‹ MoliereChapitre 7 sur 253 · VERS · texte numérisé non relu

VERS

(D'après les portraits et le costume qui lui sont rapportés, communiqués par la Comédie française.) ■ Molière. , ■*

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d'amener Valère pour qu'elle signifie en sa présence son congé au jeune impertinent. Sganarelle tombe dans ce second panneau, non parce qu'il est sot, mais parce qu'il est vain. Valère arrive en effet, et Isabelle, dans un langage à dessein équivoque, mais que l'intéressé devine, tandis que Sganarelle s'attribue les caresses, fait entendre au galant que le moment est venu de la sauver. Enfin Sganarelle la trouve à une heure tardive sur le seuil de la maison; elle avait résolu de s'échapper; il s'étonne un peu, mais il est bientôt rassuré quand Isabelle lui dit qu'elle a prêté sa chambre à Léonor qui veut y recevoir son amant, précisément ce Valère qui ose la courtiser. Elle rentre seule, sous prétexte de refuser à sa sœur de se prêter à un rendez-vous ; Sganarelle l'admire ; elle sort bientôt enveloppée d'une mantille. Il la prend pour Léonor et il est ravi en songeant au désespoir d'Ariste quand il se verra si bien récompensé de ses complaisances. Il suit la fausse Léonor, la voit entrer chez Valère, et vient annoncer l'équipée à son frère, heureux du mal qui lui arrive. Mais tout s'explique, et c'est lui, au contraire, qui est impitoyablement raillé.

Il semblait à Molière que le sujet de VEcole des Maris pouvait être repris et traité à nouveau. IS École des Femmes est en effet, le second volume du traité sur l'émancipation de la femme dont V École des Maris est le premier. L'observation, déjà si profonde dans V École des Maris, pénètre ici plus avant dans le cœur humain. C'est moins un tableau des mœurs du temps que la satire toujours actuelle de préjugés et de travers qui ne sont pas près de disparaître. Sganarelle comptait sur les verroux pour être assuré de la vertu de sa femme; Arnolphe compte sur l'ignorance et la simplicité d'esprit dans lesquelles il entretient la sienne pour la maintenir dans l'innocence. Mauvais raisonnement d,e part et d'autre. C'est la liberté de leur conscience, leur honneur, qui garde les femmes dans le devoir. Depuis Bartholo, on ne fait plus le premier calcul; on fait encore le second, et c'est pourquoi Y École des Femmes est une comédie plus populaire que V École des Maris. Mais le résultat est le même dans les deux écoles : le plus fort et le plus malin sont battus par la plus faible et la plus innocente. Arnolphe a adopté au berceau la fille d'une pauvre paysanne ; il veut l'élever à sa guise pour en faire sa femme. Il l'a placée dans un obscur couvent où il a recommandé qu'on ne lui apprît rien, qu'on la

rendît aussi sotte que possible. A sa sortie du couvent, il l'a enfermée dans une maison, à la campagne, sous la garde de deux domestiques qu'il a su choisir parmi les plus simples. Quand le rideau se lève, elle a seize ans. C'est Tàge qu'il attendait pour son mariage. Après un voyage de quinze jours, il vient trouver Agnès, — c'est ainsi qu'on la nomme. Tout est bien changé dans cette maison autrefois si calme; Agnès aime un galant du nom d'Horace, qui a surpris sa retraite , et les domestiques ont été dégrossis par les largesses de l'amoureux.

Arnolphe tient la nouvelle de la bouche même d'Horace, qu'il connaît et à qui il ne veut pas découvrir ses futurs projets par crainte du ridicule et aussi parce qu'il désire, maintenant qu'il est prévenu, écarter l'ennemi de la place. Quand il voit Agnès, elle avoue ingénument tout ce qui est arrivé; ah! elle a bien profité au couvent! Arnolphe, troublé, mais toujours sûr de lui, sachant d'ailleurs que le galant n'en est encore qu'à l'intrigue, profite de l'aventure pour faire à la pauvre enfant un sermon tout hérissé de menaces et de morale. L'effet contraire est produit. La jeune fille soupire davantage après son amoureux. Arnolphe, se croyant toujours le plus fort, lui ordonne de jeter une pierre à l'impertinent quand il repassera sous sa fenêtre. Elle jette la pierre en effet, mais enveloppée d'une lettre. C'est encore Horace qui raconte ce trait hardi qu'on n'aurait pas attendu de la simplicité d'Agnès. Le piquant, c'est que le jeune homme ignore qu' Arnolphe est précisément le barbon dont il rit si fort. Arnolphe n'habitait point dans la maison où loge Agnès et n'y venait d'ailleurs qu'à la nuit tombante. La comédie continue; Horace a été reçu dans la chambre d'Agnès. Le jaloux en est instruit par l'intéressé lui-même. Il faut en finir; Arnolphe, sachant toujours de la même manière l'heure d'un dernier rendez-vous entre les deux amants, arme ses gens pour rosser le galant; les valets sont à leur poste et chargent Horace tandis qu'il monte à l'échelle de corde; Arnolphe, qui de la fenêtre de sa pupille dirige le guet-apens, ne s'aperçoit pas qu'Agnès s'enfuit de sa chambre pour aller retrouver son amant. Et c'est toujours Horace qui informe l'infortuné Arnolphe de son malheur. Ce malheur est complet, car il est obligé autant par les bienséances que par la nécessité du vaincu de céder Agnès à Horace. Agnès retrouve en effet, au dénouement, un père de qui elle dé-

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pend désormais et qui lui donne pour mari cet Horace même qu'elle aime et à qui il l'avait fiancée depuis son enfance.

Dans V École des Maris et dans V École des Femmes Sganarelle et Arnolphe sont sur le point de faire une sottise, un mariage disproportionné; le hasard est plus sage qu'eux; il les affranchit des accidents à venir. Il n'en est pas de même dans Georges Dandin. Georges Dandin est un riche vilain qui a épousé la fille d'un gentilhomme et ne rencontre dans cette union malheureuse que désillusions et tourments. C'est une sorte de développement du Mariage forcé. Dans cette farce, nous quittions Sganarelle au moment où son hymen était conclu par contrainte; ici, Sganarelle ou plutôt Georges Dandin « a tâté du mariage » ; il sait ce qu'il lui en aura coûté de n'avoir pas choisi une femme dans sa condition. Georges Dandin rappelle aussi la Jalousie de Barbouillé pour une scène amusante. Cette scène est conduite de la même façon dans les deux pièces. Angélique courait les aventures; en rentrant, elle trouve la porte fermée, son mari ne veut pas lui ouvrir; il fournira aux parents de sa femme qu'il a envoyé chercher, la preuve manifeste de son inconduite. La perfide fait semblant de perdre connaissance. Le bonhomme descend, craignant un vrai malheur. Mais la femme a disparu ; la porte se referme , et c'est au tour du mari d'être confondu. Quand les parents arrivent, c'est l'accusateur qu'ils trouvent en faute. Georges Dandin fut aussi composée pour une fête de la cour. Mais, soit que le poète fût mieux inspiré que dans la plupart des comédies qu'il écrivit sur commande et eût rencontré un sujet d'une observation plus facile, soit qu'il eût eu plus de temps a lui consacrer, cette comédie a des passages d'une haute portée; c'est une de celles qui ont excité les plus vives polémiques. Elle est certainement très hardie : Molière n'a porté l'adultère proprement dit sur la scène que dans deux pièces, dans Georges Dandin, comédie de mœurs, et dans Amphitryon, imitation libre de la tragicomédie de Plante, et dont l'action se passe entre les dieux et les héros , ce qui diminue et atténue considérablement ce que la fable a de scabreux et de choquant. Dans le théâtre moderne, l'adultère est un sujet de drame devenu presque banal; mais il semble interdit à la comédie. Les honnêtes gens, pour parler comme Molière, ne sauraient en rire. Peut-être l'espèce de gêne que l'on éprouve à la vue de Georges Dandin innocent et forcé par les Soten-

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ville de demander pardon à genoux à sa femme coupable, quand les apparences seules sont contre lui, est-elle une des causes nombreuses — elles sont complexes — du succès discuté de cette comédie ?

Après V École des Femmes, Molière semblait avoir atteint l'apogée de son art. Il lui était réservé de monter plus haut encore. Il restait un peu de bouffonnerie dans ses premières comédies de mœurs, même dans cette dernière : Tobservateur avait chargé certains caractères pour que la vérité, toujours difficile à saisir dans sa simplicité , apparût plus facilement dans toute sa force au plus grand nombre. Les délicats regrettaient cette trace de l'ancien métier. Ils relevaient aussi d'autres défauts qui allaient complètement disparaître dans les œuvres de la seconde manière : les invraisemblances de lieu et d'intrigue, la place publique où s'échangeaient trop souvent des confidences qui doivent rester secrètes, l'arrivée romanesque d'Enrique, ce père qui tombe d'Amérique comme du ciel, la fréquence des aparté, — moyen si artificiel, — l'abondance aussi des monologues, si éloignés de la nature dans leur convention, ce dénouement postiche enfin, qui terminait à la diable une œuvre de premier ordre dans son ensemble et conçue avec une originalité si puissante. C'est Molière qui avait ainsi rendu sévères pour lui-même Boileau et tous ces esprits distingués qui d'instinct espéraient en lui un poète qui montrât la comédie épurée de tous ces moyens puérils, un philosophe qui mît à nu « le cœur de l'homme dans la seule diversité de ses mouvements, fournissant à tous les plaisirs de surprise, d'émotion et de rire (1). » Le Misanthrope, Tartuffe, les Femmes savantes, au premier rang de toutes les comédies qu'il écrivit après V École des Femmes, en mettant à part les pièces de divertissement faites trop vite pour compter à côté des chefs-d'œuvre, répondirent complètement à cet idéal.

Don Juan pourrait servir de transition entre V École des Femmes et Tartuffe au point de vue de l'art. Laissons de côté le dénouement féerique qui fait sourire plutôt que trembler et qui détonne autant dans cette œuvre de Molière qu'eût détonné un dénouement eschylien dans une comédie de Ménandre. Mais comme nous sommes frappés de la hardiesse extraordinaire de la pensée du poète!

(1) Nisard, Histoire de la littérature française.

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En même temps qu'il s'attaquait — les trois premiers actes de Tartuffe avaient paru — à une force puissante, et d'autant plus terrible qu'elle se fait une arme de la piété dont l'apparence seule suffit à l'estime de beaucoup de gens, à l'hypocrisie d'un Tartuffe, Molière s'attaque à une autre force redoutable, « au grand seigneur méchant homme ». « Quel mal en effet, dit M. Louis Moland avec tant de justesse, quel mal peut faire l'homme à qui sa naissance permet tout, qui ne rencontre dans ceux qui l'environnent que complaisance et bassesse, qui a tous les moyens de corruption et toutes les chances d'impunité, lorsqu'il n'a plus aucune croyance qui le retienne et qu'il ne respecte plus rien? » Don Juan ou le Festin de Pierre et le Tartuffe se complètent l'un l'autre. Tartuffe offre le spectacle de la fausse dévotion, forme déguisée de l'athéisme, et du mal qu'elle fait dans la maison d'un simple bourgeois ; Don Juan celui de l'athée qui brave toutes les foudres divines et humaines et profite de sa naissance pour tromper la bonté du roi jusqu'à ce qu'il la lasse, la crédulité de son père, jusqu'à ce que ses vices partout étalés ouvrent les yeux au vieillard indigné, l'amour de femmes du monde et de filles de village que son élégance, son esprit, sa beauté séduisent et perdent, la patience de ses créanciers qu'il flatte, berne et ne paie pas, la fidélité enfin de son valet à qui il devra dans l'éternité ses gages comme il les lui devait sur la terre.

Que d'intérêt, d'action et de passion dans le Tartuffe! C'est certainement la plus populaire des comédies de Molière. Un intrus, Tartuffe, qu'un bon bourgeois, Orgon, a rencontré à l'église, et qui a su tromper cette pauvre dupe par les dehors pieux « d'une sainte personne » est entré dans la maison de son protecteur, y a fait adopter les règles de la plus étroite dévotion, aidé dans ses réformes par l'autorité toute puissante du chef de famille et l'approbation hautement déclarée de M"" Pernelle, la mère d'Orgon. Au logis on déteste cet ennemi, dont l'hypocrisie religieuse et la perfidie n'ont échappé à personne : le fils Damis parle à chaque instant de lui couper les deux oreilles; Cléante, le beau-frère raisonnable d'Orgon, le persiffle et le raille, puis le supplie, — mais moqueries et prières, sont en pure perte, — de quitter une maison où il a apporté le trouble et le chagrin ; Dorine, la suivante, la soubrette au franc parler et au bon sens populaire, lui fait entendre de cruelles vérités

qui n'entament point sa béate indiflerence. Mariane regarde en lui avec horreur le mari que son père lui destine; Elmire, plus sage que tous les autres, plus avisée, en femme curieuse et experte qui trouve dans sa bonté agissante le remède à tant de maux, songe à le perdre. Elle y arrivera, dût le moyen être dangereux pour ellemême. Tartuffe est un fort vilain homme qui n'est pas seulement ridicule comme les Sganarelle, comme Arnolphe, comme Georges Dandin, mais qui est effrayant. On sent que Molière a mis toute sa passion et tout son génie à peindre le faux dévot qui est le plus pervers de tous les hommes, le plus redoutable. C'est assurément la seule comédie où Molière ait de parti pris prévenu et instruit les hommes, en les mettant en garde contre le vice le plus odieux de la nature. Celui qu'il a couvert de ridicule, c'est Orgon, la dupe, le niais qui se laisse prendre aux apparences. S'il n'y avait dans cette comédie Orgon et M""" Pernelle, si Dorine ne l'égayait de temps à autre par son rire franc et son bon sens si comique, si vrai, si entraînant, s'il n'y avait la jolie scène de dépit amoureux entre Valère et Mariane, Tartuffe serait un véritable drame, et un drame des plus noirs. Comment Tartuffe est-il démasqué? Vous le savez. Elmire feint de répondre à la « flamme coupable » qu'il lui montre. Ce drôle convoite en même temps la fortune et la femme de son hôte. Il a déjà obtenu l'une de l'imbécillité d'Orgon qui lui a fait une donation de tous ses biens; il espère que l'autre se donnera d'elle-même. Il se laisse prendre deux fois au piège que lui tend Elmire; la première fois, la précipitation de Damis manque de tout perdre. Si l'habileté de Tartuffe n'eût péché par quelque endroit comme tout ce qui est humain d'ailleurs, c'en était fait de l'expérience tentée par la femme d'Orgon. Mais il est trop épris et il est trop vain, — la vanité est un des travers que Molière attaque sans cesse, — pour ne pas croire à la sincérité des sentiments d'Elmire. La seconde fois, il est perdu sans ressources. Orgon a été témoin de sa déloyauté. Quelque aveugle qu'il fût, il ne pouvait nier l'évidence. Orgon veut chasser le traître ; mais c'est l'intrus qui , muni de l'acte en règle de la donation, parle au contraire de mettre tout le monde à la porte de chez lui. Il l'eût fait sans pitié si le roi n'intervenant tout à coup dans la personne d'un exempt n'eût châtié l'habile coupable qui n'avait rien à craindre des lois et que seul Dieu ou Louis XIV" pouvait atteindre là-haut ou ici-bas.

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Il nou-s reste peu de chose à dire des pièces qui lui ont été commandées pour servir de divertissements à la cour. Il était difficile qu'il y fût aussi complet que dans ses comédies mûries. Néanmoins il lui échappe, malgré la précipitation du travail, des traits de vrai comique où l'on reconnaît son génie qui seulement sommeille. Psyché et Amphitryon, on le sait, sont des imitations où il se meut à l'aise , où il lutte , surtout dans Amphitryon, d'esprit et de grâce avec Plante. Si son Sosie n'est pas plus amusant que celui de l'auteur latin, il ne faut pas oublier qu'il a créé à côté de ce personnage déjà connu celui de Cléanthis, la femme de Sosie qui est une merveille, le chef-d'œuvre de la bouffonnerie. C'est la seule pièce qui pour son style ait trouvé grâce devant Fénelon : il est vrai que jamais son vers, libre d'ailleurs, ne fut plus spirituel et plus aisé.

Molière a été souvent attaqué pour son style. On se rappelle le jugement sévère de Fénelon : « En pensant bien, il parle souvent mal ; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre 'mots avec la plus grande simplicité ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple Y Avare est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versification française l'a gêné; il est vrai même qu'il a mieux réussi pour les vers dans V Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais, en général, il me parait, jusque dans sa prose , ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions (I). » De son côté, La Bruyère lui reconnaissait tous les mérites, sauf celui d'écrire purement. « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme (2). » Enfin Vauvenargues disait : « On trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins. purs que lui. » De nos jours, un critique ordinairement sagace, M. Scherer, a repris l'opinion exprimée par Fénelon, La Bruyère et Vauvenargues, et sans ménagement a déclaré que notre grand comique était aussi mauvais écrivain qu'on pouvait l'être, qu'il était un poète extrêmement négligé, et qu'il « ne parvenait à satisfaire aux lois de la versification qu'à force

(1) Lettre à V Académie. Projet d'un traité sur la Comédie.

(2) Les Caractères. Des ouvrages de l'esprit.

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d'explétifs, de synonymes et de pléonasmes (1). » Nous allons essayer de discuter ces jugements , d'en dégager ce qu'ils offrent de vrai et d'incontestable , mais d'y faire aussi la part de l'exagération et de la rigueur.

La langue de Molière est puisée aux sources vives du génie national. Elle est facile, souple, riche et populaire. Elle se prête à tous les âges, à tous les sexes, à toutes les conditions. Elle rappelle la familiarité de la conversation. Elle reproduit enfin la vérité des mœurs et des caractères. Alain, Pierrot, Charlotte, Mathurine, parlent comme au village ; Tartuffe emploie le langage cauteleux de l'hypocrite; Trissotin, Vadius, Lysidas sont entortillés, précieux; Clitandre est élégant et ferme; Philinte aimable et complaisant; Célimène met de l'esprit dans ses moindres médisances et Éliante une grâce pleine d'abandon dans son plaidoyer en faveur des âmes vraiment éprises ; M""" Jourdain se fait entendre sans chercher l'expression; elle est simple et précise comme elle est franche. Martine, Dorine, Nicole enfin, en servantes qui ont droit de conseil à la maison, ne font point de façon pour dire ce qu'elles pensent , et le disent clairement. Cependant, si Molière sait prêter le langage qui leur convient aux précieuses, aux courtisans, aux pédants, c'est surtout le bourgeois qu'il fait parler d'après nature. Son œuvre est d'inspiration bourgeoise, et son style abonde en locutions familières, en proverbes d'usage, en métaphores qui enfreignent sans doute les règles de la rhétorique, mais que l'observateur a retenues fidèlement, tandis qu'elles sortaient de la bouche soit d'un oisif de Pézenas soit d'un client dans la maison de son père. On ne saurait croire quelle énergie et quelle couleur ces tours de phrase vraiment populaires et reproduits instantanément sur le papier ou gardés dans une mémoire heureuse donnent au style d'un poète à qui la correction d'ailleurs n'était pas indifférente, mais qui recherchait avant tout dans le dialogue la passion et la vie (2). Aussi n'y

(1) Études sur la litlèrature contemporaine, VIIL Une hérésie littéraire.

(2) « Pour écrire de génie dans la comédie, il faut savoir écouter ses originaux, saisir au passage leurs paroles toutes chaudes et les fixer sur le papier. Le droit du poète sur ce langage se réduit à en ôter les fautes de français. Rîen n'est plus écrit de génie dans notre langue que cette conversation du Sganarelle et du Gorgibus , si efficace par tant d'excellentes sentences de ménage , si piquante par ces locutions parisiennes où Malherbe reconnaissait le vrai français. » Nisard, Histoire de la littérature française.

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a-t-il guère lieu de s'étonner que La Bruyère ait pu apercevoir dans la langue de Molière ce que nous voyons moins au dix-neuvième siècle : le « jargon » et le « solécisme ». Ce jargon et ces solécismes, c'était la manière toute nouvelle et très naturelle dont s'exprimait le poète; c'étaient les termes du langage courant employés par lui, véritables hardiesses aux yeux d'écrivains de profession, conditions de durée au contraire pour le style d'un auteur dramatique.

Fénelon accepte encore la prose de Molière; mais il ne saurait supporter ses vers. M. Schérer, lui aussi, reproche surtout à Molière sa versification lâche et traînante, encombrée de chevilles et de pléonasmes. Cette critique est formulée avec une sévérité excessive. Il n'est que trop vrai qu'il y a un peu de redondance dans les vers du poète ; qu'il s'y rencontre des obscurités , des embarras de construction , des négligences échappées à la précipitation ; que ses personnages parfois quittent le ton familier de la conversation et le tour rapide du dialogue pour faire , à tour de rôle , d'assez longs discours où la rhétorique a trop de part; que le style amoureux chez lui n'est point dépourvu d'afféterie et de prolixité. Mais les chevilles que M. Schérer se plaint de rencontrer si souvent dans les vers de Molière ne sont point si nombreuses qu'il le soutient; il est bien rare que si l'idée déjà exprimée dans le premier vers est reprise dans le second, cette répétition n'ajoute au sens et ne le fortifie. Il ne faut pas prendre une gradation ascendante très marquée pour une tautologie. Quant aux pléonasmes, il en est de deux sortes : ceux qui constituent une véritable incorrection grammaticale et ceux qui sont l'expression à dessein répétée de la même idée. Dans la conversation , celui qui veut faire admettre son opinion ne répète-t-il point, souvent dans les mêmes termes , ce qu'il a déjà dit? Ces pléonasmes rapprochent précisément le style de Molière du langage naturel. Il ne faut pas adresser au seul Molière, pour le galimatias amoureux, une critique qui tombe aussi bien sur Corneille, Racine, Boileau, sur tous les écrivains du temps. Et même, en ce qui concerne cet idiome spécial, y a-t-il lieu de tant reprocher au poète l'emploi d'un jargon qui, après tout, était employé dans le monde? De tout temps, les amoureux , quand ce n'est pas un poète moderne qui invente leur dialogue, n'ont-ils point parlé une langue à part, entortillée et peu naturelle, qui n'a rien de la vérité de leur passion? Cependant, à côté des « feux » et des « chaînes » dont brûle ou est entravé Clitan-

dre lui-même, qu'on se rappelle l'exquise délicatesse dans l'expression de la tendresse d'une Elvire ou de l'amour d'Alceste.

Il y a donc un juste milieu à garder entre l'admiration dévote qui soutient que sa langue est irréprochable et la sévérité excessive des critiques qui, à l'exemple de la Bruyère, lui refusent le don d'écrire purement. Il nous semble que M. Emile Faguet dans ses Grands maitres du dix-huitième siècle a su faire judicieusement le départ de ce qu'il y a d'excellent et de moins parfait dans la langue de Molière. Nous lui empruntons bien volontiers ses conclusions : « Molière a une langue très riche , la plus riche peut-être de son siècle, et directement puisée aux sources vives du siècle précédent, colorée, abondante, jaillissante. L'image est presque toujours neuve chez lui et pleine de sens ; elle n'a pas cette rigueur superstitieuse qui sent l'école, mais elle est libre, hardie et vivante. La vivacité du tour est un charme , et le mouvement du style est presque toujours incroyable, à désespérer tout imitateur et à dépasser les

forces de tout interprète Molière est un grand écrivain négligé.

Il écrivait vite , pressé par le temps , par les nécessités de son théâtre,

par les ordres du roi Il n'y a pas, depuis l'antiquité grecque

jusqu'à nos jours, un seul poète comique qui puisse, même comme écrivain, être comparé à cet étonnant improvisateur. » Voilà, ou je me trompe fort, l'éloge et la critique mis tout à fait au point.

Arrivé au terme de cette étude, il convient que nous jugions d'ensemble la comédie de Molière. Molière a ramené son art du goût du romanesque au goût du naturel. Il s'est surtout préoccupé de l'étude des caractères. A partir de Y École des Maris, l'intrigue, autrefois si importante, n'est devenue pour lui qu'un accessoire indifférent, et c'est à peine même s'il songe à terminer raisonnablement les pièces qu'il a conçues et qu'il conduit jusqu'au dénouement avec tant d'originalité et d'habileté. Je ne vois guère que les dénouements du Tartuffe et des Femmes savantes qui soient logiques et celui de Y École des Maris qui soit naturel. Mais les dénouements de YÉcole des femmes et de Y Avare sont sacrifiés : on sait que les acteurs , qui n'ont rien à dire dans les scènes finales de Y Avare, pour distraire l'attention ou pour tromper l'impatience du public, s'amusent à des jeux de scène bouffons pendant que leurs camarades expédient la prose du maître.

Molière a surtout voulu faire des portraits qui fussent ressemblants.'

Il a observé les hommes vrais autour de lui, et il a été vrai luimême. Ses créations sont devenues des types. Fénelon reconnaissait qu'il avait enfoncé plus avant que Térence dans la connaissance de Thomme ; on pourrait dire que nul poète dramatique n'a mieux connu que lui les caractères. Ceux qu'il a mis sur le théâtre portent son empreinte. Ce sont de saisissantes figures qui ne s'effaceront jamais à travers les âges. Les noms, d'abord particuliers, d'un grand nombre de ses personnages sont devenus des noms génériques. Arnolphe rappelle l'égoïsme et la vanité de l'homme qui dispose des autres dans son intérêt et croit que tous doivent l'admirer comme il s'admire lui-même; il suffit de dire le nom d'Agnès pour que dans l'esprit s'éveille tout de suite l'idée de l'ingénue dont les yeux s'ouvrent malgré le bandeau dont on les a couverts, les noms d'Isabelle et d'Henriette, pour qu'on songe à ces jeunes filles pleines de bon sens, de caractère et de volonté , qui ne veulent point voir le côté romanesque dans le mariage, ceux de don Juan, de Tartuffe, pour qu'on s'efforce d'éviter, même dans notre époque où les grands seigneurs ont été remplacés par d'autres puissances aussi redoutables, l'homme qui est sûr de l'impunité et accumule autour de lui les dupes et les malheureux, l'hypocrite odieux qui dans l'ombre poursuit ses projets ambitieux. Alceste, c'est le généreux grondeur qu'on s'obstine à ne point trouver ridicule; Philinte, le sceptique aimable que, contre l'idée de Molière qui certainement faisait de ce philosophe accommodant le personnage raisonnable de sa comédie , on s'obstine aussi à ne point estimer à cause de sa résignation impertinente et de son détachement de nos petites misères. Harpagon, Célimène, Arsinoé, Béline, Chrysale, M""" Jourdain sont les types inoubliables de l'avare, de la coquette , de la prude , de la marâtre qui abuse de la faiblesse de son second mari pour écarter de son ,testament les enfants du premier lit, du bon bourgeois qui laisse porter à sa femme dans le ménage celui de nos vêtements qui remplace aujourd'hui le hautde-chausse du temps de Molière, la femme de bon sens, enfin, qui mériterait chez elle de le porter. Qui sait? Le nom d'Armande des Femmes savantes était particulier hier encore à une femme savante, à une exception dans le genre. Demain, dans notre siècle où l'émancipation de la femme ne connaît plus de bornes, ce nom pourrait bien s'appliquer à une espèce entière.

A côté de ces types immortels du théâtre de Molière , de ces figu-

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res qui ne sauraient vieillir parce qu'elles sont de tous les temps, vous avez les caractères qui ne se rapportent qu'au siècle de Molière , qui ont, comme toutes ses créations, une grande dose de vérité générale et humaine, mais qui ont aussi leur part de mœurs contemporaines, de mode pour ainsi dire. Il était difficile que Molière ne peignît point les travers de son époque ; s'il était artiste , et un artiste de premier ordre , un poète dans toute la force du terme , il était aussi acteur et surtout directeur de troupe. Parmi ces figures contemporaines, observées avec tant de malice et d'exactitude, il faut citer, en première ligne, la fille et la nièce de Gorgibus, les Précieuses ridicules, ensuite les fâcheux, dont Molière a tracé la silhouette aujourd'hui effacée dans la comédie qui porte ce nom, les pédants Lysidas , Oronte, Trissotin et Vadius, — ils ont bien des successeurs aujourd'hui; mais ces successeurs sont moins naïfs; toutefois Molière a mis chez ces pédants le plus qu'il a pu de l'homme de tous les âges, — tous les médecins et leur malade et les petits marquis qui ont été en butte à ses traits, les acteurs et actrices de sa troupe, animaux si difficiles à conduire, les femmes savantes Philaminte et Bélise, M. Jourdain , enfin, qui voudrait aujourd'hui être député ou au moins se faire décorer.

Molière n'a évidemment pas laissé un tableau complet de la vie au dix-septième siècle. Il est mort trop tôt; il avait beaucoup de projets de comédie que sa fin prématurée l'a empêché de réaliser. Dans V Impromptu de Versailles, il reconnaît qu'il n'a pas épuisé dans son œuvre tout le ridicule des hommes. Il n'avait montré l'homme de cour que sous des couleurs sympathiques; il n'y avait pas à Versailles que des Clitandres. Il n'a pas eu le loisir de peindre ces « lâches courtisans de la faveur » qu'il promettait, « ces perfides adorateurs de la fortune qui vous encensent dans la prospérité et vous accablent dans la digrâce » . « Qui peut dire aussi jusqu'où il serait allé dans la peinture plus circonstanciée de la vie réelle, aristocratique, bourgeoise ou provinciale (1)? » Il eût peut-être repris les types de l'avocat, de l'homme d'affaires, du hobereau de province, des nobles qui redorent leur blason avec la fortune des bourgeois enrichis, du paysan, dont il ne traite qu'en passant, dans les Fourberies de Scapin, et dont il n'a laissé que de fugitives silhouettes, le maître Simon de

(l) Jules Lemaître, la Comédie française après Molière.

LE THEATRE DE MOLIERE. Lxm

ï Avare, le notaire du Malade imaginaire, M. de Pourceaugnac et la Comtesse d'Ecarbagnas, les Sotenville, le Pierrot, la Mathurine et la Charlotte du Don Juan.

Enfin, à côté de ces figures contemporaines, vous avez les types consacrés par la tradition latine et italienne. Presque tous les valets de Molière sont imités de Plante ou de la comédie italienne, le JMascarille de VÉtourdi, Ergaste, de V École des Maris, La Montagne, des Fâcheux, La Flèche de V Avare, Covielle, du Bourgeois gentilhomme. Dans les pères de la comédie de Molière, il y a aussi, à côté de traits modernes, beaucoup de la convention antique, non seulement dans les pièces imitées du théâtre latin, comme les Fourberies de Scapin, \ Avare, mais même dans les comédies fruits de l'observation personnelle. J'en dirais autant des jeunes gens de son théâtre; ils sont amoureux tous comme ceux de Térence et de Plante; mais s'ils n'avaient point leurs valets pour les aider dans leurs aventures, leur flamme courrait risque d'être rarement satisfaite. Quant aux soubrettes, on a pu dire ajuste titre les soubrettes de Molière. C'est dans la création de ces personnages si amusants, dont sa domestique La Forêt a pu d'abord servir de modèle, que Molière a mis le plus d'imagination et de fantaisie. Quel progrès depuis la Lisette de VÉcole des Maris jusqu'à Toinette du Malade imaginaire, en passant par Donne, du Tartuffe, et Martine ô.qs Femmes savantes! Je cite aussi, comme lui appartenant en propre , le maître Jacques de V Avare, le Dubois du Misanthrope et surtout le Sganarelle de Don Juan.

Molière est un poète moral, si l'on veut bien ne pas prendre le théâtre pour un prêche, si l'on veut voir dans la comédie, ce qu'elle est, la représentation de la vie dans ce qu'elle a d'actuel par rapport au poète qui tient compte des travers de son époque et dans ce qu'elle a de général par rapport au philosophe qui connaît, pour les avoir étudiés à fond, les ridicules de l'humailité. C'est l'idéal que Molière a atteint dans son œuvre imparfaite non au point de vue de l'art, mais faute seulement d'une vie plus longue. Toutes les qualités françaises se trouvent réunies dans son théâtre : l'imagination créatrice, la fantaisie, la délicatesse, la gaieté vraie, l'esprit, et surtout ce qui est si français, la raison indulgente et éclairée s'alliant naturellement au bon sens populaire.

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