‹ MoliereChapitre 34 sur 253 · RÔLE DE CÉLI.MÈNE · texte numérisé non relu

RÔLE DE CÉLI.MÈNE

(D'après une photographie communiquée par la Bibliothèque Nationale.

Répondre, comme on peut, à ses empressements.

Et rendre offre pour offre, et serments pour serments.

ALCESTE

Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode

Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode;

Et je ne hais rien tant que les contorsions

De tous ces grands faiseurs de protestations,

Ces affables donneurs d'embrassades frivoles ,

Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles.

Qui de civilités avec tous font combat,

Et traitent du même air l'honnête homme et le fat.

Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse.

Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse.

Et vous fasse de vous un éloge éclatant,

Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant?

Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située

Qui veuille d'une estime ainsi prostituée;

Et la plus glorieuse a des régals peu chers,

l)ès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers :

Sur quelque préférence une estime se fonde ,

Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps.

Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens;

Je refuse d'un cœur la vaste complaisance

Qui ne fait de mérite aucune différence;

Je veux qu'on me distingue; et, pour le trancher net,

L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait.

PHILINTE

Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande.

ALCESTE

Non, vous dis-je, on devroit châtier, sans pitié, Ce commerce honteux de semblants d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre,

Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments.

PHILINTE

Il est bien des endroits où la pleine franchise

Deviendroit ridicule et seroit peu permise;

Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur,

Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.

Seroit-il à propos et de la bienséance

De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense?

Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît.

Lui doit-on déclarer la chose comme elle est?

ALCESTE. ,

Oui.

PHILINTE

Quoi? vous iriez dire à la vieille Emilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun?

ALCESTE

Sans doute.

PHILINTE

A Dorilas, qu'il est trop importun, Et qu'il n'est , à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race?

Fort bien.

PHILINTE

Vous vous moquez.

ALCESTE

Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond. Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font; Je ne trouve partout que lâche flatterie

Qiiinjustice jjQlpg siècle et les communs usages; Je n y puis p.^ mortels trop de perfection : Est de rompre ^^^ temps sans obstination;

olie à nulle autre seconde Ce cliagrm phi^-^^ler de corriger le monde. Je ris des noirs ^^^ ^^^^g^ ^^^^ choses tous les jours, Et crois voir en ^^^jeux aller, prenant un autre cours; Ces deux frères q«^que pas je puisse voir paroître, ^^'^^••- me vous, on ne me voit point être;

>ment les hommes comme ils sont, Mon Dieu! lais,^ souffrir ce qu'ils font;

'e même qu'à la ville. ' Non : tout de bon , quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas; Et puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie , Partout où vous allez , donne la comédie, Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens.

Tant mieux, morbleu, tant mieux, c'est ce que je demande; Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande : Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux.

PHILINTE

Vous voulez un grand mal à la nature humaine.

ALCESTE

Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception.

Seront enveloppés dans cette aversion?

Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes...

ALCESTE

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes : Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants.

ts,

Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains complimeir

PHILINTE

Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule et seroit peu permise;

Et parfois , n'en déplaise à votre austère honneraitre ;

Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur.tre;

Seroit-il à propos et de la bienséance ^i

De dire à mille gens tout ce que d'eux on^ d ici.

Et quand on a quelqu'un qu'on hait ou confonde,

Lui doit-on déclarer la chose comme- le monde, par jur revêtu

^ronder le mente et roug,ir la vertu.

Jal^iques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne; Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit,' Tout le monde en convient et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue : On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures, De voir qu'avec le vice on garde des mesures ; Et parfois il me prend des mouvements soudains De fuir dans un désert l'approche des humains.

PHILINTE

Mon Dieu, des mœurs du temps mettons-nous moins en peine.

Et faisons un peu grâce à la nature humaine;

Ne l'examinons point dans la grande rigueur,

Et voyons ses défauts avec quelque douceur.

Il faut, parmi le monde, une vertu traitable;

A force de sagesse, on peut être blâmable ;

La parfaite raison fuit toute extrémité.

Et veut que l'on soit sage avec sobriété.

Cette grande roideur des vertus des vieux âges

Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection : Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours, Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours; Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être; Je prends tout doucement les hommes comme ils sont. J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

ALCESTE

Mais ce flegme. Monsieur, qui raisonnez si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse. Que, pour avoir vos biens, on dresse un artifice. Ou qu'on tâche à semer de méchants bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux?

PHILINTE

Oui, je vois ces défauts dont votre âme murmure Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé. Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

ALCESTE

Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler.

Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler,

Tant ce raisonnement est plein d'impertinence.

Ma foi! vous ferez bien de garder le silence. Contre votre partie éclatez un peu moins. Et donnez au procès une part de vos soins.

ALCESTE

Je n'en donnerai point, c'est une chose dite.

PHILINTE

Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite?

ALCESTE

Qui je veux? La raison, mon bon droit, l'équité.

PHILINTE

Aucun juge par vous ne sera visité?

ALCESTE

Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse?

PHILINTE

J'en demeure d'accord; mais la brigue est fâcheuse, Et...

ALCESTE

Non : j'ai résolu de n'en pas faire un pas. J'ai tort, ou j'ai raison.

PHILINTE

Ne vous y fiez pas.

Je ne remuerai point. %

PHILINTE

Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner...

ALCESTE

Il n'importe.

PHILINTE

Vous vous tromperez.

ALCESTE

Soit. J'en veux voir le succès.

PHILINTE

Mais...

ALCESTE

J'aurai le plaisir de perdre mon procès.

PHILINTE

Mais enfin ....

ALCESTE

Je verrai, dans cette plaiderie, Si les hommes auront assez d'effronterie, Seront assez méchants, scélérats et pervers. Pour me faire injustice aux yeux de l'univers.

PIIILINTE.

Quel homme!

ALCESTE

Je voudrois, m'en coûtât-il grand'chose, Pour la beauté du fait avoir perdu ma cause.

PIIILINTE.

On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendoit parler de la façon.

ALCESTE

Tant pis pour qui riroit.

PIIILINTE.

Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture, où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux : Cependant à leurs vœux votre âme se refuse. Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse. De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semble si fort donner dans les mœurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas? ou les excusez-vous?

ALCESTE

Non, l'amour que je sens pour cette jeune veuve

Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve,

Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner,

Le premier à les voir, comme à les condamner.

Mais, avec tout cela, quoique je puisse faire,

Je confesse mon foible, elle a l'art de me plaire :

J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer,

En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer;

Sa grâce est la plus forte, et sans doute ma flamme

De ces vices du temps pourra purger son âme.

PHILINTE

Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. Vous croyez être donc aimé d'elle?

ALCESTE

Oui, parbleu!

Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être.

PHILINTE. À^

Mais si son amitié pour vous se fait paroître,

D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui?

ALCESTE

C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire.

PHILINTE

Pour moi, si je n'avois qu'à former des désirs, La cousine Éliante auroit tous mes soupirs ; Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère, Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire.

ALCESTE

11 est vrai : ma raison me le dit chaque jour; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

PHILINTE

Je crains fort pour vos feux, et l'espoir où vous êtes Pourroit...

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