HISTOIRE DU MISANTHROPE AU THÉÂTRE
Si l'on en croit Brossette, le biographe de Boileau, le jour où Boileau récita, chez le comte de Broussin, sa deuxième satire, Molière lut devant le même personnage et ses invités le premier acte ÔM Misanthrope : c'était en 1664. La première représentation de cette comédie n'eut lieu que deux ans après, le 4 juin 1666, au théâtre du Palais-Royal. Par l'intervalle' qui sépare la lecture de la représentation, on peut juger du soin qu'apporta Molière à la composition de cette pièce. 11 dut, selon le conseil de son ami, qui avait consacré à son éloge cette deuxième satire dont nous parlons plus haut, mettre plus d'une fois son Misantlwope sur le métier avant de le trouver à point. Quoi qu'en pense Alceste, pour les chefs-d'œuvre, « le temps fait beaucoup à l'affaire (1). »
La cour était en deuil; il y avait à peine six mois que la reinemère Anne d'Autriche était morte. Aussi un grand nombre de ces spectateurs délicats dont le poète recherchait surtout les suffrages manquèrent-ils à la première, comme on dit aujourd'hui. Quelquesuns cependant durent se mêler au public bourgeois, car Donneau de
(1) Dans sa tragi-comédie de Don Garde de Navarre^ Molière avait peint Famour jaloux. Mais ce n'est qu'une ébauche; le Misanthrope est le tableau achevé. Il a transporté dans son chef-d'œuvre quarante vers de la tragi-comédie. 11 ne faudrait pas cependant, croyons-nous, pousser trop loin la comparaison entre les deux pièces. Alceste est certainement jaloux, mais la jalousie n'est point sa seule souffrance ; il est surtout misanthrope.
Visé, le fondateur du Mercure galant, qui nous a laissé une lettre sur le Misanthrope, intéressante analyse faite au sortir du théâtre, a déclaré « que les courtisans ont assez fait voir par leurs applaudissements qu'ils trou voient la comédie fort belle, »
On s'étonne que Molière n'ait point attendu que le deuil de la cour fût terminé, pour donner le Misanthrope. On oublie trop que si Molière était courtisan — nous employons le mot dans son meilleur sens — il était aussi directeur de théâtre et, comme tel , contraint de renouveler son affiche. Le public exigeait sans cesse du nouveau; et les pièces, même les meilleures, n'avaient pas alors à la scène la vie aussi longue que certaines de nos comédies contemporaines. D'ailleurs, nous serions volontiers porté à croire que Grimarest n'était point mal informé quand dans sa Vie de Molière il nous dit que le Misanthrope fut joué devant toute la cour, avant la représentation publique. Les courtisans avaient donc pu porter leur jugement favorable à cette répétition spéciale pour le roi et pour eux. Le point qui reste ignoré, c'est l'endroit où se trouvait alors la cour; le Misanthrope ne fut certainement pas joué à Fontainebleau où elle se tenait pendant le deuil. Peut-être le fut-il chez Madame Henriette d'Angleterre, protectrice déclarée des poètes. Grimarest nous apprend que la princesse goûta fort la comédie, sauf « le grand flandrin de vicomte qui crache dans un puits pour faire des ronds. »
Il est certain que le Misanthrope remporta les suffrages des courtisans. Les critiques du temps, les gazetiers burlesques, l'ont constaté. Subligny, dans la Muse Dauphine, treize jours après la première représentation de cette pièce « de beauté très singulière », écrit que « toute la cour en dit du bien. » Nous connaissons aussi le sentiment de Donneau de Visé à ce sujet. Robinet, dans sa Lettre en vers du 12 juin, avoue que Molière n'a rien fait encore à cette date qui soit « de la hauteur » du Misanthrope.
Il est certain aussi que le parterre, au jugement duquel Molière tenait presque autant qu'à celui de la cour, fut peu sensible à ce nouveau genre de comique. On n'a qu'à consulter le Registre de La Grange. Le premier soir, le Misanthrope ne fit point salle comble. Les sociétaires n'eurent à se partager, frais généraux non compris, que 1,447 livres; à la seconde représentation, la recette fut de 1,617 livres; le théâtre fut à peine garni le troisième jour : on ne compta
que 886 livres; les représentations qui suivirent varièrent, à partir de la quatrième, entre 900 et 600 livres; elles tombèrent même deux fois à 212 et à 349 livres. Après une interruption de quelques jours, le Misanthrope fut joué de nouveau; la plus grosse recette ne s'éleva qu'à 531 livres. A une troisième reprise, les 3, 5, 7, 10, 12 septembre, le Misanthrope fut accompagné du Médecin malgré lui, avec des recettes, en suivant les dates, de 973, 913, 558, 646, 866 livres. Le 14 septembre, il n'y eut que 325 livres. Il est vrai que ce jour-là, le Médecin malgré lui avait été remplacé par une autre pièce. On ne peut nier que le Médecin malgré lui n'ait soutenu le Misanthrope, sinon dans sa première nouveauté, du moins, dans le cours de ses représentations : les chiffres ont leur éloquence. Du reste, le Misanthrope rejoué seul à partir du 15 octobre et jusqu'au 21 n'atteignit jamais plus haut que 579 livres, et une fois seulement. Les autres soirs, le gain oscilla entre 428 et 273 livres.
Le Misanthrope fut joué trentre-quatre fois de suite au Palais- Royal, en 1666; quatre fois, en 1667, deux en 1668. De 1669 à 1673, il eut vingt-quatre représentations, et de 1673 à 1715, deux cent quatre-vingt-dix-neuf.
Molière fut vivement attristé de l'insuccès du Misanthrope devant le grand public. Mais il fut consolé par le jugement des délicats et surtout par celui du sévère Boileau, qui ne cessa de lui dire que cette comédie était son meilleur ouvrage. Non seulement, les lettrés admiraient le fond, mais ils n'avaient aussi que des éloges à adresser à la forme. Subligny proclamait la pièce « un chef-d'œuvre inimitable », et déclarait que les vers « étoient les plus charmants du monde », qu'on ne pouvait rien comparer « à leur tour et à leur force. » Subligny se faisait l'écho des admirateurs.
Aujourd'hui encore, le Misanthrope a moins d'action sur la foule que les Femmes savantes ou le Tartuffe. Les connaisseurs au contraire en font leur régal. Ils sont moins frappés que le gros du public du manque de mouvement et d'action. L'intérêt particulier qu'inspire Alceste, intérêt plus littéraire que dramatique, est aussi plus délicat que le désespoir comique du pauvre Chrysale, victime des sottises des femmes qui l'entourent, et que le caractère très marqué en somme de l'hypocrite cupide et libidineux qui s'appelle Tartuffe.
Il est impossible cependant qu'un vrai chef-d'œuvre n'ait pas été compris dans son ensemble de tous et du premier coup. Au temps de Molière comme au nôtre, les beautés immortelles de cette comédie n'échappèrent à personne, et les connaisseurs ne furent point les seuls qui les apprécièrent. Toute la partie humaine de la pièce, si je puis ainsi dire, ne laissa aucun spectateur indifférent. La partie littéraire, critique, fut moins goûtée. La délicatesse de certaines scènes ne fut point saisie par tout le monde : ainsi celle du sonnet; beaucoup applaudirent Oronte, et furent ensuite assez confus quand ils entendirent les critiques d'Alceste. Dans ce passage, le poète s'adressait aux lecteurs convaincus de Boileau , et il restait encore au parterre et dans les loges nombre d'amateurs de pointes , ou qui en faisaient, ou qui les trouvaient naturelles. De même, dans la scène des portraits, dans ces dialogues spirituels, dans ces médisances fines et distinguées malgré leur mordant, dans cette satire délicate d'un salon de courtisans où s'échappaient maintes allusions à des personnages qu'on pouvait facilement reconnaître, à la condition qu'on fît partie de leur société, les coups ne pouvaient porter avec la même justesse sur les bourgeois du Marais et sur les seigneurs qui assistaient au grand ou au petit lever. Mais ce que les simples bourgeois admirèrent aussi bien que les courtisans, ce fut l'àme fière et noble d'Alceste aux prises avec l'esprit médisant, la coquetterie, mais aussi la grâce séduisante de Célimène; tous s'intéressèrent à la lutte entre ces deux caractères opposés qui s'attirent et se repoussent; à l'amour sérieux, profond et malheureux du Misanthrope, à sa sincérité pleine de rudesse, à ses nobles maladresses, à sa haine vigoureuse pour le vice.
Alceste, dans le Misanthrope, n'est pas le seul personnage qui concentre l'attention. Tartuffe était le héros principal de la comédie de ce nom. Il n'avait qu'à paraître pour que tous les autres fussent relégués au second plan, et, même absent, son nom, l'attente où on était de le voir, ce que l'on disait de son caractère, tout excitait l'intérêt au plus haut point. Il n'en est pas de même dans le Misanthrope : deux figures se partagent la curiosité : Alceste et Célimène, l'homme sincère qui^it partout et en toute circonstance ce qu'il « a sur le cœur », la jeune et séduisante coquette habituée à déguiser sa pensée sous les tours les plus délicats, mais aussi les plus perfides, encensée par des galants dont le langage tombe des lèvres, et des
lèvres seulement, répondant à leurs hommages par les plus jolies mais aussi les plus cruelles médisances contre tel ou tel courtisan, n'épargnant personne dans sa revue des ridicules de la société où elle vit. Et cependant ces deux âmes, qui paraissent si opposées Tune à l'autre , sont attirées l'une vers l'autre par une passion profonde chez Alceste , et chez Célimène par une prédilection dont elle ne saurait se défendre.-
La raison n'est point ce qui règle l'amour.
Autour de ces deux figures se forme un groupe composé de Philinte, l'ami d'Alceste, aussi tolérant que l'autre est sévère et impitoyable, d'Éliante, la cousine de Célimène, aussi sincère et bienveillante que la jolie veuve est perfide et médisante, d'Arsinoé, qui fut Célimène à vingt ans comme Célimène sera Arsinoé à trente-cinq, prude après avoir été coquette, et ne pouvant pardonner à Célimène les galanteries que sa jeunesse et sa beauté lui attirent, tandis qu'elle ne récolte plus que les dédains. Derrière ces personnages importants s'agitent les prétendants aux faveurs de Célimène, Oronte, le poète qui compose pour la belle des sonnets surannés, les petits marquis, Acaste et Clitandre, qui entretiennent dans ses habitudes de cruel persiflage celle dont ils aiment surtout l'esprit de médisance. C'est le salon de Célimène qui est le milieu dans lequel l'action s'engage et se déroule : le poète a voulu faire et a fait un tableau de la société choisie de son temps. Nous ne sommes plus au Marais, chez Gorgibus, ou môme chez M. Jourdain. Nous sommes dans le monde des courtisans. Le seul Alceste se trouve dépaysé dans cette société de mensonges. Son cœur s'est aigri à ne voir que des lâchetés, à n'entendre que des fourberies. Son âme vertueuse est prise d'une haine vigoureuse contre le vice qui est général à la cour comme à la ville, et il est résolu à rompre en visière à tout le genre humain. Il ne peut plus voir un seul homme; c'est dans un désert qu'il veut vivre désormais; et déjà il eût quitté ce monde qu'il déteste, s'il n'y eût été encore retenu par Célimène. Mais il vient chez elle pour lui dire nettement le parti qu'il veut prendre et la décider à l'accompagner dans sa solitude. Tel est son état d'esprit quand s'ouvre la comédie.
Alceste, dès le lever du rideau, reprocheà son ami Philinte d'avoir
embrassé clans la rue, — laccolade alors était la poignée de mains d'aujourd'hui, — un homme qu'il connaissait à peine, et dont il n'a pu même lui dire le nom, quand ils se sont séparés. Philinte s'était montré trop complaisant en vérité. Mais Alceste exagère la rigueur quand, pour ce péché véniel, il ne parle rien moins que de lui enlever son amitié. Selon lui, Philinte est comme les autres : il donne dans les mœurs du temps! Alceste irrité continue son réquisitoire contre l'humanité : il trouve partout des preuves à l'appui de son mécontentement. Ainsi il a un procès avec un franc scélérat, que tout le monde estime à sa valeur; mais ce « pied plat » n'a qu'à se montrer dans un salon pour qu'aussitôt on lui fasse fête. Alceste est sûr de perdre son procès, bien qu'il ait mille fois raison. Il ne veut solliciter aucun juge; il ne fera aucune des démarches nécessaires. Voir le juge, à cette époque, ce n'était point chercher à le circonvenir, c'était le mettre au courant de sa cause. Alceste, en cette circonstance, est aussi maladroit que le serait aujourd'hui un plaideur qui, fort de son droit, ne voudrait rien confier de ses affaires à un avocat et à un avoué et attendrait tout du tribunal, n'oubliant que la chose la plus importante, c'est-àdire de l'éclairer sur ses véritables intérêts. Une fois engagé dans ces excès, Alceste ne connaît plus de mesure. Il voudrait « pour la beauté du fait avoir perdu sa cause! » — « On lui ferait injustice aux yeux de l'univers! » Car l'univers, n'en doutons pas, ne le perd point de vue. Alceste est orgueilleux en même temps qu'il est misanthrope. La misanthropie est souvent de l'orgueil; on déteste les autres, parce que les autres ne font pas attention au mérite que l'on croit avoir. Passant du particulier au général, Alceste va jusqu'à soutenir qu'on doit dire son fait à tout le monde, même à la vieille Emilie qui met du blanc et veut faire la jolie. Philinte soutient la thèse contraire, et, comme tous ceux qui parlent par système, exagère, de son côté, la cause de la tolérance, quand il prétend qu'il n'est pas plus étonné de souffrir les hommes injustes, intéressés, fourbes, que de voir « des singes malfaisants et des loups pleins de rage ». Cependant il a l'avantage dans la discussion ; il est plus raisonnable que son ami et il lui présente une objection qu'il est impossible à Alceste de réfuter. « Vous détestez les hommes, lui dit-il ; vous voulez fuir le monde. Comment expliquer alors la faiblesse qui vous retient dans les filets de Célimène? Célimène n'est-elle point le plus gracieux ornement de cette société que vous haïssez? » — « C'est vrai, répond-il, mais
En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte.
Et, comme il est orgueilleux, qu'il croit à son mérite, il ajoute que sans doute sa flamme
De ces vices du temps pourra purger son âme.
A quoi Phllinte riposte spirituellement :
Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
Mais voici Oronte. Il est venu faire sa cour à Célimène. On lui a dit que la maîtresse de céans était sortie. 11 est monté sachant que Piiilinte et Alceste se trouvaient au salon. Oronte est un des indignes rivaux d'Alceste. Il est, de plus, poète, véritable homme de lettres, d'un amour-propre inquiet, lisant ses vers à tous venants. Il prend malgré lui Alceste pour juge d'un sonnet qu'il a composé en l'iionneur d'une dame qui de quelque espérance a bien voulu flatter sa flamme. Cette dame, quelle est-elle? Sans doute Célimène. L'allusion ne doit pas échapper à Alceste. Toutefois, dans le jugement qu'il portera tout à l'heure, le seul bon goût le guidera; la jalousie n'y sera pour rien. Oronte commence la lecture de ses vers tendres et langoureux. Philinte, fidèle à ses habitudes, s'extasie, à peine l'autre a-t-il commencé. Alceste fait tous ses efforts pour être poli. Il se récuse d'abord; il répond ensuite par détours. Quelle violence pour son caractère ! Poussé à bout, il déclare que le sonnet ne vaut rien, et le prouve, en le critiquant d'abord, puis en chantant une vieille chanson où la passion parle toute pure et où l'on sent un cœur vraiment épris. Sa franchise vient de lui faire un ennemi de plus. Pour le coup, il est plus que jamais résolu à s'isoler du reste des humains, et il interdit brutalement à Philinte de le suivre.
Célimène ne paraît qu'au second acte. Alceste est venu pour s'expliquer avec elle. Il va droit au fait. Céhmène connaît l'amour qu'elle lui a inspiré; l'apparence même d'un partage l'irrite : elle a trop d'amants qui l'obsèdent; il faut qu'elle choisisse. La coquette serait fort embarrassée de répondre catégoriquement comme l'exige impérieusement Alceste. Alceste oublie qu'il n'est pas chez lui, qu'il parle à une femme qui est encore libre et n'a point de comptes à lui
rendre. Mais sa passion l'excuse. Sans doute Célimène préfère Alceste à tous les autres; mais elle préfère encore à Alceste la douceur des hommages amoureux. Heureusement son valet annonce une visite, puis deux, puis trois, et bientôt son salon est rempli. Ce sont Acaste et Clitandre, les élégants marquis, contents de leurs petites personnes et faisant métier de galanterie; c'est Pliilinte, qu'Alceste ne peut plus voir depuis ses lâches complaisances; c'est Eliante, dont le caractère se fût si bien allié à celui d' Alceste, si la raison réglait les affaires de cœur. Alceste, en entendant le valet annoncer successivement toute cette société, avait menacé de céder la partie; Célimène, qui connaît son pouvoir, lui dit tout bas qu'elle s'étonne qu'il soit encore là, et qu'il lui est loisible de s'éloigner. Il reste; mais il ne prendra point part à l'entretien. La scène délicieuse des portraits commence; tous les courtisans ridicules ont <.< leur paquet »; c'est Célimène qui tient le dé de la conversation avec une délicieuse impertinence. Alceste, qui s'est contenu aussi longtemps qu'il l'a pu, éclate à la fin au grand dépit de Célimène honteuse d'avoir reçu dans sa compagnie ce fâcheux qui oublie les règles les plus élémentaires de la bienséance; Alceste s'adresse aux véritables coupables, à ceux qui nourrissent l'humeur satirique de Célimène par leurs ris complaisants. Son intervention maladroite et généreuse en même temps risquerait de lui susciter une rencontre avec les deux marquis, si un garde de la maréchaussée ne venait à propos le chercher pour comparaître devant le tribunal où l'appelle Oronte, dont il a critiqué le sonnet.
Cette affaire terminée, Alceste, qui veut finir son différend avec Célimène, reparaît aussitôt dans le salon qu'il a brusquement quitté. Mais il ne fait qu'apercevoir Célimène; c'est la prude Arsinoé dont il est forcé d'essuyer le fâcheux entretien. Arsinoé, encore toute meurtrie des traits que la malice de Célimène vient de lui décocher, excite contre sa rivale la jalousie d'Alceste et promet de lui montrer les preuves de sa perfidie. A peine Alceste a-t-il en mains une lettre que Célimène écrivait à un amant quelconque et où elle parlait d'Alceste avec indifférence, même avec dédain, qu'il accourt pour confondre la volage. Mais dans la violence de son attaque la tendresse déborde. Il ne saurait briser sa chaîne; il voit Célimène, et toute sa colère s'apaise. Il n'a pas le loisir de lui proposer de le suivre dans son désert; toutes les fois qu'il est sur le point de lui
« parler à cœur ouvert » un tiers arrive qui détourne la conversation. Cette fois, c'est Dubois, son valet, qui vient lui porter une lettre ou plutôt, après avoir cherché en vain cette lettre dans toutes ses poches, lui déclare qu'il l'a oubliée sur sa table.
Cette lettre annonce à Alceste qu'il a perdu son procès. Que lui importe cette nouvelle injustice si, comme il espère, Célimène consent à partager son désert? Il revient chez sa maîtresse. Il la trouve aux prises avec les soupirants dont elle nourrissait les espérances et qu'elle trompait tout à la fois. C'est d'abord Oronte, qui la prie de choisir entre Alceste et lui. Alceste désire la même franchise. Célimène tâche de se tirer de cette extrémité avec son habileté ordinaire; mais, pour la première fois, elle ne réussit point, et les deux rivaux exigent un langage clair et net. Arsinoé s'est bien vengée. Elle a donné aussi aux deux marquis des lettres qui perdent à leurs yeux la perfide Célimène. Acaste et Clitandre, blessés dans leur amourpropre, font grand éclat de sa fourberie. Ils la quittent de la façon la plus désobligeante. Oronte, non moins impertinent, cède « la dame » à Alceste. Quand tous sont sortis, Alceste, aussi maltraité cependant que les autres, mais véritablement épris, consent à oublier tous les forfaits de Célimène mais à une condition — le malheureux a bien le droit de l'imposer — à la condition qu'elle le suivra dans le désert où il a fait vœu de vivre désormais. La jeune femme ne veut pas renoncer ainsi au monde quand elle est dans tout l'éclat de la beauté :
La solitude effraie une âme de vingt ans.
Telle est sa réponse. Elle sait bien, la coquette, que son salon retrouvera ses visiteurs, et que de nouveaux marquis remplaceront les deux évaporés qui viennent de l'abandonner. Sa liberté vaut mieux que l'amour de l'importun Alceste; et elle sera courtisée longtemps encore avant qu'elle atteigne l'âge d'Arsinoé.
Alceste comprend, mais trop tard, combien Éliante eût été plus digne de lui; il n'ose plus lui donner son cœur qu'un moment, dans un accès de jalousie et pour se venger de Célimène, il lui avait offert. Éliante prévient son excuse en avouant son amour pour Philinte. Alceste fait à ses deux amis de touchants adieux.
Je ne connais pas de plus heureux dénouement que celui du Misanthrope. Bridoison ne pourrait appliquer sa formule à cette ad-
mirable comédie : elle ne se termine pas par le mariage du héros et de l'héroïne. Tout est achevé, et pourtant rien n'est conclu. Ou plutôt cette pièce a la fin qu'elle aurait eue dans la réalité : Alceste et Célimène ne pouvaient s'unir l'un à l'autre. S'ils s'étaient unis, le spectateur aurait emporté de la représentation une impression pénible ; Alceste, qu'on aime malgré ses travers, eût eu trop à souffrir de la coquetterie de Célimène.
Telle est l'action du Misanthrope. Elle est peu compliquée, comme celle d'Athalie, comme celle des chefs-d'œuvre du théâtre grec. La situation est des plus simples, mais elle est forte et dramatique. On ne perd pas de vue un seul instant le fait principal qui est le mariage d'Alceste et de Célimène. Le caractère d'Alceste se développe sous nos yeux avec la plus merveilleuse gradation, sans qu'elle paraisse convenue et symétrique. Comme celui de Célimène, il demeure constant jusqu'au dénouement.
Nous avons déjà eu l'occasion de dire que Philinte avait été aux yeux de Molière le personnage raisonnable de sa comédie. Sans doute, il pousse la complaisance au-delà des limites permises. Mais ce n'en est pas moins lui qui résume en quatre vers l'idée générale que le poète a voulu développer :
11 faut parmi le monde une vertu traitable; A force de sagesse , on peut être blâmable ; La parfaite raison fuit toute extrémité , Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
Or Alceste a une vertu farouche; il manque de sagesse puisqu'il aime éperdûment une coquette; il se lance à chaque instant dans tous les excès, et, à chaque instant, il se vante de sa sagesse. Il fait la leçon à tout le monde et à propos de tout, et, malgré tout ce qu'elle a de généreux, sa colère éclate presque toujours hors de propos. Néanmoins on peut dire de lui avec une légère variante ce qu'il dit de Célimène :
En dépit qu'on en ait, on ne peut que l'aimer.
Il se fait plaindre aussi; on oublie ses travers pour n'entendre que les accents indignés d'une âme vertueuse; et, à la fin, quand on le voit trahi , et , après le sacrifice de son amour-propre , le plus dur pour un honnête homme, quand on le voit isolé, les yeux se mouil-
lent de larmes, et notre sympathie lui est acquise. C'est cette double impression de ridicule et d'estime qu'on emporte de lui qui explique sans les justifier les critiques. de J.-J. Rousseau et la suite qu'a cru pouvoir donner au Misanthi^ope Fabre d'Églantine dans sa comédie le Philinte de Molière. J.-J. Rousseau, dans sa Lettre des Spectacles a dit : « Molière a ridiculisé la vertu dans la personne d'Alceste. » Ce reproche serait fondé, si Molière avait fait d'Alceste un homme réellement vertueux; mais nous avons vu qu'Alceste était un honnête homme, mais un honnête homme irascible, mal élevé, s'emportant avec une égale violence contre les vices et contre les simples travers, ridicule précisément par ce manque de mesure que l'on retrouve appliqué à d'autres objets chez l'égoïste Arnolphe, chez l'avare Harpagon, chez le vaniteux Jourdain. C'est par là qu'Alceste est un personnage comique; dans l'ensemble, il commande le respect, parce que tous ses actes sont désintéressés; ses travers et ses maladresses n'empêchent point qu'il ait le cœur sincère et l'âme vertueuse. Beaucoup voudraient être ridicules comme lui; M. de Montausier était fier qu'on crût que Molière l'eût pris pour modèle. Molière cependant avait emprunté ce caractère à l'humanité , non à son époque. Il se peut qu'à certains traits on ait cru reconnaître tel ou tel grand seigneur de la cour, qu'on l'ait reconnu lui-môme; il n'en est pas moins vrai que Molière a peint Alceste d'après la définition que Platon donne du Misanthrope : « un homme qui, ayant ajouté foi sans examen à un autre homme qu'il croyait vrai , solide et fidèle , le trouve faux , perfide et trompeur. Après plusieurs épreuves semblables, il hait également tous les hommes, et finit par se persuader qu'il n'y a rien d'honnête en eux. »
Fabre d'Églantine, dans le Philinte de Molière, présente, à l'exemple de Rousseau, Philinte comme' un homme méprisable. Rousseau l'appelait un fripon. La comédie de Fabre d'Églantine est la peinture de l'égoïste puni par son égoïsme même. On y retrouve Éliante, qui n'a point rencontré auprès de son mari tout le bonheur qu'il lui avait promis, et Alceste, qui quitte momentanément son désert pour obliger Philinte à son insu.
Un fripon est sur le point d'escroquer à quelqu'un deux cent mille écus par un billet faux. Alceste veut dévoiler cette fourbe. Il a pourtant un nouveau procès pour son compte. Il est donc incorrigible de vouloir trancher toujours et partout du généreux ! Philinte le raille
etraccueillemal. Les hommes dupes sont toujours ridicules, lui dit-il. Tant pis pour eux! Or, le dupé est précisément Philinte lui-même. Il s'en aperçoit trop tard. La pièce ne manque point d'un certain intérêt; mais, si elle veut passer pour la suite du Misanthrope, Fauteur est parti d'un point de départ faux, et il a certainement trahi les intentions de Molière.
Robinet, dans sa lettre en vers à Madame, du 12 juin 1666, ne donne, comme interprètes originaux du Misanthrope, que les actrices, et encore il se contente de citer leurs noms de théâtre sans dire quels rôles elles remplissent.
Au reste, chacun des acteurs Charme et ravit les spectateurs, Et l'on y peut voir les trois Grâces Menant les amours sur leurs traces, Sous le visage et les attraits De trois objets jeunes et frais, Molière, du Parc et de Brie.
Nous croyons que Robinet, en citant les noms, a implicitement suivi l'ordre des personnages. Nul doute pour M^^" Molière : elle était la grande coquette de la troupe; Célimène lui revenait de droit (1). Il nous semble que M"® du Parc dut être chargée de rendre Éliante. Nous avons vu, dans notre Histoire des Précieuses au théâtre, que c'était une comédienne exigeante; il ne lui aurait guère plu de paraître sous les traits d'Arsinoé. D'ailleurs, elle était plus jeune que M^'^ de Brie, et, quoi qu'on en ait dit, Arsinoé est, comme le lui reproche Célimène, dans la saison « propre à la pruderie ». M'" de Brie créa très vraisemblablement Arsinoé. Elle jouait sûrement ce rôle, — nous en avons la preuve écrite, — en 1685. Il était d'ailleurs dans ses moyens. Reportons-nous à Vlinproinptu de Versailles, à cette pièce si utile à consulter quand on veut connaître Molière et sa troupe dans les coulisses, « devant que les chandelles soient allumées. « Molière y est censé distribuer à ses acteurs les rôles d'une pièce qu'il va jouer devant le roi, et voici ce qu'il dit à M"° de Brie : « Pour vous, vous faites une de ces femmes qui peuvent être les plus vertueuses personnes du monde, pourvu qu'elles sauvent les apparences; de
(1) Nous reparlerons de M"^ Molière dans notre Histoire du Bourgeois gentilhomme au théâtre.
ces femmes qui croient que le péché n'est que dans le scandale, qui veulent conduire doucement les affaires qu'elles ont sur le pied d'attachement honnête. Entrez bien dans ce caractère. » Ce caractère n'est-il pas en tous points semblable à celui d'Arsinoé? Le rôled'Alceste fut créé par Molière. On peut être certain, comme le dit M. Paul Mesnard, que l'acteur sut facilement mettre dans l'interprétation « la flamme du génie qui avait inspiré l'auteur ». Du Croisy, Hubert et Brécourt créèrent Oronte, Acaste et Dubois qu'ils jouaient encore en 1685 aux côtés de M"" Molière, devenue M"" Guérin (Célimène) et de Brie (Arsinoé) (1). Hubert fut comme Baron un élève que Molière se plut à former. H était charmant dans les marquis. Mais il se distingua surtout dans les travestis, les mères et les duègnes : il jouait avec succès Madame Jourdain, Madame Pernelle, la Comtesse d'Escarbagnas, la Bélise des Femmes savantes. l\ était aussi utilisé pour la tragédie : il était chargé des confidents. Nous ne savons quel fut l'acteur qui créa le rôle de Philinte. On a cité sans preuves le nom de laThorillière. Ce qui est certain, c'est qu'en 1685, ce personnage était tenu par Guérin, le second mari de la femme de Molière. Le rôle de Clitandre, du second marquis, fut peut-être joué pour la première fois par La Grange. On ne peut dire quels furent les autres interprètes originaux. En 1685, les rôles de Clitandre et du garde de la maréchaussée avaient été confiés à Villiers et à Rosimont. Guérin (Eustache-François, sieur d'Estriché) naquit à Paris en 1636. H commença à être connu à partir de la réunion de la troupe de l'Hôtel du Marais à celle du Palais-Royal en 1680. H s'acquit dans les confidents de la tragédie, Narcisse, Arbate, Théramène, une grande réputation. H apportait beaucoup de naturel dans la comédie et il joua, en particulier, avec succès, dans le théâtre de Molière, les rôles d'Harpagon et de Chrysale. On peut dire qu'il fail-' lit mourir sur la brèche. Le Mazurier raconte que, comme le 25 juillet 1717 on devait jouer i^erac/ms à l'Opéra, Guérin, qui remplissait le rôle d'Exupère, tomba tout habillé dans les coulisses, d'une attaque d'apoplexie. Ses camarades, qui l'estimaient bea,ucoup, rendirent l'argent. Il ne fut pas emporté par ce coup; il se rétablit
(1) Répertoire des comédies françaises qui se peuvent jouer (en 1685). Ms. français de la Bibliothèque nationale. (Note de l'éditeur du Molière de la Collection des grands Ecrivains.)
même. Il vécut encore jusqu'en 1728, et mourut à Fàge de quatrevingt-onze ans. Guérin était d'une grande probité; c'était un galant homme dans toute l'acception du terme.
Les deux principaux rôles dans le Misanthrope sont Alceste et Célimène. Nous allons passer rapidement en revue tous les interprètes célèbres qui se sont succédé depuis Molière et Armande Béjart. Sept jours après la mort du maître, Baron, alors âgé seulement de vingt ans, parut dans Alceste. Il était en vérité trop jeune; aussi voyons-nous en 1685 ce personnage confié à La Grange. Ce n'est qu'à la fin de sa carrière que Baron rendit avec puissance toute la fierté sauvage de ce rôle difficile entre tous. Les contemporains racontent qu'il apportait beaucoup de noblesse et de dignité, mais qu'il rendait le Misant/u^ope aimable et sympathique par la politesse délicate dont il savait ennoblir les brusqueries et la mauvaise humeur d'Alceste. Il prenait le ton du grand monde. Au lieu de pousser trop loin et d'outrer le caractère, il l'adoucissait. C'était sans doute le jeu de Molière lui-même dont Baron avait conservé la tradition en y ajoutant ses qualités personnelles. L'acteur Dancourt,qui fut en même temps un aimable poète comique (1), observateur superficiel mais spirituel, se fit remarquer dans Alceste. Mais il resta, cela va sans dire, à une grande distance de Baron. Les deux Quinault, surtout le tragédien Quinault-Dufresne, tinrent ce personnage avec autorité; le second y déployait une élégance d'homme de cour qui plaisait beaucoup, mais qui exagérait peutêtre la politesse compatible avec la rude sincérité d'Alceste. Le comédien qui réussit le plus, après Baron, dans ce rôle, fut Grandval. Il y rappelait son devancier pour sa finesse, sa distinction, sa noblesse et les nuances délicates de son jeu. Grandval (Charles- François-Nicolas Racot de) débuta en 1729 dans l'emploi des jeunes premiers de la tragédie et de la comédie pour remplacer Quinault-Dufresne qui prenait les premiers rôles laissés libres par la mort de Baron. En deux mois il conquit le sociétariat : il n'avait pas dix-neuf ans. Parmi les rôles qu'il créa pendant cette première période de sa carrière, il faut citer celui de Nérestan dans Zaïre. En 1741, le départ de Quinault-Dufresne le laissa maître de la pre-
(1) M. Jules Lemaître a écrit une jolie étude sur Dancourt poète comique. Son livre est intitulé : La Comédie après Molière.
mière place. Toutefois, comme il n'avait que trente ans et qu'il était fort élégant de sa personne, il cumula les premiers rôles et les rôles de jeunes premiers. Dans cette seconde période, il créa parmi ces derniers Égisthe dans Mérope, parmi les premiers Brutus, dans la Moi^û de César et Oreste dans la tragédie de ce nom. Mais en 1750 parut son redoutable rival, Lekain. Grandval dut céder au nouveau venu tous les premiers rôles de la tragédie et se cantonner dans ceux de la haute comédie. Là, il ne craignait aucun concurrent. Cependant il fut forcé de quitter le théâtre assez jeune, à cinquante ans, à cause d'un grasseyement, dont il n'avait jamais pu se corriger et dont on ne s'était pas aperçu dans ses plus beaux jours, mais qu'on ne pouvait plus tolérer à son déclin. Il eut le tort de revenir sur cette sage décision; il rentra au théâtre pour jouer les grands premiers rôles de la comédie de caractères où il était inimitable, comme celui d'Alceste, et ajouter à ce répertoire les pères nobles. Cette dernière période de sa carrière fut terne; le public se montra indifférent pour ses efforts, et ceux qui ne l'avaient point vu dans l'éclat de sa jeunesse s'étonnaient qu'il eût eu autrefois tant de réputation.
Bellecourt peut être aussi cité avec honneur, mais il était un peu froid , tandis que Mole, le plus distingué après lui dans l'ordre chronologique, était trop furieux et trop emporté. Après Mole, Larive, en 1790, piqua la curiosité dans Alceste. On suit toujours avec intérêt un tragédien qui s'essaie dans la comédie. Mais il ne semble pas que Larive y ait produit un effet nouveau. 11 a exagéré le jeu déjà très dramatique de Mole. Dans ce siècle, les meilleurs Alcestes ont été Fleury, Damas, Lafon, Firmin, Geffroy, Bressant. M. Lafontaine s'y est montré quatre ou cinq fois. Tout récemment MM. Maubant, Worms et Laroche ont voulu jouer ce rôle qui est l'ambition de tous les acteurs de race. Enfin, en dernier lieu, c'était M. Delaunay qui l'interprétait. Depuis la retraite de M. Delaunay, M. Worms en a pris possession. Fleury — je m'en rapporte au jugement du feuilletoniste Geoffroy, — ne s'est rendu qu'avec le temps maître de ce rôle. A force de persévérance et de travail, il a fini par y être excellent. Comédien de tradition, il s'est efforcé de s'inspirer autant qu'il l'a pu du jeu de Baron, d'après tout ce qu'il en avait lu ou entendu dire. Damas, comme Mole et Larive, était plein de chaleur et d'emportement. Il indis-
posait peut-être un peu les délicats par ses cris et la violence de ses gestes; mais il avait l'art inappréciable pour un comédien, de remuer les cœurs. Il détaillait avec un art infini la chanson du roi Henri. Lafon, sans être parfait, dans Alceste, a su s'y faire applaudir dès ses débuts; et, le jour de sa retraite, c'est sous les traits du Misanthrope qu'il est venu adresser ses adieux au public. Firmin et Geffroy étudièrent ce rôle avec un soin minutieux et s'y montrèrent, le premier, violent et terrible, le second triste et sombre. Firmin, à sa représentation de retraite, en 1845, joua le rôle d'Alceste pour la dernière fois. Théophile Gautier salua en ces termes le départ du vaillant artiste : « Firmin a joué Alceste avec ce feu et cette verve dont il emporte le secret avec lui, et Ton peut dire qu'il y avait longtemps que le Misanthrope n'avait été représenté ainsi.... Nul n'a possédé autant que Firmin cette animation, cette fièvre qui fait circuler dans toutes les veines la liqueur rouge de l'existence Il faut avouer aussi, pour tout dire, qu'il était à ses
mauvais moments , qui n'en a pas? turbulent, inquiet, convulsif ; il brûlait les planches, ce qui est la froideur des artistes chaleureux. » Les meilleurs rôles de Firmin avec le Misanthrope , étaient Hernani et le duc de Richelieu, dans M"° de Belle-Isle, d'Alexandre Dumas père. M. Legouvé, dans ses Soixante ans de souvenirs, a aussi jugé très favorablement l'acteur Firmin qu'il compare, pour les qualités physiques et le jeu à la fois plein de flamme et de verve, à Delaunay, qui vient de prendre sa retraite. Firmin et Delaunay tinrent successivement le même emploi. Avant de représenter Alceste, Firmin, comme Delaunay, avait joué Acaste. Tandis que Delaunay détaillait à ravir le délicieux morceau qui ouvre le troisième acte, Firmin l'emportait dans un mouvement endiablé.
Dressant était aussi élégant que les plus élégants qui l'avaient précédé; mais il ne savait ou ne pouvait faire croire à la sincérité de son amour : derrière Alceste, c'était don Juan qu'on trouvait. M. Lafontaine est un élève de Frederick Lemaitre et de Geffroy : il apportait une grande fougue dans son interprétation. Mais son jeu n'était pas assez réglé, et, à côté de parties superbes, il y avait des lacunes considérables. MM. Maubant et Laroche n'ont pu s'élever au-dessus d'une honnête médiocrité. Quant à M. Worms, on ne peut encore porter un jugement sur une seule épreuve : il jouera ce rôle qu'il paraît capable de porter, quelque lourd qu'il soit.
La plus charmante Célimène après la Molière fut M"® Gaussin que Collé, dans son journal, cite particulièrement et avec éloge. Bien que tragédienne, elle y montra beaucoup de simplicité, de naturel et de grâce. Adrienne Lecouvreur, au contraire, dans ce rôle, qu'elle joua avant la Gaussin, n'oubliait pas assez qu'elle était tragédienne. On remarqua ensuite et on trouva absolument supérieure M™^ Préville, la femme de l'illustre comique de ce nom. Fine et spirituelle, d'une physionomie aimable et douce, d'une taille majestueuse, elle était une Célimène élégante et mordante. On cite d'elle un trait qui lui fait le plus grand honneur. Elle ne voulut plus paraître dans ce rôle dès qu'elle eut atteint la quarantaine. Il lui était impossible, disait-elle, de représenter à cet âge une coquette de vingt ans; et elle refusait de trahir les intentions du poète. Les admirateurs allèrent jusqu'à lui conseiller de remplacer dans le texte les fameux vingt ans par trente ans qui seraient plus vraisemblables. Elle eut le bon esprit et le courage de résister à la tentation. M"^' JMolé et Mézeray tinrent ce rôle par droit d'emploi plutôt que de conquête. Une élève de M"' Préville, M^'^ Contât, rappela la distinction, la finesse et le ton spirituel de son professeur. Elle était surtout une Célimène pleine de verve. Sa voix était tendre et profonde. « Elle parlait; disait M"® Mars, son élève, comme la Malibran chantait. » M"^ Vanhove-Talma et M"^ Leverd jouèrent honnêtement ce rôle, — c'est déjà un grand mérite, — mais sans lui donner d'éclat. M"^ Leverd, moins sage que M™^ Talma, moins pondérée, exagérait la coquetterie de Célimène et lui prêtait une hardiesse que n'autorisait point son rang dans le monde : Célimène est médisante et coquette; mais c'est une honnête femme. Nous arrivons au tour de M"" Mars pour qui ce rôle de Célimène semblait naturellement fait. Elle y était coquette des. pieds à la tête, mais avec un enjouement plein de grâce, et, dans la scène des portraits, avec une finesse piquante. Quel charme dans sa voix ! Quelle malice dans son regard! M. Paul Mesnard, qui a pu voir M"^ Mars jouant ce rôle dans les dernières années de sa carrière, analyse ainsi le talent qu'elle y déployait : « Son insolence, dans la scène où elle se venge des méchancetés d'Arsinoé , enfonçait cruellement le trait avec une politesse poignante qui jamais ne s'écartait du meilleur ton. Un jeu de paupières, une certaine inflexion de voix lui suffisait pour exercer ses triomphantes représailles, sans qu'elle eût besoin de trop
appuyer sur aucune parole, de rien souligner Toute la fierté de
la coquette, qui n'avouera jamais sa blessure, se montrait dans la manière dont elle recevait le dernier éclat du courroux d'Aleeste. Dès le premier mot d'un si dur adieu, elle préparait sa retraite, commençait une révérence qui finissait avec le dernier vers. En sortant, elle reprenait un air de défi; elle avait un coup d'éventail par-dessus l'épaule qui voulait beaucoup dire et lui donnait l'air de congédier celui même qui la quittait. » M"° Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet de Monvel, dite M"" Mars) est née à Paris le 9 février 1779. Ce fut une enfant de la balle; sa mère, Marguerite Salvetat, était comédienne, et son père, Monvel, faisait partie de la troupe du théâtre Montansier. Reçue sociétaire du Théâtre- Français en 1799, elle y remplit avec un grand succès les rôles de jeunes amoureuses. Son premier triomphe fut le sourd-muet du drame de Bouilly, VAbbé de rÉpée. A partir de ce moment, elle voulut le premier rang, lutta pour l'obtenir par son talent sur la scène , par ses querelles intérieures dans la compagnie, et l'emporta enfin, par droit de conquête, hâtons-nous de le dire. Elle créa, pour ne rappeler que les pièces modernes célèbres, Valérie, dans la comédie de ce nom de Scribe , les rôles principaux de VÉcole des Vieillards , des Enfants d'Edouard, de Casimir Delavigne, M"® de Belle-Isle y d'Alexandre Dumas, Dona Sol et la Tisbé dans Hernani et AngelOy Louise de Lignerolles, dans la pièce ainsi intitulée de M. Legouvé. Bien que comédienne avant tout, elle rechercha aussi et rencontra le succès dans le drame. Elle défendit la cause des romantiques, et leur prêta le secours de son admirable talent. Elle ne négligeait point cependant le répertoire de Molière et de Beaumarchais; elle fut incomparable dans Célimène, nous l'avons dit, dans Henriette des Femmes savantes et dans la Suzanne du Mariage de Figaro. M"^ Mars mourut â Paris le 20 mars 1847.
Nous pouvons parler d'un certain nombre de Célimènes que nous avons entendues nous-mêmes. La plus célèbre fut sans contredit M°* Arnould Plessy, retirée du théâtre depuis le 8 mai 1876. Elle eut l'honneur, à sa sortie du Conservatoire où elle avait eu Samson comme professeur, d'exciter la jalousie de M"° Mars, en jouant à ses côtés un rôle d'ingénue dans Une Passion secrète de Scribe. Dans le répertoire, elle fut l'interprète distinguée de Marivaux et de Molière. Elle a été une Elmire incomparable, une Céli-
mène pleine de séduction et de malice : elle ripostait avec une impertinence des plus spirituelles à Arsinoé qui venait de donner à Célimène le conseil charitable que Ton sait.
M""" Madeleine Brohan était belle et froide; elle n'avait point grande allure cependant. M"® Croizette était fière et majestueuse; elle en ^imposait par sa taille et son élégance. Elle avait surtout les qualités extérieures du rôle. M"° Tholer s'y montre trop une coquette bourgeoise; son persiflage manque de souffle. La dernière Célimène qu'il nous ait été donné d'applaudir était une échappée du Conservatoire, M"^ Marsy, qui faisait beaucoup espérer d'elle. Mais M"^ Marsy s'est mariée et a quitté le théâtre.
Les rôles secondaires d'Éliante, d'Arsinoé, de Philinte, d'Oronte et des deux marquis ont eu des interprètes honorables. Il y a intérêt à citer les acteurs qui s'y sont distingués dans la seconde moitié de notre siècle. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de Firmin et de M. Delaunay dans Acaste. Pourquoi M. Delaunay a-t-il quitté ce rôle où il donnait l'idée de l'exquis pour prendre celui d'Alceste où il a à peu près échoué? Nous avons vu longtemps le rôle de Philinte joué sans éclat mais en raisonneur par M. Maubant. N'était sa taille, n'était surtout sa tournure un peu trop bourgeoise, M. Thiron, qui n'a fait qu'y paraître, y eût apporté beaucoup de bonne humeur. Oronte a été très bien joué tour à tour par Mirecourt, qui n'a jamais pu arriver au sociétariat, malgré un réel mérite, et M. Coquelin aîné. Je ne sais si Mirecourt n'était point plus naturel que M. Coquelin, et partant plus comique. M™° Broisat a été et est encore une parfaite Éliante. La meilleure Arsinoé que nous ayons vue a été M""" Favart.
Aujourd'hui le Misanthrope à la Comédie française trouverait difficilement cet excellent ensemble d'interpfètes qu'on exige pour la représentation d'un chef-d'œuvre et auquel d'ailleurs elle nous a habitués. On a Alceste : c'est M. Worms. On a Éliante, M"' Broisat. M. Bailletou M. Dupont- Vernon peuvent jouer Philinte; M. Prudhon s'est fait apprécier dans Oronte. Mais où est Arsinoé? Où est Acaste? Où est surtout Célimène?
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