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RÔLE D'ARGAN

Catherine Beauval, filleule de Molière et de M"° Brie, âgée en 1673 d'environ huit ans, fut la petite Louisori.

Celui qui succéda immédiatement à Molière dans Argan fut La Thorillière. Les représentations du Malade au Palais-Royal reprirent le 3 mars et furent aussi fructueuses que du vivant de l'auteur. Plus tard, après la débandade de la troupe de Molière, au théâtre de l'hôtel de Guénégaud, ce fut Rosimont qui joua Argan; la Thorillière, Baron, Beauval et sa femme avaient déserté leurs camarades pendant les fêtes de Pâques 1673, l'année même de la mort de leur chef.

Les comédiens restés fidèles au souvenir de Molière et continifant de vivre en société sous la direction de la femme de leur chef, aidée par La Grange, l'ami des mauvais jours comme de la prospérité, s'étaient vus obligés de quitter la salle du Palais-Royal pour celle de l'hôtel Guénégaud, rue Mazarine. Le roi avait tout simplement donné à Lulli le théâtre où Molière avait fait jouer ses chefs-d'œuvre. Les camarades de M"® Molière et de La Grange ne se découragèrent point : on reprit sur ce nouveau théâtre les représentations à partir du 9 juillet 1673. Un mois auparavant, par ordonnance royale, la troupe du Marais s'était adjointe à celle de Molière.

Le 21 août 1674, nous apprend le Registre de La Grange, le Malade imaginaire fut joué à Versailles pour le roi. La réparation était tardive : Molière n'était plus là pour en jouir.

En 1685, la distribution était la suivante : Argaîi : Rosimont; Béralde ;Guérin; Diafoirus père : Hubert; Diafoirus fils : Beauval ; Purgon: La Grange; Fleurant : Raisin; Bonnefoy : du Croisy; Béline : de Brie; Angélique : M"^ Guérin (anciennement M"° Molière), Toinette : Beauval ou Guiot.

Un ordre du roi, daté du 8 août 1680, awiit réuni les comédiens de l'hôtel de Bourgogne à ceux de l'hôtel Guénégaud et de l'hôtel du Marais qui avaient fusionné en 1673. On n'est donc pas étonné de retrouver Beauval et sa femme dans la seule troupe de comédie qui existât en 1680.

Nous serions tenté de croire qu'à la création La Grange, comme en 1680, joua Cléante et Purgon, ce second rôle pour rendre service au théâtre, et que du Croisy et Hubert furent aussi les premiers Bonnefoi et Diafoirus père. M"° de Brie pourrait bien avoir été la créatrice de Béline.

Les excellents Argan après Molière, la Thorillière et Rosimont, furent Bonneval, Grandmeshil , Provost, et récemment Tliiron. Grandmesnil joua ce rôle à l'une des dernières représentations qu'il donna avant de prendre sa retraite. Aujourd'hui c'est M. Clerh qui joue Argan. Son succès devant la presse et le public prouve qu'il n'est nullement inférieur à ses devanciers. Voici d'ailleurs le jugement que porte M. Francisque Sarcey sur le nouvel Argan : « Clerh est un inimitable Argan, le meilleur que j'aie vu, sans même en excepter le père Provost. Clerh est gai, et le père Provost était triste. Or Molière a voulu quele Malade imaginaire fût une comédie. Il n'a fait de son Argan un sanguin, prompt aux emportements que pour animer les scènes où il est constamment mêlé. » (Le Temps, n° du 2 avril 1888.)

Les Thomas Diafoirus qui se distinguèrent après Beauval furent Dangeville, Baptiste Cadet, Régnier et récemment Coquelin aîné, Coquelin-Cadet, Truffier et Georges Berr.

Préville était, selon Cailhava, l'auteur des Études sur Molière, le plus parfait modèle du personnage de Purgon. Aujourd'hui M. Got y déploie beaucoup de fantaisie et de verve. M. Got est aussi un prœses d'une bouffonnerie très réjouissante. Un jeune pensionnaire, M. Leloir, très estimé de la critique et goûté du public, paraît quelquefois dans le médecin Purgon et s'y fait applaudir malgré le souvenir de M. Got. M. Barré joue parfaitement le petit rôle de Diafoirus père. Il y apporte une niaiserie solennelle qui est d'un grotesque achevé.

Toinette est le plus beau rôle de soubrette du théâtre. Il est aussi le plus difficile. On cite parmi les Toinettes pleines de verve et de gaieté M"^' Dangeville, Bellecourt, Devienne, Augustine Brohan, Dinah-Félix, et actuellement M"" Samary. La grande Rachel voulut s'y montrer une fois : c'était un tour de force dont ses admirateurs lui eussent fait grâce volontiers.

Angélique a trouvé, après M^'° Molière, dans la tragédienne Gaussin, une interprète pleine de mélancolie et de douceur. M"® Mars y fut charmante, comme dans l'Henriette des Femmes savantes. Aujourd'hui M™° Baretta-Worms y est délicieuse, et M"'' Reichemberg, que d'autres rôles ont rendue plus célèbre, par exemple celui d'Agnès , qu'elle a joué à ses débuts, y soutient cependant sa réputation d'ingénue sans rivale.

Il nous reste à donner quelques renseignements biographiques

sur Beauval, Daiigeville, Baptiste Cadet, sur M'^° Devienne, et sur les interprètes, illustres ou distingués, de notre siècle, MM. Provost, Thiron, Coquelin aîné; M'""' Augustine Brohan, Dinah Félix, Reichemberg, Samary, Baretta.

Beauval (Jean Pitel , sieur de) avait eu les débuts les plus modestes au théâtre. Simple moucheur de chandelles dans une troupe de comédiens à Lyon, il épousa cependant une actrice qui le voyait tous les jours remplir ses utiles fonctions. M"® Bourguignon. Celle-ci, ayant été remarquée par Molière, entra au Palais-Royal, et son mari fut engagé avec elle. Il reçut des leçons de Molière qui tira parti de son caractère un peu naïf, pour ne pas dire plus. Il tint les rôles de niais au naturel et acquit de la réputation dans l'interprétation de Thomas Diafoirus. A partir de cette création, il fut classé. Il joua encore d'original M. Bobinet , dans la Comtesse d'Escarbagnas. Il remplaça plus tard Hubert dans les Vieilles ridicules.

Dangeville (Claude-Charles Botot dit) naquit à Paris le 18 mars 1665. Après s'être essayé sans succès dans la tragédie, il succéda en 1704 à Beauval dans l'emploi des rôles de caractères. Il fut surtout applaudi dans Thomas Diafoirus. Il excella aussi dans le Chicaneau des Plaideurs et dans le Maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme. Il mourut en 1743, trois ans après sa retraite qu'il ne prit qu'à l'âge de soixante-quinze ans. C'était l'oncle de la fameuse Dangeville, la meilleure soubrette de notre théâtre, dont nous avons parlé dans notre histoire des Femmes savantes.

Baptiste Cadet (Paul-Eustache- Anselme dit) (1765-1839) remplit au théâtre français une brillante carrière pendant vingt ans environ. Il était d'une gaieté communicative dans tous ces rôles de niais qu'il faut relever d'un peu de bouffonnerie : toutefois il dépassait quelquefois la limite. Avec Thomas Diafoirus, ses personnages les plus comiquement rendus étaient l'Intimé des Plaideurs et dans les Fourberies de Scapin l'un des pères. — Son frère Baptiste aîné (1761-1835), élève de Lekain, fut un interprète distingué de la comédie sérieuse et du drame. Il créa le comte dans la Mère coupable de Beaumarchais , et joua avec un réel talent les rôles du Glorieux de Destouches, de Tartufe et celui du capitaine dans les Deux Frères de Kotzebue. Il réussit aussi dans les pères nobles et les raisonneurs. Professeur à l'École de déclamation, il eut pour élève la fameuse duègne. M"" Desmousseaux.

M"« Devienne (1712-1841) entra à la Comédie française en 1785 et y resta jusqu'en 1813. Les critiques du temps la proclamaient la première soubrette du théâtre classique. On en avait dit autant de la Dangeville, et on devait en dire autant, peut-être avec plus de raison, de M"* Augustine Brohan. Quoiqu'il en soit, on trouvait que, du moins dans Molière, elle affectait trop la finesse et détaillait au lieu d'emporter d'une seule envolée les tirades de bon sens que le poète prête à ses héroïnes. M"* Devienne était plutôt la soubrette de Marivaux que celle de Molière; tout la servait dans la Lisette du Jeu de Vamour et du hasard par exemple : son esprit, beaucoup de légèreté, son élégance, et sa physionomie piquante et gracieuse.

Provost (Jean-Baptiste-François), (1798-1865), ne débuta à la Comédie française qu'à l'âge de 37 ans. Il avait joué longtemps le drame et le mélodrame sur la scène de la Porte-Saint-Martin ; il s'essaya dans le classique à l'Odéon. Nous n'avons pas à nous occuper ici de ses succès dans la comédie moderne, surtout dans le répertoire d'Emile Augier. 11 fut dans le théâtre de Molière un père de comédie très amusant, ne se laissant jamais aller à la charge, gardant la mesure et le bon ton. Théophile Gautier, dans ses feuilletons, louait souvent son naturel, sa bonhomie et sa finesse, son jeu sobre, large, étudié. A une représentation du Malade donnée à la Comédie en octobre 1847, le grand critique disait de Provost : « Provost a été excellent dans le rôle du Malade; Provost est maintenant le meilleur comédien de l'époque. » Provost est le premier aussi qui, dans Arnolphe de VÉcole des Femmes, ait substitué « au masque grimaçant et drolatique qu'on lui donne ordinairement une face pensive et morose. » Th. Gautier ajoute que le public a goûté vivement cette nouvelle composition d'un rôle dont la tradition était consacrée dans un caractère tout opposé.

Thiron (Charles-Jean-Joseph) est né vers 1830. Destiné par sa famille au commerce de bonneterie, il entra par vocation au Conservatoire, et eut Provost pour professeur. Il obtint le premier prix de comédie au concours de 1849 et fut engagé à l'Odéon. Il n'y resta point; Bocage, — les meilleurs juges peuvent se tromper quelquefois — ne fondait aucune espérance sur ce ventre replet que semblaient soutenir avec peine de petites jambes. Après plusieurs années de voyage à travers l'Europe et un essai malheureux à la Comédie française, il rentra à l'Odéon, dirigé alors par Royer. Il plut tout de suite au public de

ce théâtre, dont ii fit les délices tout le temps qu'il y resta. Il y joua les valets avec une étourdissante gaieté. Même au temps de Samson, de Régnier, de Monrose, de Got et de Coquelin aîné, il se faisait goûter et admirer même. Il ne leur était nullement inférieur. Personne même ne joua avec une gaieté plus communicative le Crispin du Légataire universel. Il était d'un naturel charmant dans le Gros-René du Dépit amoureux, d'une niaiserie impayable dans Thomas Diafoirus, plein de rondeur et d'esprit dans Pasquin des Jeux de Vamour et du hasard. Après un très court passage , à un théâtre de féeries et aux Variétés, il débuta à la Comédie française. Il avait passé l'âge des valets — l'emploi d'ailleurs était merveilleusement tenu par l'aîné des Coquelin; — avec une souplesse de talent merveilleuse, il aborda sans crainte et tout de suite avec succès les rôles de Provost tenus sans éclat par Talbot, aujourd'hui professeur libre de déclamation. Sociétaire en 1872, il fut, à partir de cette époque, tout le temps sur la brèche et, on peut le dire, victorieux. Dans le répertoire, il a joué à la Comédie depuis 1872, Chrysale, Argan et Sosie dans AmphytîHon. La qualité dominante de Thiron est la gaieté, et la gaieté est aussi, au théâtre, pour un comique, le don le plus précieux; Thiron est privilégié.

Coquelin aîné (Jules-Constant) est né le 23 janvier I84I, à Boulogne-sur-Mer, d'un père boulanger. Il fut, au Conservatoire, l'élève de Régnier. Après avoir fait de sérieuses études sous la direction de ce professeur si vigilant et qui avait pour lui une affection toute particulière, il débuta à la Comédie française en 1860 dans les modestes rôles de Mascarille {Dépit amoureux) et de Sylvestre {Fourberies de Scapin), puis dans le Petit-Jean des Plaideurs. Après ces trois débuts, il s'essaya dans le Figaro du Mariage. Il y remporta un succès prodigieux dans le fameux monologue du cinquième acte. A partir de ce jour, il était destiné à ces rôles qui demandent, comme le dit si justement M. Francisque Sarcey, « une gaieté bruyante, une éclatante fantaisie, une extravagance superbe, » et il ne connut que les triomphes, tant qu'il se contenta des valets du répertoire classique. Il fut tour à tour Crispin (du Légataire), Scapin (des Fourberies), Figaro (du Barbier et du Mariage), Mascarille (des Précieuses et de V Étourdi), le chasseur dans les Fâcheux, Pierrot (de don Juan), pour ne citer que les personnages les plus importants qu'il a rendus, et partout il montra une extrême

vaillance et la plus joyeuse des fantaisies. Pourquoi M. Coquelin a-t-il quitté la Comédie française ? Pourquoi procure-t-il aux étrangers des jouissances si délicates dont il prive aujourd'hui les Parisiens, ses admirateurs, à bon droit jaloux des publics qui les ont remplacés ?

M"° Augustine Brohan, née à Paris en 1824, entra au Conservatoire dans la classe de Samson à l'âge de dix ans. Quatre ans après, elle remportait le premier prix de comédie. Elle débuta à quatorze ans et demi dans la Dorine du Tartufe et eut tout de suite un franc succès de grâce et de vivacité. Elle devait être au lendemain de ce glorieux essai jusqu'à la fin de sa carrière (1868) la soubrette idéale de Molière. Ses meilleurs rôles, entre tant d'excellents — nous ne parlons que du répertoire classique — furent Dorine , Toinette, Nicole, Cléanthis {Amphitryon), Suzanne, dans le Mariage de Figaro. Elle fut professeur au Conservatoire et succéda à Rachel.

M"^ Dinah-Félix est la dernière des sœurs de Rachel. Elle est née vers 1842. Elle a quitté le théâtre depuis quelques années; mais elle y a tenu pendant toute sa carrière une place fort distinguée. Elle débuta à la Comédie française, sous les regards de sa sœur, dans Joas : Rachel jouait Athalie. Elle fut aussi la Louison du Malade imaginaire et la Babet de la Fausse Agnès. Après une excursion sans éclat dans le domaine des ingénues, M"* Dinah-Félix s'essaya dans les rôles de soubrettes auxquelles son visage spirituel et sa voix aigrelette avec des intonations de finesse exquise semblaient la destiner naturellement. Elle passa quelques mois à l'Odéon, puis entra à la Comédie où, malgré une taille exiguë, mais grâce à sa diction nette, juste, franche, elle commença par charmer les délicats, puis par gagner sans exception tous les suffrages, qu'elle parût dans les soubrettes de Marivaux ou dans celles de Regnard et de Molière. Ses plus beaux succès jusqu'à l'arrivée de M™^ Samary furent Lisette du Jeu de V amour et du hasard, Georgette, de Y École des Femmes, Toinette, du Malade imaginaire, Dorine, du Tartufe.

M"" Reichemberg débuta à la Comédie française dans l'Agnès de YÉcole des femmes en 1868 : elle avait à peine quinze ans. Filleule d'Augustine Brohan et élève préférée de Régnier, elle entrait au théâtre sous les auspices les plus favorables. A la grâce de la jeunesse, à l'innocence, à la beauté la petite comédienne joignait

déjà une diction savante, presque de l'autorité. Son coup d'essai fut, on peut le dire, un coup de maître : jamais débuts ne furent plus brillants. M"° Reichemberg est une privilégiée ; nous sommes en 1888, la charmante actrice a conservé toute sa jeunesse, elle a conquis une autorité que vingt ans de triomphes ont rendue plus solide, et elle a toujours quinze ans ! Toutes les ingénues de Molière, M"° Reichem berg les a rendues avec une tendresse piquante et de ce jeu large et franc qui fait d'elle la première jeune première de notre temps.

M"° Baretta, aujourd'hui i\P® Worms, est née à Avignon vers 1857. Mais elle vint de bonne heure à Paris. Les parents de M"° Sarah Bernhardt étaient voisins des siens : M"" Baretta et M"" Sarah Bernhardt se lièrent d'amitié. M"® Sarah Bernhardt était déjà élève au Conservatoire. La passion du théâtre s'empara de sa jeune compagne. Une occasion s'offrit pour elle de faire ses premiers pas sur la scène même du Théâtre-Français : elle fut choisie pour figurer la petite fille qui paraît dans le Supplice d'une femme. Elle entra à son tour au Conservatoire dans la classe de Beauvallet (1868). Après quatre ans d'études, elle sortit avec un second prix de comédie. Elle joua successivement à l'Odéon et au Vaudeville, puis fut appelée à la Comédie. Elle prit les rôles d'ingénue tenus avec tant d'éclat par M"^ Reichemberg. Elle fut forcément au second plan, du moins dans le répertoire classique, sauf pour le rôle d'Henriette des Femmes savantes où M"° Reichemberg elle-même ne peut lui disputer la palme. C'est surtout dans les comédies modernes, qui nous montrent des ingénues faites à la ressemblance des jeunes filles sensibles et nerveuses de notre époque, que M"® Baretta triomphe, par exemple dans la Victorine du Mariage de Victorine, la suite imaginée par Georges Sand au Philosophe sans le savoir de Sedaine. Toutefois, et récemment, elle a beaucoup plu dans la Rosine du Barbier de Séville.

M"^" Jeanne Samary est une nièce d'Augustine Brohan, la célèbre soubrette. Comme M"° Reichemberg, elle eut les débuts les plus brillants. Son succès avait commencé au concours même du Conservatoire où, élève de Bressant, elle avait remporté le premier prix de comédie. Son rôle de début à la Comédie fut celui de Dorine. Elle n'en avait point l'âge — Dorine morigène tout le monde, et ce n'est point le temps, comme on sait, de morigéner à seize ans — mais elle

conquit toutes les sympathies par sa beauté piquante, sa gaieté et son entrain. Elle parut ensuite successivement dans tous les rôles de son emploi, Marinette, Toinette, Lisette, et elle en rajeunit Tinterprétration consacrée, par je ne sais quelle nouveauté qu'y apportent son air espiègle, sa diction pétillante d'esprit, son rire enfin, « le plus avenant du monde » comme eût dit Molière.

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