‹ MoliereChapitre 160 sur 253 · SCÈNE II CLITANDRE, ARMANDE, HENRIETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE II CLITANDRE, ARMANDE, HENRIETTE

HENRIETTE

Pour me tirer d'un doute où me jette ma sœur. Entre elle et moi, Clitandre, expliquez votre cœur; Découvrez-en le fond , et nous daignez apprendre Qui de nous à vos vœux est en droit de prétendre.

ARMANDE

Non , non , je ne veux point à votre passion Imposer la rigueur d'une explication ; Je ménage les gens , et sais comme embarrasse Le contraignant effort de ces aveux en face.

CLITANDRE

Non, Madame, mon cœur, qui dissimule peu, Ne sent nulle contrainte à faire un libre aveu. Dans aucun embarras un tel pas ne me jette Et j'avouerai tout haut, d'une âme franche et nette, Que les tendres liens où je suis arrêté,

(Montrant Henriette.) Mon amour et mes vœux sont tout de ce côté. Qu'à nulle émotion cet aveu ne vous porte; Vous avez bien voulu les choses de la sorte. Vos attraits m'avoient pris, et mes tendres soupirs Vous ont assez prouvé l'ardeur de mes désirs; Mon cœur vous consacroit une flamme immortelle ; Mais vos 3'eux n'ont pas cru leur conquête assez belle; J'ai souffert sous leur joug cent mépris différens : Ils régnoient sur mon âme en superbes tyrans ; Et je me suis cherché, lassé de tant de peines. Des vainqueurs plus humains, et de moins rudes chaînes.

(Montrant Henriette.) Je les ai rencontrés. Madame, dans ces yeux. Et leurs traits à jamais me seront précieux; D'un regard pitoyable ils ont séché mes larmes , Et n'ont pas dédaigné le rebut de vos charmes. De si rares bontés m'ont si bien su toucher. Qu'il n'est rien qui me puisse à mes fers arracher; Et j'ose maintenant, vous conjurer, Madame, De ne vouloir tenter nul effort sur ma flamme, De ne point essayer à rappeler un cœur Résolu de mourir dans cette douce ardeur.

ARMANDE

Hé! qui VOUS dit, Monsieur, que l'on ait cette envie , Et que de vous enfin si fort on se soucie? Je vous trouve plaisant de vous le figurer, Et bien impertinent de me le déclarer.

HENRIETTE

Hé! doucement, ma sœur. Où donc est la morale Qui sait si bien régir la partie animale , Et retenir la bride aux eff'orts du courroux?

ARMANDE

Mais vous, qui m'en parlez, où la pratiquez-vous. De répondre à l'amour que l'on vous fait paroître. Sans le congé de ceux qui vous ont donné l'être? Sachez que le devoir vous soumet à leurs lois, Qu'il ne vous est permis d'aimer que par leur choix, Qu'ils ont sur votre cœur l'autorité suprême, Et qu'il est criminel d'en disposer vous-même.

HENRIETTE

Je rends grâce aux bontés que vous me faites voir, De m'enseigner si bien les choses du devoir. Mon cœur sur vos leçons veut régler sa conduite; Et, pour vous faire voir ma sœur, que j'en profite, Clitandre , prenez soin d'appuyer votre amour De l'agrément de ceux dont j'ai reçu le jour. Faites-vous sur mes vœux un pouvoir légitime, Et me donnez moyen de vous aimer sans crime.

CLITANDRE

J'y vais de tous mes soins travailler hautement ; Et j'attendois de vous ce doux consentement.

ARMANDE

Vous triomphez, ma sœur, et faites une mine A vous imaginer que cela me chagrine.

HENRIETTE

Moi , ma sœur? point du tout. Je sais que sur vos sens Les droits de la raison sont toujours tout-puissans,

Et que, par les leçons qu'on prend dans la sagesse, Vous êtes au-dessus d'une telle foiblesse. Loin de vous soupçonner d'aucun chagrin, je croi Qu'ici vous daignerez vous employer pour moi, Appuyer sa demande , et , de votre suffrage , Presser l'heureux moment de notre mariage. Je vous en sollicite; et, pour y travailler...

Votre petit esprit se mêle de railler,

Et d'un cœur qu'on vous jette on vous voit toute fîère.

HENRIETTE

Tout jeté qu'est ce cœur, il ne vous déplaît guère; Et, si vos yeux sur moi le pouvoient ramasser. Ils prendroient aisément le soin de se baisser.

ARMANDE

A répondre à cela je ne daigne descendre,

Et ce sont sots discours qu'il ne faut pas entendre.

HENRIETTE

C'est fort bien fait à vous , et vous nous faites voir Des modérations qu'on ne peut concevoir.

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