WORMS
RÔLE DE ValÈRE.
s'offre un prétendant qui l'épouse «««s dot. La pièce de Plante s'ouvre par une scène où tout de suite le caractère de l'avare se décèle : il veut chasser sa servante dont les yeux furettent partout. Il y a aussi dans Y Avare une scène analogue entre Harpagon et La Flèche, le domestique de Cléante. Dans YAululaire, c'est l'esclave du neveu de Mégadore qui dérobe la marmite; dans V Avare, c'est La Flèche qui vole la cassette d'Harpagon. Dans les deux comédies, l'avare volé se livre à un violent désespoir. Le monologue pathétique de Molière est traduit de très près de celui de Plante. Enfin la fameuse scène du quiproquo où les deux interlocuteurs , le père et l'amant de la fille, ne s'entendent point et pensent, l'un au vol de son trésor, l'autre à la jeune fille qu'il a séduite , est la même dans les deux pièces. C'est Plante qui l'a imaginée; Molière, en la reprenant, l'a rendue plus décente.
Larivey, dans sa comédie des Esprits, est aussi débiteur de Plaute. Mais il a été créateur dans son imitation. Nous avons vu plus haut qu'en faisant riche son avare Séverin, il avait donné à Molière une heureuse idée. Ajoutons qu'il a prêté à son Séverin des accents d'avarice, une naïveté de passion, dont Molière a pu profiter. Molière enfin a pris pour son Avare le dénouement que Larivey avait trouvé pour sa comédie des Esprits. Mais, hâtonsnous de le dire, ces ressemblances entre les deux pièces, si elles font honneur à Larivey, ne doivent point diminuer le mérite de Molière. Il est encore plus original que son devancier dans cette imitation d'une comédie de Plaute. Son Avare est plus curieusement étudié. Séverin est un père grondeur, un vieillard poltron et aussi un avare. Harpagon est toujours et partout un avare.
Pour le détail, Molière ne s'est point fait faute d'emprunter à un grand nombre d'auteurs comiques. Il prenait son bien partout où il le trouvait. Il élevait l'imitation à la dignité d'un art véritable. Ainsi, pour ne citer que quelques ressemblances, la scène d'Harpagon prêteur et mis tout à coup en présence de son fils qui recourait, sans le connaître, à l'assistance du plus cruel usurier de Paris , se trouvait déjà dans la Belle Plaideuse de Bois- Robert. Mais combien a plus de force le dialogue de Molière ! Dans cette même comédie on entendait la lecture d'un mémoire de fesse-mathieu qui a inspiré quelques articles plaisants à celui qui a été remis à La Flèche par maître Simon. Les intrigues de Frosine, ses
démarches, ses entremises, Molière avait pu en rencontrer d'analogues dans le théâtre italien. J'en dirai autant du rôle de Maître Jacques qui rappelle assez par ses rodomontades avant le danger, sa poltronnerie pendant, sa lâcheté après, l'Arlequin valet de Pantalon de la comédie italienne, jaloux de Lelio (Valère) qui a conquis les bonnes grâces de son maître.
Il ne faudrait pas s'exagérer l'importance de ces emprunts. Molière était avant tout frappé par ses propres observations. Dans le travail de la composition, les souvenirs comiques qui lui restaient de ses lectures lui revenaient à l'esprit. Ces souvenirs, quand ils étaient heureux et surtout quand ils se rapportaient à l'idée qu'il développait, le poète ne les négligeait point; mais ils prenaient sous sa plume une forme originale. Ce qui était de son invention se combinait si naturellement avec ce qu'il empruntait que le tout portait sa marque personnelle. Est-il possible qu'il en soit autrement? Un auteur dramatique saurait-il échapper à cette suggestion? Racine ne s'est-il point souvenu dans son Mithridate de cette scène ÔlqV Avare où Harpagon, voulant connaître le fond de la pensée de son fils, use de ruse, lui fait croire qu'ayant réfléchi sur son âge et la nécessité d'accommoder les caractères, il renonce à Marianne et la lui donne en mariage? Dira-t-on que Racine a été le plagiaire de Molière?
On a fait, au point de vue de la morale, de grosses critiques à cette comédie. « C'est un grand vice, dit J.-J. Rousseau, d'être avare et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas un plus grand encore à un fils de voler son père, et de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches , et , quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons! Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable; et la pièce où l'on fait aimer le fds insolent qui l'a faite, en est-elle moins une école de mauvaises mœurs? » Pourquoi vouloir toujours faire du théâtre une école? La comédie est le miroir de la société humaine, telle qu'elle est. Le prêche ne corrige point; la comédie, pas davantage, même en riant. Je reconnais que Cléante est loin d'être le modèle des fils. Mais quel père a-t-il? Il souhaite sa mort, il lui manque de respect, tout cela est vrai. Mais si le poète va si loin, c'est qu'il tire impitoyablement toutes les conséquences de la situation où se trouvent ses personnages. Il est impossible qu'un jeune homme soit plus sevré de tendresse, plus humilié que ne l'est
Cléante. Croit-on qu'Harpagon pleurerait beaucoup s'il enterrait son fils et sa fille? N'est-ce pas lui qui répond à Frosine lui disant par flatterie qu'il faudra l'assommer et qu'il mettra en terre et ses enfants et les enfants de ses enfants ce mot d'un égoïsme si cruel : « Tant mieux! » Où J.-J. Rousseau a-t-il vu que le spectateur aimait ce fils insolent? Il est moins antipathique qu'Harpagon; quand il n'est point en rivalité avec son père ou obligé de se défendre contre son avarice, c'est un jeune homme généreux et sensible. Et, s'il fait plaisir à voir et à entendre, c'est dans cette jolie scène du premier acte où il ouvre son cœur à Élise et reçoit les confidences amoureuses de sa sœur; c'est encore dans cette scène charmante de l'acte III où, parlant au nom de son père, qui n'en peut mais, il offre à Marianne le diamant que le vieillard a au doigt et la supplie de le garder, maintenant qu'il est « tombé dans de si belles mains » ! Dans les scènes pénibles mais vraies où le père et le fils sont en lutte, on les supporte l'un et l'autre. J.-J. Rousseau dit que Cléante vole son père. Cela n'est pas tout à fait exact puisque Cléante , qui n'a pas autorisé La Flèche à faire ce larcin, rend intacte la cassette d'Harpagon, à la condition que celui-ci accordera son consentement à son mariage et à celui de sa sœur. Lorsque Cléante, à qui son père vient de donner légèrement sa malédiction, répond « qu'il n'a que faire de ses dons », emporté par la colère, il ne songe pas plus dans la riposte qu'Harpagon dans l'attaque à l'énormité du mot et de la chose. « Je te donne ma malédiction! » sur les lèvres d'Harpagon, n'a pas plus d'importance que l'insulte ordinaire de pendard ou de bourreau. « Si le fils d'Harpagon, dit Saint-Marc-Girardin dans son Cours de littérature dramatique, lui manque de respect, c'est que, dans ce moment, l'avare, l'usurier et le vieillard amoureux, les trois vices ou les trois ridicules d'Harpagon, cachent et dérobent le père. » lAIolière fait répondre aussi Cléante avec la plus grande justesse à son père qui lui dit : « Ne suis-je pas ton père, et ne me dois-tu pas respect? » — « Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères , et l'amour ne connaît personne. »
Il est dans V Avare une scène charmante dont nous avons déjà parlé : c'est celle où Cléante fait accepter, malgré son père, à Marianne, le diamant que porte à son doigt Harpagon et qui « jette quantité de feux ». Il serait bien fâcheux que le poète nous eût privés de cette aimable revanche du jeune homme vaincu par le
vieillard, et, clans ce cas particulier, du faible écrasé par le fort. Rien n'est plus amusant que la sourde colère de Favare, qui envoie tout bas son fils à tous les diables, mais ne peut réclamer son bien qui lui est ainsi enlevé à sa barbe. Toutefois, n'est-on pas un peu étonné qu'Harpagon ait ce diamant au doigt? Étant donné son caractère, ne paraîtrait-il point plus naturel que le diamant fût avec l'or de la cassette caché à toutes les convoitises?
Dans toutes les autres comédies de Molière, comme le fait remarquer justement M. Ch.-L. Livet (voyez sa curieuse édition de V Avare) (1), il y a à côté du personnage principal un homme dont le caractère est opposé au sien, un homme qui sait apprécier la vertu contraire à son vice, ou la bienséance contraire à son travers : ainsi nous avons Cléante à côté de Tartuffe, Philinte à côté d'Alceste, pour ne citer que les antagonistes des deux chefs-d'œuvre. « Au milieu des tristes personnages qui entourent Harpagon, dit M. Livet, trouvons-nous du moins quelques honnêtes gens sur qui nous aimions à reposer nos yeux et qui nous inspirent une estime sympathique? » Peut-être pourrait-on apporter quelque adoucissement à ce ju^ment sévère? Cléante et Valère ne manquent pas, le premier, d'une certaine générosité de cœur, le second, d'une réelle délicatesse de sentiments. Mais il est bien vrai qu'on souffre, quelque coupable que soit Harpagon, bien que le père en lui, ayant foulé aux pieds tous ses devoirs, n'ait plus aucun droit, à entendre parler Cléante comme il le fait, à entendre surtout quelques-uns de ses vœux criminels? La sincérité souffre trop aussi au métier que fait Valère, pour qu'on puisse lui pardonner son hypocrisie même en considérant la pureté de ses intentions. Nous demandons grâce pour Marianne et surtout pour Élise qui est imprudente , je le veux bien, dans l'engagement où elle s'est jetée avec Valère, mais qui est excusable, n'ayant plus de mère pour la guider, ayant un père si peu tendre et si occupé ailleurs. Bien qu'elle ait pris pour témoin dame Claude, ne regrette-t-elle pas tous les jours ce qu'elle a fait, malgré l'assurance qu'elle a de la foi de Valère, sachant bien qu'une fille ne peut ainsi librement disposer d'elle-même?
Ces réserves faites, V Avare est un chef-d'œuvre. Mais nous ne saurions le mettre au rang du Misanthrope et de Tartuffe.
(1) Chez Paul Dupont.
Robinet n'a point cité les noms des acteurs qui ont créé les rôles de ï Avare; il s'est contenté de constater que toute la troupe avait fort bien donné. On peut en croire cependant La Grange et Vinot qui , dans leur préface de l'édition de 1682, faisant allusion à la toux dont était incommodé leur maître vers la fin de sa vie, écrivent ces deux lignes significatives : « Il s'étoit joué lui-même sur cette incommodité dans la cinquième scène du second acte de V Avare. » Harpagon était certainement représenté par Molière. Le rôle de La Flèche peut être attribué à Béjard. Nous avons déjà vu dans notre Histoire des Précieuses ridicules au théâtre que ce directeur modèle tirait parti des défauts physiques de ses comédiens. Or, à la fin de la troisième scène du premier acte , Harpagon , congédiant La Flèche , dont il suspecte les intentions à l'égard de son or, murmure ces paroles : « Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là. » Béjard est désigné ici clairement : il était boiteux. Un troisième personnage, Frosine, semble avoir eu une célèbre créatrice. « Dans Y Avare, dit M. Gustave Larroumet, Madeleine Béjard prend la robe feuille-morte et le bonnet fleuri de l'entremetteuse Frosine (1). » On est réduit aux conjectures pour les autres rôles. Toutefois le Répertoire des comédies françaises qui se peuvent jouer en 1686 nous donne la distribution suivante : Élise, M"" de Brie; Marianne, M"® Guérin, la veuve de Molière; Frosi^ie, M"° Beauval ou M"*" La Grange; Valère, La Grange; Haryagon, Brécourt ou Rosimont; Cléante, Raisin ou Hubert; Maître Jacques, du Croisy ; La Flèche, Guérin. On serait assez porté à croire que ceux des acteurs qui tenaient ces rôles en 1685 et qui faisaient déjà partie de la troupe de Molière en 1668 remplissaient alors les personnages qu'ils avaient créés dix-sept ans plus tôt. ^
Nous avons parlé de Brécourt dans notre théâtre de Racine (2). Quant à Rosimont, ce fut l'héritier des rôles joués par Molière. H faisait partie de la troupe de l'hôtel du Marais, dont il était la gloire, lorsque l'auteur de V Avare mourut. Les comédiens du Palais-Royal, croyant que cet acteur était le seul qui fût capable de recueillir la succession de leur chef, s'empressèrent de l'engager. Il débuta sur
(1) Histoire (TAndromaque au Théâtre.
(2) La Comédie de Molière, p. 110.
leur théâtre, le 3 mars 1673, par le rôle d'Argan, dans le Malade imaginaire , et y remporta tout de suite un très grand succès. Jusqu'à l'année de sa mort (1686), Rosimont tint avec autorité l'emploi de Molière. Raisin, que l'on surnomma plus tard le petit Molière (1656-1693), après avoir joué en province avec son frère, comédien médiocre, débuta à Paris à l'hôtel de Bourgogne en 1679. C'était un acteur d'une grande souplesse, qui pouvait paraître dans tous les personnages et ne se limitait point à un emploi déterminé. Tendre, galant ou spirituel dans les marquis et les petits maîtres, il se montrait hardi et plein de malice dans les valets; il passait tout naturellement de Scapin à Arnolphe , et son air devenait maussade et renfrogné. A la mort de Rosimont, il remplaça cet excellent acteur, sans que le public ressentît trop vivement cette perte. Au contraire, sa mort prématurée, occasionnée par une imprudence — il s'était baigné après un grand souper auquel , selon son habitude, il avait fait honneur, — priva la Comédie d'un comique très heureusement doué, d'un artiste de premier ordre. La Thorillière et Guédn, qui se partagèrent ses rôles, en faisant leur possible, même avec talent, ne purent diminuer les regrets de ceux qui avaient pu l'apprécier.
M"" Beauval, femme de Jean Pitel, sieur de Beauval, un simple moucheur de chandelles d'une troupe de province, après des commencements difficiles mais de bruyants succès en Hollande, en Flandre et à Lyon, qui attirèrent sur elle l'attention de Molière, débuta au Palais-Royal en septembre 1670. Elle devait remplacer Madeleine Béjard qui s'était retirée du théâtre un an auparavant. C'est elle qui créa le rôle de Nicole dans le Bourgeois gentilhomme. Jusqu'en 1704, elle joua les soubrettes et les reines de comédie à la satisfaction des plus difficiles. Mais en cette année apparut M"^ Desmares qui la doubla sur l'ordre du Dauphin. M"^ Beauval comprit que c'était son arrêt de retraite : elle s'y résigna. Les autres rôles qu'elle a créés dans le répertoire de Molière sont : une des sœurs de Psyché, et Julie de la Comtesse dEscarbagnas; dans celui de Regnard : la Nérine du Joueur, Lisette du Distrait, Lisette des Folies amoureuses.
Les meilleurs Harpagons après Molière, Rosimont, Brécourt et Raisin, furent Guérin d'Estriché, dont il a déjà été question plus d'une fois, en particulier dans notre histoire du Misanthrope ; La
Thorillière, le fils du camarade de Molière, dont la principale qualité était un naturel exquis; Duchemin, ancien notaire, excellent financier^ qui a joui pendant une carrière de vingt-quatre ans de la faveur du public; le dernier des La Thorillière, le petit-fils de celui qui faisait partie de la troupe de Molière, mais qui était loin de rappeler le comique fin et délicat de son père, arrachant, pour ainsi dire, les applaudissements à force de charger; Grandmesnil, le plus fort assurément , Molière excepté.
Grandmesnil (Jean-Baptiste Fauchard de) (1737-1816), d'abord avocat au Parlement de Paris, puis forcé de s'exiler parce qu'il s'était déclaré contre le Parlement Maupeou , se réfugia à Bruxelles (1771). 11 ne put, dans cette ville, résister à la vocation qu'il avait toujours eue pour le théâtre. Il se montra dans les rôles de valet. Lorsqu'il put revenir en France sans danger, il alla jouer à Marseille et à Bordeaux. Au lieu des valets, il avait pris les rôles dits à manteau. 11 débuta enfin à la Comédie française dans ce dernier emploi (1790) et il y conquit bientôt une place considérable. 11 y resta jusqu'en 1811, et fut un interprète excellent de Molière. Les deux rôles, où il a* laissé les plus durables souvenirs, furent Arnolphe et précisément Harpagon. Dans V Avare, il était parfait de naturel et de vérité. 11 produisait un grand effet dans le fameux monologue. Grandmesnil, par la correction de sa vie et son éducation, était très estimé en dehors du théâtre. Fort instruit, il fut membre de l'Institut dans la section de la Littérature et des Beaux-Arts. 11 mourut à Paris en 1816.
Après Grandmesnil, il faut citer Duparai,Guiot, Provost, Talbot, Got, Leloir et Clerh. Voici le jugement que portait sur Provost Théophile Gautier : « C'est un grand, un très grand acteur que Provost... il est arrivé à la perfection par l'étude; ses progrès ont été de chaque jour... Provost, contrairement aux acteurs dont le talent a grandi par les recherches et par l'étude, possède un jeu franc, varié, simple et toujours large. » M. Talbot, aujourd'hui sociétaire retiré, a longtemps plu dans Harpagon. M. Got, au regret de tous les connaisseurs, ne s'y est montré qu'un trop petit nombre de fois.
Dans Maître Jacques, on peut citer comme excellents interprètes, Michot, au commencement de ce siècle, La Rochelle, qui jouait à côté de Grandmesnil, Monrose, Coquelin aîné et Thiron. Delaunay
a été un charmant Cléante, et les deux meilleurs Valères de ce siècle ont été Firmin et M. Worms, tous deux pleins de chaleur et de verve.