VIII INTRODUCTION
fin, le compassé et Télégant », Tauteur du Tartuffe ini négligé. A son observation pleine de force et de franchise le dix-huitième siècle préféra des genres de comédies plus artificiels ou systématiques. Des Molièristes cependant, — il y en avait déjà alors^ — protestèrent contre cet injuste abandon, et ce même siècle dédaigneux pour le grand poète produisit ses premiers biographes et ses premiers éditeurs : Grimarest, Bruzen de Lamartinière, Joly et Bret. A la Comédie française, à foccasion du centenaire de Molière (1773), sur l'initiative de Lekain, une représentation extraordinaire eut lieu, dont la recette devait être consacrée à élever une statue au poète dans le foyer de la nouvelle salle alors en construction : au lieu de la statue, les comédiens ne purent avoir qu'un buste, les « gens du bel air » (1) et les riches s'étant abstenus. En revanche, les petites bourses s'étaient vidées (2). Enfin l'Académie s'honora en mettant au concours l'éloge de ce Molière qui manquait à sa gloire. Chamfort eut le prix, et l'appréciation de cet ingénieux critique compte parmi les pages les plus brillantes qui aient été écrites sur le génie de Molière. Après la courte biographie écrite par La Grange parurent des notices moins curieuses encore, si c'est possible, celles de Baillet (1686) et de Charles Perrault (1697) ; vint ensuite l'article du Dictionnaire historique où Bayle ne se contenta point, comme ses devanciers, de rappeler les succès et les mérites de l'écrivain, en ne donnant sur fhomme que les renseignements indispensables, mais essaya, le premier, de pénétrer jusque dans la vie privée de Molière. L'intérêt passionné pour les détails intimes concernant le poète commença, on peut le dire, avec cet article de Bayle. Pour l'écrire, Bayle s'était inspiré du pamphlet, la Fameuse Comédienne, véritable réquisitoire, resté anonyme, contre Armande Béjart. A partir de ce moment, les biographes de Molière se succèdent sans lasser la curiosité du public. Le premier est Le Gallois deGrimarest (1705). Grimarest n'avait point connu l'auteur du Misanthrope, mais il avait interrogé un homme qui avait vécu dans son intimité, l'acteur Baron, avec lequel il était lié. Il laissa cependant échapper dans son récit nombre d'inexacti-
(1) Expression employée par Lekain dans le passage de ses Mémoires où il rappelle cette cérémonie.
(2) Soixante et onze ans plus tard, à l'anniversaire de Molière et sur l'initiative d'un autre célèbre comédien, Régnier, un monument devait être élevé en grande pompe qui rappellerait la gloire de l'illustre poète, la fontaine Molière.
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tudes, ce qui lui attira ce sévère jugement de Boileau : « L'auteur ne sait rien de la vie de Molière, se trompe dans tout, ne sait pas même les faits que tout le monde sait. » Cet arrêt n'a pas empêché l'ouvrage de Grimarest d'être réédité plusieurs fois , et Voltaire de faire à cet obscur biographe l'honneur d'abréger son travail : ce fut, au moins pour le style, tout profit pour les lecteurs. Quant au fond, il convient d'être moins rigoureux. M. Gustave Larroumet, l'un des historiens les plus compétents de Molière, prend la défense de Grimarest en ces termes : « Grimarest fait son possible pour être bien informé, et, somme toute, son livre a rendu les plus grands services; c'est encore le plus riche fonds sur l'histoire de Molière... Il faut examiner de près tout ce qu'il raconte, mais il serait toujours imprudent de ne pas s'en occuper, car, même avec le résultat accumulé de nos recherches, nous aurions sans lui bien des lacunes à regretter dans la vie de Molière (1). » Il serait imprudent aussi de ne point s'en tenir à l'opinion de M. Gustave Larroumet, Il ne faut citer que pour mémoire après Grimarest, Bruzen de la Martinière, qui reprit la version de La Grange et celle de Grimarest, sans rien ajouter d'essentiel à ce qu'on savait déjà, La Serre et les frères Parfait qui copièrent, ou peu s'en faut, leurs devanciers. La biographie de La Serre précédait l'édition donnée par Marc- Antoine Joly et illustrée par Boucher; l'édition de Bret, plus estimée que celle de Joly, prenait encore l'abrégé de Voltaire comme point de départ. On le voit, bien que les délicats négligeassent Molière au dix-huitième siècle, il restait encore assez de fervents pour honorer sa mémoire.
Mais c'est surtout dans notre siècle que la religion de Molière — le mot n'est pas trop fort — a eu ses fidèles, nous pourrions même dire ses fanatiques. Nous passons sous silence la période révolutionnaire où Molière, l'obligé de Louis XIV, était jugé à la mode de J.- J. Rousseau, quand son caractère n'était point altéré pour l'adapter de force aux idées du jour. C'est dans notre siècle, dis-je, dans les premières années de la Restauration, que les recherches les plus minutieuses ont été entreprises à travers les archives de Paris et de la province sur la vie et la carrière du poète-comédien. Ces recherches ont été souvent couronnées de succès. Après les travaux de Cailhava (1802), de Népomucène Lemercier, après Petitot, Auger, Auguis
(1) La Comédie de Molière, par Gustave Larroumet, chez Hachette.