‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 15 sur 90 · CANARIE · texte numérisé non relu

CANARIE

Jeune, j'étais trop sage, Et voulais trop savoir ; Je ne veux en partage

Que badinage.

Et touche au dernier Age

Sans rien prévoir.

J'ai trouvé, Dieu te gard, La Rose

Chez la Picarde au bavolet,

Qui dansait avec son valet,

Sur le chant de Miséricorde!

L'on se pend bien souvent sans corde.

Une sarabande qu^ Amour

A mise en crédit à la cour.

Ce grand benêt de haute gamme,

Fâché du mépris de la dame.

Et soupirant à l'environ

Comme un soufllet de forgeroui

S*est venu plaindre à mon oreille

Qû*cn ne vit jamais sa pareille, Qae la cervelle de Guério, Que le chapeaa de Tabario , Et là flamme d'une chandelle, Ont bien plus de constance qu'elle ; Bref, il m'en a tant discouru Que j'en ai resprit tout- bourra.

SAINT' AHAND, la GazcUê du Ponl-jyeuf.

Presque tous les airs, les chœurs, les duos, que Lulli faisait chanter au repos dans les fêtes et divertissements de ses opéras, presque tous ces placages en lubrique morale, étaient des parodies ajustées sur des mélodies que le musicien avait composées précédemment pour les ballets de Louis XIY. Ces airs de danse étaient mesurés, rhythmés ; en associant des paroles à cette musique déjà faite, il fallait nécessairement en suivre la cadence. Lulli forçait Quinault à se mettre au pas, à Tembolter même ; Piccinni rendit plus tard le même service à Marmontel, et Salieri à Beaumarchais. Tenus en bride par les phrases notées, ces paroliers écrivant leurs mots sous la dictée et Téperon du musicien, s'écartaient peu de la bonne route. Quinault lui- même a fait parfois d'excellents vers, grâce au carcan musical dont Lulli prenait soin de le garrotter. Gomme Prêtée^ il le fallait terrasser, enchainer. pour obtenir de lui quelques oracles, tels que celui-ci :

L'Hyiùen seul ne saurait plaire; H a beau flatter nos vœux :

L'Amour seul a droit de faire Les plus doux de tous les nœuds.

Il est fier, il est rebelle ; Mais il charme tel qu'il est:

L'Hymen vient quand on rappelle ; L'Amour vient quand il lui plaft.

11 n'est point de résistance Dont le temps ne vienne à bout, Et VtfSbri de la constance A la fin doit vaincre tout.

Je cite les meilleurs vers d*uu trio chaulé dans Aiy$ par deui Foutaioes, soutenues par un Uuisseau; trio qu*il fallait rendre coulant et limpide.

Rameau faisait aussi mettre des paroles sur des airs écrits pour le clavecin, et déjà publiés dans ses recueils; des airs de symphonie tels que Us Sauvages, et le menuet suivant, que Bernard parodia fort agréablement pour Tihlroduire dans le quatrième acte de Castor et PolUix :

Dans ce doux asile Vos vœux seront couronnée ; Venez :

Aux plaisirs Iranquîlles Ces lieux charmants sont destiiiéb.

Ce fleuve enchanté, LMieureux Léllié Coule ici parmi les fleurs ; On n*y voit ni douleurs, Ni soucis, ni langueurs.

Kl pleurs.

L'Ouhli n'emporte avec lui Oue les soins et l'enuui :

Ce dieu nous laisse

Sans cesse Le souvenir Du plaisir.

Ces vers, comme ceux d'Atysquo je viens de citer, étaient chantés et dansés, ils ne tenaient point à Taction dramatique. La musique de Rameau réclamait impérieusement

Ce fleuve enchantée, VUenreiise Léihée;

Bernard pouvait bien ne pas lui refuser ces deux rimes douces, que l'ordonnance de ses vers demandait également ; n'avail-il pas déjà pris une licence très louable en faisant rimer asile avec tranquilles ?

Palaprat imagina de parodier le duo diisFètes de P Amour et de Baechtu, qui lui-même était une parodie Taite sur un air de ballet :

Ici l'ombre des ormeaui

Donne tin teini frais aux herbelies.

Celle chanson dialogues, mise en scène dans le Concert ridicule^ comédie en un acte, eut un si merveilleux succès que les dames de la Comédie-Française, toujours empressées de se moquer des demoiselles de la Comédie-Italienne, et des filles de rOpéra, demandèrent à Tauleur une seconde pièce du même genre, et Palaprat \eMv Aonnu le Ballet exiramgant, dont les résultais ne furent pas moins heureux en 1690. Voici la parodie de la parodie :

La diseUe des chapeaux Donne un teinl pâle aux coqueues, officiers vieux et nouveaux Négligeant leurs amourette?, Se rangent à leurs drapeaux.

Prenez, Philis, vos corneltes, Remettez vos vieux manteaux, Vous n'aurez que les fleurettes Des abbés et des courtauds.

Certains avocats nigauds Fatiguent par leurs sornettes ; Ils sont ricbes, mais si sots, Que les plus simples grise lies Se moquent de ces badauds.

Prenez, Philis, vo« cornettes, etc.

Paris n'est qu'un village, A'oici !e ternp^ Où la guerre a chassé la fleur de nos galants ;

Que nous reste-t-il en partage ?

Procureurs, avocats, l'ennuyeux assemblage I Pour moi, je n'y saurais songer Sans m'affligcr, Et comment faire?

Ah ! c'est, ma chère, Pour enrager.

Ce malheur doit nous rendre snges, Laissons venir un autre temps.

Pour nous venger de ces visages, A cet hiver, je les attends.

laft LES FACHEUX.

MINUKT.

Cel étang,

Qui s^élend

DaoB la plaine, Répète au sein de ses eaux, Ces verdoyants ormeaux Où le pampre s^enchafne.

Un del pur,

Un azur

Sana nuages, Vivement s'y réfléchit, Le tableau s'enrichit D'images.

Mais tandis qne l'on admire Cette onde où le ciel se mire,

Un zéphir

Vient ternir

Sa surface ; D'un souffle il confond les traits L'éclat de tant d^objets S'efface.

Un désir,

Un soupir,

0 ma fille l Peut ainsi troubler un coeur.

Où règne le bonheur.

Où la sagesse brille :

Le repos,

Sur les eaux

Peut renaître ; Mais il s^enfuit sans retour

Dans un cœur dont l'amour Est maître.

FAYÀBT.

Dans la scène troisième du deuxième acte des Fâcheux^ Éraste confirme ce que Lisandre nous a déjà dit au sujet des airs de danse parodiés.

Laisse^moi méditer, j'ai dessein de lui feire Quelques vers sur un air où je la tois se plaire.

Marot ne se doutait pas qu'un jour les protestants adopte-

LES FACHEUX. fXf

raient sa traduction des psaumes de David. Les trente premiers qu'il offrit au roi François I«% en 1539, étaient parodiés sur les airs de danse favoris de la cour ; et voilà ce qui fit leur immense fortune. Le roi, le dauphin, la dauphine, le roi, la reine de Navarre, les duchesses d'Étampes et de Valenliuois s'emparèrent à l'instant des psaumes qu'ils pouvaient chanter sur les airs de courante, de sarabande, de bourrée, de menuet, de gaillarde, qu'ils afifectionnaient le plus, ou suc les voix-de-ville à la mode. On n'entendait que des psaumes soir et matin, dans les demeures royales. Celui qui plaisait à François I*' était ajusté sur l'air du voix-deville :

Qne ne vous requinqaez-foas, vieille^ Qne ne vous requinquez-yons donc?

Le Dauphin, grand chasseur, parcourait les bois en chantant :

Gomme le cerf fuit da coté de Teau»

que le poète avait adroitement calqué sur une gigue, disposée en fanfare de trompe.

Catherine de Médicis retrouvait son menuet galant lorsqu'elle entonnait le psaume sixième, ainsi reproduit à son début :

Ne veuille pas, ô sire t Me reprendre en ton ire, Moi qui t'ai irrité ; rTen ta (l) forenr terrible, Me punir de Thorrible Tourment qu'ai mérité.

Ce menuet, d'origine italienne, était dansé par les bouffons qu'elle avait fait venir de Florence.

(f) IV^en an lieu de m en, élision charmante, éminemment poétique et proyençale. Imprudents François ! vous aviez une langue dV admirable et toute faite ; vous Pabaodonnez pour forger un patois ioerte et rebutant, un jargon parisien que la poésie et la musique repoussent avec dédain !

Henri d'Albret, roi de Navarre, disait, sur Tair d'un branle de Poitou :

Revenge -moi, Prends ma querelle*

Singulières paroles pour une oraison I

La duchesse de Valentinois cabriolait sur un air de voite, danse vive et gaillarde, véritable polka de son temps, pour a<lresser au ciel un lugubre De profundis.

C'était le goût de ce temps; Girolamo Benivieni, poète élégant et pur, n'avait-il pas composé sur des airs de danse

des cantiques, des rondes spirituelles, que Ton chantait et dansait à Florence, pendant le carnaval^ sur la place du couvent de Saint- Marc?

Le père Bourgoin eut recours plus tard au même moyen pour amener la foule des courtisans, à Téglise de l'Oratoire que Ton avait construite près du Louvre, pour y placer la cliapelle-rousique du roi. Les amateurs furent si charmés d'entendre les psaumes et les cantiques dits sur des airs de danse, qu'ils donnèrent aux oratoriens le nom de Pères au beau eharU.

Les innombrables parodies faites sur des airs de danse, nous ont donné des vers boiteux , des vers de onze syllabes, toutes les fois qu'une mélodie irrégulière a forcé le parolier de reproduire les défauts du patron qu'il avait choisi. Ces vers seraient excellents pour la musique, si le rhythme adopté dans le premier vers n'était pas rompu, détruit dans le second.

Tout ce que TaiDour | a de rare et de doux | Est en vous.

E«l w wm« est un puits dans lequel tomtera le musicien sans pouvoir en sortir.

Tlrcîs I dans un bois | soliiaire j Chantait j à Pliiiis, | d'amour tout enflammé. |

Sarrasin ici répond h son rhythme de deux, trois et trois,

par un vers de onze divisé par deux, trois et six. Autre puits bien plus dangereux pour le musicien ; et pourtant Scarron nous dit que Sarrasin dansait, chantait et jouait des instruments.

Servetur ad imum Qualii ab incepto processeril, et iibi constet,

M"* Desbordes-Valmore a parfaitement suivi ce précepte d'Horace dans une longue pièce de vers de onze syllabes qu'elle ne destinait point à la musique.

0 champs paterneb, hérissés de charmilles. Où glissenl le soir des flots de jeunes filles I 0 frais pâturage, où de limpides eaui Font bondir la chèvre et grandir les roseaux 1 0 terre natale, à votre nom que j'aime Bton ame s*en va tout hors d'elle-même ; Mon ame se prend à chanter sans effort, A pleurer aussi tant mon amour est fort ! J*ai vécu d'aimer ; j^ai donc vécu de larmes ; • Et voilh pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes...

Je vous ai montré des vers de onze syllabes, en voici de treize, assez bien rhylhmés pour être chantés agréablement; le quatrième seul aurait besoin d'une petite rectification.

Jetons nos chapeaux | et nous ooiflbns | de nos serviettes, Et tambourinons | de nos c>>uleanx | sur nos assiettes. Que je sois fourbu, | châtré, tondu, | bègue, cornu, Que je sois perclus, | alors que je ne boirai plus.

scABRON, chanson à boire.

Les parodies avaient taut de crédit pendant le XVII' siècle, les rimeurs obtenaient de tels succès dans ce genre, que les émules de Boileau considéraient les parodies comme des pièces de vers de nouvelle invention, qui devaient prendre el tenir leur rang après le sonnet, l'épigramme, la ballade, rode, etc. Nous voyons De la Croix, dans son An de la poésie française, 1694, dicter sérieusement les rigoureuses lois du menuet, de'la passacaille, de la sarabande, de la gaillarde, de la canarie, de la gigue , de ralleroando, de la gavotte, de I. 9

la bourrée, de la courante, de la pavane, de la chaconne même, du branle, du rigaudon, traités en vers. Si De la Croix avait publié son Art poàiqw vingt-cinq ans plus tard, croyez qu'il aurait ajouté Touverture à sa burlesque litanie. Fuzelier parodiait bravement les ouvertures des opéras nouveaux.

La chanson Vive flénri-Çiio/re/ fut parodiée sur Tair des Tricoteu, danse à la mode, longtemps avant le règne de ce

prince.

L'opéra de Castor et Pollux, tout entier, fut parodié sur Tair de la Béquille du père Bamaba^ que Charpentier, musicien de l'Académie royale, venait de faire conuattre en octobre 1737 : il l'avait appris d'une chanteuse des rues. C'est ainsi que mon père a ramassé l'inûniment vieille et jolie chanson. Van tasU cerquéye, publiée dans mon recueil des Chants populaires de la Protence^ bien qu'elle soit dauphinoise.

Les couplets satiriques étaient modelés, modulés sur des airs de danse connus, tels que les Folies d Espagne^ réellgnent espagnoles, ainsi que TaUestent les boléros^ seguidi4lasy tiranas^ calqués aujourd'hui sur cet ancien patron. Panard fit chanter sa Critique de COpèra sur un air d'opéra, le menuet d*Hésione. Dix-huit cents va-de-ville avaient été récités sur la gavotte de Coronis^ 1691> lorsque Désaugiers se servit de cette mélodie plus que séculaire pour les souvenez-wus-en de M. et deM"« Denis. Piron chanta la critique d'une tragédie de Voltaire sur un duo de Pyrame et Thisbé, dansé par M"* de Camargo, tandis que deux Égyptiens en exécutaient les parties vocales.

Que nVt-on pas mis Dans Sémiramis ?

Que diles-Toos, amis.

De ce beau salmis?

L'air des Trembleurs, ritournelle d'un chœur d'/^, de LuUi; la Furstetnberg^ de Campra; les Sautages^ de Ra-

meau (1) ; le menuet d'Exaudct, violoniste de TOpéra, 1740; la marche du roi de Prusse ; la gavotte d'Armide (Gluck) ; celle de Chimène (Sacchini); le pas de Zéphire, de Psyché^ ballet; l'air de la Tréiniti, contredanse; du Petit^Tambourj de Renaudifiy r Anglaise^ Vive la lithographie, VAnliqiiairef etc. , ont prêté leurs périodes rapides et prolongées aux couplets de facture de nos chansonniers. M'^* de Sainctonge (2), De la Fond, la comtesse de Murât, Saint-Gilles, Mouretle musicien, Haguenier, Du Fresny, Fuzelier, Vergier, Panard, CoUé , Favart, Pont de Veste, avaient excellé dans ce genre de parodie. Nos contemporains ne s'y lâontrent pas moins habiles, Désaugiers nous a laissé des chefis-d'œuvre :

Baptiste le très cher N'a point vu ma courante et je vais le chercher : Nous avons pour les airs de grandes sympalhiesi Et je veux le prier d'y faire des parties.

Molière parle ici pour son propre compte. Lulli, désigné sôas le prénom de Baptisky écrivait les parties d'orchestre des airs de chant et de danse que Molière inventait pour ses comédies. Je sais bien qu'im autre Molière (Mollier dti), musicien, danseur et maître de ballets , contemporain de notre illustre poète, a fait beaucoup de musique pour le thé&tre. Loret, annonçant la représentation A^Aleidimie^ ballet» dit :

Benserade en a fait les vers, Boësseï et Molière les airs.

Et dans la lettre du 27 juillet 1658 :

Dix hommes, qui suÎTaieot ces belles, S'introduisirent avec elles.

(1) 2?Mfi, père Cyprien, est merveilleusement rkylbmé sur cet ur par Collé. Je recommande ceUe cavatine brilianle à nos cantatrices de salon.

(s) C'est M"** de Sainctonge qui, la première, ajusta les paroles d'une chanson à boire sur la rilournelle, c|ue les violons exécutaient après le chœur des trembleurs dVsts.

Non, îl ne m'importe guère, e(c.

Dont monsieur Molier était run ( I • , Homme qui n'est pas du commun, Mais dans son art un franc illustre, El jugé le! dans maint balustre (ruelle). Ayant entre ses bras un luth, A qui je fis humble salut.

Que vous dirai -je davantage? Cet agréable personnage Entonna lors une clianson Admirable et de sa façon.

Molière (Louis de Mollier dU de). En 1642, il était écuyep ou gentilhomme servant de la comtesse de Soissons, mère du comte qui périt à la Marfée. A cette époque^ il se maria ; deux ans après, il eut une fille nommée Marie-^Biancli^. La mort de la comtesse de Soissons (1644) rayant obligé de prendre service ailleurs, il usa de ses talents pour se faire connaître à la cour ; il y reçut le litre du musicien ordinaire durai. En 1664, il maria sa fille au sieur Ytier, fameux téorbiste, et tenant aussi l'emploi de musicien dans la maison royale. Le 7 janvier 1672, un mélodrame héroïque, à grand spectacle, ayant pour titre : le Mariage de Bacchus et d^j^riane^ fut représenté sur le théâtre du Marais. La pièce était du sieur de Visé, la musique du sieur de Molière, et c*est ce que nous apprend le même de Visé, journaliste, en louant son ouvrage dans son Mercure galant. — Les chansons eu ont paru fort agréables, et les airs en sont faits par ce fameux M. de Molière, dont le mérite est si connu et qui a travaillé tant d'années aux airs des ballets du roi. » Les mêmes auteurs avaient déjà donné, sur le même théâtre, les Amours du Soleil, mélodrame.

Ainsi de 1656 à 1672, le musicien favori de la cour s'était vu déchoir au point de ne trouver d'emploi que sur un théâtre suballerne. Après Lamliert, Lulli venait de prendre sa [>lace,

Mollier avait obtenu la charge de maîlre de musique du

(l) I«oret écril Molier ou Molière selon que b rime ou la mesure du vers l'exige.

Dauphin, en la demandant au roi par un placet en vers, qu'il chanta sur un air de sar composition, en s'accompagnant du luth. Tribou, premier ténor de rAc>adémie royale de Musique, renouvela cette facétie en 1720. Il dit en prose* puis en vers, chanta, dansa même le placet qu'il remettait au duc d*Orléans, régent, et ne fut pas moins heureux que son prédécesseur. MoUier mourut à Paris le 18 avril 1688.

Nous voyons Molière et Louis de MoUier figurer ensemble» le 7 mai 1664, dans les Plaisirs de Vile enchantée. Molière y représentait Lyciscas et Moron de la Princesse d'ÉUde^ei Mollier un des huit Maures qui dansent la seconde entrée duPalais d*Alcine^ ballet. Voici les noms de ces Maures: MM. d'Heureux, Beauchamp» Mollier, La Marre, les sieurs Le Chantre, de Gan, du Pron et Mercier. Louis de Mollier est casé parmi les messieurs ; on rencontre son nom et celiû de sa Glle dans les plus célèbres divertissements de la cour.

Loret nous présente ce Molière composant les danses et la musique des ballets, dans lesquels il figurait au premier rang; M"* de Sévigné nous le montrera musicien lyrique.

— Je vais à un pelit opéra de Molière, l)eau-père d'Ytier, qui se chante chez Pélissari ; c'est une musique très parfaite; M. le Prince, M. le Duc et M"® la Duchesse y seront. » 5 février 1674.

Plusieurs ont pensé que l'auteur de Tartufe était étranger à toute comiK)sition de ce genre. Molière était musicien d'instinct, un peu moins que Beaumarchais, il est vrai, mais il trouvait des motifs que Desbrosses, Lulli, Charpentier, Lalande, mettaient en œuvre, en partition. Du Fresny composait les jolis airs chantés dans ses comédies. // est vrai qm ma franchise de Atundez^wA sous l'Orme eut un sucxès populaire. Saint-Évremond musiquait fort bien ses idylles.

Grélry m'a conté plus d'une fois que le maréchal de Richelieu s'obstinait à l'appeler m'ssieu de GuMnj. Notez que les nobles hommes affectaient d'estropier les noms, afin de n'avoir pas l'air de connaître les personnes, et donnaient libéralement la particule aux vilains qu'ils recevaient chez

euX) afin de les rendre un instant dignes de cet honneur. Si par basard le prénom d'un musicien, d'un acteur, était suffisamment connu, les gens de qualité s'en emparaient, affectant de s'en servir, afin de ranger ainsi l'artiste parmi les valets.

— Si l'on feint quelquefois de ne pas se souvenir de certains noms que l'on croit obscurs, et si Ton affecte de les corrompre en les prononçant, c'est par la bonne opinion que l'on a du sien. v> Lu Bruyère, Caractères, de la Société et de la Conversation.

D'après ce que je viens de dire, il sera facile de juger que ce mot Baptiste le tris cher, dans la bouche du baron, comte ou marquis Lisandre, est un trait d'observation et de caractère, dont nul encore n'a fait honneur à Molière, parce qu'on n'en a pas compris la portée. Baptiste n'est point une expression d amitié, de bonté familière» mais de mépris adroitement tempéré.

— On répète souvent la symphonie de l'opéra (1); c'est une chose qui passe tout ce que l'on a jamais ouï. Le roi disait que s'il était à Paris quand on jouera l'opéra, il irait tous les jours. Go mot vaudra 100,000 francs à Baptiste. »

M"* DE SÉVIGNÉ, Lettres, 1« décembre 1672.

Benserade, écrivant des vers pour un ballet, annonce de la manière suivante le quatrain qu'il destinait à LuUi :

Pour M, Baptiste f représentant un aveugle. Ses ch.ints harmonieux nous raviront toujours, Sur les autres toujours ils auront la victoire ;

El pour l'intérêt de sa gloire.

Cet aveugle n'a rien k craindre que les sourds.

— On dansa un petit ballet assez joli pour avoir été fait en un moment. Le roi a un baladin, nommé Baptiste^ qui

(1) L'ouverture et les airs de danse de Cadmus, qui fut représenté le 1 1 féTrier 1673. Comme TAcadémie royale de Musique ne mettait en scène qu'un opéra chaque année, et que le répertoire lyrique se bornait alors à trois pièces, et même à une, celles de Cambert ayant été supprimées par le brigand LuUî, M"> de Sévîgné ne prend pas la peine de donner le titre de Cadmus, Elle sait qu'où ne s'y trompera point.

triomphe ea cette matière : il fait les plus beaux vers du monda II est Florentin; il était venu en France avec feu mon oncle le chevalier de Guise, lorsqu'il revint de Malte. Je Tavais prié de m'amener un Italien, pour que je pusse parler avec lui : pour lors j'apprenais cette langue. Après que Baptiste eut été quelques années avec moi, je fus exilée; il ne voulut pas demeurer à la campagne : il me demanda son congé, que je lui donnai. Depuis«e temps-là il a fait fortune, et assurément c'est un illustre baladin. » M"* de Mont- PENSIER, Mémoires^ 1659.

Mademoiselle se garde bien de nous faire connaître ici la cause burlesque et véritable du congé que Lulli ne de-mandait pas du tout ; son altesse le ât chasser de chez elle, et voici pourquoi :

Marmiton au palais du Luxembourg^ Baptiste avait quitté la cuisine; son violon l'en avait tiré. C'est Orphée s'échappant du Tartare; le voilà monté d'un étage» valet de chambre violoniste, d'autres disent galopin, c'est-à-dire valet des valets de chambre ! Pour un gardeur de cochons guitariste» c'était déjà de l'avancement. Il fallait encore que Je vent de la fortune le lançât dans une mer plus vaste» digne de son talent et de son ambition : ce vent ne tarda point à souffler. Est-ce l'impétueux Borée, l'Aquilon si redoutable aux navigateurs, ou Zépfaire à la douce haleine, qui rendit ce pré* cieux service à Lulli? Non, et toutes les descriptions de tempêtes de Virgile ou de Gamocns ne sauraient m'étre ici d'aucun secours pour conter cette mémorable aventure. Citons un couplet des brunettes que l'on chantait à la cour de Louis XIV ; peut-être arriverai-je plus aisément à faire deviner ce que je n'ose dire :

HoD cœur, ooiré de déplaisirs, Élail si grofi de ses soupirs, Voyant viAxt cœur si farouche, Que l'un d'eux se voyant réduit A ne pas monter vers la boache.

Sortit par ao aiUrs eondoit.

Un soupir de ce genre, que fit Mademoiselle, amoureuse ou non, et que la vigueur, la franchise de l'exécution portèrent au loin, causa l'heureuse disgrâce de LuUi. La boutade sonore de Mademoiselle fit beaucoup de bruit dans le monde, il courut des vers sur ce grotesque sujet; et Lulli, témoin auriculaire, s'avisa de les mettre en musique, avec ritournelles imitatives. Son air et les paroles se chantèrent partout, et Mademoiselle congédia sur-lechamp l'impertinent compositeur. Qu'importe? la chanson était à la mode et son auteur aussi ; de toutes parts on le rechercha, tous l'accueillirent et le fêtèrent. Ses repas n'étaient plus servis à l'office du Luxembourg; les seigneurs le régalaient bien de temps en temps; mais il ne pouvait se fier à ces bonnes fortunes, il eût été trop souvent forcé de compter des pauses. Il fallait vivre, et, fier de son talent, Baptiste se présente au chef de la bande des violons du roi Louis XIV. On le reçut... comme premier violon sans doute? — Non, ces vingt-quatre racleurs, ces pitoyables ménétriers avaient chacun acheté leur charge, payé le droit d'écorcher les oreilles royales, au petit lever, au petit coucher, aux festins, aux grandes, aux bonnes, aux petites fêtes, et nul ne voulut céder le pas au jeune mattre qui n'avait pas de quoi financer l'emploi qu'il méritait si bien. Lulli fut admis comme garçon d'orchestre; c'est lui qui pliait, ficelait avec soin les cahiers et portait les instruments de ces messieurs les jongleurs an litre.

Louis XIV avait pris une part active aux facéties dirigées contre Mademoiselle, contre cette cousine dont il se joua plus tard d'une manière indigne, et qu'il dépouilla honteusement pour enrichir ses bâtards. Musicien routinier, Louis avait la prétention d'être fin connaisseur; il voulut voir, entendre Fauteur de la fameuse chanson, trouva ses airs délicieux, fut enchanté de son exécution, et, comme il n'y avait point de place vacante dans sa troupe de rncleurs, il créa tout exprès une bande nouvelle que Lulli put former, exercer et conduire à sa fantaisie. On la nomma les petits uolons. Instruits par un professeur habile, ils surpassèrent bientôt leurs an-

ciens , les grands tiolms. LuUi devinl ensuite composileiir pour les ballets de sa majesté, surintendant de la musique de la chambre, bouffon en titre d'office et directeur de l'Opéra.

— Ahl fi de cet opéra! Peut-on revenir à la toile de Cretonne , quand on s'est servi si longtemps de batiste ? Ce calembour date au moins de 1688. »

M"* Aïssé dit en ses Letires : — Pour la Le Maure, elle est bête comme un pot^ mais elle a la plus surprenante voix qu'il y ait dans le monde; elle a bcducoup d'entrailles, et la Peliissie beaucoup d'art. On fit l'anagramme de celte dernière qui est piUeresse, »

Cet anagramme satirique n*en est pas un. Son irrégularité vient de ce que les noms des acteurs, ne figurant jamais sur l'affiche, et rarement dans le Mercure, journal que peu de personnes lisaient, ces noms étaient écrits et prononcés de diverses manières. Chacun leur donnait l'orthographe qui lui plaisait le plus, ou les estropiait à plaisir. 11 n'eût pas été du bel air de savoir au juste comment s'appelaient ces gens4à. Témoin ces mêmes Lettres de A/"*" Aïssé; les noms de M"*" Anlier, Pélissier, celui du ténor Muraire, y sont écrits ffUte» Peliissie, Murer, Dans une édition récente de ce livre, on a corrigé ces fautes. De telles rectifications doivent être faites au moyen de notes et non pas dans le texte, si l'on veut conserver à l'ouvrage sa physionomie historique.

Plusieurs auteurs se décidèrent à laisser mettre leurs noms sur les affiches des spectacles en 1617, après le succès prodigieux de Py rame et Thisbé, tragédiede Théophile Viaud. Les Bergeries , de Racan, 1618 : Sylvie, de Mayret, 1621 ; Amaranthe, de Gombaud, 16:25; ayant ennobli le Théâtre-Français, dont Théophile avait si bien commencé la réforme, cet usage devint général, et tous les auteurs voulurent être nommés. Avant 1617, l'affiche désignait seulement les drames, et I^ comédiens annonçaient que lexir aiUeur ferait représenter un tel jour une pièce nouvelle, ayant tel titre.

Les acteurs de tous les théâtres n'ont été nommés sur les affiches que le 22 juin 1791.

13S LES FACUEUX.

Rédacleur anonyme du Cakndrier des Spectacles^ l'abbé De la Porte écrit tour à tour le Quin^ Le Kin, Le Kain, Le Quint f Ltquintf Ukain; CkrrxU et ClairvaL

Jélioite, JélûA, Jéliote, Jélyotie, Jélyot, Géliote, Gélioi, Gélyotle, Géliottej JuliOf ce nom est imprimé de dix manières différentes. La première est la bonne, c'est justement celle que vous rencontrerez le moins souvetU. Marmontel lui-même, Tami de ce chanteur, le commensal du financier la Poupelinière, écrit Géliotte et la Poplinière. Fiez-vous aux contemporains! le plus sûr est d*avoir recours aux autographes. Les dictionnaires, les médailles, oui, les médailles pourraient vous tromper. Sur ces bronzes mystificateurs, vous lirez : Méhuly compositeur français ; Nicolas Piccini. Quelqu'un a pu, quelqu'un peut même encore répondre au nom de Piccini: mais certes ce n'est point l'auteur illustre de la Cecchina, de DidoUf que vous représentez. Celui-là signait PicdnnL

Quand il s'agit de lancer un nom dans l'océan des âges, au moins faudrait-il connaître ce nom. Une lettre de plus ou de moins est une monts^ne ou bien un abtme sans fond qui vient défigurer l'image, dès longtemps offerte et considérée sous une autre forme. Auber est un nom élégant, distingué comme le musicien qui le porte. Usez de votre droit de tout enlaidir en écrivant Aubertyons me désenchantez; au premier abord, je croirai que vous me désignez un marchand de cannes ou de peaux de lapins. Auhert n'est pas moins horrible pour un œil exercé que ne le serait flomn, que ne l'est Piccini. Toutes les bévues insignes et monumentales de nos typographes, de nos graveurs en médailles ont leur source commune dans le Dictionnaire deBoiste, Ce lexique est terminé par une malencontreuse litanie des hommes célèbres dont les noms sont estropiés à plaisir. Nous verrons éclore quelque matin la médaille de Paësiello; Boiste l'aura voulu. Consultez la nomenclature que ce bouffon nous a crayonnée; vous y verrez :

Paësiello ou PaisisUo*

Ceci passe toute croyanrci Voilà donc Tauleur de Nina^

Qui tantôt est Pyrandre et tantôt Armédon.

Mais comme Pahiello marche avant Paisiello, le candidat en télé de la ligne doit êlre évidemment préféré : les compositeurs d'imprimerie ne manquent jamais de Télire.

Voilà Paisiello possédant, grâce à Boiste, deux appellations et deux signatures bien distinctes. Sauf à se voir priver d'une succession, à voir casser son mariage par supposition de personnes, à voir ses obligations protestées, etc. ; etc. Il a deux noms. Un pour la ville, l'autre pour la campagne. Un pour les jours ordinaires, l'autre pour les dimanches et fêtes. Un pour les registres de son curé,rautrepour l'affiche des spectacles. Un pour se marier, l'autre pour rester garçon. Que d'agréments, que de commodités un lexicographe peut donner au grand homme qu'il inscrit sur ses (ablettes ! Quel dommage que l'auteur de A'ina, dePirro n'ait point profité de ces avantages précieux! Ce bienfait^ hélas I est venu se poser sur sa tombe I

Paisiello, selon Boiste, cesse d'être un homme. Il devient fruit, meuble, bâtiment, tout ce que vous voudrez. Il a deux noms comme plusieurs de ces objets; car on peut dire en bon français œurge ou potiron, rave ou navet^ 9ofa, divan ou canapé, fenêtre ou croisée, maison, ménil, manoir, mas, maxet, etc.

Depuis que la langue de Pétrarque et de Métastase existe, jamais un Italien n'a pu signer Pamello. On n'use point en Italie du tréma, de l'accent aigu, de l'accent circonflexe. Un linguiste qui se fait imprimer devrait savoir cela.

Paësiellof Qu'il est agréable pour un musicien de rencontrer ce mot horrible et barbare sur les murs de nos théâtres, ou dans un livre de luxe (1]I de le voir moulé curieusement en beaux caractères parangon, saint-augmlin ou ddro gros* œil, estampé sur vélio, candidior nive, plus blanc que la neige I Peut-on estropier les gens avec plus de solennité ?

(t) Dans toutes les éditions des OEuvres de Chateaubriand, et dans ses Mémoires publiés en 1 85 1 ; dans la Correspondance de Galiani, qui certes avait écrit parfaitement le nom de son illustre compatriote*

Jo pensais que d'autres noms, d'une célébrité plus grande, recevraient du compilateur Boiste les honneurs de Taltemative; si grotesquemenl octroyée à celui de Paisiello. Je m'attendais à trouver sur la môme liste :

Homard ou Uomèrey Virgule oa Virgile, Mobiré ou Molière.

J'ai cherché vainement : ces noms étaient parfaitement figurés^ II parait que Boiste les connaissait mieux.

Méhxily compositeur français. La médaille de Méhul nous dit qu'il était Français: cela se comprend à merveille. Le mot intermédiaire n'est pas aussi clairement significalir.

Méhnl composifeur; de quoi? Composait-il des tableaux, plans et dessins? com|X)sait-il des élixirs, juleps, mixtures, robs, onguents, pâtes pectorales, sirops de Ihridace, limace ou rabasse, du nafé, du choca, du racahout, inconnu des Arabes, ou des remèdes sans nom (1)?

Méhul était-il compositeur dans une imprimerie?

Était-il amiable compositeur, que des parties choi^ssaient pour terminer leur différend?

Était-il compositeur, habile en théorie^ savant au suprême degré dans le contrepoint, et n'ayant jamais produit aucune œuvre pratique?

Non, Méhul était comi^onteur de musique; il a mis au jour des compositions musicales à bon droit admirées.

Voilà ce que vous avez voulu faire entendre; nous le devinons, quoique vous ne l'ayez pas dit. Nous le devinons, parce que Méhul était notre compatriote, notre voisin, notre ami, notre mattre.

La numismatique, le style lapidaire, exigent que l'on s'exprime avec une lucidité parfaite, en peu de mots. Dans mille ans serez-vous présent à l'appel, afin d'expliquer votre logo-

(i] M. PoRGON. Un (lyslère que j'avais pris plaisir à composer moimême. 9 AlouùRfiy le Malade imaginaire.

griphe? Sans vous ingénier pour être incompris, n*élait-il pas plus sim[)lc, plus naturel, et surtout plus logique d'énrire : Méhul musicien^ comme vous feriez Alfred de Mimti poète, InQres peintre, P radier statuaire? Est-il dans nos collections quelque médaille annonçant que Poussin était un fais^r,etPuget un tailleur? Faiseur, tailleur, ne demanderaient pas une glose explicative plus longue que le commentaire réclamé par le vocable dubius, anceps, oompositeur.

Lorsque Molière produisit en scène les Fâcheux, Scarron avait déjà mis au jour une satire très remarquable sur le même sujet.

11 est aiusi de graols diseurs de ri«us ; De ceux qui font d'élernelles redites.

De ceux qui font de trop lotigues visites ; Ajoutons* y les réel leurs de vers; Ceux qui premiers savent les nouveaux airs, Et qui partout, d'une voix lémérairey Osent chanter comme ferait Hilaire ; Le grand parleur toujours gesticulant ; Celui qui rit cl s'écoule en parlant ..

EpUre chagrine mi salive IL

Vous le voyez, Scarron n'avait pas oublié le musicien, que Molière a ressaisi.

Plusieurs écrivains du XVIP siècle, contemporains de notre illustre poète comique, ont porté le nom de Molière. Au musicien » danseur et maître de ballets , MoUier, dont j'ai déjà parlé, nous ajouterons :

Molière, comédien^ auteur de plusieurs drames sérieux, non imprimés, oubliés maintenant, et qui l'avaient fait sur*nominer le Trafique, afin de le distinguer du brillant honK>nymequi lui vaut un numéro dans la dynastie des Molières. Cet émule d'Alexandre Flardy, ce tragique, puisqu'il faut le désigner par son ambitieux sobriiiuet, vivait encore en 1620. Maupoint,*en sa BiblioUUque des tliéâtres, et Léris, Voltaire, ses copistes, attribuent à ce Molière, comédien, une tragédie

intitulée Polyxènê, et fondent leur opinion sur ces vers de Racan :

A LA POLYxInB DB HOLIÈRB.

Belle princesse, tu te trompes De quitter la cour et ses pompes, Poar rendre ton désir content.

Celai qui t'asi bien chantée Fait qu'on ne t'y vit jamais tant Que depuis que tu Tas quittée.

Gomme il existe un roman de Polyxèney écrit par un autre Molière, publié par Ànt deSommaville, en 1632, dix ans après la mort de son auteur, plusieurs critiques ont pensé que du titre du roman on avait fait celui de la tragédie. Je ne partage point cette opinion.

Dans ce temps oii les auteurs, qui travaillaient pour le théâtre, ne I^rillaient pas du tout par Tinvention et le choix des sujets, où les mêmes combinaisons dramatiques étaient sans cesse remises en scène, oîi les romans étaient la paraphrase des tragédies, et les drames Tabrégé des romans; où YAitrée seule avait fourni les sujets de vingt-cinq drames, les deux Polyxènes ont très-bien pu marcher de front et triompher à la même époque dans les salons et sur le théâtre, où deux autres paires de Polyxines, tragédies, (1) les avaient précédées ou suivies, de 1577 à 1729. El je ne compte pas la Polyxène de La Serre, musiquée, en 1706, par Celasse; je ne dis rien d'Achille et Polyxène, que le parolier Campistron, merveilleusement secondé par ses musiciens, Lulli, fils, et Celasse, avait déjà fait tomber, en 1687, à TOpéra. Le mousquetaire Saint-Gilles célébra cette chute et le succès d'Enée e$ Lavinie par des chansons satiriques, longues facéties en couplets, dont notre ami Désaugiers s'est évidemment inspiré

(I) Polyxène de Jean Béhourt, 1697 ; de Billard de Courgenay, 1607; de La Fosse, 1696; de d'Aigueberre, i729.

De 16IOà 1725, on a compté cinq tragédies âeMariamne; pourquoi Mite même époque aurait-elle été moins féconde en Polyxènes f

pour écrire sa joyeuse parodie en vaudevilles de la Vestale, Un écrivain cite faux ou se trompe en interprétant certain passage lu trop légèrement. Il établit ensuite une opinion sur ce fondement erroné, vicieux, et dix ou douze auteurs vont adopter ou combattre cette opinion pendant un siècle sans que Tun d'eux ait la pensée de remonter à la source afin de vérifier si le fait, si le doute peut exister, et si le trompeur ne s'est pas lui-même trompé. Léris, Voltaire et les autres copistes de Maupoint ont juré sans examen sur la foi de leur prédécesseur. S'ils avaient jeté les yeux sur une page de la Polyxène de Molière, sur une ligne de Racan, ils auraient vu que les vers de ce poète ne pouvaient se rapporter qu'au roman.

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