande) ^ est d'une élégance et d'une distinction merveilleuses. Ce n'est point la pie-grièche acariâtre dont on s'est plu parfois, sous prétexte de tradition, à exagérer les traits; c'est une belle fille, en train de monter en graine, qui garde, tout en étant battue par cette petite délurée d'Henriette, la supériorité de ses manières aisées, de son esprit brillant, de ses grandes allures; M"" Bartet, pour étudier ce rôle, l'a tiré hardiment du milieu où il évolue, et l'a transporté dans le monde d'aujourd'hui. Cette initiative lui a glorieusement réussi. » (Feuilleton du Temps, 6 février 1888.)
M"^ Dangeville (Marie- Anne Botot, dite) est née le 26 décembre 1714 à Paris. Elle acquit dans l'emploi des soubrettes, grâce au naturel de son jeu, une réputation sans égale. Elle avait fait d'ailleurs, dès l'âge de huit ans, l'apprentissage de son difficile métier, et le public s'était accoutumé à l'applaudir avant ses sérieux débuts. Lorsqu'elle parut pour la première fois, en 1730, dans la soubrette Au Médisant de Destouches, tous les suffrages étaient conquis. Voici les principaux rôles où elle brilla : Cléanthis dans Démocrite, Lisette, dans les Folies amoureuses, Martine, danè les Femmes savantes, Toinette, dans le Malade imaginaire. Nous ne parlons bien entendu que du répertoire de Molière et de Regnard. Un acteur de mérite. Dauberval, dans le discours qu'il prononça à la réouverture (1763), et où il exprimait le regret que causait à toute la compagnie le départ de cette comédienne si justement applaudie, porta sur son talent ce jugement flatteur : « Cette actrice, si pleine de finesse et de vérité, se dérobe à sa propre gloire (bien qu'on fît tout pour la retenir). Les auteurs lui répétaient sans cesse : Nous trouvons rarement un acteur pour chaque caractère; vous les saisissez tous... » Dauberval rendait aussi hommage au caractère de M"° DangeVille. «... Elle ignorait sa supériorité, et doutait d'elle-même quand nous la prenions pour modèle. Elle savait, par le liant de son caractère, se concilier tous les esprits... Nous l'admirions, et nous l'aimions. » M"® Dangeville mourut en mars 1796.
Régnier de la Brière est né à Paris le 1*"^ avril 1807. Il fit d'excellentes études au collège de Juilly, chez les Oratoriens aux-
* M"* Bartet ne s'est essayée que deux fois dans le répertoire classique, dans le rôle d'Iphigénie et dans celui d'Armande.
quels il a toujours gardé une vive reconnaissance. Une vocation irrésistible l'entraîna vers le théâtre. C'est sur les hauteurs de Montmartre qu'il commença sa carrière; il la continua en province, à Nantes et à Metz. Rentré à Paris, il débuta en 1831 sur le théâtre du Palais-Royal. Ce n'était point la scène qui convînt à son genre de talent. Le 6 novembre 1831, il parut à la Comédie française dans le rôle de Figaro du Mariage, puis dans le même rôle du Barbier de Séville. Bien que la nature eût refusé à Régnier une voix sonore, une physionomie mobile, à force de travail, de réflexion et de goùl, il triompha de tous les obstacles. Nous n'avons pas à parler ici de toutes ses admirables créations dans la comédie moderne; nous nous en tiendrons aux rôles du répertoire où il a toujours jusqu'au moment de sa retraite montré une autorité incontestable. Personne n'a joué comme lui Vadius, Lysidasdela Critique deV École des Femmes et Pancrace du Mariage forcé. M. Régnier est mort en 1885.
Samson (Joseph-Isidore) est né à Saint-Denis (Seine) le 2 juillet 1793. 11 mourut à Paris le 29 mars 1871. On sait le grand comédien qu'il fut. Le travail et la volonté, chez lui comme chez Monvel, Régnier et Got, triomphèrent de l'ingratitude de la nature. 11 n'avait qu'un mince filet de voix, mais elle portait partout, et la diction était d'une admirable netteté. 11 fit son premier début dans le Figaro du Barbier de Séville. Il joua avec un succès qui ne se démentit jamais tous les rôles de son emploi, et fut goûté particulièrement dans Sosie {6." Amphytrion), Hector {Aw Joueur), Sganarelle {à^Don Juan), M. Jourdain, Cliton (du Menteur), Brid'oison (du Mariage de Figaro), Vadius, Pasquin (du Jeu de V amour et du hasard). Samson eut aussi des succès au théâtre comme auteur dramatique : la Belle-mère et le gendre, la Famille Poisson, un petit à-propos, la Fête de Molière, furent représentés à la Comédie française. Comme professeur, il a formé des élèves dont les noms témoignent de la valeur de son enseignement : Rachel, M""'" Arnould- Plessy, Augustine et Madeleine Brohan, enfin Marie Favart. 11 a laissé aussi un poème fort estimable, intitulé rAi^t théâtral, que consultent avec fruit les comédiens.
Bressant (Jean-Baptiste-François) est né en 1815 à Chalon-sur- Saône. 11 fut petit clerc d'avoué dans sa jeunesse, puis commis chez un marchand de peinture litho-chromique. Très passionné pour le théâtre, il aimait à réciter des tirades de Corneille et de Racine. II
n'entra pas au Conservatoire; il n'eut pas le temps d'y demander son admission. Les frères Séveste, directeurs des théâtres de la banlieue, l'engagèrent sur sa bonne mine, et il débuta à Montmartre. De Montmartre il passa aux Variétés, où, entre autres rôles, il créa à côté de Frederick Lemaître, qui jouait Kean, le rôle du prince de Galles dans le drame de ce nom. Il alla ensuite en Russie où il remporta des succès de tout genre. Après un séjour de plusieurs années à St-Pétersbourg, il rentra en France et débuta au Gymnase. Il fournit dans ce théâtre une longue et glorieuse carrière à côté de Geoffroy, de Lesueur, de Tisserant, de Lafontaine, et de Rose Chéri (1846-1854). L'arrivée de Brossant au Gymnase en avait chassé Dupuis, l'excellent pensionnaire actuel du Vaudeville; la venue de Brossant à la Comédie et surtout sa nomination d'emblée au sociétariat amenèrent la démission de Brindeau qui tenait l'emploi que venait prendre Brossant. Le talent du nouveau sociétaire devait bientôt triompher de tous les obstacles opposés par la jalousie et dissiper les nuages. Son début dans le classique fut le rôle de Clitandre où il ne fit preuve que d'élégance. Il se mit courageusement au travail et acquit au bout de deux ou trois ans les qualités que donnent les fortes études du Conservatoire et la longue habitude du répertoire. Un des rôles que jouait Brossant avec la plus spirituelle désinvolture et qu'il a marqué, on peut le çlire, d'une empreinte personnelle, était l'Almaviva, du Barbiei' de Séville. Il a paru successivement, pour nous en tenir au théâtre classique, dans Don Juan, où il n'était point assez âpre, dans Alceste, dont il n'avait point l'impétueuse passion, dans Tartufe, qu'il était trop franc de visage, trop sincère d'accent pour rendre supérieurement. Il était plein de douce mélancolie et d'exquise délicatesse dans les amoureux de Marivaux, qu'il jouât le Jeu de r amour et du hasard, les Fausses confidences ou le Legs. La retraite de Brossant laissa un grand vide à la comédie. Brossant est mort en 1887, à Limours, où il vivait triste et résigné, paralytique après avoir été longtemps si élégant et si jeune, un peu délaissé après avoir été si courtisé.
M. Got (François- Jules-Edmond) est né en Bretagne. Il a fait d'excellentes études au lycée Charlemagne. Conseillé et guidé par Menjaud, de la Comédie française, il entra au Conservatoire dans la classe de Provost. Il remporta le premier prix de comédie, mais sans engagement, malgré ses lauriers. Obligé de faire son service militaire, il
fut soldat au 4" chasseurs à cheval, et devint brigadier. Ces galons de laine ne suffisaient point à son ambition. Il obtint du général Goyon un congé, et il vint réclamer à la Comédie son droit de débuter :. ce fut dans le Scapin, des Fourberies. Il y fut sombre et farouche. Ce n'est point tout à fait le caractère du rôle. Il ne se découragea point, apprit son métier et attendit patiemment le succès. Ce fut l'Abbé d'// ne faut jurer de rien qui le fit connaître (22 juin 1848). Mais nous laissons de côté à dessein, dans ces études, les rôles qui ne sont point classiques. Suivons donc la carrière de M. Got à travers le répertoire de Molière, de Corneille, de Racine, de Regnard et de Marivaux. Il excelle dans le Cliton, du Menteur, dans L'Intimé, et, tout dernièrement, il était d'une drôlerie épique dans Dandin, des Plaideurs; dans Trissotin, il est pédant de la tête aux pieds. Dans Sganarelle du Cocu imaginaire, dans le Médecin malgré lui, Got est la fantaisie, la gaieté et l'exubérance mêmes. Il a fait une véritable création, un type inoubliable du lameux maître Pathelin. M. Got s'est généreusement rappelé qu'il avait eu les commencements difficiles; il a soutenu de tout son pouvoir et aidé de ses conseils les débuts de Coquelin aîné, et il a consenti à jouer le rôle de Brid'oison aux côtés de son rival qui représentait Figaro. Dans Arnolphe, de VÉcole des Femmes, M. Got, comme l'avait fait d'ailleurs Provost, a été plus dramatique que comique : le vieux barbon, représenté par lui, ne prête pas à rire; on se sent au contraire ému et pris de pitié. M. Got est actuellement le doyen de la Comédie française.
M"" Jouassain ( Clémentine ) , aujourd'hui retraitée , naquit vers 1830. C'était une duègne excellente. Elle débuta à la Comédie en 1856, et joua résolument à 26 ans les rôles de vieilles. C'est ainsi qu'elle parut pour la première fois dans M"*® Pernelle, puis, dans Philaminte. Elle devait plus tard s'emparer du rôle de Bélise où elle était d'un grotesque achevé. Elle fut longtemps l'Arsinoé que Molière eût pu rêver, avec son maintien raide, son geste anguleux et sa voix cassante. Elle y égalait presque M"® Desmousseaux qui y fut réellement célèbre. Elle fut aussi incomparable dans M™* de Sottenville, la belle-mère de Georges Dandin. On se rappellera longtemps le nom de M""' Jouassain, interprète des rôles de la comtesse de Pimbêche des Plaideurs, de la comtesse d'Escarbagnas et de la Martine, du Médecin malgré lui.
COMÉDIE