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SA VIE ET SON THÉÂTRE

Jean-Baptiste Poquelin, qui devait illustrer le pseudonyme de Molière, fut baptisé en l'église Saint-Eustache, à Paris, le 15 janvier 1622. n était probablement né le jour même ou la veille, rue Saint- Honoré, dans une maison située au coin de la rue de la Tonnellerie, aujourd'hui rue du Pont-Neuf, ou bien au coin de la rue des Vieilles Étuves, aujourd'hui rue Sauvai. Son père, Jean Poquelin, exerçait la profession de marchand tapissier et possédait la charge de valet de chambre tapissier du roi, depuis longtemps transmise dans sa famille. C'était, semble-t-il, un homme de caractère assez âpre, fort avare, et de qui son fils ne reçut autre chose qu'une éducation très soignée. Sa mère, Marie Cressé, qu'il perdit à l'âge de onze ans, nous apparaît, au contraire, comme une femme de goûts relevés et d'humeur libérale. H était l'aîné de quatre enfants, trois garçons et une fille, auxquels il devait survivre. Un an après la mort de Marie Cressé, Jean Poquelin se remaria avec une demoiselle Catherine Fleurette,' dont il eut deux filles.

Il ne serait pas impossible que Molière eût emprunté à son

propre père quelques-uns des traits dont il a peint son Harpagon, mais nous ne croyons pas que Catherine Fleurette, morte après trois ans de mariage, ait servi de modèle à la Béline du Malade imaginaire. On remarquera aussi que, sauf M"^ Jourdain, les mères tiennent très peu de place dans le théâtre de Molière. Selon la remarque de M. G. Larroumet, « Molière, homme d'observation et de vérité, se serait abstenu de peindre des caractères qu'il ne connaissait point par expérience personnelle, ou encore il ne songeait pas à mettre dans la vie des autres une influence qui s'était à peine exercée dans la sienne (1). »

De bonne heure, le futur poète comique manifesta un goût très vif pour le théâtre, encouragé par son grand-père maternel Louis Cressé. Son père y coupa court en le mettant dans le meilleur des collèges que Paris possédât alors, celui de Clermont, rue Saint- Jacques, dirigé par les Jésuites. En cinq ans, de 1636 à 1641, Molière y termina d'excellentes études et en sortit, nous dit La Grange, « fort bon humaniste et encore plus grand philosophe ; » philosophe , grâce à l'épicurien Gassendi , dont il fut l'élève particulier en même temps que Chapelle, Hesnaut, Bernier et Cyrano de Bergerac. Ce fut, entre Chapelle et lui, le point de départ d'une longue amitié; mais il est peu probable, malgré la légende, qu'il se soit lié d'affection à cette époque avec le prince de Conti, son futur protecteur, dont le séparait une trop grande différence d'âge et de condition. A Gassendi il dut encore la morale tolérante et large qui devait inspirer son caractère et une estime particulière pour le poète Lucrèce , qu'il traduisit plus tard avec Hesnaut; il ne reste de cette traduction qu'un spirituel passage sur les illusions de l'amour, inséré dans le Misanthrope.

Au sortir du collège de Clermont, le jeune Poquelin alla prendre à l'Université d'Orléans ses grades en droit et, dit-on, débuta comme avocat; mais il n'aurait plaidé qu'une fois, repris par sa passion précoce pour le théâtre et décidé à la suivre, malgré la vive résistance de son père.

Dès cette époque, en effet, il était en liaison réglée avec les enfants d'un huissier des eaux et forêts, les Béjarts, poussés vers la scène par une vocation aussi forte. H fréquentait en leur compagnie

(1) La Comédie de Molière^ ouvr. cité.

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tout ce qu'il y avait alors de spectacles dans Paris : hôtel de Bourgogne, salle du Marais, parades foraines de la place Dauphine et du Pont-Neuf. En vain son père, pour le détourner, le confia- t-il aux soins d'un maître écrivain, Georges Pinel, qui devait lui apprendre la tenue des livres, et, pour le dépayser, l'envoya-t-il à sa place suivre Louis XIII comme tapissier dans la campagne du Roussillon. Aussitôt de retour, Jean-Baptiste Poquelin se mettait, ou se remettait, à jouer la comédie avec les Béjarts et quelques autres « enfants de famille » . Peu après, il transformait ce passe-temps en profession et, le 30 juin 1643, décidant son maître, Pinel, à suivre son exemple, il signait l'acte d'association d'une troupe qui prenait le nom &' Illustre.Théâtre. Il dissimulait en même temps son nom de famille sous celui de Molière.

Les noms de ses premiers camarades méritent d'être retenus. C'étaient Joseph , Madeleine et Geneviève Béjart, Denis Beys, Germain Clérin, Nicolas Bonnenfant, Georges Pinel, qui prit le nom de La Couture, Madeleine Malingre et Catherine de Surlis. Une partie devait le quitter, à intervalles plus ou moins éloignés; seuls, les Béjarts lui restèrent fidèles jusqu'au bout. Il était surtout uni d'une étroite amitié avec Madeleine, qui le conseilla, dirigea l'administration matérielle de ses diverses troupes et le maria avec sa sœur Armande. Pour le reste, Molière était le vrai chef et l'âme de la « compagnie ».

h' Illustre Théâtre s'installa d'abord à la porte de Nesles, dans le jeu de paume des Métayers, sur l'emplacement d'où partent aujourd'hui les rues de Seine et Mazarine. Ses débuts ne furent pas heureux. Il dut se transporter bientôt au port Saint-Paul, à la lisière du quartier à la mode, le Marais. Même insuccès dans ce nouveau local. Il fallut emprunter et, compie on ne pouvait payer à l'échéance, Molière, qui avait répondu pour ses camarades et que son père laissait sans ressources, fut emprisonné au Châtelet. Madeleine Béjart avait, paraît-il, couru les provinces du Midi, quand elle faisait partie d'une troupe nomade; Molière connaissait la même région pour y avoir suivi la cour. V Illustre Théâtre se décida à tenter la fortune en province et se mit en route vers la fin de 1646. Molière devait rester douze ans éloigné de Paris.

Il serait trop long de relever ici toutes les étapes de ses voyages. Il suffira de dire que l'on constate son passage, entre

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1646 et 1658, à Toulouse, Bordeaux, Nantes, Fontenay-le-Comte , Chàteauroux, Angoulême, Limoges, Narbonne, Agen, Lyon, Vienne, Montpellier, Pézenas, Béziers, Nîmes, Orange, Avignon, Grenoble, Rouen. Ses séjours les plus prolongés furent Lyon et les villes où siégaient les états du Languedoc : Montpellier, Pézenas et Béziers. Il avait été appelé aux états par le prince de Conti, gouverneur de la province et grand amateur de théâtre, qui lui témoigna quelque temps beaucoup de sympathie, et, brusquement tourné à la dévotion, finit par l'abandonner. C'est à Lyon, en 1655, qu'il fit représenter sa première comédie écrite, V Étourdi; à Béziers, en décembre 1656, il donna le Dépit amoureux; l'un et l'autre en cinq actes et en vers. En même temps, il composait, à la façon italienne, des canevas sur lesquels brodait librement l'imagination de ses acteurs. Deux de ces canevas nous ont été conservés, la Jalousie du Barbouillé et le Médecin volant; des autres, le Docteur amoureux^ le Maître d'école, les Trois Docteurs rivaux, Gros-René écolier, le Docteur pédant, Gorgibiis dans le sac, la Casaque, etc., il ne reste que des titres, mais il est probable qu'il en a fait entrer les principales scènes, éprouvées par de nombreuses représentations provinciales, dans les pièces qu'il composa plus tard.

Dès cette époque, Molière laissait voir ce goût de l'observation directe, qui fut une des sources les plus fécondes de son génie et qui devait lui valoir le surnom de Contemplateur. On montre encore à Pézenas un grand fauteuil où il s'asseyait, dans la boutique du barbier Gély, pour étudier à son aise les types originaux qui se succédaient devant lui.

Cette campagne à travers la France fut des plus fructueuses. Molière et deux de ses camarades, Madeleine et Joseph Béjart, s'y enrichirent : on a la preuve de gros placements faits par les trois associés et, lorsqu'il mourut en 1659, Joseph Béjart devait laisser une vraie fortune. Ce qui valait encore mieux pour Molière, c'est le trésor d'expérience qu'il rapportait de cette longue épreuve; son génie, son activité, son talent d'acteur s'y formèrent au point de suffire désormais à toutes les tâches et à toutes les fatigues.

En 1658, la troupe songe au retour. Elle se met en route pour Paris et y rentre au mois d'octobre 1658; elle comprenait alors, outre Molière, Charles Dufresne, Joseph et Louis Béjart, Du Parc, de Brie et Madeleine Béjart , Marquise du Parc, Catherine de Brie, Geneviève

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Béjart, appelée, du nom de sa mère, et pour la distinguer de sa sœur Madeleine, M"° Hervé.

Molière s'était préalablement assuré de la protection de Monsieur, duc d'Orléans, frère du roi. Il dut à ce patronage de pouvoir débuter au Louvre devant Louis XIV, le 24 octobre 1658, avec Nicomède de Corneille et une de ses propres farces provinciales, le Docteur amoureux. Il plut beaucoup au jeune roi, qui lui témoigna dès lors un goût très vif et l'installa aussitôt dans la salle du Petit-Bourbon.

C'est là que, le 18 novembre 1G59, Molière fit représenter sa première comédie parisienne, les Précieuses ridicules, en un acte et en prose. La coterie mondaine et littéraire qu'il attaquait dans cette pièce était encore très puissante et, en l'absence de Louis XIV, alors aux Pyrénées, elle réussit à faire interdire les Précieuses pour quelques jours : aussitôt informé, le roi leva la défense. L'accueil enthousiaste du public et les aveux des précieux eux-mêmes vengèrent le poète de cette] petite persécution. Dès le premier jour un vieillard se serait écrié, du milieu du parterre : « Courage, Molière! voilà la bonne comédie! » Un des oracles de la société précieuse. Ménage, se vantait d'avoir dit le même jour à Chapelain : « Monsieur, nous approuvions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d'être critiquées avec tant de bon sens; mais, croyez-moi, pour me servir de ce que saint Remy dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé. » Les Précieuses ridicules furent, en effet, le signal de la plus salutaire révolution' dans le goût public : les petits écrits, le langage affecté chers à la coterie perdirent rapidement de la faveur dont ils jouissaient et, treize ans plus tard, Molière devait assurer sa victoire en revenant à la charge, avec les Femmes savantes, contre un des travers d'esprit qui lui furent toujours le plus antipathiques.

kw-^ Précieuses ridicules succéda, le 30 mai 1660, Sganarelle, en un acte et en vers, simple farce, mais où le grand poète se montrait déjà tout entier, avec sa verve puissante, sa franchise de touche, son éclat de couleur, son bon sens jusque dans l'extrême bouffonnerie et son instinct comique dans les jeux de scène les plus conventionnels.

Au mois d'octobre de la même année, la salle de Petjt-Bourbon était démolie pour faire place à la future colonnade du Louvre. Aussitôt le roi accordait à Molière le théâtre qui avait été construit

en 1641 pour la tragédie de Mirame du cardinal de Richelieu, au Palais-Royal. Sur cette scène parurent toutes les pièces que le poète ne donna point d'abord à la cour.

Molière aimait à jouer la tragédie, mais il y était médiocre. Non seulement il eût voulu représenter avec succès des pièces de ce genre, mais il eût voulu en composer lui-même et, dans la plupart de ses comédies, il fait une place quelquefois excessive à l'élément sérieux. C'est ce goût malheureux qui lui inspira une comédie héroïque en cinq actes et en vers, Don Garde de Navarre ou le Prince jaloux^ représentée le 4 février 1661 et très mal accueillie par le public. Averti par cet échec, le poète ne s'obstina pas : il ne livra point sa pièce à l'impression et se contenta d'en sauver quelques beaux vers, qu'on retrouve dans le Misanthrope.

Il prit bientôt sa revanche, le 24 juin 1661, avec Y École des maris, en cinq actes et en vers. Dans ce sujet, emprunté aux Adelphes de Térence, Molière se révélait à la fois peintre de mœurs et de caractères, déjà très préoccupé des plus grands objets que puisse s'attribuer la comédie, assez négligent des moyens d'intrigue, mais observateur et satirique pénétrant, poète entièrement maître de sa forme, inventeur dans l'imitation, par-dessus tout, maître du rire. Quelques jours plus tardi le 23 août, au château de Vaux, chez le surintendant Fouquet, il donnait, devant le roi et la cour, la charmante improvisation des Fâcheux, libre comédie à tiroirs en trois actes et en vers, toute en tableaux et en portraits, faite, apprise et représentée en quinze jours. Le succès fut des plus vifs. Le roi ne dédaigna pas de servir de collaborateur au poète, en lui désignant un original à peindre, M. de Soyecourt, son grand veneur, et la Fontaine enthousiasmé s'écria : « C'est mon homme ! »

C'est à ce moment que se place le plus grand événement de la vie privée de Molière. Le 20 février 1662, il épousait une sœur de sa camarade et amie Madeleine, Armande-Grésinde-CIaire-Élisabeth Béjart dont il devait tracer un portrait charmant dans le Bourgeois gentilhomme. Il avait quarante ans et sa femme vingt. Ce mariage fut des plus malheureux; il empoisonna la vie du grand poète. Très coquette et de petit jugement, -Armande Béjart a été certainement calomniée par ses contemporains qui lui prêtent libéralement les plus scandaleuses et les plus nombreuses intrigues, mais, la part faite à la calomnie, et en admettant qu'elle ait été une épouse fidèle, elle ne

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se montra pas la compagne qu'aurait méritée un liomme tel que Molière, chez qui le cœur était à la hauteur du génie. L'existence des deux époux' fut une suite de brouilles et de réconciliations, où l'on peut trouver, comme toujours, des torts réciproques de caractère ou de conduite, mais dans laquelle Armande mit le moins d'affection et de patience. Là est une des causes de la tristesse que l'on remarquait chez Molière et qui alla toujours croissant jusqu'à la fin de sa vie.

Ce mariage fut, en outre, pour le poète, la cause d'attaques odieuses, plusieurs fois renouvelées par les ennemis que son succès lui suscitait déjà en grand nombre. L'un d'eux, un comédien de l'hôtel de Bourgogne, Montfleury, ne craignit pas d'accuser le poète, dans une requête adressée au roi, d'avoir épousé sa propre fille. Les actes authentiques et les faits opposent un démenti très net à cette abominable calomnie. Louis XIV, d'ailleurs, montra le cas qu'il faisait de la requête en servant de parrain au premier-né du poète.

Disons ici , pour n'y plus revenir, que Molière eut de son mariage trois enfants, dont deux fils qui vécurent peu de temps, et une fille, Esprit-Madeleine, qui grandit, se maria et mourut obscurément, sans laisser de postérité.

L'année même de son mariage, le 26 décembre 1662, Molière donnait VÉcole des femines, en cinq actes et en vers. C'était encore un progrès vers la haute comédie, une manifestation éclatante d'un génie déplus en plus maître de lui et la peinture d'une des plus fortes situations que puisse offrir le théâtre : d'un côté, la rivalité amoureuse de la jeunesse et de la vieillesse; de l'autre, l'instinct et la grâce de la femme triomphant de toutes les contraintes. Le succès fut immense et porta la jalousie jusqu'à la rage. Les dévots, inquiétés par la liberté d'esprit du poète, l'accusèrent d'impiété; les précieuses, d'immoralité; les pédants, de désobéissance aux règles; les marquis , de plate bouffonnerie. Molière leur répondit à tous d'un seul coup avec la Critique de VÉcole des femmes (1" juin 1663), où il trouvait le moyen de donner la forme dramatique à une simple controverse littéraire, tournait ses critiques en ridicule et exposait avec une éloquence spirituelle la manière dont il entendait son art.

Fidèle à son goût si promptement déclaré pour Molière et voulant le couvrir par une protection ostensible, le roi avait porté le poète, pour une somme de mille livres, sur sa première liste de pen-

sions. Boileau, débutant, lui adressait des stances qui, en montrant la sûreté précoce du goût chez le poète-critique, procuraient à Molière une amitié durable et un ferme appui. Encouragé par ces marques de faveur et d'estime, d'une importance alors bien différente, mais égales aux yeux de la postérité , Molière achevait de tourner ses ennemis en ridicule dans un acte en prose, Y Impromptu de Versailles (14 octobre 1663). Rien de plus hardi que cette petite pièce expressément autorisée, commandée même par le roi. Molière achevait d'y exposer sa poétique; il y indiquait le plan de l'œuvre qu'il se proposait d'accomplir; il y traçait enfin les tableaux les plus amusants et les plus curieux de sa troupe et de lui-même dans son rôle de directeur. Si Louis XIV ne pouvait prémunir entièrement son poète-comédien contre les mauvais traitements de ses courtisans raillés, tels que la Feuillade, il le mettait à l'abri de représailles encore plus dangereuse^; il lui témoignait une faveur assez ostensible pour qu'elle ait donné naissance à la légende dite de V En-cas de nuit. Un matin, dit-on, les valets de chambre du roi ayant refusé de manger avec Molière, Louis XIV l'aurait fait asseoir à sa table et lui aurait servi une aile de poulet de sa propre main. Eugène Despois et M. G. Larroumetont démontré l'impossibilité de cette anecdote, mais elle a été imaginée d'après les marques de protection non équivoques accordées au poète par le roi.

Molière composa ensuite \e Mariage forcé (29 janvier I6ô4), farce en un acte et en prose, dans le goût de ses canevas provinciaux, puis la comédie galante de la Princesse d'Élide (8 mai 1664), en cinq actes mêlés de prose et de vers et accompagnés de musique , premier essai dans un genre où il excella, la comédie-ballet, que Louis XIV aimait beaucoup, mais qui devait parfois détourner le poète d'œuvres plus importantes ou imposer à quelques-unes de ses meilleures pièces un mélange fâcheux de bouffonneries musicales. A la suite de la Princesse d'Élide, il fit représenter les trois premiers actes du Tartuffe, encore inachevé. Le poète gardait rancune au parti dévot depuis V École des Femmes, et sa clairvoyance prophétique lui montrait les dangers que l'hypocrisie allait bientôt susciter à la religion comme à la société. Mais l'attaque parut trop hardie à Louis XIV. Il interdit les représentations publiques de la pièce et ne leva cette défense que cinq ans plus tard, le 5 février 1669. Molière, en attendant des jours meilleurs, composa Don Juan ou le Festin de

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Pierre (15 février 16G5), en cinq actes et en prose, d'après un drame espagnol alors très à la mode, où, tout en peignant de traits plaisants ou vigoureux l'effrayante figure de séducteur qui devait inspirer Mozart et Alfred de Musset, il trouva le moyen d'atteindre dans une scène épisodique les hypocrites, ses ennemis les plus dangereux •comme les plus acliarnés. Cette fois encore Louis XIV trouva Molière trop hardi et arrêta la pièce en plein succès. Il dédommagea le poète en s'attachant sa troupe sous le nom de Troupe du roi, avec une pension de six mille livres.

D'une santé toujours chancelante, Molière avait demandé la guérison aux médecins, qui ne purent la lui donner. Irrité de leur insuccès, constatant l'ignorance, le pédantisme, l'infatuation, les pratiques barbares qui les distinguaient alors, il les avait raillés au passage dans Don Juan. Ce fut le signal d'une guerre qui ne cessa plus. Le 15 septembre 1665, il les prenait à partie dans un amusant petit acte en prose, Y Amour médecin.

L'année suivante, le 4 juin 1666, il revenait à la grande comédie et donnait le Misanthrope, son chef-d'œuvre avec Tartuffe, et le chef-d'œuvre de la comédie dans tous les temps. Dans une critique simple et forte, il réunissait deux types inoubliables, l'honnête homme victime de sa droiture et de son humeur, Alceste, et la grande coquette Célimène; autour d'eux il groupait des caractères qui incarnaient chacun un défaut, un vice, un travers, une qualité morale, miroirs où l'humanité reconnaîtra toujours quelques-uns de ses traits. Au Misanthrope il joignit bientôt (6 août 1666) trois actes en prose, le Médecin malgré lui, étonnant mélange de bouffonnerie et d'observation, de fantaisie burlesque et de vérité.

A la fm de la même année (2 décembre), il donnait à la cour le Ballet des muses, pour lequel il ébaucha une comédie héroïque en vers, Mélicerte, dont les deux premiers ^ctes furent seuls achevés, et une Pastorale comique, simple livret, avec des indications de danse figurative et quelques vers destinés à être chantés. Mélicerte fut remplacée dans ce divertissement, le 5 janvier 1667, par une comédie en un acte et en prose, le Sicilien ou VAmoiir peintre, esquisse charmante, d'une grâce et d'une fraîcheur toujours jeunes.

La fécondité et l'activité de Molière, malgré son labeur écrasant, ses chagrins domestiques, ses souffrances physiques, l'interdiction persistante de Tartuffe et l'amertume qu'il en éprouvait, atteignent à

cette époque un prodigieux développement. La seule année 1668 voit pàrailive Amphitryon (13 janvier), en cinq actes et en vers; Georges Dandin (18 juillet), en trois actes et en prose; Y Avare (9 septembre), en cinq actes et en prose. Georges Dandin prenait texte d'un genre d'infortune conjugale raillé de tout temps dans notre pays pour exposer avec une gaieté amère la sottise du vilain qui croit s'élever par un mariage au-dessus de son rang et la perversité de la demoiselle noble qui se venge de son humiliation par l'effronterie dans l'adultère. Y Avare et Amphitryon, librement imités de Plante, étaient deux chefs-d'œuvre : l'un d'observation profonde appliquée à l'un des vices les plus redoutables et les plus odieux; l'autre, de fantaisie amoureuse, traduite par la plus exquise poésie. On a voulu voir dans Amphitryon la célébration allégorique des amours de Louis XIV avec W" de Montespan : les dates permettent de défendre le poète contre cette accusation de fâcheuse complaisance.

Au mois de septembre 1669, Molière va représenter à Chambord, devant la cour, les trois actes en prose d'une comédieballet. Monsieur de Pourceaugnac , nouvelle satire de la médecine, jointe à celle des ridicules provinciaux. Sur les indications du roi lui-même, il compose une nouvelle comédie-ballet, en quatre actes et en prose, les Amants magnifiques , représentée en février 1670, et, le 14 octobre de la même année, il offre à la cour, sur le théâtre de Chambord, le Bourgeois gentilhomme, en cinq actes et en prose, simple comédie-ballet d'après le titre, en réalité un des chefs-d'œuvre de la haute comédie, quoique la pièce finisse en bouffonnerie de carnaval. C'est, en effet, d'après un travers éternel de notre nature, l'envie de singer les grands, une peinture exécutée avec une verve qui fait songer en même temps, comme on l'a dit, à Aristophane et à Rabelais, avec une sûreté de bon sens qui n'appartient qu'à Molière.

Le mois de janvier 1671 vit paraître la tragédie-ballet de Psyc/ze, en cinq actes et en vers, qui réunissait dans une collaboration unique Molière, Corneille, Quinault et le musicien Lulli, depuis longtemps associé aux travaux du poète. Un peu languissante dans l'ensemble , cette œuvre renferme des parties charmantes, où Molière, auteur du premier acte et d'une scène du second, a mis beaucoup de vers touchants ou gracieux, d'autres délicieuses dans lesquelles le vieux Corneille a fait parler à la galanterie un langage d'une grâce incom-

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MADELEINE BEJART 1618-1672

Dans le rôle de Magdelon des précieuses.

D'après une peinture attribuée à Abraham Bosse et reproduite dans le Moliériste - de novembre 1882.

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parable. Le 24 mai 1671, Molière donne une comédie d'intrigue, les Fourberies de Scapin, où se retrouve la verve juvénile de VÉtourdi, fortifiée par l'ampleur croissante du génie et jointe à des parties d'un comique supérieur. La Comtesse d'Escarbagnas (2 'décembre 1671) n'est qu'une esquisse en un acte et en prose dans le genre de Monsieur de Pourceaugnac , mais toujours empreinte de force créatrice et où les silhouettes les plus légères acquièrent un relief vigoureux et durable.

Une fois de plus, après ces intermèdes consacrés aux plaisirs royaux ou inspirés du goût d'une bouffonnerie qui ne l'abandonnera jamais, Molière revint à la haute comédie avec les Femmes savantes (11 mars 1672), en cinq actes et en vers, dignes d'être comparées, pour la vérité comique et la perfection de la forme, au Misanthrope et à Tartuffe, bien supérieures à VÉcole des Maris et à VÉcole des Femmes dont elles se rapprochent, et aussi intéressantes encore aujourd'hui pour le fond des idées, qu'au premier jour de leur apparition. Quelques mois après, le 10 février 1673, il faisait représenter le Malade imaginaire, en cinq actes et en prose, dérision suprême de la médecine, des médecins, de la maladie et de son cortège, où l'exubérante gaieté de la forme dissimule la tristesse du fond, et dans laquelle l'observation créatrice des caractères s'unit à la plus libre fantaisie. En terminant la quatrième représentation, le 17 février, il fut pris d'un vomissement de sang. On l'emporta dans son domicile, rue de Richelieu, en face de l'endroit où s'élève aujourd'hui sa statue; il y mourut dans la nuit du 17 au 18, assisté de deux religieuses auxquelles il donnait l'hospitalité, de son élève et camarade Baron, de sa femme Armande, en demandant un prêtre qui mit beaucoup de mauvaise volonté à venir assister l'auteur de Tartuffe et arriva trop tard.

Cette fin, aussi chrétienne que les circonstances l'avaient permis, ne préserva pas le corps de Molière des rigueurs que l'Église réservait alors aux comédiens morts sans confession. Le curé de Saint-Eustache, sa paroisse, refusa de lui accorder la sépulture ecclésiastique; il fallut un ordre de Louis XIV pour que l'archevêque de Paris permît une inhumation nocturne au cimetière Saint-Joseph, sans passer par l'église, sans pompe ni chant religieux. Un contemporain décrit ainsi cette humble cérémonie, d'un si frappant contraste avec l'apothéose que la postérité réservait au grand

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poète : « Mardi, 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, Ton a fait le convoi de Jean-Baptiste Poquelin Molière, tapissier, valet de chambre, illustre comédien, sans autre pompe, sinon de trois ecclésiastiques; quatre prêtres ont porté le corps dans une bior? de bois, couverte du poêle des tapissiers; six enfants bleus portant six cierges dans des chandeliers d'argent; plusieurs laquais portant des flambeaux de cire allumés. Le corps, pris rue de Richelieu, devant Fhôtel de Crussol, a été porté au cimetière de Saint- Joseph et enterré au pied de la croix. Il y avoit grande foule de peuple, et l'on a fait distribuer de mille à douze cents livres aux pauvres qui s'y sont trouvés, à chacun cinq sols. » On voit combien sont justifiés ces admirables vers où Boileau, rappelant la fin du grand poète, laissait percer une émotion bien rare de sa part et d'autant plus touchante.

Au moment de la mort de Molière, sa troupe comprenait les acteurs suivants : La Grange, La Thorillière, Hubert, du Croisy, de Brie, Baron, Beauval et M'"" Molière, de Brie, Hervé, Beauval, La Grange. Affaiblie par des défections, mais peu à peu reconstituée par de nouvelles recrues, elle alla s'établir rue Guénégaud, sous la direction d'Armande Béjart, qui porta dignement son veuvage, et, secondée par La Grange, se consacra avec un dévouement méritoire à l'œuvre de son mari. Elle acquit bientôt assez de vitalité pour que Louis XIV fondît avec elle, le 23 juin 1673, la troupe du Marais et celle de l'hôtel de Bourgogne, le 21 octobre 1680. Ainsi la Comédie française se trouvait fondée; elle dure encore sur les bases que lui ont données ses fondateurs et que le temps a respectées. Malgré la vieille illustration de l'hôtel de Bourgogne et du théâtre du Marais, c'est bien de la troupe du grand comique qu'est sortie notre première institution théâtrale, et la postérité n'a fait que justice en baptisant la Comédie française du nom de « maison de Molière ».

Un type popularisé par un admirable buste de Houdon représente Molière sous des traits plus élégants que nature, mais où reste cependant assez de vérité pour qu'on y retrouve la physionomie du poète-comédien, idéalisée par la gloire. Du rapprochement de ses portraits authentiques, M. Larroumet tire l'image suivante : « Le cou est très court, la tête enfoncée dans les épaules, le buste massif et trapu, les jambes longues et grêles. Sur ce corps sans harmonie une grosse tête, avec un visage rond, des pommettes

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saillanles, des yeux petits et très écartés l'un de l'autre, un nez large à la racine et des narines dilatées, une grande bouche et des lèvres épaisses, un menton fortement accusé, le teint brun, la moustache et les cheveux presque noirs. » Ce n'est pas précisément la grâce; mais ces grands traits, éclairés par la flamme du génie, brillaient au repos d'une beauté supérieure; dans l'action théâtrale ils atteignaient à la noblesse tragique, comme dans le portrait peint par Mignard et qui représente Molière dans César de la Mort de Pompée, ou revêtaient toutes les expressions burlesques, bouffonnes, comiques, nécessaires dans ses rôles de comédie.

Médiocre acteur tragique, ainsi qu'on l'a déjà vu, Molière parlait d'abord avec une excessive volubilité. Des efforts qu'il fit pour se corriger il lui resta une sorte de « hoquet ou de tic de gorge ». Malgré cela, dans la comédie, il était excellent. « Encore meilleur acteur que bon auteur, dit le médecin Jean Bernier, il avoit, comme on dit, son visage dans ses mains. » Le gazetier Donneau de Visé complète ainsi le portrait : « Il étoit tout comédien, depuis les pieds jusqu'à la tête; il sembloit qu'il eût plusieurs voix; tout parloit en lui, et, d'un pas, d'un sourire, d'un clin d'œil et d'un remuement de tête, il faisoit concevoir plus de choses que le plus grand parleur n'auroit pu dire en une heure. »

Comme directeur de théâtre, il avait formé une troupe sans rivale. Lui-même a représenté au naturel, dans V Impromptu de Versailles, l'activité, le soin, l'instinct théâtral, la justesse, l'autorité surtout avec laquelle il la conduisait. Segrais déclare qu'elle avait une justesse « inconnue jusque-là sur les théâtres de Paris, » et il ajoute : « On a vu par son moyen ce qui ne s'étoit pas encore vu et ce qui ne se verra jamais, une troupe accomplie de comédiens, formée de sa main, dont il étoit l'âme et qui ne peut avoir de pareille. »

L'énergie nécessaire qu'il montrait à l'égard de ses comédiens ne l'empêchait pas de leur inspirer une affection profonde, car elle se concilait, nous dit La Grange, avec « une honnêteté et une manière engageante, qui les obligea tous à lui protester (lorsqu'on leur enleva la salle du Petit-Bourbon) qu'ils vouloient courir sa fortune et qu'ils ne le quitteroient jamais, quelque proposition qu'on leur fît et quelque avantage qu'ils pussent trouver ailleurs. »

De nombreux témoignages nous permettent de reconstituer la physionomie qu'il offrait dans le commerce habituel de la vie. Ce qui

frappait le plus ses contemporains, c'était son attitude d'observation toujours en quête d'études prises sur le vif. Donneau de Visé le met en scène de la manière suivante chez un marchand de la rue Saint- Denis, sous l'anagramme d'Élomire. C'est le marchand qui parle : « Élomire n'a pas dit une parole. Je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique, dans la posture d'un homme qui rêve. Il avoit les yeux collés sur trois ou quatre personnes de qualité qui marchandoient des dentelles; il paraissoit attentif à leurs discours, et il sembloit par le mouvement de ses yeux qu'il regardoitjusques au fond de leurs âmes pour y voir ce qu'elles ne disoient pas ; je crois même qu'il avoit ses tablettes et qu'à la faveur de son manteau il a écrit, sans être aperçu, ce qu'elles ont dit de plus remarquable. — Peut-être, fait observer une des interlocutrices, que c'étoit un crayon, et qu'il dessinoit leurs grimaces pour les faire représenter au naturel sur son théâtre. — S'il ne les a dessinées sur ses tablettes, reprend l'autre, je ne doute point qu'il ne les ait imprimées dans son imagination. C'est un dangereux personnage; il y en a qui ne vont point sans leurs mains, mais l'on peut dire de lui qu'il ne va point sans ses yeux ni sans ses oreilles. » Même attitude dans le monde, où il écoute et regarde aussi attentivement. Il s'est peint lui-môme, à ce point de vue, dans la Critique de V École des femmes.

Ses qualités de cœur et de caractère, l'agrément et la sûreté de son commerce lui valurent de nombreux amis. Il en comptait dans tous les rangs de la société. Déjà, lors de ses débuts en province, il trouvait chez des personnes notables un accueil empressé : ainsi chez Pierre de Boissat, bailli de Vienne en Dauphiné et membre de l'Académie française. A Lyon, les magistrats lui témoignaient, ainsi qu'à ses amis les Béjarts, une considération particulière.

A Paris, il a pour intimes Chapelle, Boileau, La Fontaine et, pendant quelque temps, Racine, dont il encourage les débuts, mais qui, en lui enlevant une de ses meilleures actrices, M'"' du Parc, et en portant à la troupe rivale de l'hôtel de Bourgogne sa tragédie à.'' Alexandre , déjà jouée au Palais- Royal, avait accumulé coup sur coup les mauvais procédés à son égard. Il traite Corneille vieillissant avec une générosité pleine de délicatesse. Le peintre Mignard, qu'il a connu jadis à Avignon, reste son ami et celui de son entourage. Il est très attaché au physicien Rohault, que l'on voit mêlé à ses affaires de famille les plus intimes et « se livre à lui sans réserve ».

VIE DE MOLIÈRE. xxxi

Avec ses autres amis, il est « civil et honorable dans toutes ses actions, parfaitement honnête homme, d'une droiture de cœur inviolable ».

Il avait à se plaindre de son père, qui l'avait abandonné au moment de son entrée dans la carrière théâtrale, l'avait laissé emprisonner pour dettes, quoique riche lui-même à ce moment, et ne lui avait compté qu'une part du bien de sa mère. Lorsque Jean Poquelin, devenu vieux, connut les revers de la fortune, son fils vint à son aide avec l'obligeance la plus discrète. Dans ses relations d'affection ou d'intérêt avec les membres de sa famille, il se montra toujours plein de cœur et de désintéressement.

Souvent attaqué, et de la manière la plus révoltante, dans ses intérêts, son repos, sa gloire, son honneur, il laisse à ses ennemis leurs armes honteuses et n'exerce que des représailles littéraires, comme il le fait à l'égard de Boursault. Il ne se défend même pas contre ses anciens amis qui l'abandonnent et le trahissent, contre le musicien Lulli, par exemple, qu'il avait associé à sa gloire et aidé de sa bourse.

On le recherche partout et, malgré le préjugé qui pesait alors sur sa profession, il est accueilli chez les plus grands personnages. Le maréchal de Vivonne, dont Boileau faisait un si bel éloge, vivait avec lui, d'après Voltaire, comme Lélius avec Térence. Le grand Condé lui disait : « Je vous prie, à toutes vos heures vides, de venir me trouver; faites- vous annoncer par un valet de chambre : je quitterai tout pour être à vous. »

Enfin, il était bon et charitable à l'égard de tous ceux qui s'adressaient à lui. « Il donnoit aux pauvres avec plaisir et ne leur faisoit jamais des aumônes ordinaires. » Un de ses anciens camarades de province, Mignot, dit Mondorge, lui arrivait un jour avec toutes les marques d'une détresse profonde : « Que croyez-vous que je lui doive donner? » disait-il à Baron, qui s'était chargé de servir d'intermédiaire au malheureux comédien. Et comme Baron opinait pour quelques pistoles : « Je vais les lui donner pour moi, répondait Molière; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous; je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service que je lui rends. » Aux vingt-quatre pistoles il joignit un bel habit de théâtre, afin que « le pauvre homme y trouvât de la ressource pour sa profession. » L'inventaire de ses papiers révèle qu'il avait obligé de sa bourse un grand nombre de personnes.

Il est assez ordinaire, pour Thonneur de Tliumanité, que le génie se joigne aux qualités morales. Mais, à ce point de vue, Molière mérite une admiration particulière. Ce n'est pas une des moindres causes de la sympathie qu'il inspire à ceux qui l'étudient de près comme à ceux qui devinent ses qualités morales à travers ses œuvres.

LE THEATRE DE MOLIÈRE. xxxm

Corneille et Racine ont eu avant eux Sophocle et Euripide, dont la gloire balance la leur. Molière ne relève de personne : il diffère absolument d'Aristophane, dePlaute, deTérence, des auteurs du moyen âge, de ceux du seizième siècle et de ses prédécesseurs directs. Son modèle, c'est la nature humaine ; sa faculté dominante, l'observation. Molière est le premier en France qui, dans la comédie, ait peint d'après nature les mœurs de son siècle avec cette fantaisie du poète qui en relève l'exactitude et surtout avec cette sagacité pénétrante qui sait découvrir les ressorts les plus cachés des actions humaines. « Ce n'est point le tableau de la nature, dit Lamennais, c'est la nature même : elle est là sous vos yeux dans sa vivante réalité et sa libre allure. » On peut le proclamer l'auteur comique par excellence. Le caractère de son génie, c'est, comme le dit Sainte-Beuve, « l'humanité éternelle intimement liée à la peinture des mœurs de son époque » . Sous le haut-de-chausses de Chrysale, bourgeois du temps, comme sous la perruque courte avec petit rabat uni du pédant Lysidas vous reconnaissez l'homme de tous les siècles. C'est à cause de cette universalité que Molière appartient au monde entier au moins autant qu'à la France.

La comédie de Molière ne rappelle en rien celle d'Aristophane. Elle est plus impersonnelle, et sa satire ne vise qu'à railler les manies et fustiger les vices des hommes. Elle ne dirige point ses coups contre le gouvernement du pays. Cette liberté d'ailleurs lui eût été refusée sous la royauté absolue ; mais elle a droit de contrôle sur les mœurs de la société; elle peut s'attaquer aux courtisans, aux hypocrites, aux mauvais et jaloux poètes ; elle est essentiellement morale. Aristophane

peint moins l'homme universel que le peuple Athénien dont il ne pouvait corriger la sotte crédulité pour les Cléons qui le trompaient en le flattant. Au point de vue historique, les pièces d'Aristophane offrent un très vif intérêt; mais, malgré l'imagination du poète, la vigueur, le feu et souvent l'exquise élégance de sa langue, ce ne sont que des satires éloquentes et courageuses d'une époque disparue; elles restent des documents anciens , pleins de passion et de vie, pour servir à l'histoire de la période la plus agitée de la démocratie athénienne.

Les chefs-d'œuvre de Ménandre furent brûlés par les empereurs byzantins qui se montrèrent trop dociles aux conseils de leurs directeurs de conscience. Ce zèle excessif n'a laissé subsister que quelques fragments cités çà et là dans les ouvrages anciens. Mais, s'il faut en croire tous les témoignages de l'antiquité, Ménandre fut un grand poète qui étudia le cœur humain et sut donner la vie humaine en spectacle aux vivants eux-mêmes. Toutefois Molière ne put rien lui devoir, puisque son théâtre ne nous est point parvenu.

Plante, comme Aristophane, avec plus de rudesse et de brutalité, mais avec autant de verve et de bouffonnerie, a peint la société romaine de son temps. Sa comédie est une satire sociale. Le sénat romain était d'une sévérité excessive pour le théâtre : il restreignait les limites du champ ouvert à ses observations. Plante sut cependant dans ce champ étroit se mouvoir à l'aise, et sa principale originalité consista â venger l'esclave des cruautés de son maître, en prêtant à la victime l'intelligence et souvent la probité, au bourreau la sottise et parfois même la scélératesse. Mais, comme il était interdit aux poètes de mettre sur la scène la famille romaine, la matrone et sa fille, par suite, la tendresse maternelle et l'amour chaste, les jeunes gens que nous montre Plante n'ont de commerce qu'avec les entremetteuses et les courtisanes. Quelle différence avec Molière devant qui s'ouvrait, soit â la cour, soit à la ville, puisqu'il lui était permis de toucher à tout, sauf au principe sacré de la royauté, une immense galerie de vices, de travers, de manies, de ridicules, et qui pouvait, pénétrant dans la maison du bourgeois, dans le boudoir de la coquette, même dans le salon du courtisan, observer de près les intrigues, les faiblesses et les lâchetés !

Térence fut un disciple de Ménandre, presque son traducteur, si l'on s'en tient à son propre aveu. Peut-être faut-il voir dans cet

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aveu un excès de modestie? Car il a imité d'autres poètes, et il a su s'approprier ce qu'il empruntait. Cependant il est bien certain qu'il n'ose guère voler de ses propres ailes, et que son théâtre rappelle beaucoup plus les fables grecques qu'il n'est l'image saisissante de la société romaine au temps de Scipion et de Lélius. Il est donc moins personnel, moins observateur que Plante : sa gaieté n'est point intempérante; elle est discrète et délicate; il s'attendrit quelquefois, et même chez lui le bonhomme Chrêmes élève souvent la voix. Mais ce qui lui manque, — et critiques anciens et modernes se sont accordés pour le reconnaître, — c'est la verve, l'audace, l'originalité. Ses comédies sont moins faites pour être jouées que pour être lues. Il est plutôt écrivain poli et élégant qu'auteur dramatique capable de donner une nouvelle vie aux personnages que lui fournissent les Ménandre et les Diphile.

Ainsi donc, dans l'antiquité grecque et latine, Ménandre mis à part , faute de points de comparaison , nul poète ne saurait être placé au-dessus de Molière. Et cependant Molière a la bouffonnerie entraînante d'Aristophane, la hardiesse et la vigoureuse gaieté de Plante, la sensibilité et la délicatesse de Térence. Il a de plus qu'eux le « don de réaliser dans des types individuels les traits généraux de la nature humaine (l). »

Est-ce à dire cependant que Molière n'ait point profité de la lecture d'Aristophane, de Plante et de Térence? On connaît le mot qu'il avait, dit-on, souvent sur les lèvres : « Je prends mon bien partout où je le trouve. » Nous aurons plus d'une fois, dans le cours de cet ouvrage, l'occasion de montrer les sources diverses où a puisé Molière. Il a trouvé un peu de ce bien chez les classiques, et il a pris ce qu'il a trouvé. Il avoue lui-même que jusqu'aux Précieuses ridicules il étudiait Plante et Térence, et épluchait les 'fragments de Ménandre. Molière a imité Aristophane, Plante et Térence, mais il a perfectionné ce qu'il leur a emprunté. Il a fondu avec un art exquis ses imitations avec ses observations originales. Aristophane ne pouvait rien lui fournir comme sujets de comédies : les mœurs françaises étaient trop différentes des mœurs athéniennes. Il demande à l'auteur des Nuées des détails de situation et des traits de dialogue. Il sait choisir dans l'œuvre romaine de Plante les caractères qui peuvent être de tous les

(1) Gérusez, Histoire de la littérature française, t. H.

temps et les intrigues qui n'ont pas besoin, pour attaclier, de se dérouler dans une société plutôt que dans une autre. VAuliilaire et V Amphitryon de Plante deviennent Y Avare et aussi Amphitryon. Au théâtre de Térence il prend les caractères des deux frères (les Adelphes) qui élèvent leurs fils et pupille d'une façon toute différente, l'avantage ne restant point à l'éducation trop sévère, mais, en transportant ces figures dans sa comédie de Y École des Maris, il transforme l'idée du poète latin : ce ne sont plus deux jeunes hommes que des pères élèvent; ce sont deux jeunes filles que leurs tuteurs se réservent pour femmes, remplissant par anticipation leurs rôles, l'un de mari jaloux, l'autre d'époux complaisant, ce dernier comprenant mieux que son frère que dans l'âge mûr l'amour, pour être supporté, doit être aimable et peu exigeant.

Il n'y a aucun rapport entre la comédie de Molière et le théâtre des premiers siècles du moyen âge. Ce théâtre, essentiellement religieux, à la fois grave et bouffon, emprunte ses sujets à l'histoire sainte; il fait en quelque sorte partie du culte. Au treizième siècle, il y a comme un essai de comédie profane, mais ce n'est encore qu'un embryon. Viennent les if ?/s^ères d'abord, où l'élément tragique domine jusqu'à ce qu'il règne exclusivement, puis les soties, petites pièces satiriques où sous des allégories téméraires est ridiculisé tout ce qui est puissant et abuse de la puissance.

Nous sommes encore loin de la comédie. Ce qui en approche le plus, c'est la farce où à côté d'êtres symboliques se trouvent déjà des personnages réels. La farce la plus célèbre fut celle de Maître Pierre Pathelin où la satire est particulière, s'appliquant à un certain nombre de personnages déterminés. Au seizième siècle, comme pour les autres genres de poésie, les écrivains qui abordèrent la comédie se firent gloire de n'être que les tributaires de l'antiquité latine et grecque et du théâtre italien.

Nous arrivons aux prédécesseurs directs de Molière. Le plus digne d'être cité, parmi les premiers, est Pierre de Larivey, l'auteur de la comédie des Esprits où se rencontrent des traits de mœurs véritables et un caractère d'avare heureusement esquissé. Après Pierre de Larivey, nous avons les imitateurs du théâtre espagnol, qui avait remplacé dans la faveur du public et des écrivains la farce italienne, les Hardy, les Théophile, les Scudéry et les Scarron. Il reste i'eux des comédies qui ne sont que des ébauches où l'imagination

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a le pas sur Tobservation , des tissus d'événements romanesques qui semblent produits par le hasard; comme dans la farce italienne, ce sont toujours les mêmes personnages, le docteur, le capitan, le juge avec leurs ridicules convenus; comme dans la comédie latine, vous voyez des jeunes gens poursuivant des courtisanes, des esclaves fripons tirant par leur adresse des « barbons de pères » l'argent qui est le nerf de l'amour galant; vous voyez aux prises le maître et le valet, le premier attendant tout du second, et le second faisant payer cher au premier les ressources de son Imaginative; comme dans le théâtre espagnol enfin, le romanesque et la fantaisie, l'imprévu et l'invraisemblable se disputent les yeux, sinon l'attention des spectateurs. Mais de caractères, il n'y en a pas l'ombre; l'observation de la nature, vous en chercheriez en vain la moindre trace. La gaieté seule, cette qualité qui n'a jamais manqué en France à quelque époque que. ce soit, anime un peu ces imitations lourdes et complexes.

Corneille lui-même, avant le Menteur, a donné dans ces défauts. Son seul mérite était une langue déjà formée, nette et franche. Cependant déjà avec Mélite la vraie comédie semble s'annoncer. Si dans ses premières pièces l'intrigue est fort embrouillée, si les acteurs sont toujours des personnages de convention et s'il n'y a encore que des situations au lieu de caractères, Corneille est plus difficile à se contenter que ses contemporains; il imite avec plus de réserve et souvent invente ingénieusement d'autres moyens que ceux qui étaient communément employés pour amuser la foule. Il élève un peu le goût du public; bientôt il leur offrira une comédie véritablement digne de ce nom, le Menteur, et Molière avouera que, sans cette pièce qui lui a montré la véritable voie où il devait s'engager, il eût continué de faire des comédies d'intrigue. Dans le Menteur, cependant, quelque supérieure que fût cette œuvre aux compositions plus ou moins insipides qui l'avaient précédée, restaient bien des défauts que devait éviter Molière, comme, par exemple, pour ne citer que les plus saillants, l'invention encore arbitraire des situations, l'inconstance des mœurs dépeintes, qui étaient aussi espagnoles que françaises, et la présence trop visible du poète qui parle au nom de ses personnages.

Molière ne trouva pas du premier coup l'admirable forme qu'il a su doner à son théâtre depuis VÉcole des Maris : il tâtonna longtemps avant d'en être absolument maître, et il commença par

divertir le public au moyen de farces à la manière des Italiens. N'oublions pas qu'avant de charmer les Parisiens il courut assez longtemps la province, et qu'il dut, pour complaire à ses spectateurs provinciaux ou campagnards, composer à la hâte de petites comédies en un acte sur des sujets faciles et connus. On en cite quelquesunes que La Grange ou La Thorillière , dans leurs registres, disent être de Molière : le Docteur amoureux, Gorgibus dans le sac, le Fagoteux, ébauches des Fourberies de Scapin et du Médecin malgré lui, la Casaque. Ces farces n'ont pas été imprimées : Molière n'y avait pas mis la dernière main, et il les supprima plus tard « lorsqu'il se fut proposé pour but, comme dit La Grange (préface de l'édition de 1682), dans toutes ses pièces d'obliger les hommes à se corriger de leurs défauts. » Mais il en est deux, la Jalousie de Barbouillé et le Médecin volant, dont il nous reste le texte que tous les critiques autorisés attribuent à Molière.

Après la farce à laquelle il devait revenir plus d'une fois encore pendant sa carrière, Molière s'attaqua à la comédie d'intrigue. Il délaissa bientôt ce genre, et, à partir de VÉcole des Maris, toutes ses pièces un peu importantes furent des comédies de caractères.

Avant d'apprécier rapidement l'œuvre de Molière, il convient de classer ses pièces selon leurs caractères déterminés. Nous ne parlerons dans cette étude préliminaire ni des Précieuses ridicules, ni du Misanthrope, ni de l'Avare, ni du Bourgeois gentilhomme, ni des Fem^nes savantes, ni du Malade imaginaire, puisque nous leur consacrons des analyses spéciales. Le théâtre de Molière peut se diviser en farces, comédies d'intrigue, comédies de mœurs, comédies de caractères. Dans la première catégorie se rangent : la Jalousie de Barbouillé, le Médecin volant, le Mariage forcé, le Médecin malgré lui. Monsieur de Pourceaugnac, les Fourberies de Scapin, la Comtesse d'Escarbagnas; dans la seconde : YÉtourdi, le Dépit amoureux et Sganarelle; dans la troisième : les Précieuses ridicules, VÉcole des Maris, VÉcole des Femmes, Georges Dandin, le Bourgeois gentilhomme, les Femmes savantes; dans la quatrième : Don Juan, le Misanthrope, le Tartuffe, V Avare, le Malade imaginaire. Restent des pièces qu'il est assez difficile de définir et qui ont été composées rapidement sur la demande du roi, sortes de tour de force qui exigent plus de souplesse et de facilité que de véritable talent : la Princesse d'Élide,

LE THEATRE DE MOLIERE. x.wix

V Amour médecin, Mélicerte, la Pastorale comique, Y Amour peintre, les Amants magnifiques. Pour terminer cette nomenclature, nous citons le seul échec sérieux de la carrière du poète, Don Garde de Navarre, essai malheureux dans le genre héroïque; deux comédies à part. Amphitryon, imitation en vers libres de la comédie de Plante; Psyché, en collaboration avec Corneille, et toute empreinte des aimables souvenirs de la mythologie antique; une pièce à tiroirs, les Fâcheux, composée aussi pour une fête royale ; deux comédies enfin fort intéressantes parce que Molière s'y est dépeint comme critique, auteur et acteur, et où Ton peut surprendre le secret de son art : la Critique de VÉcole des Fem?nes et V hnpromptu de Versailles.

Dans tout son théâtre, Molière s'est attaché à exprimer les faiblesses et les vices, à peindre les manies et les ridicules. Si on compare son œuvre aux comédies que ses prédécesseurs ont écrites, on appréciera son prodigieux mérite d'invention. Il y avait tout à faire en France pour la comédie lorsque Molière parut. Son génie a suffi à une si lourde tâche. Il s'est attaqué courageusement au vice et l'a terrassé : il a démasqué ou bafoué don Juan, Tartuffe, Harpagon. Il a raillé les faiblesses; il a raillé le Sganarelle de VÉcole des Maris, celui du Mariage forcé, Georges Dandin, sans se laisser arrêter par ce que ces faiblesses parfois avaient de touchant, de pitoyable même : les quarante ans d'Arnolphe et son amour sincère p4>ur une jeune fille de dix-sept ans n'ont point trouvé grâce devant sa critique, malgré la ressemblance que les spectateurs eux-mêmes pouvaient faire entre ce personnage et l'auteur qui l'avait créé. Il a poursuivi tous les ridicules, leur déclarant une guerre acharnée : les pecques provinciales qui veulent imiter les véritables Précieuses; les faux savants, Trissotin, Vadius, Lysidas, qui ne sont maîtres que dans la science de l'envie; Philaminte, Bélise, Armande, entêtées de bel esprit et perdant de gaieté de cœur ce qui fait le mérite d'une mère, d'une tante que le célibat n'a pas affolée, d'une sœur aînée, la dignité, la bonté, la grâce; les Fâcheux qui importunent autrui de leurs affaires ou même de leurs projets, les médecins qui eussent mieux aimé voir mourir tous leurs malades que renoncer à leur robe, à leur latin et à leur Aristote, le bourgeois prétentieux qui veut se faire passer pour gentilhomme et paie du repos et de la fortune de sa famille cette vanité misérable. Il a observé les manies avec

une rare perspicacité : ici, c'est Argante, qui s'imagine être malade quand il est sain et vigoureux, qui sacrifie tout à sa folie : l'argent de la maison donné aux Purgon et aux apothicaires, et jusqu'au bonheur de sa fille, qu'il veut marier à un médecin, prenant ainsi un gendre pour le servir; là c'est Alceste dont la vertu chagrine se révolte contre les moindres travers avec la même indignation qu'elle éclaterait contre les crimes. Même dans ses farces, Molière n'a pas perdu de vue le but qu'il s'était proposé. L'observation humaine, la plus fine et la plus pénétrante se décèle, pour ne citer qu'un exemple, dans le Médecin malgré lui, où se trouve cette scène d'un comique si franc, cette image si ressemblante de la réalité : une femme battue par son mari, criant sous les coups, puis aidant son mari à rosser le voisin qui intervient pour la défendre.

Il est à remarquer que Molière s'attaqua moins au vice qu'il ne combattit les ridicules : c'est que le vice résiste à tous les assauts. Le type de Don Juan n'a point disparu de la société; il existe encore des familles où Tartuffe veille sur une proie facile et n'attend que le moment favorable de la saisir; Harpagon n'a corrigé personne. Le libertinage, l'hypocrisie et l'avarice sont des vices inhérents à la nature humaine, qu'il est difficile au moraliste chrétien ou philosophe de déraciner, à plus forte raison, à l'auteur comique. Le théâtre n'a pas à être une école de vertu ; il a rempli son véritable rôle, quand il est une école de bienséance. C'est ce qu'a si bien compris Molière. Le ridicule peut sinon s'anéantir, du moins diminuer, et n'a-t-on pas le droit de dire que les Précieuses ridicules et les Femmes savantes ont eu la gloire, sinon de détruire complètement le pédantisme féminin, du moins de le rendre plus rare? L'exemple d'Arnolphe ne fait-il point plus circonspects et plus prudents ceux qui veulent, comme lui, changer la nature et s'imaginer qu'un homme mûr amoureux n'a rien à redouter d'un jeune et aimable rival? Nombre de célibataires qui ont l'âge du Sganarelle du Mariage forcé ne consultent ni Pancrace ni Marphurius; ils ne pensent point à épouser soit Dorimène soit quelque autre. Molière a donc composé plus souvent des comédies où sont dépeints des ridicules et des manies. Il a compris que de ce côté la victoire était plus facile.

La Jalousie de Barbouillé est le canevas de Georges Dandin. Dans les commencements de sa carrière, Molière, nous l'avons dit.

joua des farces à rimitation des Italiens. Ainsi il emprunta le sujet de la Jalousie de Barbouillé à un conte de Boccace, dont voici l'analyse : « Une certaine nuit, Tofano ferme la porte de la maison à sa femme restée dehors. Ne pouvant par ses prières obtenir de rentrer, elle fait semblant de se précipiter dans un puits, ety jette une grosse pierre. Tofano sort de sa maison et court au puits; elle cependant rentre , lui ferme à son tour la porte , et se met à le gronder et à l'injurier. » Il est aisé de voir qu'il y a dans cette donnée une idée fort plaisante de comédie. Boccace nous montre un mari et une femme qui ne s'entendent point; Molière fait plus et mieux : la femme de Barbouillé est jeune et coquette; Barbouillé est vieux et jaloux. Le tour joué par la femme au mari devient ainsi plus amusant et plus cruel. Molière reprendra plus tard cet essai de jeune homme et s'en servira pour son troisième acte de Georges Danclin.

La seconde farce qu'on attribue à Molière, le Médecin volant, est aussi d'inspiration italienne. Pour la première fois le poète y dirige ses coups contre les médecins. Molière s'est certainement souvenu de cette petite comédie lorsqu'il a composé V Amour médecin et surtout le Médecin malgré lui. Vous y voyez un lourdaud du nom de Sganarelle que son maître Valère veut déguiser en médecin pour duper le bonhomme Gorgibus dont il convoite la fille Lucile. Il s'agit d'arracher la belle à la prison où la tient enfermée son père, loin, bien loin du galant. Gorgibus est tout à fait le sot bonhomme que Valère annonçait à Sganarelle, car le médecin improvisé n'a qu'à parler d'Hippocrate et de Gallien et qu'à citer du latin plus ou moins orthodoxe et même du français, des lambeaux de vers de tragédie, pour en imposer au vieillard. Il lui conseille de faire prendre l'air à sa fille et de la loger dans un jardin éloigné de la, geôle paternelle. Ainsi les amoureux se rapprocheront, et la surveillance de Gorgibus sera en défaut. Le déménagement s'opère, et cependant Sganarelle amuse Gorgibus pour l'empêcher d'accompagner Lucile. Dans les inventions de Sganarelle, pas si lourdaud qu'il en a l'air, il y a en germe nombre de fourbes de maître Scapin. Fourberie d'esprit et souplesse du corps, tout y est : Sganarelle saute par les fenêtres et vole pour ainsi dire avec une telle rapidité que les yeux les plus curieux sont éblouis par ses tours d'adresse : c'est bien le Docteur volant. A la fin la ruse se découvre, mais Gorgibus consentira à l'union de

XLii LE THEATRE DE MOLIERE.

Valère et de sa fille Lucile, car Valère, comme tous les jeunes gens de Molière, a du bien, quelque naissance, et beaucoup de probité.

Lorsque Molière donna sa troisième farce, le Mariage forcé, il était fort célèbre; il avait fait représenter VÉcole des Maris et VÉcole des Femmes. Il était en faveur et déjà le roi songeait à faire servir son talent aux divertissements de la cour. Louis XIV lui avait demandé une première pièce qui fut les Fâcheux; il lui en demanda une seconde qui devait être le Mariage forcé. Noblesse obligeait en quelque sorte. Molière ne pouvait plus se contenter, bien qu'il eût peu de temps pour composer ses comédies de commande, de quelques plaisanteries faciles, un peu grasses même,- comme dans ses deux premières farces. Le roi devait figurer dans le ballet qui suivait la comédie. Aussi, bien qu'il y ait dans le Mariage forcé beaucoup de bouffonnerie, comme d'ailleurs le permettait le genre, et toujours l'imitation du théâtre italien, on y rencontre des traits plaisants de comédie et une observation originale. Sganarelle , à cinquante-deux ans, songe à se marier: il fait part de son projet à un vieil ami, Géronimo. Celui-ci l'en dissuade. Les sages raisons données par Géronimo n'ébranlent point Sganarelle, parce qu'elles blessent surtout son amour-propre. Géronimo finit par se désintéresser, même quand il sait que la belle n'est autre que la coquette Dorimène, et il félicite ironiquement son compère de l'heureux choix qu'il a fait. Dorimène qui ne voulait un mari que pour échapper à la contrainte paternelle attend avec impatience l'heure de la liberté. Mais, croyant Sganarelle encore plus sot qu'il n'est, elle commet l'imprudence de chanter en sa présence l'hymne de l'indépendance conjugale. L'imprudent réfléchit. Molière, impitoyable dans son observation, nous a montré dupes et malheureux les Arnolphe et les Dandin; une fois dans sa carrière, il prête un peu de bon sens à un vieillard amoureux; il lui ouvre les yeux au bord du précipice. Sganarelle consulte deux habiles hommes pour savoir s'il fera bien à son âge de prendre femme. Mais les deux savants, l'impétueux Pancrace et le calme Marphurius, poursuivant leurs méditations tout en l'écoutant, ne lui proposent point de solution. Il n'est pas plus heureux avec deux magiciennes égyptiennes. Il se « dégoûte » tout à fait de son mariage quand il voit le beau Lycaste parler de près à sa future femme. Il veut alors se dégager. C'est d'abord avec Alcantor, le père de la belle; mais tout ce qu'il dit pour inspirer le mépris de

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sa personne ne produit aucun effet; Alcantor est bien un père de la comédie de Molière; Sganarelle prend sa fille sans dot, cela lui suffit : Sganarelle a toutes les qualités et tous les charmes. Il se retire cependant devant l'insistance de son gendre, car il n'a pas perdu l'espoir de lui donner ce doux nom, bien résolu à mener les choses à un dénouement heureux pour lui. En effet son fils Alcidas, duelliste redoutable, vient à son tour faire entendre raison au pauvre Sganarelle. Et c'est le mariage forcé ! N'avions-nous pas raison de dire plus haut que dans cette farce il y avait une observation originale et des traits qui appartiennent à la vraie comédie?

Ces qualités se retrouvent, et à un plus haut degré, dans le Médecin malgré lui. Cette farce eut toujours un très grand succès. La bouffonnerie y prend moins déplace que l'art; l'allure en est vive et la gaieté entraînante ; dans aucune autre de ses comédies, la fantaisie de Molière n'a été plus éclatante. Reprenant le canevas du Fagoteux et même un peu celui du Médecin volant, Molière y déclare la guerre aux médecins plutôt qu'à la médecine, aux côtés ridicules de cette profession si honorable aujourd'hui mais qui, au temps du poète, confinait au pur charlatanisme et cherchait à sauver sa profonde nullité par une solennité grotesque. hQ Médecin malgré lui est une pièce essentiellement française : elle doit nombre de ses heureuses facéties à nos vieux fabliaux, surtoutau « Vilainmire», c'est-à-dire au « Paysan médecin ». Mais si le fond du sujet a été emprunté par le poète, quelle originalité dans les détails, dans cette première scène de la comédie qui est la peinture d'une vérité si parfaite de ce que pouvait être un ménage populaire sous le règne de Louis XIV, dans la seconde, où l'intervention du voisin Robert est si mal récompensée, dans les traits plaisants qui abondent sur les lèvres de Sganarelle répondant aux domestiques de Géronte, dans l'heureuse idée qui vient au ppète, après Rabelais, je le veux bien, mais qui est cependant mise au point par lui pour le théâtre, de faire de Lucinde, la malade par amour, une muette à qui sans beaucoup de peine le faux docteur rend la parole !

Monsieur de Pourceaugnac fut joué devant la cour, pour la première fois, à Chambord. Comme dans tous les divertissements composés pour le roi, cette farce était entremêlée d'entrées de ballet et de musique. Elle fut presque improvisée en quelques jours par Molière. Malgré la rapidité avec laquelle elle fut écrite, elle plut à la cour et remporta un grand succès à la ville. Elle est en effet très gaie,

XLiv LE THEATRE DE MOLIERE.

d'une gaieté étourdissante ; les plaisanteries un peu grasses sur les lavements n'empêchent pas qu'elle n'ait aussi certains mérites qui la font goûter des délicats. Ainsi la consultation des deux docteurs est une satire frappante de vérité du charlatanisme inconscient souvent, auquel leur ignorance condamnait les médecins du temps de Molière ; cette scène est d'un comique irrésistible, mais d'un comique d'observation. Dans Monsieur de Pourceaugnac comme dans le Médecin maigre lui, comme dans presque toutes les œuvres du poète, les commentateurs pourraient relever des imitations. Dans Monsieur de Pourceaugnac, par exemple, les deux fourbes Sbrigani et Léandre rappellent Léonide et Liban de VAsinaire de Plante : les quatre drôles se congratulent réciproquement pour leurs méfaits et l'adresse qu'ils y déploient. Ailleurs, Plante semble encore avoir été mis à contribution ; il y a, dans les Ménechmes, un personnage que l'on croit fou et qui est soumis à l'examen d'un médecin, véritable ancêtre des docteurs de Monsieur de Pourceaugnac. Molière serait encore le débiteur de Scarron, l'auteur du Marquis ridicule ou de la Comtesse faite à la hâte. Qu'importent tous ces rapprochements? « Molière, dit Sainte-Beuve, le plus créateur et le plus inventif des génies , est peut-être celui qui a le plus imité, et de partout. » Oui, les imitations chez Molière sont de toute source et infinies. Plante, Térence, Horace^, Boccace, Rabelais, Régnier, Montaigne, Boisrobert, Cyrano de Bergerac, d'autres encore, tous lui ont fourni quelque chose, des sujets, des caractères, des scènes, des traits. Mais tout ce qu'il imite en passant dans son œuvre se transforme. Les Fourberies de Scapin sont imitées de Térence , avec quelques souvenirs de Plante çà et là; car, nous le savons, Molière ne s'attache exclusivement à aucun modèle; il prend aux uns et aux autres ce qui convient le mieux à son tour d'esprit : son imitation est éclectique. Et même les Fourberies de Scapin sont bien différentes du Phormion de Térence. D'abord, le mouvement, la langue, l'intrigue ne sont pas les mêmes dans les deux pièces. Tout est lent, sage et raisonnable chez le poète latin; chez le poète français, c'est la verve la plus animée, la gaieté la plus entraînante. 11 n'y a que les traits heureux d'observation, les mots franchement comiques qui les désignent que Molière prend sans déguisement à son devancier. Pour les caractères, quels changements! Phormion est un parasite, type bien connu dans Fantiquité, mais qui n'existait plus du temps de

LE TIIKATRR DK MOLIKRE. XLV

Molière; Molière le remplace par le valet Scapin, cousin germain du souple Mascarille de VÉtourdi; les jeunes amoureux ont pris le masque moderne, et les pères avares et grognons se rapprochent beaucoup plus des Gorgibus et des Harpagon que des vieux barbons du théâtre latin. Boileau fut, dans son Art poétique, très sévère pour Molière, et ce fut précisément la farce que nous apprécions qui provoqua ses rigueurs. Il accusa l'auteur du Misanthrope d'avoir dans cette pièce, allié Tabarin à Térence. Cette alliance existe en effet. Molière, préoccupé surtout d'amuser le public, n'a pas craint d'emprunter à Tabarin la scène bouffonne où le vieux Géronte, placé dans un sac, est roué de coups par Scapin qui se venge de mauvais traitements antérieurement reçus. Il est redevable aussi de la scène de la galère à un autre poète, à son ancien condisciple, Cyrano de Bergerac. Mais l'idée imaginée par Cyrano ou empruntée par lui aux Italiens, Molière Fa reprise et se l'est appropriée par la façon toute nouvelle dont il a su la présenter. Le même poète qui a composé le Misanthrope peut écrire les Fourberies de Scapin sans déchoir. Qui peut le plus peut le moins. Et, d'ailleurs, est-ce un mince mérite que d'exciter, trois actes durant, le rire des spectateurs, de tenir la curiosité tout le temps en éveil par la bonne humeur la plus joyeuse et la plus bouffonne?

La dernière farce, dont nous ayons à parler, la Comtesse dEscarbagnas, fut une véritable improvisation. Obligé de faire vite — le roi n'aimait pas attendre — Molière a esquissé une véritable petite comédie, à laquelle manque l'action, et dont le sujet même est à peine posé, mais qui, dans maints endroits, est un portrait de mœurs très réussi. C'est une peinture de la vie de province, une satire des grandes dames ridicules , des femmes de hoberaux qui veulent imiter les véritables comtesses de Saint- Germain ou de Versailles et n'arrivent qu'à les singer, minaudant gauchement quand elles reçoivent les hommages des robins pédants et des lourds financiers d'Angoulême. Pas plus pour la Comtesse d'Escarbagnas que pour Monsieur de Pourceaugnae , il faudrait croire que Molière ait eu le dessein de ridiculiser deux provinces françaises déterminées plutôt que la province en général. Le Limousin et l'Angoumois ne méritent vraiment ni cet excès d'honneur ni cette indignité. On est porté à croire que ces deux farces, jouées à une époque où Molière était dans tout l'éclat de sa réputation, avaient

XLvi LE THEATRE DE MOLIERE.

été esquissées et déjà représentées autrefois pendant la période laborieuse des débuts et des voyages à travers la France. Sollicité par le roi de fournir au plus vite quelque comédie qui donnât prétexte à un ballet, et pressé par le temps, Molière n'eut qu'à ouvrir ses cartons ou à rassembler ses souvenirs pour reconstituer à la hâte ces deux bluettes dont l'action primitivement s'était passée à Limoges et à Angoulême ; il ne changea même point les noms de lieux.

Sauf les deux premières, où le trait de comique vrai échappe, pour ainsi dire , au génie qui s'ignore encore , toutes ces farces sont de légers crayons de comédie. Si le temps n'eût point manqué au poète, si la mort ne fût point venue trop tôt , il eût certainement repris pour les achever ces ébauches dont la nécessité de plaire au roi et de lui plaire vite, Fempêcha de faire de véritables tableaux. Même dans l'état où elles nous sont parvenues, elles suffiraient à sa gloire. N'eût-il composé que ces essais, Molière serait notre premier comique. Car, « il y a déjà le mouvement inimitable, l'agilité dramatique, la multiplicité des incidents, le revirement imprévu » (1).

Avant d'entrer dans sa véritable voie , avant d'écrire des comédies de mœurs et de caractères, Molière avait- donné d'abord presque coup sur coup trois comédies d'intrigue, V Étourdi, le Dépit amoureux et Sganarelle. Entre le Dépit et Sganarelle avait paru son premier portrait des mœurs du temps, les Précieuses ridicules. Comme dans la farce, dans la comédie d'intrigue, Molière imite les Italiens, mais comme il sait imiter, en s'appropriant ses emprunts.

V Étourdi rappelle Vlnavvertito, comedia di Nicolo Barhieri dette Beltrame. C'est une comédie étincelante d'esprit et d'imagination. L'intrigue est menée par Mascarille, maître fourbe, dont la tête est farcie de ruses. Son maître, Lélie, est un jeune étourdi qui a grand besoin de son aide. Mascarille à chaque instant fait les affaires de Lélie; à chaque instant Lélie, sans le vouloir, à contretemps , rend inutiles les efforts de son valet. Il semble que la pièce va finir à chaque bévue commise par l'étourdi, mais elle se relève, Mascarille ayant trouvé un nouveau tour de sa façon qui répare le mal. Mascarille a l'esprit si fécond en ressources qu'il compliquerait l'intrigue à l'infini malgré les maladresses de son maître; mais il faut bien terminer, et le dénouement imaginé par le poète est quel-

(1> Faguet, les Grands Maîtres du dix-septième siècle.

LE THEATRE DE MOLIERE. xlvii

conque. C'est que nous sommes en pleine intrigue; qu'importe comment elle se dénoue, pourvu que les complications aient amusé et occupé le public? Il y a cependant dans VÉtourdi plus que dans le Menteur, la seule comédie véritablement digne de ce nom avant l'apparition de la première œuvre de Molière , des traits qui rapprochent cette pièce de la comédie de caractère : ainsi les mœurs sont mieux observées et partant plus vraies; on n'est plus seulement dans le domaine de la fantaisie et de l'imagination. Mascarille, Lélie, Trufaldin, Anselme, Pandolphe sont des personnages vivants. La langue, qu'admire Victor Hugo, sans être encore aussi ferme et aussi facile qu'elle le sera six ou sept ans plus tard, est déjà celle de la comédie, vivante et populaire.

II y a deux pièces dans \e Dépit amoureux; l'une, — c'est celle que l'on joue encore aujourd'hui et qui a été réduite à deux actes — appartient véritablement à Molière; l'autre, beaucoup plus longue et fort embrouillée, qui ne vaut pas la peine d'être discutée, n'est qu'une imitation d'une pièce italienne. Le Dépit amoureux en effet, ce sont ces jolies scènes de brouille entre amants et de raccommodement, si pleines de sensibilité et de franchise, qui sont bien de l'invention de Molière, et qu'il a sous une autre forme , le fonds restant le même, immuable comme la nature qui l'a inspiré, reproduites dans le Tartuffe et le Bourgeois gentilhomme. Le Dépit amoureux ainsi réduit devrait être plutôt compris parmi les comédies de caractère que parmi les comédies d'intrigue; c'est à cause de l'imbroglio qui remplit trois autres actes sur cinq que nous lui avons donné ce classement.

Sganarelle, soit devant Louis XIV , soit à la ville devant les bourgeois, remporta un succès que dépassa seulement VÉcole des Maris. L'intrigue est des plus comiques,, et comme le sujet" est clair par lui-même, elle ne saurait dérouter et fatiguer le lecteur. « Il y entre un peu plus de caractère, » pour parler comme Voltaire, que dans VÉtourdi, et si son dénouement est encore plus mauvais que celui de cette comédie, elle offre cependant aux maris agités, comme Sganarelle, le conseil pratique de ne pas prendre si facilement que leur modèle l'alarme sur de fausses apparences.

Avec les Précieuses ridicules et Sganarelle, Molière s'acheminaitvers la comédie de mœurs et de caractère. UÉcole des Matais renouvelait absolument l'art de la comédie au dix-septième siècle,

XLViii LE THEATRE DE MOLIERE.

comme le Cid et Andromaque avaient renouvelé successivement l'art de la tragédie. L'observation dans V École des Maris est plus profonde que dans les pièces qui l'ont précédée. Pour la première fois il semble que le poète veuille s'appliquer sinon à corriger les vices — but difficile à atteindre — du moins à faire rire les honnêtes gens sur des travers franchement et éloquemment raillés. C'est aussi une comédie de mœurs, parce que les deux frères Ariste et Sganarelle représentent le premier la société nouvelle avec son indulgence raisonnée pour, les défauts inhérents à notre nature, le second la société ancienne avec ses rigueurs excessives et étroites. Sganarelle veut prendre un cœur de force, et le cœur d'une femme, l'imprudent! Ariste essayera de gagner celui de Léonor, et il réussira à force de sagesse, de raison, de générosité et d'indulgence. Isabelle et Léonor sont bien de leur temps, elles aussi. Il y avait en I66I nombre de jeunes filles expertes et résolues comme elles, émancipées même. Léonor n'avait point à se défendre puisqu'elle n'était point tyrannisée, mais elle eût avec autant de volonté qu'Isabelle revendiqué son indépendance d'esprit et la liberté de sa conscience, si elle eût été opprimée. La conduite de la pièce est des plus simples; nous n'avons plus d'intrigue compliquée; les personnages ne sont plus des rôles, mais des caractères. Il ne reste plus rien d'arbitraire et d'artificiel : ce sont des ridicules de la nature. Le parterre va se reconnaître lui-même sur la scène. Sganarelle veut épouser sa pupille Isabelle. Égoïste et vain, il ne doute pas de son consentement. Il ne fait rien non plus pour lui plaire. Il lui refuse tous les plaisirs de son âge; il lui interdit même la société de sa sœur Léonor, fiancée à Ariste, son frère, qui, lui au contraire, laisse à la jeune fille toutes sortes de libertés. Qu'arrive-t-il? Isabelle le déteste; elle n'a qu'un désir, se délivrer de sa prison et de l'odieux geôlier. Elle aime le jeune Valère ; il s'en doute bien un peu ; mais il faudrait qu'un mot de sa main le convainquît. C'est Sganarelle lui-même qu'elle charge de donner le billet. Sganarelle est trop confiant dans son propre mérite et dans l'excellence de son système d'éducation pour soupçonner un instant le rôle de dupe qu'il joue. Il porte la lettre au destinataire sans songer à l'ouvrir. D'ailleurs, Isabelle, que la contrainte à rendue dissimulée, lui a dit qu'elle l'aimait et ne serait jamais la femme d'un autre. Il l'a cru naïvement. Enhardie par ce premier succès et connaissant bien la vanité de son tuteur, elle lui demande

ARMANDE BEJART

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