‹ MoliereChapitre 240 sur 253 · SCÈNE XVIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XVIII

BÉLINE; ARGAN, étendu dans sa chaise; TOINETTE.

TOINETTE, feignant de ne pas voir Béline.

Ah! mon Dieu! Ah! malheur! Quel étrange accident!

BÉLINE.

Qu'est-ce, Toinette?

Ah ! Madame !

Qu'y a-t-il?

Votre mari est mort.

Mon mari est mort?

TOI NETTE

BELINE.

TOINETTE

BELINE.

TOINETTE

Hélas! oui! Le pauvre défunt est trépassé.

Assurément?

TOINETTE

Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.

BÉLINE.

Le ciel en soit loué! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t' affliger de cette mort!

TOINETTE

Je pensois, Madame, qu'il fallût pleurer.

BÉLINE.

Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne? et de quoi servoit-il sur la terre? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours; sans esppit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant nuit et jour servantes et valets.

TOINETTE

Voilà une belle oraison funèbre !

BÉLINE.

11 faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant, ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la

664 CIIEFS-D'QEUVRE DU THÉÂTRE FRANÇAIS.

chose , portons-le dans son lit , et tenons cette mort cachée , jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent, dont je me veux saisir; et il n'est pas juste que j'aie passé sans fruit, auprès de lui, mes plus belles années. Viens, Toinette; prenons auparavant toutes ses clefs.

ARGAN, se levant brusquement.

Doucement !

BÉLINE.

Ahi !

ARGAN

Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez?

TOINETTE

Ah ! ah ! le défunt n'est pas mort !

ARGAN, à Béline, qui s'enfuit.

Je suis bien aise de voir votre amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses.

Page 1