‹ MoliereChapitre 20 sur 253 · JEANNE SAMARY · texte numérisé non relu

JEANNE SAMARY

RÔLE DE CaTHOS.

MOLIÈUE.

point nommé : « Un tel a composé la plus jolie pièce du monde sur un tel sujet; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance; celui-là a composé des stances sur une infidélité ; Monsieur un tel écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures ; un tel auteur a fait un tel dessein; celui-là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la presse » . C'est là ce qui vous fait valoir dans les compagnies; et, si l'on ignore ces choses, je ne donnerois pas un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.

CATHOS

En effet, je trouve que c'est renchérir sur le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre petit quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j 'aurois toutes les hontes du monde s'il falloit qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de nouveau que je n'aurois pas vu.

MASCARILLE

Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait. Mais ne vous mettez pas en peine; je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes, et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

MADELON

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.

MASCARILLE

Les portraits sont difficiles et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui rie vous déplairont pas.

CATHOS

Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.

MADELON

Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.

MASCARILLE

C'est mon talent particulier, et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine.

MADELON

Ahî certes, cela sera du dernier beau. J'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

MASCARILLE

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au-dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent.

MADELON

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimer.

MASCARILLE

Sans doute. Mais, à propos, il faut que je vous dise un impromptu que je fis hier chez une duchesse de mes amies que je fus visiter; car je suis diablement fort sur les impromptus.

CATIIOS.

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCARILLE

Écoutez donc.

MADELON

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde : Tandis que , sans songer à mal , je vous regarde , Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur. Au voleur ! au voleur ! au voleur ! au voleur !

CATHOS

Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.

MASCARILLE

Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant.

MADELON

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

^ MASCARILLE

Avez-vous remarqué ce commencement oh! oh? Voilà qui est extraordinaire : oh! oh! Comme un homme qui s'avise tout d'un coup : oh! oh! La surprise : oh! oh!

MADELON

Oui, je trouve ce oh! oh! admirable.

MASCARILLE

Il semble que cela ne soit rien.

CATHOS

Ah! mon Dieu! que dites-vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

Sans doute; et j'aimerois mieux avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique.

MASCARILLE

Tudieu! vous avez le goût bon.

MADELON

Hé! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.

MASCARILLE

Mais n'admirez-A^ous pas aussi : je n'y prenois pas garde? Je n'y prenois pas garde , je ne m'aperoevois pas de cela : façon de parler naturelle, je n'y prenois pas garde. Tandis que, sans songer à mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, ^e vous regarde, c'est-à-dire je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple, votre œil en tapinois.,. Que vous semble de ce mot tapinois? n'est-il pas bien choisi?

CATHOS

Tout à fait bien.

MASCARILLE

Tapinois, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris : tapinois.

MADELON

Il ne se peut rien de mieux.

MASCARILLE

Me dérobe 7non cœur, me l'emporte , me le ravit. Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur! Ne diriez-vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter? Au voleur! au voleur! au voleur! au voleur !

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

MASCARILLE

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS

Vous avez appris la musique?

MASCARILLE

Moi? point du tout.

CATHOS

Et comment donc cela se peut-il?

MASCARILLE

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

MADELON

Assurément, ma chère.

MASCARILLE

Écoutez si vous trouverez l'air à votre goût. He^n, hem, la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix; mais il n'importe, c'est à la cavalière.

(// chante.)

Oh! oh! je n'y prenois pas garde, etc.

Ah! que voilà un air qui est passionné! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MADELON

Il y a de la chromatique là-dedans.

MASCARILLE

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? Au voleur! au voleur! au voleur! Et puis comme si l'on crioit bien fort : au, au, au, au, au voleur ! Et tout d'un coup, comme une personne essouflée : au voleur!

MADELON

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin. Tout est merveilleux, je vous assure; je suis enthousiasmée de l'air et des paroles.

CATHOS

Je n'ai encore rien vu de cette force-là.

MACARILLE.

Tout ce que je fais me vient naturellement; c'est sans étude.

MADELON

La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gâté.

MASCARILLE

A quoi donc passez-vous le temps?

CATHOS

A rien du tout.

Nous avons été jusqu'ici dans un jeûne effroyable de divertissements.

MASCARILLE

Je m'offre à vous mener l'un de ces jours à la comédie, si vous voulez; aussi bien on en doit jouer une nouvelle que je serai bien aise que nous voyions ensemble.

MADELON

Cela n'est pas de refus.

MASCARILLE

Mais je vous demande d'applaudir comme il faut quand nous serons là; car je me suis engagé de faire valoir la pièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles , pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation; et je vous laisse à penser si, quand nous disons quelque chose, le parterre ose nous contredire. Pour moi, j'y suis fort exact; et, quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours : « Voilà qui est beau! » devant que les chandelles soient allumées.

MADELON

Ne m'en parlez point, c'est un admirable lieu que Paris; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.

CATHOS

C'est assez; puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier comme il faut sur tout ce qu'on dira.

MASCARILLE

Je ne sais si je ne me trompe, mais vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie.

Hé! il pourroit être quelque chose de ce que vous dites.

MASCARILLE

Ah! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.

CATIIOS.

Et à quels comédiens la donnerez-vous?

■ MASCARILLE

Belle demande! Aux grands comédiens. Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorants, qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit. Et le moyen de connoître où est le beau vers, si le comé-

dieu ne s'y arrête, et ne nous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha?

CATIIOS.

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage; et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.

MASCARILLE

Que vous semble de ma petite-oie? La trouvez-vous congruante à l'habit?

CATHOS

Tout à fait.

Le ruban est bien choisi.

MADELON

Furieusement bien: C'est Perdrigeon tout pur.

MASCARILLE

Que dites-vous de mes canons?

MADELON

Ils ont tout à fait bon air.

MASCARILLE

J'e puis me vanter au moins qu'ils ont un grand quartier de plus que tous ceux qu'on fait.

MADELON

Il faut avouer que je n'ai jamais vu porter si haut l'élégance de l'ajustement.

MASCARILLE

Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

MADELON

Ils sentent terriblement bon.

CATHOS

Je n'ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

MASCARILLE

Et celle-là? (Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.)

MADELOX.

Elle est tout à fait de qualité; le sublime en est touché délicieusement.

MASCARILLE

Vous ne me dites rien de mes plumes? Comment les trouvezvous?

CATIIOS.

Effroyablement belles.

MASCARILLE

Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or? Pour moi, j'ai cette manie de vouloir donner généralement sur tout ce qu'il y a de plus beau.

MADELON

.Te vous assure que nous sympathisons vous et moi. J'ai une délicatesse furieuse pour tout ce que je porte; et jusqu'à mes chaussettes je ne puis rien souffrir qui ne soit de la bonne faiseuse.

MASCARILLE, s'écriant brusquement.

Ahiîahi! ahi! doucement; Dieu me damne. Mesdames, c'est fort mal en user; j'ai à me plaindre de votre procédé : cela n'est pas honnête.

CATIIOS.

Qu'est-ce donc? qu'avez-vous?

MASCARILLE

Quoi ! toutes deux contre mon cœur en même temps ! M'attaquer à droite et à gauche! Ah! c'est contre le droit des gens; la partie n'est pas égale; et je m'en vais crier au rneurtre.

Il faut avouer qu'il dit les choses d'une manière particulière.

MADELON

Il a un tour admirable dans l'esprit.

CATIIOS.

Vous avez plus de peur que de mal, et votre cœur crie avant qu'on l'écorche.

MASCARILLE

Comment diable! il est écorché depuis la tête jusqu'aux pieds.

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