SCÈNE XIll
MAOILON.
Mon Dieu, aies cbères ! nous vous demandons pardon. Ces messieurs
ont eu la fontaiaie de nous donner les âmes des pieds ; et nous vous avons env(/yé quérir pour remplir les vides de notre assemblée.
LCCILS.
Vous nous avez obligées, sans doute.
MASCAIULLB.
Ce n'est ici qu'un bal k la bâte ; mais l'un de ces jours, nous vous en donnerons un dans les formes. Les riolons sont-ils venus?
ALMANZÛR.
Oqî, monsieur ; ils sont ici.
CATHOS
Allons, mes chères, prenez place.
MASCARiLLE, dansatit lui seul comme par prélude, La, la, la, la, la, la, la, la.
UADELON.
Il a tout à fail la taille élégante.
CATHOS
Et a la mine de danser proprement.
iiAscARiLLE, ayant pHs Madelonfour danser. Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds. En cadence, violons, en cadence.
Danser proprement, pour bien danser. Expression recherchée, que nous avons adoptée; elle est restée dans notre langue, comme beaucoup d'autres que nous devons au jargon des précieuses, telles que : tenir un bureau d'esprit; avoir les cheveuœ d'un blond hardi; craindre de s'encanailler; avmr l'hurmeiir communic^tit^ ; être pénétré des sentiments d'une personne; avoir la compréhension dure ; revêtir ses pensées d* expressions vigoureuses; avoir le front cliargé d'unsoinbre nuage; n'avoir que le masque de la générosité, etc. Toutes ces expressions qui n'ont rien d'extraordinaire aujourd'hui, sont citées par Saumaise comme faisant partie du Nouveau Dictionnaire des précieuses: et l'on peut en conclure que cette affectation de langage, cette verbosité dont Molière a fait justice, ont été d'une grande utilité pour la formation de l'idiome lanternois.
Les musiciens disent aussi chanter propremetU; ce «pii ne signifie pas que Ton chante absolument bien. Chanter proprement, c'est exécuter la phrase avec aplomb, clarté, de manière que toutes les notes soient articulées avec une exactitude parfaite dans l'intonation, les temps, les valeurs et le mouvement. Mais si le sentiment, l'expression, l'instinct musical, manquent à cette propreté de ^serinette, chanter proprement ne signifiera pas bien chanter.
Nos anciens n'avaient qu'un seul mot pour désigner l'instrument etVartiste qui le gouvernait. Les violons sont4lsvenu»?
LES PliitClEUSES RIDICULES.
Lorsque Mascarille fail celte question» il faut que le galopia Almanzor soit assez intelligent pour suppléer ce qui manque à la phrase du marquis, en ajoutant : Les musiciens qui doivent mettre en jeu les violons sont-ils venus?
Nous avons créé les mots viobniste, flûtiste, hautbàiste, etc., pour donner enfin au langage la clarté dont il ne pouvait plus longtemps se passer , et le délivrer des suhauditur^ des sous-entendus, qui se présentaient en foule et trop souvent. Ces expressions indispensables et nouvelles ont été pour la première fois imprftiées dans le Dictionnaire des Musiciens de Choron et FayoUe, en 1810. Nous disons encore un tambour^ un fifre, un trompette, un cornet, quand nous parlons des exécutants placés en tête des régiments pour faire entendre les marches et les sonneries d'ordonnance, afin de distinguer le trompettiste d'orchestre du trompette de cavalerie. Si nos anciens disaient un timbalier et non pas un timbales; un orgor niite et non pas un orgue, c'est que les noms de ces instruments, amenant toujours un pluriel pour timbales, et quelquefois pour les orgues, il fallait nécessairement créer un m«t qui désignât Tartiste singulier prêt à mettre en jeu ces pluriels. Le clavecin est un instrument des plus anciens et pourtant l'Académie a toujours refusé d'enregistrer claveciniitê. Elle nous a donné violanisU, cymbalier, flûteur et flûteuse en 1836. Pourquoi ftûtetise à nousqui possédons flûtiste depuis un demi-siècle? Pourquoi ? c'est que l'Académie ne pouvant consentir à nous accorder graveute, a voulu nous offrir en compensation flûteuse. Clatecineuse eût été bien gentil I
En cadence, violons, en cadence.
Ici cadence désigne la conformité des pas du danseur avec les temps de la mesure marqués par l'instrument. // sort de cadence, il est bien en cadence. Mais il faut observer que la cadence ne se marque pas toujours comme on bat la mesure. Ainsi le maître de musique marque l'allure du menuet en frappant au commencement de chaque mesure, au lieu que le maître à danser ne bat que de deux en deux mesures, parce
qu'il en faut autant pour former les quatre pas du menuet. La cadence de la polka s'exécute sur le second temps de chaque mesure (deux-quatre), et celle de la valse (trois temps) sur le premier. La valse à deux temps est ainsi nommée attendu que les danseurs n'articulent que deux pas dans chaque mesure à trois temps; prenant les premiers temps pour un seul pas, et donnant le troisième temps au second pas. La cadence de cette valse est aussi frappée sur le premier temps de chaque mesure.
En 1799 nous dansions la valse à deux temps ; mais cette valse était écrite à deux temps et non à trois! C'était lavolte de Marguerite de Valois, un galop qui ne le cédait point en vitesse, en folie à celui qui l'a remplacé. Le concerto que nos virtuoses dansent en exécutant la valse à deux temps coupée sur un air à trois temps, vaut mieux. Les marcheurs de salons, insensibles à toute cadence musicale, se montrent si gauchement stupides en leurs prétendues contredanses, qu'il faut nécessairement que la grâce, \ebrio des duos réellement dansés nous dédommage de l'inconcevable sottise des ensembles.
La cadence est une qualité de la bonne musique. La cadence donne aux exécutants comme aux auditeurs un sentiroentdela mesure tel qu'ils la marquent et la sentent tomber à propos, sans qu'ils y pensent, et par instinct. Cette qualité précieuse est surtout requise dans les airs de danse. CeUe ré- (iova marque bien la cadence^ cette maiourque manque de cadence. En ce sens, la cadence étant une qualité, porte ordinairement l'article défini la; tandis que la cadence harmonique, terminaison de la phrase musicale sur un repos, est individuelle et porte l'article numérique : Une cadence parfaite, trois cadences évitées.
Le mot cadence vient du verbe latin cadere, tomber ; le résultat de la cadence parfaite étant toujours une véritable chute de la dominante sur la tonique.
Cadence est encore le battement de gosier, de doigt ou de doigts que l'on exécute parfois sur la pénultième note d'une
phrase musicale, d'où lui vient sans doute le noui décadence.
Pris dans ce sens, le mot cadence n'^i plus en usage parmi les musiciens; on l'a remplacé par celui de trille. Cependant les poètes et les personnes qui n'ont aucun souci du choix de leurs expressions, emploient encore le mot cadence pour rendre la môme idée.
Je pense faire plaisir à mes lecteurs en leur donnant le
premier feuilleton écrit sur les Précieuses ridicuUs,
Celle troupe de comédiens
Que monsieur avoue êlre siens,
Représentent sur leur lliéâtre
Une action assez folàlre;
Autrement un sujet plaisant,
A rire sans cesse induisant
Par des choses facétieuses,
InUtulé les Précieuses ;
Ont été si fort visités
Par gens de toutes qualités,
Qu'on n'en vit jamais tant ensemble
Que ces jours passés, ce me semble.
Dans rhotel du Petit-Bourbon,
Pour ce sujet mauvais ou bon.
Ce n*est qu'un sujet chimérique.
Mais si bouffon et si comique,
Que jamais les pièces du Rycr,
Qui fut SI digne du laurier ;
Jamais VOEdipe-de Corneille,
Que l'on tient être une merveille ;
La Cassandre de Boisrobert ;
Le jyéron de monsieur Gilbert,
Jlcibiade, Amalasonte, (de QuinauU)
Donl la cour a fait tant de conte \
Ni le Fédéric de Boyer,
Digne d'un immortel loyer,
N'eurent une vogue si grande,
Tant la pièce semble friande,
A plusieurs lant sages que fous.
Pour moi j'y portai trente sous:
Mais croyant leurs fines paroles m
J'en ris pour plus de dix pistoles.
LORET, Muse historique, G àtcenthn 16."»!).
— Le mardy, 26 octol)re 1600, l'Étmirdl et les Précieuses au
Louvre cliez son éminence le cardinal Mazarin, qui étoit malade dans sa chaise. Le roy vit la comédie incognito, debout, appuyé sur le dossier de la chaise de son éminence; (nota) qu'il rentrait de temps en temps dans un grand cabinet. Le roy gratifia la troupe de 3,000 livres. » Registre de la Comédie-Française,
Plus tard, agonisant, Mazarin entendait de son lit les répétitions générales et bien sonnantes de Serse, opéra italien de Cavalli.
En 1662, huit compagnies de comédiens étaient en plein exercice à Paris : les comédiens du roi, ceux de Monsieur, ceux de Mademoiselle, ceux du Marais, ceux de monseigneur leDauphin (troupe d'enfants), les Italiens, les Espagnols, et les chanteurs italiens exécutant des opéras italiens.
— M"* la duchesse de Bourgogne s'était mise au lit Taprèsdinée , fatiguée de la pesanteur de l'habit qu'elle avait hier à la comédie, et qui était trop chargé de pierreries (pour jouer Absalm et les Précieuses de Molière.) 24 février 1702. Mémoires de DaTigeau.
Le bonhomme Gorgibus n'avait jamais vu, sa fille Madelon aussi pompeusement parée. La cuirasse de la duchesse devait ôlre plus lourde que celle de Jeanne d'Arc.
MdiM^oml, en SdL Bibliothèque des tAeA^m, page 248, parle d'un costume donné par Louis XV à M"' de Seine, actrice de la Comédie-Française, le 16 novembre 1724, à Fontainebleau. Neuf cents onces d'argent, 54 livres 4 onces, étaient entrées dans la confection de cet habit de théâtre, dont le prix s'élevait à plus de 8,000 francs. Ce costume devait naturellement figurer en première ligne dans le matériel de la Comédie- Franraise.
Le comte de Charolais gratifia M"' Delisle d'un costume en argent fin, du prix de deux mille écus, pour danser un pas dans Pirithoik, opéra de La Serre et Mouret, 1 725.
Louis XIV avait donné les manies que M"' de Brie ef W"* Molière portaient dans le Sicilien.
Deux Grecques tout à fait charmantes, Et donteufio les riches manies Valaient bien de Targent, ma foi !
Ce sont aussi présents du roi.
ROBINET, 19 juin 1667.
^ Quel orfèvre a fait votre jupe? » disait-on aux dames de rancienne cour, dont les vertugadins étaient chargés d'or, d'argent, de perles et de pierreries, au point de les empêcher de marcher.
Ce même Dangeau nous dit, l'année suivante : — Le soir il y eut comédie; le roi d'Angleterre s'y divertit fort. Nonseulement il n'en avait jamais vu, mais même il n'en avait
jamais lu. » 12 octobre 1703.
Les princesses françaises pouvaient se permettre déjouer la comédie sur le théâtre de la cour ; en Espagne une semblable licence aurait excité l'indignation générale. Mais il est aussi des accommodements avec l'étiquette. — Notre petite reine (Anne d'Autriche, encore à Madrid), en une comédie qui s'est jouée en la cour d'Espagne, a récité un nombre infmi de vers si bien qu'il ne se vit jamais rien de pareil. Les Espagnols disent qu'elle est perdue tout à fait pour eux, et qu'aussi elle avait récité comme reine de France^ voulant dire que, comme infante d'Espagne, elle eût forfait contre la gravité, de réciter en une comédie, d Malherbe,
Lettre 169, 4 décembre 1614.
— La comédie est la véritable image de la société, des mœurs, des usages, du costume d'un siècle déjà bien loin de nous. Je voudrais que les pièces de Molière fussent jouées avec les habits du temps. On observe le costume avec une rigoureuse exactitude quand il s'agit d'une pièce nouvelle, telle que Louis XI, le Tasse, le Chemlier de Canolle^ et l'on continue de représenter le Misanthrope^ Tartufe, l'Avare^ avec un mélange, une bigarrure d'habits, qui deviennent tous les jours plus ridicules. Ces changements dans le costume exigent des changements dans le texte de l'auteur. En effet, on ne peut entretenir le public que des objets qu'il voit sur la
LES PRI^CIËUSËS RIDICULES, i09
scène, et Ton substitue jabot à rubans pour mettre le vers d'accord avec la toilette de l'acteur. L'homme aux rubans verts aurait depuis longtemps perdu son aiguillette, si cet ornement n'était pas devenu nécessaire pour désigner Alcesle. Il ne faut pas arranger pour notre temps les pièces anciennes : on leur fait perdre ainsi ce qu'elles ont d'bislorique et de monumental, on nous prive du charme des souvenirs. » XXX, Journal des Débats^ chronique muMcale du 22 juillet 1827.
Ce que j'ai dit alors, on Ta fait le 10 juin 1837, pour la représentation donnée sur le théâtre du château de Versailles. Cette solennité dramatique, dont Molière faisait les honneurs, accompagnait dignement l'inauguration du musée établi dans le palais de Louis XIV. Les tableaux vivants que la Comédie-Française montrait sur la scène étaient en harmonie complète avec les peintures de Le Brun, de Mignard, de Rigaud, de Largillière, que l'on avait admirées dans les galeries historiques du château. Ls Misanthrope y revêtit les habits de son époque, fidèlement taillés sur les modèles de l'ancien temps; et les vers de Molière frappèrent juste quand on leur rendit le but sur lequel ils avaient été dirigés. Rentrée ainsi dans la bonne voie, la Comédie-Française ne s'en est plus éloignée. Le Don Juan, comme les Fachmx, le Sganor relie, toutes les pièces de Molière et celles de ses contemporains, s'y montrent depuis lors avec une exquise perfection de mise en scène. Les diadèmes de toile et de dentelles, ces coiffes appelées commodes, ont reparu sur la tête de Madelon, d'Uranie, de Marianne. Les seigneurs ont de nouveau chaussé le jupon, repris les rubans et les canons de dentelles.
Vous pourriez bien ici, sur votre noir japon, Monsieur Thuissier à verge, aUirer le bâton.
Tartufe, tcte V, scène 4.
La commode, ainsi nommée à cause d'un tour de cheveux peignés, frisés, dont elle était garnie, servait de perruque aux femmes. En la posant sur leur tôle, elles étaient coiffées à l'instant et complètement , sans avoir même besoin de recourir à leur camériste.
104 LES PAËCIEUSES RIDICULES.
Que son poil, dès le soir, frisé dans la Loulique, Comme un casque, au malin, sur sa léte s'applique.
RÉGifiER, satire IX.
— On ne connaît ces cornelles et ces coiffes l>lanches que depuis le mariage du roi (1660). La cour passa par le Languedoc pour aller à Saint- Jean de Luz; et dans le séjour qu'on fît à Montpellier, à Béziers, à Carrassonne, à Toulouse, on vil de fort jolies Gasconnes, qui, sous leur coiffure blanche, avaient un agrément particulier. Leurs cornettes et leurs coiffes plurent extrêmement à la feue reine mère. Les dames de la cour en établirent bientôt la mode. Il est vrai qu'elles y donnèrent insensiblement un tour de leur façon. » Entretiens galants t la mode, sans nom d'auteur, Paris, Jean Ribou, 1681, 2 vol. in-12.
En 1650, on semait les dentelles avec une si grande profusion sur toutes les pièces du costume, que les dames en attachaient jusque sur leurs masques nommés Unips, qu'elles portaient dans les rues. Une ruche de dentelles couronnait le front de ces masques, ornés d'une longue barbute de ce filet précieux. On faisait mieux encore, tant la mode est ingénieuse ! Les trous destinés à s'appliquer aux yeux étaient garnis avec un tel soin de paupières en point d'Alençon, que les dames du bel air étaient obligées d'emprunter le secours d'un guide clairvoyant, lorsqu'elles voulaient faire quelques pas en descendant de leur carrosse. Osera-t-on, après cela, critiquer nos modes actuelles, et condamner leur extravagance? Nous sommes des modèles déraison, de sagesse. Comme je ne veux pas que vous me croyiez sur parole, je citerai quelques versicules à l'appui des drôleries que je viens de vous conter.
Dirais-je comme ces fantasques, Qui portent dentelle à leurs masques.
En chamarrent les trous des yeux. Croyant que le masque en est mieux ?
scARRoif, ipUre à M^ de ffautefart,
L'aride poser des mouches do taffetas noir sur le visage d'une jolio ferame avait ses règles, que je rapporterai pour l'instruction de nos grandes et petites coquettes de comédie ou d'opéra.
Une des lois principales de cet art est de ne point mettre des mouches sur ces petits creux, ces agréables fossettes où se nichent TAmour et les. Grâces, au dire des poètes. La mouche que Ton met au coin de l'œil se nomme la passionnée^ elle en relève l'éclat; celle que l'on applique au milieu du front donne un grand air, c'est la majestueuse^ il la faut un peu large ; Venjouée est renfermée dans les plis gracieux d'un visage riant. La galante se place au milieu de la joue; la baiseuse^ au coin delà bouche, elle a sa part des baisers donnés et reçus, qu'elle semble appeler, La mouche de sympathie reste quand elle est posée par celui que Ton aime : si l'homme qui déplaît s'avise de la mettre, elle tombe un instant après. On ne doit point semer son visage de mouches, deux ou trois suffisent. La mouche effrontée se campe sur le nez ; la coquette auprès de la bouche. La receleuse est celle qui cache quelque rougeur ou quelque tache.
Les dames portaient des mouches sur le visage pendant les siècles derniers. Celle mode vient des Indiens; ils firent présent à Julie, fille de l'empereur Auguste, de quelques insectes noirs qu'elle s'appliquait sur la figure, afin de relever la blancheur de son leinl. Le rouge (fard) n'était en usage au théâtre que depuis 1700.
D'où vient que l^straditions s'étaient perdues au point d'en arriver au mélange grotesque , à la bigarrure de vêtements dont je me plaignais en 1827 ? La cause de cette erreur progressive et séculaire, de cette corruption dans le costume, la voici. Un habit de cour, orné de tous ses accessoires, un costume tel que celui d'Alceste, de ClUandre et de tous les marquis, était d'un prix exorbitant. Le comédien reculait parfois devant une dépense de trois ou quatre mille livres (1) qu'il
(i) Les habits de coar faits pour le mariage da dauphin, 174&, étaient
fallait lirer de sa bourse lorsque Tbabit de Doranle ou d'Acaste annonçait le besoin d'être renouvelé. Les grands seigneurs, vivant familièrement avec les grands acteurs, se plaisaient à leur épargner ces frais de toilette. Lorsqu'un prince de Monaco, lorsqu'un duc de Richelieu, de Villeroi, d'Âumont, un marquis de Louvois, un comte de Forbin, un baron d'Oppède , avait porté huit ou dix fois un habit de cour scintillant de paillettes et doré sur toutes les tailles, il l'offrait avec une amabilité si galante à Baron , à Dufresne, à Grandvftl, à Bellecourt, à Mole, à Fleury, que le cadeau, très présentable d'ailleurs , pouvait être accepté. Donnés à toutes les époques, ces habits marquaient toutes les variations que la mode avait fait éprouver au costume de cour, de 1673 à 1789. Les acteurs tenant les rôles brillants étaient par conséquent vêtus à la mode du jour, tandis que d'autres, représentant Sganarelle, Harpagon, Gros-René, Pancrace, Marphurius, Scapin, Crispin , conservaient l'habit de caractère du XVIP siècle. Les financiers de théâtre se montraient largement, richement étoffés à la manière des traitants de la régence ; et quelques jeunes amoureux ne craignaient pas de promener leur frac de 1827, et leur pantalon assortissant, au milieu des habits de velours brodés ou galonnés. Les livrées mêmes avaient changé de forme. Quant aux femmes^ elles portaient naïvement sur la scène les robes, châles, ajustements estampés sur le Journal des Modes publié dans la semaine ; à moins qu'elles n'eussent à représenter M"' Turcaret, la comtesse de Pimbesche ou d'Ëscarbagnas. Les comédiennes s'ingéniaient alors ; et, faisant un effort commandé par les circonstances , elles nous montraient les grands paniers , les panaches , les poufs , les chignons poudrés , les coiffures pyramidales de 1782. Tel est le pouvoir de l'exemple. En effet, puisque Alceste, Oronte, Âcaste, Philinte et Glitandre
do prix de 15 à 20,000 livres ; il fallait eu avoir trois différents, un pour chaque fête. Une dame paya 10*000 livres pour le loyer d^une parure de diamanlf^ portée pendant ces trois jours de solennité.
LES PRéQEUSËS RIDICULES. iOT
porlaieat Tbabit du temps de Louis XVI» Ëliante el Géiimène avaient pleine licence de revêtir les robes (aillées en 1810 ou 1825*
A Monseigneur le duc de Cré^uy.
Lê9 AmanU hrouillés, (1) de Quinault
Vont dans peu de jours faire rage ;
J'y joue un marquis, et je gage
D'y faire rire comme il faut ;
C'est UD marquis de conséquence,
Obligé de faire dépense
Pour soutenir sa qualité;
Mais s'il manque un peu d'industrie,
Il faudra, de nécessité,
Que j'aille, malgré sa Gerté,
L'habiller à la friperie.
Vous, des ducs le plus magnifique.
Et le plus généreux aussi
Je voudrais bien pouvoir ici
Faire votre panégyrique :
Je Dirais point citer vos illustres ayeux Qu'on place dans l'histoire au rang des demi-dieux : Je trouve assez en vous de quoi me satisfaire ; Toutes vos actions passent sans contredit..,.
Ma foi I je ne sais comment faire
Pour vous demander un habit.
BATMOND POISSON.
L'élégant costume que portait Bellerose dans le Menteur^ quand il créa le rôle principal de cette comédie, était un présent du cardinal de Richelieu.
En 1772, lors de ses débuts qui furent si brillants à la Comédie-Française , M"« Raucourt reçut de Louis XV un habit de théâtre et douze cents livres de gratification. M*** Du Barry lui laissa le choix d'un superbe costume tragique ou de trois belles robes de ville ; la jeune virtuose préféra le
(i) La Mère eoquefte ou les Amants brouillés, coinéJie en cinq actes, eo vers» représentée sur le théâtre de TUotel de Bourgogne le 18 octobre 1606.
premier. Les princesses de Beauveau, de Guémené, la duchesse de Villeroi, lui donnèrent aussi des habits somptueux. La plupart de ceux que les dames de la cour avaient fails à Toccasion du mariage du Dauphin allèrent se joindre à la garde-rol>e thëalrale de M"' Raucourt, qui fut bientôt riche et brillante. M"* de Pompadour et la duchesse de Gramont n'avaient pas montré moins de prévenance et de générosité pour M"* Doligny, lorsqu'elle parut sur la scène française, en avril 1763, avec tant de succès.
En 1775, Larive fit mettre en scène le Pygmalimir de J. J. Rousseau. Jeune, belle et d'une taille admirable, M"* Raucourt avait demandé le rôle de Galatée afin de paraître avec tous ses avantages sous la chlamyde infiniment dégagée d'une statue antique; point du tout. Galaléc, la nymphe de la Comédie-Française, était velue d'une robe à la polonaise de damas, à grands paniers, pincée au-dessus de la jambe gauche, pour laisser voir des pieds chaussés de mules do salin, à talons minces et fort élevés. De longues engageantes flottaient autour de ses bras pudiquement voilés; un corset bien ficelé serrait sa taille de nymphe ou plutôt de guôpe; et, pour mettre tout à fait celte Galatée à la mode du jour, on l'avait coiffée d'un pouf colossal, orné de bocages verts, et surmonté par trois grandes plumes d'autrnche, panache gracieusement pompeux. Ouvrez VÉlat actuel de la Musiqm du iîoi^de Tannée 177G, la première page de ce livret vous montrera l'image qui doit justifier ma description.
Et pourtant M™*' Favart, M"' Clairon, avaient, à l'imitation des Italiens, depuis quinze ans, opéré d'heureux changements dans les costumes scéniques. On avait fait des habits grecs d'une exactitude louable pour VAndrknm^ reprise en février 1764. Talma suivit celle œuvre de réforme, qu'un acteur lyrique, Adrien, conduisit à sa perfection. Voilà des faits qui nous sont attestés par tous les historiens du théâtre. Ces écrivains ne manqueront pas de placer Noverre à coté du célèbre ténor Ansani, l'un de ces novateurs hardis; ces chroniqueurs donneront même à Noverre le titre d'incen-
leur du ballet pantominy. N'en croyez rien. Le réformateur du costume est une femme; Tinventeur du ballet d'action est encore cette femme, l'istessa ayant nom W« Salle. — Mais comment se fait-il qu'après cent dix-sept ans accomplis, vous veniez révéler à la France une primauté suprême dont ses artistes mômes ignoraient l'existence? Queire pointe de galanterie, un peu surannée, vous fait tendre la main à cette virtuose de l'ancien temps? pourquoi ces deux inventions précieuses sont-elles jusqu'à ce jour restées dans l'obscurité, dans les ténèbres de l'oubli? pourquoi?
Parce que vos historiens ayant trop peu vu, trop peu lu, n'ont pu retenir que des banalités, des erreurs, qu'ils ont répétées en se copiant les uns les autres. Vous voyez que l'érudition en musique de vos journalistes contemporains ne remonte pas souvent jusqu'à la Dame blanche.
Parce que l'envie et la jalousie sont dus vertus singulières des Français, qu'elles élouflent en eux tout sentiment national, toute affection patriotique. L'aversion, la haine même de leurs compatriotes les enivre, les égare. L'étranger entre dans Paris les armes à la main, et le tiers de la France applaudit à cette conquête. Un Français ose se distinguer par une découverte remarquable, ingénieuse, immense, et sur-le-champ un las ignoble d'intrigants frappés d'imbécillité se lèvent furieux, le saisissent au col, et s'ils ne sont point assez heureux pour l'étrangler du premier coup, croyez qu'ils vont insidieusement l'abattre, le terrasser au moyen de la protection que de puissants Locustes^
Devront leur accorder pour une mort si juste.
Français, tu voudrais par un ouvrage d'éclat faire succéder l'art à la routine 1 Arrière, impudent réformateur, arrière I Que diraient nos académies? Serions-nous assez lâches IK)ur arcoplcr, reconnaître la supériorité d'un compatriote? celle d'un étranger n'a rien qui nous offense. Français, prenais la revanche, et va chez l'étranger tendre la main
pour demander la faveur d'un brevet, l'aumône d'un
théâtre.
Voilà précisément ce que fit M"* Salle, poète, danseuse, actrice et musicienne, celte virtuose quitta notre Académie royale de Musique, pour aller porter aux Anglais le ballet pantomime qu'elle avait inventé ; pour aller entreprendre, accomplir à Londres une réforme des costumes que Paris repoussait avec une indignation stupide. C'est à Covent- Garden qu'elle produisit Pt/gmaKor», Ariane^ ballets d'action où les costumes dessinés avec le plus grand soin d'après l'antique, frappèrent de surprise et d'admiration la cour, la ville et même le populaire. Voici quelques phrases d'un témoin de ce double triomphe : il s'agit de Pygmalion.
— Vous concevez, monsieur, ce que peuvent devenir tous les passages de celte action exécutée et mise en danse avec les grâces fines et délicales de M"* Salle. Elle a osé paraître sans panier, sans jupe, sans corps, échevelée, et sans aucun ornement sur sa tête. Elle n'était vêtue avec son corset, avec un jupon, que d'une simple robe de mousseline tournée en draperie, ajustée sur le modèle d'une statue grecque.
» Vous ne devez pas douter, monsieur, du succès prodigieux de cet ingénieux ballet, si heureusement exécuté. Le roi, la reine, toute la famille royale et toute la cour, après deux mois de représentations dont on n'a pu se lasser, ont encore demandé cette danse, pour le jour du benefity pour lequel les loges et toutes les places du théâtre et de l'amphithéâtre sont retenues il y a un mois. Ce sera le premier jour d'avril.
» N'attendez point que je vous décrive Ariane^ comme Pygmalion : ce sont des beautés plus nobles et plus difficiles à rapporter, ce sont les expressions et les sentiments de la douleur la plus profonde, du désespoir, de la fureur et de rabattement, en un mot, tous les grands mouvements et la déclamation la plus parfaite, par le moyen des pas, des al- titudes et des gestes pour représenter une femme abandonnée par celui qu'elle aime. Vous pouvez avancer, monsieur, que H'^ Salle devient ici la rivale des Journet, des Duclos et des
Lecouvreur. Les Anglais qui conservent un tendre souvenir de la rameuse Oldfield, jusqu'au point de Tavoir mise parmi les grands hommes de l'État dans Westminster, la regardent comme ressuscitée dans M^*® Salle, quand elle représente Ariane. LoDdres, l» mars 1734. Mercure de France , avril 1734, page 771.
Me voilà réclamant en faveur de la France au sujet du théâtre, comme bien d'autres ont fait pour les bas tissus au métier, pour la vapeur, et pour une infinité d'inventions précieuses qu'elle a chassées, eiilées hors de ses frontières. Toutes ces réclamations tardives ne détruisent pas l'opinion déjà formée et lancée jusqu'au bout de l'univers ; engagerout-elles enfin les Français à changer de conduite?
En passant à Paris, l'illustre Hœndel avait apprécié les talents de M'*' Salle. Mille écus, telle, fut la somme que la virtuose demanda pour composer deux ballets et les danser à Londres pendant le carnaval de 1734. Le chef d'une entreprise rivale épia son arrivée en cette ville, et lui proposa trois mille guinées, au lieu des trois mille francs acceptés de Hœndel ; ajoutant que rien ne pouvait l'empêcher de souscrire à cet échange, puisqu'elle n'avait pas signé d'engagement. — Et ma parole, répondit l'aimable danseuse , ma parole doit-elle être comptée pour rien ? » Applaudi, répandu, ce mot ajouta deux cent mille francs aux mille écus promis. Une pluie de pièces d'or, pliées dans des billets de banque, inonda le théâtre lorsque M '^"^ Salle fit ses adieux aux Anglais, à la dernière scène de la représentation donnée à son bénéfice.
Au séminaire Saint-Sulpice, on garde encore des souvenirs très honorables de M"* Salle, Cette virtuose y paya pendant longtemps la pension, l'entretien de plusieurs ecclésiastiques trop peu favorisés au regard des richesses temporelles.
Dans la Maism de Molière^ comédie de Goldoni traduite de l'italien par Mercier, et représentée le 20 octobre 1787 par la Comédie-Française, M"« Petil-Yanhove parut charmante
dans le rôle de Grésinde BcjarL Elle avait pris eiaclemefit rhabit et la coiffure du temps, et ressemblait beaucoup, sous ce costume, au portrait de Ninon de TEftclos que Pelilot nous a laissé.
Gomment se fait-il que les nations les plus intelligentes de l'Europe, en retrouvant l'art dramatique, en produisant en scène des Grecs et des Romains, les aient vêtus à la française, à l'italienne, h l'anglaise, à l'espagnole, taillant les habits d'Achille et d'Iphigénie, de César et de Cléopâtre sur le modèle de ceux que l'on portait à la cour d'Henri IV, de Sixte V, d'Elisabeth ou de Philippe H? Comment des auteurs qui vivaient au milieu d'un peuple de statues antiques; des auteurs qui ne pouvaient faire un pas dans Rome ou dans les jardins somptueux de Fontainebleau, de Versailles, sans avoir à saluer Aspasie et Périclès, Augusie et Livie, souffraient-ils que leurs personnages tragiques, empruntés à l'antiquité, fussent couverts du pourpoint et du haut-dechausses de buffle, coiffés du feutre à larges bords, à grand panache du capitan matamore, et qu'un ample vertugadin, en forme de cloche, vînt remplacer la tunique, le peplum, le manteau drapés élegament sur les épaules des Julie, des Poppée, des Sabine, dont les statues enrichissent nos musées?
Avant de reprocher aux comédiens un tel anachronisme, une faute qui nous semble impardonnable, veuillez bien jeter un coup d'œil sur les tableaux de Paul Veronèse, du Guerchin, etc., etc., et môme de Raphaël. Vous y rencontrerez les mêmes fantaisies, les mêmes aberrations à l'égard du costume, et ces peintres illustres avaient pourtant étudié, copié dans leur jeunesse et profondément analysé, les chefsd'œuvre de la statuaire grecque et romaine. Si les costumes adoptés à l'Opéra pour Guillaume Tell de Rossini sont d'une complète irrégularité, c'est que, tout en reconnaissant l'erreur de ses devanciers, le dessinateur n'a pas voulu s'écarter de la route que Holbein, Albert Durer, et les planchesdu Tricmphe de Maximilien lui avaient marquée. 11 faut parfois accepter
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une erreur qu'il est impossible de rectifier. L'action de GuiUamne Tell ne fut représentée par le pinceau, le burin ou le ciseau, que vers le XV*^ siècle; les artistes donnèrent à leurs héros l'habit que l'on portait sous le règne de Charles VI ou de Charles VII, c'était alors un usage reçu généralement. Les soldats d'Hérode, roi de Judée, ne portent-ils pas ce même costume dans plusieurs chefs-d'œuvre de l'École vénitienne? Le beau tableau du serment de Rutli de Steube le reproduit encore ; la tradition l'avait consacré tant de fois !
— Pour les cinq sous que ton père me donne, crois-tu que je te cAanl#*ai du musc? x> disait je ne sais quel soldat à je ne sais quel bambin fils de France. Ce mot justifie mes comédiens. Pour la modique somme de vingt-cinq centimes, on assistait à leur spectacle, il fallait donc que leur harnais héroïque, impérial ou royal fût une selle à tous chevaux. C'était bien assez de changer de pièces sans avoir encore à changer d'habits, pour contenter un public si peu reconnaissant. Les acteurs étaient, comme aujourd'hui, forcés de se conformer au goût de ce même public. 11 voulait du plaisir à bon compte, on lui en donnait pour son argent; croyez qu'il ne s'intéressait pas moins aux infortunes de Camille et de Curiace; peut-être se plaisait-il mieux à voir ces amants vécus à la française qu'en habits romains.
Je ne connais rien de plus ingénieux que l'immuable assortiment d'habits de l'ancien théâtre italien : Le Docteur, Pantalon, Trivelin, Scaramouche, Arlequin, Lelio, Rosaura, Eularia, Vespina, etc., jouant, chacun avec son même habit, un millier de comédies; portant sous le bras leur costume complet, s'ils ne voulaient le revétrr en voyage. Quelle économie! ils pouvaient se mettre en campagne sur-le-champ, et sans expédier à l'avance 30 quintaux de coffres et de malles dont le transport incessant coûte aujourd'hui plus de 50,000 francs, non par an, mais par vie au ténor vagabond, à la prima donna qui va de Marseille à Bruxelles', à Naples, revient en France, quitte Paris pour Saint-Pétersbourg, et
ne touche au ritage de la Tamise qu'après une excursion à New-Yorck, au Mexique. Ces artistes si bien nippés, hélas! se retirent parfois la bourse vide, ayant éparpillé sur les grands chemins un capital qui surfirait au bien-être de leurs vieux jours.
La nécessité de réduire à leur plus simple expression les frais d'un spectacle si peu rémunéré fit adopter par nos comédiens cette uniformité bizarre de costumes. Mieux équipés que les Italiens, ils avaient deux habits complets, l'un pour la tragédie et l'autre pour les pièces comiques. On aurait dû se régler sur de bons modèles pour les représentations données à la cour; mais Tusage devepait une loi que Von suivait partout. Lorsque le roi payait les habits de ses acteurs, les costumes étaient plus brillants et plus, riches, sans être plus régulièrement taillés.
Gardez-vous bien de croire que nos anciens fussent assez ignorants, assez mal avisés pour accepter sans réflexion les anachronismes et les bévues de leurs comédiens. L'habitude, l'accoutumance les empêchait de gloser sur ce point , et de réclamer un mieux, qui devait augmenter leur dépense au théâtre, sans ajouter rien à leurs plaisirs.
En montrant son nouveau costume à Pantagruel, Panurge lui dit :
— Voyez-moy devant et derrière, c'est la forme d'une toge anticque , habillement des Romains en temps de paix. J'en ay prins la forme en la columne de Trajan à Rome , en l'arc triomphal aussi de Septimius Severus. »
Pantagruel, Uvre m, chapitre» t.
Mon historien Rabelais vous a-t-il prouvé que nos anciens admiraient, étudiaient les monuments grecs et romains, et que s'ils négligeaient de les imiter, ce n'était point par ignorance?
Après avoir été laveuse d'écuelles à l'auberge du Pku éTÉtain, sur le carré Saint Martin, M"* Desmàtins ainée fil ses premiers essais à l'Opéra <^omme danseuse. Elle se plaça plus tard au rang des cantatrices et s'y distingua : Bourdelot
fait UQ grand éloge de son talent. M"* Desmàtins se trouvait si belle en ses h»bits de reine, d'impératrice» de muse ou de magicienne» qu'elle se plaisait à les garder après le spectacle. Cette virtuose rentrait chez elle pour souper, tenait sa cour en son logis comme au théâtre ; et» reine, se faisait servir à table par ses domestiques à genoux. Femme de goût et gastronome intrépide, M""* Desmàtins s'aperçut un peu trop tard des résultats d'une chère délicate, succulente et plantureuse. Sa taille s'était arrondie outre mesure, ses for* mes élégantes s'effaçaient chaque jour sous un embonjioint des plus alarmants pour une jeune et jolie actrice. Fatiguée de ce poids incommode, elle eut recours à l'abstinence, et se mit à boire du vinaigre, afin de s'en délivrer. Ce dernier remède ne servit qu'à lui ruiner la poitrine et la voix.
Elle apprit que, dans son voisinage, un boucher, l'homme le plus robuste, le plus gros, le jplus gras de Paris, ne pouvant se tenir debout, ni presque se remuer, s'était avisé fol* lement de se faire ouvrir le ventre, dont on avait tiré qua« torze ou quinze livres de graisse. Informée de l'heureux succès de cette fantasque opération, et du soulagement que le malade en avait éprouvé, M"* Desmàtins voulut tenter l'aventure. Elle se fit tirer tirer neuf ou dix livres de graisse par une habile main. Pendant la joie d'une convalescence trompeuse, elle imagina de régaler ses amis à la manière d'Atrée et de Fayel, en leur faisant servir des épinards h la graisse d'ortolans, des foies gras qu'ils trouvèrent d'un goût exquis, d'une délicatesse à nulle autre seconde : de leur aveu, jamais ils n'avaient rien mangé d'aussi bon.
Le malheur voulut que, six semaines après, M"* Des* m&tins mourût de cette beUe équipée; elle cessa de vivre, en 1702, à la fleur de son âge, de son talent. Voyez la Mugiquê
du Diabkf ou le Mercure galant dévalisi ; Paris, Robert le Turc, rue d'Enfer (noms supposas), 1711, in-18.
Après la mort de M"* Lecouvreur, en 1730, on vendit les costumes, les bijoux de cette grande tragédienne ; et M"* Pélissier, actrice de l'Académie royale de Musique, en fit l'acqui-
lie LES PHÉCIEUSKS HIDICULËS.
sition on bloc au prix de quarante mille érus. La grande, forle et belle Pélissier se hala de monlrer au public sa nouvelle et scintillante garde-robe, et les parures assortissantes, en faisant, chaque jour, endosser un nouveau costume au personnage de la Folie, qu'elle représentait dans le Carnaval et la Folie^ de La Molle et Deslouches, opéra-ballet remis en scène pour lu quatrième fois Sans quitter sa marotte et ses grelots, dame Folie parut tour à tour avec les habits de Joraste, de Mariamne, de Chimène, de Roxane, de Pauline, de Célimène, d'Âgalhe ou d'Elvire, îx la grande satisfaction du public émerveillé, palpitant de joie, ébloui par 60,000 écus de diamants, que celle gracieuse et brillante Folie étalait, secouait tous les soire avec ses grelots.
La revue diatonique de ces costumes produisit une infinité d'excellentes recettes; et nul au monde ne s'avisa de réclamer contre une aussi burlesque exhibition. Bien mieux I Irenle-huit ans après, Tadminislralion de l'Opéra ne crut pas pouvoir fêler plus dignement le roi de Danemarck, qu'en lui donnant le Devin du Village ^ représenté dans réglise de Sainte-Sophie de Gonslanlinople, incrustée do huit mille rubis, saphirs ou diamants, que l'on avait équipée de la sorte pour une reprise solennelle de Scanderberg, opéra de La Motte et La Serre, musique par F. Rebel et F. Francœur, en 1735.
Des diamants pour soixante mille écusl pour 180,000 fr. I — Oui, mesdames, oui; ni plus ni moins. Je suis la même exactitude, comme don Diègue était la même vertu. Fiezvous à moi : les registres du Ghàtelet pourraient me justifier au besoin.
Grâce aux libéralités fabuleuses du juif Dulis (Lopez), crésus portug-hoUandais, M"* Pélissier possédait pour vingt mille écus de ce carbone précieux ; mais il en restait encore pour 120,000 livres dans l'écrin de llsraélite. L'adroite princesse le pria de lui prêter ce complément, qui devait assurer et tripler le succès de Texhibilion projetée. M"* Pélissier désirait vivement, des larmes de tendresse vinrent se
laéier à sou ardente prière. Peul-on, doit-ou affliger ce qu'on aime? L'Hébreu se défendit bravement, et finit par céder.
Toute la toilette de madame brillait au feu des chandelles de cire, depuis trois mois, lorsqu'une facétie de Francœur, du musicien que je viens de nommer, troubla Tunion des deux associés pour le commerce de la galanterie assaisonnée de diamanls. Dulis réclama son écrin; M"' Pélissier, cantatrice légère, avait précédé Basile dans Tart de mettre en variations les proverbes : elle garda la totalité. Sa parure devait rester complète afin de ne pas offenser le public qui s'en réjouissait. Le juif eut recours aux tribunaux. L'affaire allait bon train, lorsqu'il fut obligé de retourner en Hollande. Uniquement guidé par le désir de se venger, et pour être certain que la dépositaire doublement infidèle succomberait en cette plaiderie, l'Hébreu Dulis abandonna ses droits sur les diamants, prêtés et non rendus, au. ... Vous ne me croirez pas, au curé de Sainl-Sulpice, au fameux Languet, qui, dans ce temps, acceptait de toutes mains des fonds pour bâtir son église, et dont le jui/ avait apprécié l'ardeur, la persistance et l'activité.
Le curé ne répudia point la cession; mais tout Paris se révolta contre l'indécence du pacte. Les épigrammes surgis* saient de toutes parts. M. Languet n'osa point donner suite à l'affaire, et M"* Pélissier continua de se parer du corps du délit, disant : possideo quia possideo; laissant l'Israélite ronger son frein en pays étranger. Vous voyez que M"* Aissé n'a pas tout à fait tort quand elle équivoque sur le mot Pélissier qu'elle tourne en pilleresse.
Jusqu'ici tout est plaisant, comique, bouffon, mais peu dôlicat, en celle affaire de cœur et de sentiment. Le Carnaval et la Folie vous ont divertis ; mais voici venir la tragique Melpomène, en longs habits de deuil, qui s'avance et pousse un Égyslhe devant elle. Redoutons le dénouement; il y aura du sang versé, puisque Melpomène s'en; mêle. Cet Égyslhe est un serviteur envoyé par Dulis, avec mission de lacérer brûler, navrer le trop séduisant visage de M"« Pélissier, au
moyen du vitriol, el de faire administrer libéralement une volée de coups de bâton à Francœur. Cet émissaire (Aline, dit Jointe) ne savait point écrire ; il dicta sa correspondance, et le scribe public en devina le sens mystérieux. Le complot fut éventé, Joinville fut pris et roué vif le 9 mai ! 731. Dulis, qui devait subir la même peine, le jour de celte exécution, à rheure où Ton brisait son effigie en place de Grève, risraélite contumace donnait une fête superbe à la Haye.
Une moralité doit être tirée de ce que je viens de raconter. L'ûfifabulation de la tragique histoire, c'est qu'en 1780 les actrices, dédaignant les costumes fournis par Tadministra* lion, en faisaient tailler de superbes, à leurs dépens, à leur goût, à leur fantaisie, afin de briller d'un plus vif éclat aux yeux de leurs admirateurs et surtout de leurs rivales. La suivante éclipsait en luxe la reine , si la camériste avait le bonheur de régner en souveraine sur le coffre-fort d'un juif portugais, hollandais ou prussien. Les Hébreux ont toujours été choyés à rOpéra français à cause de leur or. Cette bigarruretie costumes s'étendait jusqu'aux figurantes, aux choristes ; Fifine .Desaigles, une de ces dernières, porta religieusement le grand et le petit deuil du maréchal de Saxe, en scène, parmi les dryades, les bacchantes et les néréides, et le public se montrait vivement touché de ce pieux et tendre souvenir.
Les drames lyriques pour lesquels on a fait le plus grand nombre de costumes nouveaux, depuis 1770, sont :
La r<mr enckaniée^ opéra-ballet ; 730 costumes, 800 per^ sonnes sur la scène , début des chevaux ; à Versailles, pour le mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette d'Autriche.
Arm4de, opéra de Quinault et Gluck, remis à Versailles ; 403 costumes, qui furent ensuite donnés à l'Académie royale de Musique. 1784.
Tout cet appareil de mise en scène était déployé pour les tragédies qw les comédiens français venaient représenter à la cour. Cinquante chevaliers et pareil nombre d'écuyers
LES PKÉCiJSUSËS RIDICULES. 119
couverts d'or et d'acier, figuraient au conseil présidé par Argire, dans Tancrède»
La TenUUion, opéra-ballet, 610 costumes nouveaux ; 700 personnes sur le tbéàtre» pendant la scène de l'enfer. 1832.
La Beine de Chypre^ opéra, 642 costumes nouveaux, 1841.
930 habits complètement neufs avaient été faits pour le BcUlet des SaùonSy mis en scène à Fontainebleau le 23 juillet 1661 ; et quatre ballets de cette importance furent équipés, exécutés en trois mois*
Garrick fondait le succès de Roméo et Juliette^ remis en scène vers 1 760, sur la procession qu'il avait organisée pour le convoi de Juliette; et Rich, son rival en entreprise de théâtre, la réussite des Remes rivales sur l'entrée triomphale d'Alexandre à Babylone.
Quoique Louis XIV afTectionn&t particulièrement le rôle du Soleil, il faisait de légères excursions dans l'emploi des comiques, et même dans celui des jeunes premières. 11 représenta la blonde Gérés dans le Balkt des Saisons» G'est à la première exhibition de cette pièce que Gérés devint amoureuse de La Vallière, une de ses nymphes. Les dames de la cour ne dansèrent dans les ballets qu'en 1681. Avant cette époque, elles se contentaient de parattre sur la scène, en costume théâtral. Peu d'entre elles disaient les couplets de leur rôle, qui se bornait parfois à quatre vers, dont l'application devait leur être faite ; le parolier ayant eu soin d'éta* blir d'une manière plus ou moins décente les rapports physiques ou moraux de l'actrice avec le personnage qu'elle représentait. Un proclamateur récitait ces vers. Je ne puis vous dire si mademoiselle de Sévigné, qui devint ensuite madame de Grignan, fut bien flattée de s'entendre appliquer ce quatrain de Benserade :
Belle et jeane gaerrière, aoe preuve assez boDoe Qu'on sait d'une amazone et la règle et les vœux, Cest qu'on n'a qu'un téton: je crois, Dieu me pardonne, Que vous en aves déjà deux.
Je choisis le plus benio parmi les plus décents. Il en est d'incroyables, d'inimaginables, que ces dames voulaient bien accepter à brûle-pourpoint, en so^ne, au port d'armes, en présence d'une assemblée aussi nombreuse que brillante et maligne. Ce spectacle devait être infiniment curieux.
Nous verrons plus tard la poitrine de M"' de Sévigné recevoir de nouveaux compliments. Bis rqxtita placent, ce (lis est infiniment précieux, il témoigne que le pinceau de Mignard n'a rien eu de trop flatteur pour l'image de M"'* de Grignan.
Le marquis de Villeroi, représentant un pêcheur de perles, disait, en présence de sa très jeune fiancée :
La mer avec le temps pourra bien me fournir De quoi parer le sein d'une jeune maîtresse : Je ne vois rien de fait, mais aussi rien ne presse : La perle est à pêcher, et la gorge à venir.
— La comédie des Précieuses ridicules décrédita les romans et ruina le pauvre Joly, qui venait de traiter pour le fonds romanesque de Courbé , dont l'impression de Pfiaramond , déjà fort avancée, et qui parut l'année suivante, 1660, faisait une partie considérable. Ce Pharatnond vint au monde sous une mauvaise étoile et fut un enfant mort-né. Longue" rwma , tome i , page 104.
Faramond ou l'Histoire de France^ roman de Gautier de Coste, seigneur de la Calprenède , Paris, 1661, 7 volumes in- 8. L'auteur n'ayant pas achevé cet ouvrage, Pierre d'Ortigue de Yaumorière en donna la suite en 5 volumes.
— Il est mort depuis trois jours un comédien nommé Béjar, qui avait vingt-quatre mille éms en or.
Jampridem Syrus in Tiberim de/luil Orontes.
Ne diriez-vous pas que le Pérou n'est plus en Am^ rique, mais à Paris. » gui patin, lettre du21 mm 1609.
LES FAGHEDX.
MOLIÈRK, 1661.