ALMANZOR
Madame?
MADELON
Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.
MASCARILLE
Mais, au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi? [Almanzor sort.)
CATHOS
Que craignez-vous?
MASCARILLE
Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More. Comment diable! d'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière! Ah! par ma foi, je m'en défie ; et je m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal.
MADELON
Ma chère, c'est le caractère enjoué.
CATHOS
Je vois bien que c'est un Amilcar.
MADELON
Ne craignez rien, nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.
CATHOS
Mais, de grâce, Monsieur, ne soyez point inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'heure ; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.
MASCARILLE, après s'être peigné et avoii; ajusté ses canons.
Eh bien. Mesdames, que dites-vous de Paris?
MADELON
Hélas! qu'en pourrions-nous dire? Il faudroit être l'antipode de la raison pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.
MASCARILLE
Pour moi, je tiens que, hors de Paris, il n'y a point de salut pour les honnêtes gens.
CATHOS
C'est une vérité incontestable.
MASCARILLE
Il y fait un peu crotté; mais nous avons la chaise.
MADELON
Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.
MASCARILLE
Vous recevez beaucoup de visites? Quel bel esprit est des vôtres?
MADELON
Hélas! nous ne sommes pas encore connues, mais nous sommes en passe de l'être, et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du Recueil des pièces choisies.
CATHOS
Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.
MASCARILLE
C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne : ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits.
MADELON
Eh ! mon Dieu! nous vous serons obligées de la dernière obligation, si vous nous faites cette amitié; car enfin il faut avoir la connoissance de tous ces messieurs-là, si l'on veut être du beau monde. Ce sont eux qui donnent le branle à la réputation dans Paris; et vous savez qu'il y en a tel dont il ne faut que la seule fréquentation pour vous donner bruit de connoisseuse, quand il n'y auroit rien autre chose que cela. Mais pour moi, ce que je considère particulièrement, c'est que par le moyen de ces visites spirituelles, on est instruite de cent choses qu'il faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence du bel esprit. On apprend par là chaque jour les petites nouvelles galantes, les jolis commerces de prose et de vers. On sait à