‹ MoliereChapitre 195 sur 253 · SCENE m · texte numérisé non relu

SCENE m

PHILAMINTE, BÉLISE, ARMANDE, TRISSOTIN, UN NOTAIRE, CHRYSALE, CLITANDRE, HENRIETTE, MARTINE.

PHILAMINTE, au notaire.

Vous ne sauriez changer votre style sauvage.

Et nous faire un contrat qui soit en beau langage?

LE NOTAIRE

Notre style est très bon, et je serois un sot. Madame, de vouloir y changer un seul mot.

Ah ! quelle barbarie ad milieu de la France ! Mais au moins, en faveur. Monsieur, de la science, Veuillez, au lieu d'écus, de livres et de francs, Nous exprimer la dot en mines et talens; Et dater par les mots d'ides et de calendes.

LE NOTAIRE

Moi? Sij'allois, Madame, accorder vos demandes, Je me ferois siffler de tous mes compagrîons.

PHILAMINTE

De cette barbarie en vain nous nous plaignons. Allons, Monsieur, prenez la table pour écrire.

(Apercevant Martine.) Ah ! ah ! cette impudente ose encor se produire? Pourquoi donc, s'il vous plaît, la ramener chez moi?

CHRYSALE

Tantôt avec loisir on vous dira pourquoi.

Nous avons maintenant autre chose à conclure.

LE NOTAIRE

Procédons au contrat. Où donc est la future?

PHILAMINTE

Celle que je marie est la cadette.

LE NOTAIRE

Bon.

CIIRYSALE, montrant Henriette.

Oui, la voilà, Monsieur : Henriette est son nom.

LE NOTAIRE

Fort bien. Et le futur?

PHILAMINTE, montrant Trissotin.

L'époux que je lui donne, Est Monsieur.

CIIRYSALE, montrant Clitandre.

Et celui, moi, qu'en propre personne Je prétends qu'elle épouse, est Monsieur.

LE NOTAIRE

Deux époux!

C'est trop pour la coutume.

PHILAMINTE, au notaire.

Où VOUS arrêtez-vous?

Mettez, mettez, Monsieur, Trissotin pour mon gendre.

CHRYSALE

Pour mon gendre mettez, mettez , Monsieur, Clitandre.

LE NOTAIRE

Mettez-vous donc d'accord, et, d'un jugement mûr, Voyez à convenir entre vous du futur.

PHILAMINTE

Suivez, suivez, Monsieur, le choix où je m'arrête.

CHRYSALE

Faites , faites , Monsieur, les choses à ma tête.

LE NOTAIRE

Dites-moi donc à qui j'obéirai des deux

PHILAMINTE, à Chrysale.

Quoi donc? Vous combattrez les choses que je veux!

CHRYSALE

Je ne saurois souffrir qu'on ne cherche ma fille.

Que pour l'amour du bien qu'on voit dans ma famille.

PHILAMINTE

Vraiment, à votre bien on songe bien ici !

Et c'est là, pour un sage, un fort digne souci!

CHRYSALE

Enfin, pour son époux, j'ai fait choix de Clitandre.

PHILAMINTE

[Montrant Trissotin.) Et moi, pour son époux, voici qui je veux prendre. Mon choix sera suivi; c'est un point résolu.

CHRYSALE

Ouais! Vous le prenez là d'un ton bien absolu.

MARTINE

Ce n'est point à la femme à prescrire, et je sommes. Pour céder le dessus en toute chose aux hommes.

CHRYSALE

C'est bien dit.

Mon congé cent fois me fût-il hoc, La poule ne doit point chanter devant le coq.

CHRYSALE

Sans doute.

MARTINE

Et nous voyons que d'un homme on se gausse. Quand sa femme, chez lui, porte le hàut-de-chausse.

CHRYSALE

Il est vrai.

MARTINE

Si j'avois un mari, je le dis, Je voudrois qu'il se fît le maître du logis : Je ne l'aimerois point, s'il faisoit le Jocrisse; Et, si je contestois contre lui par caprice, Si je parlois trop haut, je trouverois fort bon

Qu'avec quelques soufflets il rabaissât mon ton.

CHRYSALE

C'est parler comme il faut.

MARTINE

Monsieur est raisonnable, De vouloir pour sa fille un mari convenable.

CHRYSALE

Oui.

Par quelle raison, jeune et bien fait qu'il est, Lui refuser Clitandre? et pourquoi, s'il vous plaît, Lui bailler un savant, qui sans cesse épilogue? Il lui faut un mari, non pas un pédagogue; Et, ne voulant savoir le grais ni le latin , Elle n'a pas besoin de monsieur Trissotin.

CHRYSALE

Fort bien.

PHILAMINTE

Il faut souffrir qu'elle jase à son aise.

MARTINE

Les savans ne sont bons que pour prêcher en chaise;

Et, pour mon mari, moi, mille fois je l'ai dit.

Je ne voudrois jamais prendre un homme d'esprit.

L'esprit n'est point du tout ce qu'il faut en ménage.

Les livres cadrent mal avec le mariage;

Et je veux, si jamais on engage ma foi,

Un mari qui n'ait point d'autre livre que moi,

Qui ne sache A ne B, n'en déplaise à madame.

Et ne soit, en un mot, docteur que pour sa femme.

PHILAMINTE, à Chrysale.

Est-ce fait, et, sans trouble, ai-je assez écouté Votre digne interprète?

CHRYSALE

Elle a dit vérité.

Et moi, pour trancher court toute cette dispute.

Il faut qu'absolument mon désir s'exécute.

[Montrant Trissotin.) Henriette et Monsieur seront joints de ce pas. Je l'ai dit, je le veux : ne me répliquez pas; Et, si votre parole à Clitandre est donnée, Offrez-lui le parti d'épouser son aînée.

CHRYSALE

Voilà dans cette affaire un accommodement.

(A Henriette et à Clitandre.) Voyez ; y donnez-vous A^otre consentement?

HENRIETTE

Hé! mon père!

CLITANDRE, à Chrysale.

Hé! Monsieur!

BÉLISE

On pourroit bien lui faire Des propositions qui pourroient mieux lui plaire; Mais nous établissons une espèce d'amour Qui doit être épuré comme l'astre du jour : La substance qui pense y peut être reçue ; Mais nous en bannissons la substance étendue.

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