‹ MoliereChapitre 54 sur 253 · SCÈNE PREMIERE ALCESTE, PHILINTE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE ALCESTE, PHILINTE

ALCESTE

La résolution en est prise, vous dis-je.

PHILINTE

Mais quel que soit ce coup, faut-il qu'il vous oblige?..

ALCESTE

Non : vous avez beau faire et beau me raisonner.

Rien de ce que je dis ne me peut détourner :

Trop de perversité règne au siècle où nous sommes,

Et je veux me tirer du commerce des hommes.

Quoi, contre ma partie on voit tout à la fois

L'honneur, la probité, la pudeur et les lois;

On publie en tous lieux l'équité de ma cause;

Sur la foi de mon droit mon âme se repose;

Cependant je me vois trompé par le succès.

J'ai pour moi la justice et je perds mon procès!

Un traître, dont on sait la scandaleuse histoire,

Est sorti triomphant d'une fausseté noire!

Toute la bonne foi cède à sa trahison !

Il trouve, en m'égorgeant, moyen d'avoir raison!

Le poids de sa grimace, où brille l'artifice.

Renverse le bon droit et tourne la justice!

Il fait par un arrêt couronner son forfait!

Et non content encor du tort que l'on me fait.

Il court parmi le monde un livre abominable^

Et de qui la lecture est même condamnable ^

Un livre à mériter la dernière rigueur.^

Dont le fourbe a le front de me faire l'auteur,

Et là-dessus, on voit Oronte qui murmure,

Et tâche méchamment d'appuyer l'imposture!

Lui, qui d'un honnête homme à la cour tient le rang-,

A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc ,

Qui me vient, malgré moi, d'une ardeur empressée,

Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée;

Et parce que j'en use avec honnêteté,

Et ne le veux trahir, lui ni la vérité ,

Il aide a m'accabler d'un crime imaginaire !

Le voilà devenu mon plus grand adversaire!

Et jamais de son cœur je n'aurai de pardon ,

Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet tut bon !

Et les hommes, morbleu! sont faits de cette sorte!

C'est à ces actions que la gloire les porte!

Voilà la bonne foi , le zèle vertueux ,

La justice et l'honneur que l'on trouve chez eux!

Allons, c'est trop souffrir les chagrins qu'on nous forge: .

Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.

Puisque entre humains ainsi vous vivez en vrais loups.

Traîtres, vous ne m'aurez de ma vie avec vous.

PHILINTE

Je trouve un peu bien prompt le dessein où vous êtes.

Et tout le mal n'est pas si grand que vous le faites :

Ce que votre partie ose vous imputer

N'a point eu le crédit de vous faire arrêter;

On voit son faux rapport lui-même se détruire ,

Et c'est une action qui pourroit bien lui nuire.

ALCESTE

Lui? De semblables tours il ne craint point l'éclat :

Il a permission d'être franc scélérat;

Et loin qu'à son crédit nuise cette aventure,

On l'en verra demain en meilleure posture.

PHILINTE

Enfin il est constant qu'on n'a point trop donné

Au bruit que contre vous sa malice a tourné :

De ce côté déjà vous n'avez rien à craindre;

Et pour votre procès, dont vous pouvez vous plaindre,

Il vous est en justice aisé d'y revenir.

Et contre cet arrêt...

ALCESTE

Non; je veux m'y tenir.

Quelque sensible tort qu'un tel arrêt me fasse, Je me garderai bien de vouloir qu'on le casse : On y voit trop à plein le bon droit maltraité , Et je veux qu'il demeure à la postérité Comme une marque insigne, un fameux témoignage De la méchanceté des hommes de notre âge. Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter; Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester Contre l'iniquité de la nature humaine, Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

Mais enfin...

ALCESTE

Mais enfin, vos soins sont superflus :

Que pouvez-vous , Monsieur, me dire là-dessus? Aurez-vous bien le front de me vouloir en face Excuser les horreurs de tout ce qui se passe?

PHILINTE

Non : je tombe d'accord de tout ce qu'il vous plaît :

Tout marche par cabale et par pur intérêt ;

Ce n'est plus que la ruse aujourd'hui qui l'emporte,

Et les hommes devroient être faits d'autre sorte.

Mais est-ce une raison que leur peu d'équité

Pour vouloir se tirer de leur société?

Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie

Page 1