COQUELIN CADET
RÔLE DE Maître Jacques.
MOLIERE. — LAVARE. 208
HARPAGON
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers, et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.
CLÉANTE
Nous n'entrons point dans vos affaires.
HARPAGON
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus!
CLÉANTE
Je ne crois pas...
HARPAGON
Ce serait une bonne affaire pour moi. ,
ÉLISE
Ce sont des choses...
HARPAGON
J'en aurois bon besoin.
Je pense que...
HARPAGON
Cela m'accommoderoit fort.
ÉLISE
Vous êtes...
HARPAGON
Et je ne me plaindrois pas, comme je le fais, que le temps est misérable.
CLÉANTE
Mon Dieu, mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre; et l'on sait que vous avez assez de bien.
HARPAGON
Comment, j'ai assez de bien! Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux; et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.
ÉLISE
Ne vous mettez point en colère.
HARPAGON
Cela est étrange, que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis?
CLÉANTE
Est-ce être votre ennemi, que de dire que vous avez du bien?
Oui, de pareils discours, et les dépenses que vous faites, seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.
CLÉANTE
Quelle grande dépense est-ce que je fais?
HARPAGON
Quelle? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville? Je querellois hier votre sœur; mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y auroit là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort; vous donnez furieusement dans le marquis; et, pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
CLÉANTE
Hé î comment vous dérober?
HARPAGON
Que sais-je? Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ?
CLÉANTE
Moi, mon père? c'est que je joue; et, comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.
HARPAGON
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu , vous en devriez profiter, et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour. Je voudrois bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête; et si une demidouzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-
chausses. Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru qui ne coûtent rien. Je vais gager qu'en perruques et rubans, il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze.
CLÉANTE
Vous avez raison.
HARPAGON
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. (Apercevant Cléante et Élise qui se font des signes.) Hé! (Bas, à part.) Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire ces gestes-là?
ÉLISE
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier, et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.
HARPAGON
Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
CLÉANTE
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
HARPAGON
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.
ÉLISE
Ah ! mon père.
HARPAGON
Pourquoi ce cri? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose, qui vous fait peur?
CLÉANTE
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre ; et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix.
HARPAGON
Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux; et vous n'aurez, ni l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et,
pour commencer par un bout (à Cléanté)^ avez-vous vu, ditesmoi, une jeune personne appelée Marianne, qui ne loge pas loin d'ici?
CLÉANTE
Oui, mon père.
HARPAGON
Et vous?
ÉLISE
J'en ai ouï parler.
HARPAGON
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille?
CLÉANTE
Une fort charmante personne.
HARPAGON
Sa physionomie?
Tout honnête, et pleine d'esprit.
HARPAGON
Son air, et sa manière?
CLÉANTE
Admirables, sans doute. •
HARPAGON
Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériteroit assez que l'on songeât à elle?
CLÉANTE
Oui, mon père.
HARPAGON
Que ce seroit un parti souhaitable?
CLÉANTE
Très souhaitable.
HARPAGON
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage?
CLÉANTE
Sans doute.
HARPAGON
Et qu'un mari auroit satisfaction avec elle?
Assurément.
HARPAGON
Il y a une petite difficulté; c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourroit prétendre.
CLÉANTE
Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable, lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.
HARPAGON
Pardonnez-moi, pardonnez-moi. Mais ce qu'il yaàdire, c'est que, si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite , on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.
CLÉANTE
Cela s'entend.
HARPAGON
Enfin, je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments; car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme, et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.
CLÉANTE
Euh?
HARPAGON
Comment?
CLÉANTE
Vous êtes résolu, dites-vous...
D'épouser Marianne.
CLÉANTE
Qui? Vous, VOUS?
HARPAGON
Oui, moi, moi, moi. Que veut dire cela?
CLÉANTE
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.
HARPAGON
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire.