‹ MoliereChapitre 35 sur 253 · SCÈNE II ORONTE, ALCESTE, PHILINTE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ORONTE, ALCESTE, PHILINTE

ORONTE

J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes, Éliante est sortie , et Célimène aussi ; Mais comme l'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse : Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité. N'est pas assurément pour être rejeté.

C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse. {En cet etidroit Alceste paraît tout rêveur, et semble n'entendre pas qu'Oronte lui parle.)

ALCESTE

A moi, Monsieur?

ORONTE

A VOUS. Trouvez-vous qu'il vous blesse?

Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi. Et je n'attendois pas l'honneur que je re'çoi.

ORONTE

L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre.

ALCESTE

Monsieur. . .

ORONTE

L"État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant" que l'on découvre en vous.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Oui, de ma part, je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable.

ALCESTE

Monsieur...

ORONTE

Sois-je du ciel écrasé, si je mens!

Et pour vous confirmer ici mes sentiments , Souffrez qu'à cœur ouvert, Monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié?

Monsieur...

ORONTE

Quoi? vous y résistez?

ALCESTE

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire;

Mais l'amitié demande un peu plus de mystère,

Et c'est assurément en profaner le nom

Que de vouloir le mettre, à toute occasion.

Avec lumière et choix cette union veut naître ;

Avant que nous lier, il faut nous mieux connaître;

Et. nous pourrions avoir telles complexions.

Que tous deux du marché nous nous repentirions.

ORONTE

Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage.

Et je vous en estime encore davantage :

Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux;

Mais, cependant, je m'offre entièrement à vous :

S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture.

On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure;

Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi!

Le plus honnêtement du monde avecque moi.

Enfin je suis à vous de toutes les manières;

Et comme votre esprit a de grandes lumières,

Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud,

Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu,

Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose.

ALCESTE

Monsieur, je suis mal propre à décider la chose; Veuillez m'en dispenser.

ORONTE

Pourquoi?

ALCESTE

J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

ORONTE

C'est ce que je demande, et j'aurois lieu de plainte, Si, m'exposant à vous pour me parler sans feinte, Vous alliez me trahir, et me déguiser rien.

ALCESTE

Puisqu'il vous plaît ainsi. Monsieur, je le veux bien.

ORONTE

Sonnet... C'est un sonnet. L'espoir... C'est une dame Qui de quelque espérance avoit flatté ma flamme. L espoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux. Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

(^4 toutes ces interruptions il regarde Alceste.)

Nous verrons bien.

ORONTE

L'espoir... Je ne sais si le style Pourra vous en paroître assez net et facile, Et si du choix des mots vous vous contenterez.

ALCESTE

Nous allons voir. Monsieur.

ORONTE

Au reste, vous saurez

Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire.

ALCESTE

Voyons, Monsieur; le temps ne fait rien à l'affaire.

ORONTE

L'espoir, il est vrai, nous soulage Et nous berce un temps notre ennui; Mais, Philis, le triste avantage.

Lorsque rien ne marche après lui!

PHILINTE

Je suis déjà charmé de ce petit morceau.

ALCESTE, bas.

Quoi? vous avez le front de trouver cela beau?

ORONTE

Vous eûtes de la complaisance; Mais vous en deviez moins avoir.

Et ne vous pas tnettre en dépense Pour ne me donner que V espoir.

PHILINTE

Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!

ALCESTE, bas.

Morbleu! vil complaisant, vous louez des sottises?

ORONTE

S'il faut qu'une attente éternelle

Pousse à bout l'ardeur de mon zèle,

Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m'en peuvent distraire :

Belle Philis, on désespère,

Alors qu'on espère toujours.

PHILINTE

La chute en est jolie, amoureuse, admirable.

ALCESTE, bas.

La peste de ta chute, empoisonneur, au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez!

PHILINTE

Je n'ai jamais ouï de vers si bien tournés.

ALCESTE

Morbleu!...

Vous me flattez, et vous croyez peut-être....

PHILINTE

Non, je ne flatte point.

ALCESTE, bas.

Et que fais-tu donc, traître?

ORONTE, à Alceste.

Mais, pour vous, vous savez quel est notre traité : Parlez-moi, je vous prie, avec sincérité.

ALCESTE

Monsieur, cette matière est toujours délicate.

Et sur le bel esprit nous aimons qu'on nous flatte.

Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom.

Je disois, en voyant des vers de sa façon.

Qu'il faut qu'un galant homme ait toujours grand empire

Sur les démangeaisons qui nous prennent d'écrire;

Qu'il doit tenir la bride aux grands empressements

Qu'on a de faire éclat de tels amusements;

Et que, par la chaleur de montrer ses ouvrages,

On s'expose à jouer de mauvais personnages.

ORONTE

Est-ce que vous voulez me déclarer par là Que j'ai tort de vouloir...?

Je ne dis pas cela; Mais je lui disois, moi, qu'un froid écrit assomme, Qu'il ne faut que ce foible à décrier un homme. Et qu'eût-on, d'autre part, cent belles qualités. On regarde les gens par leurs méchants côtés.

ORONTE

Est-ce qu'à mon sonnet vous trouvez à redire?

ALCESTE

Je ne dis pas cela; mais pour ne point écrire,

Je lui meltois aux yeux comme, dans notre temps, Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

ORONTE

Est-ce que j'écris mal? et leur ressemblerois-je?

ALCESTE

Je ne dis pas cela; mais enfin, lui disois-je.

Quel besoin si pressant avez-vous de rimer?

Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer?

Si l'on peut pardonner l'essor d'un mauvais livre,

Ce n'est qu'aux malheureux qui composent pour vivre.

Croyez-moi, résistez à vos tentations.

Dérobez au public ces occupations;

Et n'allez point quitter, de quoi que l'on vous somme,

Le nom que dans la cour vous avez d'honnête homme,

Pour prendre, de la main d'un avide imprimeur,

Celui de ridicule et misérable auteur;

C'est ce que je tâchai de lui faire comprendre.

ORONTE

Voilà qui va fort bien, et je crois vous entendre. Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet?...

ALCESTE

Franchement, il est bon à mettre au cabinet. Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles, Et vos expressions ne sont point naturelles.

Qu'est-ce que Nous berce un temps notre ennui?

Et que Rien ne marche après lui?

Que Ne vous pas m,ettre en dépense,

Pour ne me donner que l'espoir?

Et que Philis, on désespère,

Alors qu'on espère toujours?

Ce style figuré, dont on fait vanité, Sort du bon caractère et de la vérité : Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature. Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur.

Nos pères, tous grossiers, l'avoient beaucoup meilleur, Et je prise bien moins tout ce que l'on admire, Qu'une vieil-le chanson que je m'en vais vous dire :

Si le roi m'avoit donné

Paris, sa grand'mlle^ El qu'il me fallût quitter

Lamour de m'amie^ Je dirois au roi Henri :

« Reprenez Dotre Paris, J'aime mieux m' amie, au gué!

J'aime mieux m.' amie. »

La rime n'est pas riche, et le style en est vieux : Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure, Et que la passion parle là toute pure?

Si le roi m'avait donné

Paris, sa grand' ville ^ Et qu'il me foÂlût quitter

L'amour de m'amie, Je dirois au roi Henri :

« Reprenez votre Paris^ J'aime mieux m'amie, au gué!

J'aime mieux m'amie. »

Voilà ce que peut dire un ccBur vraiment épris. Oui, Monsieur le rieur, malgré vos beaux esprits, J'estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants, où chacun se récrie.

ORONTE

Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons.

ALCESTE

Pour les trouver ainsi vous avez vos raisons ;

Mais vous trouverez bon que j'en puisse avoir d'autres.

Qui se dispenseront de se soumettre aux vôtres.

Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

ALCESTE

C'est qu'ils ont l'art de feindre; et moi, je ne l'ai pas.

ORONTE

Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage?

ALCESTE

Si je louois vos vers, j'en aurois davantage.

ORONTE

Je me passerai bien que vous les approuviez.

ALCESTE

11 faut bien, s'il vous plaît, que vous vous en passiez.

ORONTE

Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière, Vous en composassiez sur la même matière.

ALCESTE

J'en pourrois, par malheur, faire d'aussi méchants; Mais je me gàrderois de les montrer aux gens.

ORONTE

Vous me parlez bien ferme, et cette suffisance...

ALCESTE

Autre part que chez moi cherchez qui vous encense.

ORONTE

Mais, mon petit Monsieur, prenez-le un peu moins haut.

Ma foi! mon grand Monsieur, je le prends comme il faut.

PHILINTE, se mettant entre-deux.

Eh ! Messieurs, c'en est trop : laissez cela, de grâce.

ORONTE

Ah! j'ai tort, je l'avoue, et je quitte la place. Je suis votre valet. Monsieur, de tout mon cœur.

ALCESTE

Et moi, je suis. Monsieur, votre humble serviteur.

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