INTRODUCTION
Depuis plus de deux cents ans que Molière est mort, sa vie et son théâtre n'ont cessé d'exciter la curiosité et l'admiration.
Jamais renommée ne fut plus éclatante. De son vivant, il jouit de la protection du roi et de l'estime particulière de Boileau (1); le public se presse à ses comédies, comme le constatent au jour le jour les gazetiers burlesques; dans ses luttes contre ses ennemis, les rieurs finissent toujours par être de son côté; Louis XIV lui-même fait taire les calomnies de Montfleury et de Le Boulanger de Chalussay. Molière meurt sur la brèche; mais son œuvre lui survit. Ses camarades jouent ses pièces en gardant pieusement la tradition. L'un d'eux, La Grange, dans quelques pages discrètes et sobres, mais scrupuleusement exactes, retrace les principaux traits de sa vie. Cependant les comédiens qu'il avait formés disparaissent à leur tour, et ceux qui les remplacent perdent le sens de son théâtre. Mais il n'y a guère que les lettrés qui s'en aperçoivent. Le public applaudit, comprend et admire Molière à travers toutes les interprétations. Pendant tout le dix-septième siècle Molière est donc apprécié à sa juste valeur.
L'éclipsé, qui obscurcit momentanément sa gloire, commence avec le dix-huitième siècle, non sans éclaircies cependant, comme nous allons le voir, et cesse au début du nôtre : la critique alors revient à Molière avec une sorte d'enthousiasme, et, de, nos jours, c'est de tous nos grands écrivains le plus étudié, le plus vénéré.
Ainsi, faute d'acteurs qui fussent dans le ton, à cause de la prédilection manifestée pour la tragédie par les délicats du siècle de Voltaire, et peut-être aussi, comme le remarque jydicieusement M. Louis Moland (2), à cause de leur goût pour « l'ingénieux et le
(1) On connaît la réponse que fit un jour Boileau à Louis XIV qui lui demandait quel était le plus grand poète de son temps : « Sire, c'est Molière. »
(2) Molière, sa vie et ses œuvres, par Louis Moland, Paris, Garnier frères.