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HISTOIRE DU MALADE IMAGINAIRE AU THEATRE

Le Malade imaginaire est la dernière pièce que Molière ait donnée au théâtre ; c'est en prononçant le fameux juro dans la cérémonie qui la termine, qu'épuisé depuis plusieurs mois, mais luttant avec héroïsme contre son mal, il se sentit mortellement frappé.

Voltaire reconnaissait dans le Malade imaginaire « beaucoup de scènes dignes de la haute comédie , » mais il avait le tort de le placer au nombre des farces ; c'est une véritable comédie de caractère. Dans aucune autre de ses œuvres, en effet, Molière n'a peint l'égoïsme avec autant de force, Argan, d'un côté, ce ridicule maniaque, qui se croit malade quand il est en parfaite santé, et veut donner pour mari à sa fille un médecin, afin d'avoir dans sa famille et toujours à son service un gendre qui le soigne et le guérisse, s'il est possible, Béline, de l'autre, cette marâtre qui n'a épousé que pour son argent ce vieillard « malpropre, sans esprit, incommode à tout le monde », et s'est entendu avec d' « honnêtes » notaires pour lui arracher un testament qui fût en sa faveur, au détriment des enfants du premier lit, sont des types achevés de l'égoïsme auquel le poète a su donner un puissant relief. A côté de l'égoïsme qu'il poursuit de son impitoyable satire, il soutient contre le charlatanisme une guerre acharnée. Les médecins de son temps avaient déjà essuyé ses attaques; mais, dans cette comédie, il les prend à part pour diriger sur eux tous ses coups et les terrasser. Sans doute, il y a aussi la part de la

farce, mais elle est très restreinte : les lavements de M. Fleurant sont vite donnés, tandis que l'énorme suffisance de M. Diafoirus, le niais pédantisme de son fils Thomas, la sollicitude intéressée du docteur Purgon, la peur de la mort chez le malade imaginaire, et, comme conséquences toutes naturelles, sa foi superstitieuse dans l'art de guérir et sa crédulité que n'étonne même point la vue d'un jeune médecin plus charlatan encore que M. Purgon, et qui ressemble tant à Toinette, sont des traits de l'observation la plus amusante et la plus vraie.

Le Malade imaginaire était une comédie à divertissements, comme le Bourgeois gentilhomme. Molière l'avait composée pour la cour, afin de délasser, à son retour de Hollande, le roi victorieux « de ses nobles travaux. » Le projet du poète ne se réalisa point : elle ne fut pas représentée pour la première fois devant le roi, mais sur la scène du Palais-Royal, le 10 février 1673. Molière était alors brouillé avec Lulli : ce fut la raison qui empêcha sa dernière comédie d'être jouée à la cour.

Nous avons dit , dans notre histoire du Bourgeois gentilhomme au théâtre, que Molière et Lulli étaient les deux fournisseurs attitrés des plaisirs du roi; Louis XIV n'aurait point admis Molière sans Lulli; mais quand il eut à choisir entre eux, il sacrifia sans scrupule le poète au musicien. D'ailleurs, dans toutes les pièces à divertissements commandées pour la cour, Molière était obligé de subordonner ses vers au caprice de Lulli. Heureusement que le génie reprenait ses droits dans les nombreuses scènes où la musique n'avait rien à voir. Lulli finit par abuser de la faveur dont il jouissait auprès du prince pour ruiner tous ses concurrents. En 1672, il établit à Paris V Académie royale de musique, et il obtint du roi qu'il fût interdit aux autres théâtres de représenter aucun opéra, le monopole lui étant réservé. H parvint aussi à faire défendre que les autres troupes eussent plus de six violons et de douze joueurs d'instruments, et reçussent dans ce nombre aucun des artistes engagés par lui. Molière fut irrité de ces procédés de la part du Lulli ; il se passa désormais de son concours et il substitua la musique de Charpentier à celle de Lulli dans la Comtesse d'Escarbagnas (8 juillet 1672). A partir de ce moment les « deux grands Baptistes » — on appelait ainsi de leurs prénoms Molière et Lulli — devinrent des ennemis irréconciliables. Lulli obtint alors du roi le droit exorbitant de s'approprier

exclusivement non seulement la musique qu'il avait faite sur des vers, des paroles, des sujets mêmes, mais ces vers, ces paroles, ces sujets eux-mêmes, sous prétexte que ces livrets ne seraient rien sans les airs qui les relevaient. Il exerça ce droit aussitôt. Les œuvres mêmes de Molière, que sa musique avait ornées, devinrent la propriété de Tàpre et égoïste Lulli. Les deux anciens collaborateurs étaient en de telles dispositions d'esprit l'un envers l'autre dans les derniers mois de l'année 1672, époque probable où Molière travaillait à son Malade imaginaire. On comprend que Molière s'adressa moins que jamais à Lulli pour la musique de sa nouvelle comédie ; il la confia à Charpentier qui avait fait celle de la Comtesse d'Escarbagnas. Une pièce à divertissements sans musique de Lulli ne pouvait être jouée à la cour : elle n'y fut point jouée.

Le Malade imaginaire n'eut que quatre représentations au Palais-Royal, du vivant de Molière; le poète comédien mourut, on le sait, à la quatrième, presque sur la scène.

La Grange, dans son Registre, nous donne les recettes de ces quatre représentations; elles furent de 1,922, de 1,459, de 1,879, de 1,219 livres.

Molière était malade , atteint même mortellement , à l'époque du Malade imaginaire. Après avoir demandé, sans éprouver aucun secours, des remèdes aux médecins, il avait fini par ne plus les consulter et même par nier absolument qu'il pût y avoir un art de la médecine. La satire, comme il arrive souvent, dépassait le but. Il est vrai toutefois que le poète prêtait ce scepticisme au frère d'Argan, Béralde, qu'il représentait dans la force de l'âge et l'épanouissement de la santé. Si Molière s'est représenté sous les traits d'un de ses personnages, c'est certainement sous les traits de Béralde. Il n'y a qu'un point de ressemblance qui manque entre la cbpie et l'original : la santé. Béralde se moque de la médecine et des médecins, comme Molière s'en était moqué dans la réalité, quand il se portait bien et ne songeait point au mal, comme il s'en moquait encore depuis qu'il souffrait sans espoir de guérison.

L'intermède final , la réception d'Argan dans le corps savant des médecins, est aussi heureusement amené que la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme et se rattache encore plus naturellement à la comédie proprement dite. Molière, en effet, a su mettre dans cette folie de carnaval une grande part de vérité. C'est une spirituelle

parodie, une caricature satirique de la solennité où les futurs médecins recevaient publiquement « la permission et faculté de lire, d'interpréter et d'exercer la médecine ici et par toute la terre, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit... » et devaient « se lier par le serment d'usage (I). » Molière connaissait donc les statuts de la Faculté de médecine de Paris; son ami, le médecin Mauvillain, pourrait bien les lui avoir commentés. « La cérémonie du Malade imaginaire, dit dans sa thèse de doctorat ès-lettres (2), M. Maurice Raynaud, célèbre médecin enlevé trop tôt à la science, doit être considérée comme un abrégé, non seulement des cérémonies du doctorat, mais de toutes celles par où devait passer un candidat, depuis le commencement de ses études jusqu'au jour où il recevait le bonnet. Tout s'y trouve... » En effet, Molière a tout observé avec exactitude, même dans les moindres détails : l'entrée solennelle, appariteurs en tête, de tous les docteurs, régents « en robes longues, à manches, avec le bonnet carré et la chausse » , la place occupée dans la grande chaire par le prœses et le bachelier, « la séance ouverte par un discours latin prononcé par le président et ayant presque toujours pour sujet l'éloge de la Faculté, de la profession médicale, les devoirs qu'elle impose..., » les trois serments qu'était tenu de faire le futur docteur, les questions diverses posées par les titulaires au bachelier, le discours enfin du récipiendaire qui rend « des actions de grâces à Dieu très grand et très bon, au collège des médecins, aux parents et amis présents. » Molière, usant de son droit d'auteur comique , a exagéré le ridicule de cette cérémonie, des questions qui y étaient posées, les hyperboles et les louanges outrées du compliment où le bachelier exprime sa reconnaissance à ses nouveaux confrères. Mais, encore une fois, sous cette bouffonnerie il y a un grand fond de vérité. Ce qui est farce pure, c'est le divertissement chorégraphique. Quant à la musique médicale, ce n'est pas une invention du poète. A la Faculté de Montpellier, très célèbre, on le sait, au seizième et au dix-septième siècle, dans les réceptions de médecins, au début de la séance, les violons jouaient quelque temps. Le latin employé dans la cérémonie est peut-être

(1) Toutes les phrases qui sont entre guillemets sont empruntées au livre du D'' Corlieu : L Ancienne Faculté de Médecine de Paris.

(2) Les Médecins au temps de Molière.

moins barbare que celui qu'on entendait dans les solennités médicales; il se comprend au moins, et fait rire.

La comédie du Malade imaginaire est composée avec beaucoup d'art. Molière a su y éviter l'écueil où est tombé son imitateur Regnard avec le Légataire universel. Dans cette dernière pièce, une sorte de gêne vous étreint tout de suite ; dans le Malade, ce n'est qu'après la représentation, et en y réfléchissant, que se découvre le triste fond du tableau. C'est que le poète a jeté sur toutes les scènes sa gaieté et sa malice gauloise. Argan parle sans cesse de lavements, de bile, de maux d'entrailles et même de mort; mais on n'y prend point garde , parce qu'Argan n'est point réellement malade , et l'on sait — l'auteur a eu le soin de nous le dire — que sa forte constitution résistera à tous les remèdes que lui ordonnent les médecins. Il n'en est point de même de Géronte du Légataire : celui-là est un moribond, et sa demande en mariage, et les flatteries intéressées de son neveu, et les mauvais tours de Crispin qui est un spirituel coquin, et la complicité de Lisette^, tout cela fait mal au cœur. Toinette, au contraire, se moque d' Argan, mais l'aime au fond et enrage de voir en lui une « si bonne vache à lait » entre les mains des Purgon et des Fleurant. Elle tente tout pour sauver son maître de lui-même. Son zèle, son dévouement et son esprit le sauvent en effet. Ce n'est point elle qui donne les mains aux captateurs de testaments ; Béline en sait quelque chose. Et ne trouvez-vous pas plus naturelle et moins odieuse, pour ainsi dire, la poursuite d'un héritage faite par une seconde femme sur le retour de l'âge que par un neveu, jeune et qui devrait être généreux et désintéressé? Combien Angélique est touchante avec sa fidélité à Cléante, sa fermeté quand Argan la veut marier à Thomas Diafoirus, sa terreur quand elle croit, sur la foi de Toinette qui mène la campagne avec autant d'esprit que de cœur, que son père, étendu dans son fauteuil, est mort, et est mort hélas! sans l'avoir pardonnée! Les médecins eux-mêmes, Purgon, Diafoirus et Thomas ne sont point des traîtres de mélodrame; ce ne sont point des vautours attachés à leur proie; ils sont grotesques et ridicules ; ils croient à leur charlatanisme ; ils sont convaincus, et la sincérité de leur niaiserie empêche qu'on ne se fâche contre l'ascendant qu'ils ont pris sur un hypocondre. Le pauvre Purgonest véritablement inquiet sur le sort de son malade, plus encore qu'il n'est blessé dans son amour-propre , quand il vient reprocher à

Argan d'avoir refusé son médicament et lui prédire toutes les plus terribles maladies. Diafoirus père dans son discours, qui est un chefd œuvre de bêtise solennelle, croit dire les choses les plus sensées du monde, et l'on étonnerait fort Thomas si, sur le ton de la franchise, simplement, sans ironie, on lui prouvait qu'avec tous ses diplômes il n'est encore qu'un sot.

Le Malade imaginaire n'est point seulement une comédie divertissante; c'est encore une œuvre où Molière a montré la connaissance parfaite qu'il avait du cœur humain. Tous les personnages, que nous avons cités, sauf Béline et « l'honnête notaire », les deux seules physionomies qui assombrissent le tableau, sont ou grotesques ou sympathiques. J'ajouterai qu'ils sont tous observés avec la plus pénétrante attention. Ce sont des êtres bien vivants, qui ne doivent rien à la convention, depuis le vieillard hypocondre jusqu'à la petite Louison, en passant par les Béline et les Purgon. Tous sont représentés selon les mœurs de leur âge. Argan est égoïste, et d'un égoïsme inconscient, comme c'est l'excuse de la vieillesse ; Béline, Purgon, Diafoirus, Fleurant, Toinette, sont à l'âge où l'intérêt seul semble guider l'homme dans sa conduite : certains résistent à sa voix, comme Toinette ; le plus grand nombre lui obéit; Angélique, Cléante, Thomas sont jeunes et naïfs; mais il y a deux naïvetés, celle qui est désintéressée et charmante, véritable fleur de la jeunesse, celle qui est sotte et niaise, qui vient du collège, et dont on ne s'est pas dépouillé. Enfin l'enfance, sa grâce naïve et ses espiègleries, le petit rôle de Louison ne les rappelle- t-il pas avec la plus agréable vérité?

Le rôle &' Argan a été créé par Molière ; les témoignages des contemporains sont positifs : il mourut presque sur la scène, en jouant le Malade lui-même. Il y a tout lieu de croire que La Grange fut le premier Cléante, et M"" Molière, la première Angélique. Car c'étaient l'un et l'autre qui représentaient ces personnages sympathiques, au théâtre Guénégaud, en 1681, à peine huit ans après l'apparition du Malade imaginaire au Palais-Royal. « Dans la scène V du second acte du Malade imaginaire, écrivait l'auteur des Entretiens galants en 1681, la Molière et La Grange savent toucher le cœur; ils peignent les passions. » Selon les frères Parfaict, auteurs de Y Histoire du théâtre français, les rôles de Thomas Diafoirus et de Toinette furent créés par Beauval et sa femme. Une de leurs filles, Jeanne-

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