‹ MoliereChapitre 159 sur 253 · ARMANDE, HENRIETTE · texte numérisé non relu

ARMANDE, HENRIETTE

ARMANDE

Quoi! le beau nom de fille est un titre, ma sœur, Dont vous voulez quitter la charmante douceur? Et de vous marier vous osez faire fête? Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête?

HENRIETTE

Oui, ma sœur.

ARMANDE

Ah! ce oui se peut-il supporter?

Et sans un mal de cœur, sauroit-on l'écouter?

HENRIETTE

Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige, Ma sœur?...

ARMANDE

Ah ! mçn Dieu ! fi !

HENRIETTE

Comment ?

ARMANDE

Ah! fi; vous dis-je.

Ne concevez-vous point ce que, dès qu'on l'entend,

Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant?

De quelle étrange image on est par lui blessée?

Sur quelle sale vue il traîne la pensée?

N'en frissonnez-vous point? et pouvez-vous, ma sœur,

Aux suites de ce mot résoudre votre cœur?

HENRIETTE

Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari , des enfans , un ménage ; Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner. Qui blesse la pensée , et fasse frissonner.

ARMANDE

De tels attachemens, ô ciel! sont pour vous plaire?

HENRIETTE

Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire, Que d'attacher à soi, par le titre d'époux, Un homme qui vous aime, et soit aimé de vous; Et, de cette union de tendresse suivie. Se faire les douceurs d'une innocente vie? Ce nœud bien assorti n'a-t-il pas des appas?

ARMANDE

Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas!

Que vous jouez au monde un petit personnage ,

De vous claquemurer aux choses du ménage.

Et de n'entrevoir point de plaisirs plus touchans.

Qu'une idole d'époux, et des marmots d'enfans!

Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires,

Les bas amusemens de ces sortes d'affaires.

A de plus hauts objets élevez vos désirs.

Songez à prendre un goût des plus nobles plaisirs;

Et, traitant de mépris les sens et la matière,

A l'esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.

Vous avez notre mère en exemple à vos yeux, • ]

Que du nom de savante on honore en tous lieux ;

Tâchez , ainsi que moi , de vous montrer sa fille ;

Aspirez aux clartés qui sont dans la famille;

Et VOUS rendez sensible aux charmantes douceurs Que l'amour de l'étude épanche dans les cœurs. Loin d'être aux lois d'un homme en esclave asservie, Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie, Qui nous monte au-dessus de tout le genre humain, Et donne à la raison l'empire souverain, Soumettant à ses lois la partie animale , Dont l'appétit grossier aux bêtes nous ravale. Ce sont là les beaux feux , les doux attachemens Qui doivent de la vie occuper les momens; Et les soins où je vois tant de femmes sensibles Me paroissent aux yeux des pauvretés horribles.

HENRIETTE

Le ciel, dont nous voyons que l'ordre est tout-puissant.

Pour différens emplois nous fabrique en naissant;

Et tout esprit n'est pas composé d'une étoffe

Qui se trouve taillée à faire un philosophe.

Si le vôtre est né propre aux élévations

Où montent des savans les spéculations ,

Le mien est fait, ma sœur, pour aller terre à terre,

Et dans les petits soins son foible se resserre.

Ne troublons point du ciel les justes règlemens.

Et de nos deux instincts suivons les mouvemens.

Habitez, par l'essor d'un grand et beau génie.

Les hautes régions de la philosophie.

Tandis que mon esprit, se tenant ici-bas.

Goûtera de l'hymen les terrestres appas.

Ainsi, dans nos desseins, l'une à l'autre contraire

Nous saurons toutes deux imiter notre mère :

Vous, du côté de l'âme et des nobles désirs;

Moi, du côté des sens et des grossiers plaisirs;

Vous, aux productions d'esprit et de lumière;

Moi, dans celles, ma sœur, qui sont de la matière.

ARMANDE

Quand sur une personne on prétend se régler,

C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler; Et ce n'est point du tout la prendre pour modèle, Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle.

Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez ,

Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés;

Et bien vous prend , ma sœur, que son noble génie

N'ait pas vaqué toujours à la philosophie. .

De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté,

Des bassesses à qui vous devez la clarté;

Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde,

Quelque petit savant qui veut venir au monde.

ARMANDE

Je vois que votre esprit ne peut être guéri

Du fol entêtement de vous faire un mari ;

Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre;

Votre visée, au moins, n'est pas mise à Clitandre?

HENRIETTE

Et par quelle raison n'y seroit-elle pas? Manque-t-il de mérite? est-ce un choix qui soit bas?

ARMANDE

Non; mais c'est un dessein qui seroit malhonnête, Que de vouloir d'une autre enlever la conquête; Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré. Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.

HENRIETTE

Oui; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines,

Et vous ne tombez point aux bassesses humaines;

Votre esprit à l'hymen renonce pour toujours,

Et la philosophie a toutes vos amours.

Ainsi, n'ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,

Que vous importe-t-il qu'on y puisse prétendre?

ARMANDE

Cet empire que tient la raison sur les sens Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens ,

Et l'on peut, pour époux, refuser un mérite Que, pour adorateur, on veut bien à sa suite.

HENRIETTE

Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections

11 n'ait continué ses adorations;

Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre finie,

Ce qu'est venu m'offrir l'hommage de sa flamme.

ARMANDE

Mais, à l'offre des vœux d'un amant dépité, Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté? Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte , Et qu'en son cœur, pour moi, toute flamme soit morte"/

HENRIETTE

Il me le dit, ma sœur; et, pour moi, je le croi.

Ne soyez pas , ma sœur, d'une si bonne foi ,

Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime,

Qu'il n'y songe pas bien, et se trompe lui-même.

HENRIETTE

Je ne sais; mais enfin , si c'est votre plaisir, Il nous est bien aisé de nous en éclaircir. Je l'aperçois qui vient; et, sur cette matière, Il pourra nous donner une pleine lumière.

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