‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 3 sur 90 · chapitre · texte numérisé non relu

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Le nombre des personnages, six, huit ou neuf cents, pour la représentation des mystères (2) ; ce nombre» beaucoup

(1) Les Arènes où se donnaient ces spectacles : le duchat.

(2) J'ai vtt représente^ l'jidoration des Rois à Monteux, avec un grand appareil de décors, de costames,« de chœurs et de symphonie , le 4 mai 1808. Cinq cents acteurs ou comparses y 6guraient sur le théâtre immense que l'on avait élevé contre le rempart de ce village , en dehors , près de la grande route d'Avignon à Carpenlras. Commencée à huit heures du matin, la représentation n*élait pas terminée à cinq heures du soir. Les rôles de la Sainte Vierge, de la reine de Judée et de leurs soivantM, éuieat remplis par des femmes : heureuse et seule inno-

LA COIUDIB DES t»R(mSftB«S. 18

moins considérable dans les sotties et moralités, qui succédèrent aux mystères^ fut encore restreint pour la mise en scène des tragédies. La civilisation progressive du thé&tre amena de salutaires réformes, et si le public permit aux ao* leurs, alors en petit nombre» de se retirer au fojer, quand ils n'auraient plus rien à dire, à faire, c'est qu'on lui permit en revanche d'aller occuper les places que ces acteurs abandonnaient. Yoilà donc les spectateurs logés à leur tour sur les banquettes d'avant->scène. Lorsqu'il fallut placer des vio« lonistes, on les mit aux deux extrémités de ces banquettes, près des murs, en deux chœurs, séparés par une file de gentilshommes, de raffinés, que leurs habitudes bachiques rendaient bruyants et remuants. L'ensemble de ces deux groupes sonnants, faisant chacun bande à part, était impossible. On exila ce double charivari dans deux loges d'avantscène* Bien que les deux escouades fussent alors placées vis* à^'Vls l'une de l'autre, leur exécution devait être souvent troublée par cet éloignement et par le bruit intermédiaire du public rangé sous la rampe. Aussi voyons-^nous les symphonistes quitter bientôt leurs guérites incommodes, pour aller se placer dans une enceinte qu'on leur avait ménagée aux secondes loges de face (1)« Ils s'y réunirent enfin, et manœuvrèrent pendant une trentaine d'années en ce poste émiûent.

En attendant qu'ils en descendent, je vous donnerai quelques détails sur la représentation du Grand B(UM du Soleil^ dansé par le jeune rot Louis XIII, sur le théâtre du Petit- Bourbon, en 1621. La citation est longue, mais d'un intérêt piquant. Elle vient à l'appui de ce que j'ai dit à l'égard

TaiioD qae l'on se f&l permise en cette circonstance; les as et contâmes traditionnels araient été fidèlement suivis pour tout le reste, la même pièce reparat k Pemes en 18)5. Les journaux allemands nous ont parlé des douze représentations des Mystèreê de la Passion données à Ober^Ammergau (Banère) pendant Tété de 1 850.

(t) L'orchestre du Cirque des Chapms-Élysées est aujourd'hui placé de cette manière.

des musiciens placés sur le théâtre. Vous verrez aussi quels désordres troublaient ces divertissements royaux. Je prends le récit du contemporain au moment où les pages, avec leur insolence ordinaire, viennent de mettre à la porte un avocat et sa femme, qui desiraient prendre part aux plaisirs de la cour.

— Comment est-ce que Ton eût permis à ce pauvre jurisconsulte de se montrer au ballet du roi avec sa soutane, sans lui faire mille indignités, vu que tous ceux que les pages rencontraient habillés en hommes de ville, étaient assaillis de porsécutions. Je sais bien même un seigneur assez qualifié qui, vêtu de deuil, et n'étant pas reconnu pour ce qu'il était, fut pris pour un bourgeois, et fut très malmené auparavant que ses gens le délivrassent. Pour moi, je me fourrai subtilement parmi les autres, et fis tantxpie je m'approchai de Géropôle (1) ; auquel ayant montré que je portais des vers pour le ballet, il me laissa entrer sans difficulté. Ainsi plusieurs autres entraient, étant de la connaissance des baladins. Les uns portant un masque à la main, les autres un bonnet à l'antique, et les autres quelques robes de gaze. Il ne leur était point f&chenx de faire l'office de valet, pourvu qu'on leur ouvrit librement.

D Quand je fus entré avec toute cette bande, ce ne fut pas encore la fin de mes peines, il me fallut passer tant de portes, et traverser tant de chambres que je croyais n'en venir jamais à bout. Je rencontrais de la difficulté partout, et mon passeport m'était bien nécessaire. Outre cela, la presse était si grande qu'elle me défendait l'entrée autant que les archers. Enfin je me trouvai dans cette longue galerie de Bourbon (2), qui jette sur la rivière, où il se fallut arrêter.

(1) Nom supposé que i^auleur donne au capitaine des gardes.

(2) Après la défection du connétable de Bourbon, en 1527, Thôtel de ce prince fut en partie démoli. On en conserva la chapelle et l'immense galerie, qui servit aux spectacles de la cour k Tocçasion du mariage de Louis IIII, pour les ballets de Louis XIV cl les opéras iuliens, désignés d'abord sous le pom de baUeis. Cette galerie, dite salle du Pelit-Sourbon,

hk COHéDlK DES PROYERBBS. 18

» Il y avait là force courtisans qui désiraient savoir ce que je portais, et comme ils voyaient des papiers bien plies en . long, ainsi que pourrait être du linge, il y en avait d'igno-» rants au point qu'ils me venaient demander : — Le roi vat-il souper ? Sont-ce là des serviettes que tu portes? » Je iQur répondis que c'étaient des vers pour le ballet. Lors un, qui faisait l'entendu, s'en vint dire : —Ce sont des placards ; » et à toutes les fois que je passais et repassais pour chercher quelque place à me mettre, il y avait un autre qui disait niaisement, et pensant dire un bon mot : — Ce sont des papiers, voilà des papiers, i» Ces paroles étaient accompagnées d'un mépris qui me fit coanattre que, quelque chose de bien fait que pussent voir les brutaux, ils prenaient tout pour des rogatons, et que les sciences leur étaient si fort en horreur qu'ils avaient mal au cœur lorsqu'ils voyaient seulement un papier, et en tiraient le sujet de leurs moqueries. Mais, quoi que ce soit, mes papiers me servirent bien en ce que n'y ayant là que les quatre murailles, je m'assis dessus, et je voyais beaucoup de seigneurs debout qui, enfin, ne sachant plus quelle contenance tenir, étaient contraints de s'asseoir sur leur eu, comme les singes.

» J'étais là depuis quelque temps, lorsqu'on ouvrit une porte par où l'on allait dans la salle de Bourbon. La foule était si grande pour y entrer que je m'imaginais que l'on nous eût mis tous en un pressoir pour en tirer la quinte essence. Toutefois nous parvînmes enfin tous entiers jusqu'à la salle du ballet, où je trouvai toutes les places prises, si bien que je ne savais de quel coté me tourner. Je nuisais à tout le monde : personne ne voulait de moi. L'un me poussait, ainsi faisait l'autre ; tellement que je croyais que mon

où Molière et sa compagnie doonaient des représentations, en alternant atecles Italiens, fut détruite en 1666, quand on voulut ouvrir une place devant la colonnade du Louvre. Le Petit-Bourbon touchait à la rivière. Les États- généraux furent tenus daus cette galerie en 1614, et c'est alors que l'on en construisit la voûte. Le Magasin pittoresque donne l'image de la salle et des États-généraux, page 317 de Tannée 1840.

10 LA COMÉDIB DES PIIOTnfeBt.

corps fût devena balloûi puisque on s'en jouait de cette manière. Un archer de ma Connaissance me tira de pdne } et# m'ayant fait mettre sur Téchafaud des violons^ en attendant le ballet, me dit qu'il faudrait bien que Ton me (tt place lors* qu'il serait commencé.

» Quand J'y fus, je ne cherchai point d'autre siège que mes papier^, compagnons fidèles, et comme je m'étais planté là, les.Tiolon9 arrivèrent. Us tenaient chacun leur ta» blature, et, n'ayant point de pupitres, ils crurent que j'étais là pour leur en servir. L'un Olait une épingle de sa fraise, l'autre de sa manchette, et puis ils s'en vinrent tous attacher leurs papiers à mon manteau. J'en avais sur le dos, sur les bras, ils en piquèrent même au cordon de mon chapeau. Gela n'eût été rien encore si un, plus impudent que les autres, ne fût venu m'en mettre aussi par devant. Je lui dis que Je ne le souffrirais pas, que cela m'incommoderait; mais il m'adoucit, me représentant qu'en ce lieulà il se fallait aider les uns les autres. J'avais si peur que l'on ne me chassât ou qu'on ne me batttt, que je fus patient jusqu'au point de lui dire qu'il m'altachftt sa tablature où il voudrait. II me la vint mettre à la bouche pour l'y pendre, et je serrai fort bien les dents afin de retenir ce que l'on me donnait, comme un barbet qui sert et qui rapporte ce qu'on lui jette.

» Les violons s'accordaient à l'entour de moi, quand Géropole, m'apereevant, se souvint que j'étais Un de^ poètes du ballet, et m'appela pour aller distribuer mes vers, de même que les autres. — Eh f monsieur, lui dis-^je» comment voulezvous que j'aille à vous ? Voyez comme je suis fait i me voilà bardé, flanqué de musique. t> A peine avais-je ouvert la bouche, que le papier était tombé ; ce qui fit bien rire Géro« pôle ; et pour avoir plus de plaisir, il me repartit : — Ne laissez pas de venir, dépèchez-vous, la reine vous demande : elle veut voir les vers que vous avez faits pour elle. « Dès que j'eus ouï cela, je fus si pressé de partir, que sans songer que j'avais plus d'affiches à Tentour de moi que le coin d'une rue, et sans prendre le soin de les détacher, je com-

mençai de descendre légèrement de l'échafaud. Alors vous eussiez vu tous les violons tâcher d'atteindre à moi, Tun avec la main, l'autre avec le bout du manche de sa basse, et la plupart avec leur archet, afin de ravoir leur musique. Pour vous représenter leurs diverses postures, figurez-vous ces preneurs de lune qui sont en l'almanach de Tannée dernière, où les uns tâchent de l'attraper avec des échelles qui s'allongent et s'accourcissent comme on veut, et les autres avec des crochets, des tenailles et des pincettes. Les disciples de Bocan reprirent donc toute leur tablature à moitié déchirée, et sus l'auspice de Géropole, je m'en allai offrir mes vers à la reine, et puis j'en jetai parmi la salle. Je qpois que ceux qui étaient payés pour en faire me virent d'un très mauvais œil, mais ils ne pouvaient pas craindre qu'on leur ôtftt leur pension pour me la bailler. Je n'étais pas assez bien vêtu pour faire croire qu'il ; eût quelque bonne partie en moi.

» Je ne m'amuserai point à vous décrire les entrées du ballet. Je vous dirai seulement que je vis là une image des merveilles que j'avais pris tant de plaisir à lire dans les romans. Je vis marcher des rochers; je,vis le ciel, le soleil (1), et tous les astres paraître dans une salle, et des chariots aller par Tair ; j'ouïs des musiques aussi douces que celles des Champs-Elysées. En effet, je croyais qu'Urgande la Déconnue eut ramené ses enchantements au monde. » Charles

SOREL (sous le nom de Nicolas de Moulinet, sieur Du Parc, gentilhomme lorrain), la Vraie Htstoire comique de Francion; Paris, P. BiUaine, 1633, in-8.

L'histoire va confirmer tout ce que nous a dit le roman. — Nous vîmes jeudi au soir le ballet (2) attendu si longtemps, duquel la vue ne répondit pas à la dépense qui en

(l) Et M. Meyerbeer qoi croyait avoir inventé le soleil ! s'il n'a pas inventé ce roi des astres, il l'a placé da moins d'une manière bien désastreuse ou bien adroite , pour éclipser, éborgner son bymne du Prophète, Demandez au paladin Roger ce qu'il pense de ce réverbère importun.

(3) Les Hypocondriaqaes,

ayait été faite, que l'oû estime à plus de dix mille écus. M. de Valves le vit àTArsenal (1). Je me remets à lui de vous en faire le récit particulier. Je ne vous en dirai autre chose sinon que ce fut un désordre le plus grand du monde, de quoi toutefois les balletants ont occasion de remercier Dieu; car toute l'invention n'en valant guère d'argent, la faute du mal est rejetée sur le peu de place qu'il y avait pour le danser. M. de Plain ville, capitaine des gardes, ne voulant désobliger personne, laissa entrer tout ce qui se présenta, et se trouva l'enceinte des barrières si pleine, qu'un homme seul eût eu de la peine à 7 passer.

a La reine, à son arrivée, voyant cette multitude, se mit en la plus grande colère où je la vis jamais, et s'en retourna, résolue qu'il ne serait point dansé : là dessus on fit retirer et coucher le roi. Toutefois pource qu'à quelqu'un il fut dit à l'oreille que cette retraite n'était que pour faire sortir le monde, et que, s'il se trouvait place, on le danserait, peu de gens prirent l'alarme, et fallut qu'à la fm les archers dissent tout haut que tout le monde sortit et que le roi était au lit. Cela ayant fait faire quelque place, mais bien éloigné de ce qu'il eût fallu pour tai\| de danseurs et de machines, la reine revint et le roi aussi qui était déjà couché, et alors le ballet fut donné tellement quellement, et non comme il est décrit dans le dessin qui s'en est imprimé. Les escuriaux (écureuils) ne dansèrent point au Louvre; bien en parut-il trois ou quatre, mais ils disparurent tous aussitôt : le roi devait

les voir ce soir. Malherbe, leUre 136, à M. de PHresc^ 27 janvier 1614.

—Les Saxons s'entendent parfaitement à donner des fêtes ; les Français en imaginent de charmantes, qu'ils exécutent à faire pitié. La raison de cela, c'est qu'il n'y a point d'ordre chez nous. Je me souviens de celles que l'on donna pour le mariage de Madame première, en 1739, à Versailles. Les apprêts en étaient superbes, ils répondaient parfaitement à la grandeur

(1) Aux répétitions.

Là COMÉDIB DES PROVERBES. 10

du monarque puissant qui les ordonnait, et promettaient ce que l'on peut imaginer de plus pompeux et de plus éclatant. Cependant chacun sait quelle en fut l'exécution.

n Le fameux bal du salon d'Hercule fut gâté, déshonoré par les brusques incartades qu'essuyèrent les dames que la eu** riosité y avait attirées de Paris. Voici le fait pour ceux qui l'ignorent.

D Feu M. le duc de la Trémouille, seigneur aussi recommandable par les charmes de la figure que par les qualités de l'esprit et du cœur, premier gentilhomme de la chambre, était chargé de la distribution des' places. 11 était trop poli, trop galant» pour désobliger un sexe dont il avait toujours été l'idole. Dès qu'une jolie femme se présentait, elle était sûre d'ètreplacée. Il s'en présenta malheureusement un si grand nombre^quelesgradins se trouvèrent à peu près remplis quand la cour arriva. Je laisse à penser de quelle indignation furent alors pénétrées les duchesses, les marquises, les* comtesses et toutes ces femmes qui ont le privilège de balayer les apparte^ ments du Louvre et des Tuileries avec des queues de co<" mètes. Quel crève-cœur pour des personnes d'un si haut parage, de voir leurs places occupées par de petites bourgeoises, qui peut-être n'auraient pas moins contribué qu'elles à l'embellissement de la fête I II n'y avait nulle apparence que ces grandes dames eussent la patience de rester plantées sur leurs patins, tandis que cette colonie de plébéiennes, assises bien à leur aise, les nargueraient et s'applaudiraient de leur triomphe en faisant l'agréable exercice de l'éventail. Aussi n'eurent-elles pas cet avantage.

dII fut arrêté sur-le-champ qu'elles videraient le terrain, et s'en retourneraient à Paris comme elles en étaient venues. Mais comment faire pour les déloger? Elles se trouvèrent toutes alors du régiment de Champagne : nulle ne voulut obéir. On prétend même qu'il y en eut une assez résolue pour blesser les oreilles dévoles du maréchal de Noailles, par un énergique Va te faire sucre. Ce qu'il y a de vrai, c'est que toutes étant sourdes aux prières, aux très humbles re-

ao LÀ COMÉDIE DES PROVERBES.

montrances, aux menaces mêmes, on fut obligé de faire venir un détachement des gardes du corps. Il faut rendre justice à ces messieurs f quoique dévoués entièrement au service du roi, ce ne fut pas sans beaucoup de répugnance qu'ils exécutèrent ses ordres : mais la loi du devoir les forçant d'étouffer les nobles sentiments de générosité, de pitié, dont ils se sentaient émus, ils balayèrent le salon dans une minjite. M*® de la Martellière fut seule respectée : il était bien juste que Vimage vivante de la mère des amours obtint ce privilège.

D Cette retraite, cette chasse eut lieu avec tant de rumeur, de confusion, de désordre, qu'elle ressemblait parfaitement à l'enlèvement des Sabines : avec cette différence pourtant que la violence faite à celles-ci avait un motif plus flatteur pour leur amour-propre : il est plus honorable de se voir enlevées que chassées. Finalement, les infortunées Parisiennes perdirent leur étalage ; et les pompons de la Duchapt [1), et les bijoux d'emprunt ne servirent qu'à rendre leur honte plus éclatante.

D Les réjouissances du mariage de M. le Dauphin n'eurent pas un meilleur succès. Le roi et plusieurs personnes de sa suite faillirent être étouffés au bal de l'Hôlel-de-VilIe. Ce qu'il y a de singulier dans toutes ces pompeuses assemblées , c'est que les maîtres ont plus de peine à s'y introduire que leurs

valets. » De Monbron, le Co^mopo/tte, Londres, 1761, page 126.

Catherine de Médicis avait introduit les ballets à Paris. Quoiqu'elle se plût beaucoup à la représentation des tragédies, cette reine superstitieuse se priva de ce spectacle depuis les malheurs arrivés après la mise en scène de la Sophonisbe de Saint-Gelais, qui parut en 1559, à Blois, aux noces de MM. deCypierre et d'Elbœuf. Arlequin et Colombine, Pantalon et Rosaura, bouffons qu'elle fit venir d'Italie, eurent seuls le privili^ge de se montrer devant la cour. Ce fut

(1) Célèbre marchande de modes, vis-à-vis du cul-de-sac de rOpéra,

une des raisons qui retardèrent les progrès du théâtre eu France.

Circé, tragédie ornée de musique et de danses, est de Théodore Agrippa d'Aubigné. Catherine de Médicis ne voulut pas la faire représenter à cause de l'énorme dépense que sa mise en scène exigeait. Circé parut enfin, sous le litre de Ballet comique de la Royne, en 1581, aux noces du duc de Joyeuse, et les frais de son exhibition, que le roi paya, s'élevèrent à douze cent mille écus, 3,600,000 livres.

Le Grand Ballet du SoleU^ où figurait Louis XllI, était une imitation des ballets que Beaujoyeux composait pour Catherine de Médicis. Les comédiens français ne traitaient pas leur 'public avec autant de magnificence, bien s'en faut. Jusle à la même époque, 1621, il^lui donnèrent Sylvie, pastorale de Mayret; et plus tard, en 1629, la Sophonisbe d\i même auteur, qui furent accueillies avec des transports d'enthousiasme et de ravissement. Sophonisbe est la première tragédie française où l'auteur ait observé l'unité des vingtquatre heures.

En son Parallèle des ArwUm et des Modemes, Charles Perrault nous dit que — Sylvie et Sophonisbe furent l'occasion de plusieurs autres innovations au spectacle. Des personnes âgées m'ont affirmé qu'elles avaient vu le théâtre de la Comédie de Paris de la même structure, avec les mêmes décorations que celui des danseurs de corde de la foire Saint- Germain et des charlatans du Pont-Neuf ; que la comédie se jouait en plein air, en plein jour, et que le bouffon de la troupe se promenait par la ville avec un tambour pour avertir qu'on allait commencer. Les pièces qui nous restent de ce temps sont de la même beauté que le lieu où l'on en faisait la représentation. On les joua plus tard à la chandelle, et le théâtre fut orné de tapisseries qui donnaient des entrées et des issues aux acteurs par l'endroit où elles se joignaient l'une à l'autre. Ces entrées et ces sorties étaient fort incommodes, et mettaient souvent en désordre les coiffures des comédiens; parce que, ne s' ouvrant que fort peu par en

haut, elles retombaient rudement sur eux quands ils entraient ou sortaient.

» Toute la lumière consistait d'abord en quelques chandelles dans des plaques de fer blanc attachées aux tapisseries; mais comme elles n'éclairaient les acteurs que par derrière, et un peu par les cotés, ce qui les rendait presque tous noirs, on s'avisa de faire des chandeliers avec des lattes mises en croix, portant chacun quatre chandelles, pour mettre au devant du thé&tre. Ces chandeliers, suspendus grossièrement avec des cordes et des poulies apparentes, se haussaient et se baissaient sans artifice, et par main d'homme, pour les allumer et les moucher.

» La symphonie était d'une flûte et d'un tambour, ou de deux méchants violons, (ft jouait alors les pièces de Garnier et de Hardy, qui, la plupart, ne sont autre chose que les pièces de Sophocle et d'Euripide, imitées ou traduites. Gela valait mieux que les pièces qu'on avait quittées, mais n'était pourtant guère bon et ennuyait beaucoup. Nos pères, à qui l'on faisait entendre que les tragédies qu'on leur donnait étaient les plus beaux ouvrages de l'antiquité, les écoutaient avec patience, et croyaient même être obligés de s'y divertir, parce qu'il leur aurait été honteux de n*étre pas touchés de ce qui avait fait les délices de toute la Grèce et mérité l'admiration de tous les siècles. On jouait ensuite une farce un peu grasse qui les faisait rire de tout leur cœur, et les dédommageait de l'ennui de la tragédie.

1» Dans ce temps parut la Sylvie de Mayret. Ce n'est pas une pièce fort excellente, et son auteur l'appelait ordinairement les péchés de sa jeunesse ; cependant, parce qu'elle ressemblait un peu à celles qui sont venues depuis, ce fut une joie, une admiration, une espèce d'émotion si grande dans tout Paris que l'on n'y pariait d'autre chose. C'était un nouveau ciel, une terre nouvelle. Tout le monde la savait par cœur, surtout le dialogue d'un berger et d'une bergère, qui fut imprimé à part, et que l'on faisait apprendre aux enfants, dans toutes les maisons oit il y avait un jeune garçon et une

jeune fille, pour le leur faire réciter au bout de la table après Je repas. Celte pièce fut suivie de la Sophanisbe du même auteur, beaucoup meilleure que la Sylvie^ et même si bonne qu'elle n'a pu être obscurcie par la Sophcmisbe du grand Corneille.

î> La scène s'embellissait à proportion, on en fit les décorations d'une peinture supportable, et Ton y mit des chandeliers de cristal pour l'éclairer. »

Voilà pourtant l'état où se trouvait la Comédie-Française en 1629 1 Sept ans encore, et le Cid allait être représenté.

Quelques mois avant l'explosion de cette bombe dramatique, de cet éclair fulgurant, qui dissipa les sombres nuages dont la scène française était encore oppressée, obscurcie, Pierre Corneille avait produit l'Illusion comique, facétie d'un grand poète, drame étincelant de beaux vers, que Fontenelle et Voltaire ont très-mal jugé. Non, l'auteur de Midée ne dormait pas, quand il a si vigoureusement tracé le rôle du Matamore, que tant d'autres avaient seulement ébauch/é. Ce caractère adopté, qui plaisait au public de l'époque, ce eapitan, dont les extravagances.... Tout beau, ma passion, où voulez-vous m'entraîner? Il ne s'agit point d'exprimer vos sympathies pour la comique lllusiùny mais tout simplement d'y puiser un fait curieux, assortissant aux tapisseries de la Sylvie, aux mèches flambantes de la Sophonisbe. Descendez à l'instant de l'empyrée, où vous iriez braver le soleil, et revenez à vos chandelles. Montrez-nous les comédiens assis devant une table, avec leur portier, comptant l'argent de la recette du soir, et prenant chacun sa part : moyen cxpéditif qui rond les fonctions de caissier inutiles.

PRIDÀIUNT*

Qm voii je! chez les morts on oompt« de l'argeiiif

ALCAIVDRE.

Voyez si pas un d'eux s'y monlre négligent.. Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique, Leur poèflie rédlé, partsgent leur pratique.

L'un tue et Taulre meurt , l'autre tous fait pitié ;

Mais la scène préside à leur inimitié.

Leurs vers sont leurs combats, leur mort suit leurs paroles;

Et sans prendre intérêt à pas un de leurs rôles ,

Le traître et le trahi , le mort et le vivant ,

Se trouvent à la fin amis comme devant.

Cette simplicité primitive n'empêchait pas le public de goûter les charmes d'une œuvre dramatique, d'applaudir aux progrès de l'art, et de courir cent fois de suite aux représentations de Sylvie et de Sophonisbe. A l'excès de la simplicité du spectacle, devait succéder l'excès de l'opulence dans la mise en scène, richesse perfide et funeste qui détruit l'art dramatique et lyrique, et ruine toutes les entreprises théâtrales. L'Académie nationale de Musique n'est plus aujourd'hui qu'une galerie de peintures, une exposition d« tableaux vivants.

Les dépenses qu'exige un opéra nouveau forcent l'entrepreneur à n'en produire que deux en trois ans.

Le temps nécessaire pour équiper une infinité de châssis, d'escaliers, de voûtes, de montagnes, de galeries praticables ou non, prolonge les entr'actes de telle sorte que le divertissement devient une fatigue.

La beauté des peintures et des habits, les artifices du machiniste, ont assez de crédit sur le public pour maintenir à la scène des pauvretés musicales péniblement élaborées, où les spectateurs bâillent, à dire d'experts, en attendant l'exhibition d'un soleil, d'un vaisseau, d'un incendie, d'une cavalcade, d'une procession, d'une orgie, d'un enterrement, d'une apothéose. Certes voilà de beaux modèles à proposer aux jeunes musiciens français I

La pompe de la mise en scène, la richesse des costumes, introduites dans les drames lyriques, ont toujours annoncé la décadence et la ruine de l'art. On s'est vu forcé d'éblouir les yeux, lorsque la pièce et la musique devaient laisser l'esprit, le cœur et l'oreille dans un calme plat. Le drame est sans intérêt, la musique sans mélodie, la salle est immo-

bile et silencieuse» Tennui répand ses pavots sur (oute cette assistance, victime d'une longue et cruelle mystification ; il faut bien la réveiller dç temps en temps par Texhibition d'une cathédrale ou d'un incendie. Faibles ressources, moyens impuissants, quiralentiront une chute au lieu d'assurer uine victoire , qui vous forceront d'exposer sur jeu cinquante mille écus, pour gagner vingt sous. Heureux encore si vous pouvez embourser un aussi modeste bénéfice I Que montrerez- vous à des spectateurs avides de nouveautés? Que leur oflfrirez-vous qu'ils n'aient déjà rencontré cent fois sur votre scène et sur d'autres? Des églises, des forêts, des palais, des bocages fleuris, d'affreux déserts, des champs de bataille, la mer et ses tempêtes, des chaumières, des moulins à vent? Depuis deux cents ans on a fait tout cela, depuis deux siècles on Ta fait mieux que vous ne pouvez l'exécuter. Ce que vous donnez aujourd'hui pour des prodiges n'eût été qu'un jeu d'enfant, votre dépense qu'une lésinerie pitoyable, en 1680.

Des salles immenses avaient été construites pour y déployer un immense spectacle. Comparez vos scènes larges comme une serviette aux scènes de Parme, de Modène, de Piazzola, de Venise, des Tuileries de l'ancien temps, et jugez. Des amateurs passionnés, des musiciens, des paroliers millionnaires ont brillé pendant le XVIP siècle ; mais au lieu d'aller misérablement colporter leurs œuvres chez le voisin, ils employaient avec noblesse leurs trésors à bâtir des salles, h réunir des artistes, pour l'exécution des opéras composés par eux et leurs amis. Le châtelain ouvrait son splendide manoir, son théâtre, sa table, et régalait tout un peuple d'admirateurs. L'œil, l'oreille, le goût étaient satisfaits harmoniquement et gastronomiquement. Le musicien millionnaire trônait dans son palais, au lieu de prendre le bâton du Juif errant ; il agissait de telle sorte, que ses trésors ne pouvaient jamais être un instrument de dommage pour ses confrères, artistes peu favorisés des biens de la fortune, un instrument de corruption pour les boutiquiers de louanges.

Le comte de Hodiz avait fait, de la terre qu'il habitait en Moravie, une espèce d'opéra perpétuel. Tout, dans lo lieu de sa résidence, était disposé pour des représentations lyriques. Il avait fait de sa famille, de ses vassaux, de ses domestiques, des chanteurs, des danseurs et des symphonistes. A septante ans, avec la goutte et la pierre, il n'était encore occupé que des amusements dramatiques dont il s'était fait une si douce habitude.

Le procurateur Marc Gontarini montra, sur son théâtre de Piazzola, cinq Oiars de triomphe, traînés chacun par quatre chevaux superbes, cent amazones et cent Maures à pied, cinquante cavaliers et pareil nombre de cavalières, montés sur des palefrois, des chasses en pleine forôt, des tournois, des combats, des pompes religieuses, des marches triomphales, Christophe Colomb voguant à pleines voiles avec ses braves, et bien d'autres spectacles d'une aussi brillante solennité. Les cours de Modène et de Mantoue, la ville de Venise, le chevalier romain Philippe Acciajoli firent assaut de zèle dramatique avec Contarini. Toutes ces Tolies de mise en scène allaient étouffer la musique et le drame, lorsque les Italiens eurent le bon esprit de les abandonner, pour les céder aux Allemands. C'est alors que l'empereur Léopold P' dépensa 700,000 à 750,000 francs pour chacun des opéras italiens qu'il faisait représenter à Vienne, en 1705. Voyez les Lutres de lady Worthley Montagne^ témoin oculaire.

Franchement, dites-moi, lorsque vous sortez ébloui, fatigué, plusieurs diraient assourdi, par le rom rom harmonique dont on a trop libéralement pourvu les peintures de la Reine de Chypre et les ustensiles du Prophète, dites-moi si vous n'aimeriez pas cent fois mieux une Sylvie, présentée au milieu de ses tapisseries et de ses chandelles, quand même cette Sylvie aurait nom Cenereniola ?

Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux , Qui , par Tart imité , ne puisse plaire aux yeux.

£n s'appuyant sur Tautorité de Boileau, plusieurs me di-

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ront que Topera des peintres et* des tailleurs, des anabap-< listes et des chevaux, l'opéra sans musique, l' opéra- franconif puisqu'il faut lui donner un nom, peut nous offrir des avantages réels, et nous montrer son beau coté. Cet opéra plaît aux sourds, il n'a pas besoin de chanteurs puisqu'il ne leur donne rien à dire. Hàtons-nous de rayer les chanteurs de notre contrôle, c'est une épargne de la plus haute importance. Les journaux de la province nous annonçaient jadis le passage des virtuoses de Paris, et les succès, les triomphes qu'ils obtenaient à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, à Tou* louse. Maintenant ces journaux ont changé de gamme ; ils gardent le silence à l'égard des chanteurs, qui n'ont plus rien à faire, et signalent avec emphase la venue des peintres décorateurs de Paris, dont la présence est indispensable pour dessiner, colorier des toiles qui doivent figurer à rex«position de la Eeine de Chypre ou du Prophète,

Nous voyons cependant qu'à Paris le nom de M"^ Alboni figure très-souvent en lettres énormes sur l'affiche d'un opéra*franconi, et que ce nom magique procure d'excellentes soirées au Prophète. D'accord ; mais il faut toute la stupidité de notre public anti-musicien, pour venir examiner, lorgner une cantatrice dans une pièce qui ne renferme pas une phrase de chant réel. M"* Alboni màcbe à vide pendant quatre heures; n'importe, c'est une très jolie femme, c'est un tableau gracieux de plus dont la vue fera supporter l'absence de la musique. Vous amènerez à Paris le coureur le plus renommé d'Epsom ou de New-Market, pour atteler à quelque lourde charrette de plâtre le noble, le vaillant quadrupède, et notre public ira voir, admirer, applaudir le coitfeur d'Epsom, qui n'aura pas couru, parce qu'il ne pou- Tait réelletnent pas courir.

Dans le jardin des Tuileries, à l'extrémité du bosquet de marronniers que longe l'ailée des orangers, du coté de la Petite-Provence, on voyait encore, en 1730, un théâtre en maçonnerie, dont la ferme et les coulisses étaient en treillis couverts de charmilles et de plantes grimpaotas. On y jouait

tt LA COMÉDIE DES PROVERBES.

.la comédie en plein jour. Ovide a parlé de ces théâtres de verdure, en usage chez les Romains.

Illic , quas itderant nemorosa palaiia ,- frondes SimpUdter posi(œ ; scena sine arte fuit.

De Arts ahandi» liber I, versas i05.

— Poursuivi dans le jardin (des Tuileries), Tabbé ne savait quel parti prendre, quand une jolie promeneuse Vaborde en lui disant : — 5ix louis, et vous êtes sauvé. Suivez-moi dans les coulisses du théâtre, prenez ma coiffe, une de mes jupes et mon manteau ; vous sortirez sans être reconnu. »

De GraaF, Aventures secrètes, Paris, 1696, in-12, page 188.

Lr Mariage (TOrpkée et d*Etirydice, ou la Gi^ande Journée des Machines^ tragédie de Chappoton (1640) ; le Déluge universel^ tragédie en cinq acles, en vers, de Hugues de Picou (1643) ; Andromède, tragédie de Pierre Corneille (1650), et les autres pièces à grand spectacle, mêlées de chants et de symphonies. firent descendre les violons de leur empyrée des secondes loges. L'orchestre devait se lier doublement à l'action dramatique ; il fallait nécessairement se rapprocher des acteurs, des danseurs et des chanteurs. Ces derniers figuraient sur la scène et dans les loges voisines des symphonistes. Le comédien La Grange, qui représentait Agénor, dans Psyché^ mélodrame à décors et machines, de Molière, Corneille et Quinault, musique par LuUi, La Grange nous a laissé la note suivante :

— Jusqu'à ce jour, 24 juillet 1671, les musiciens et musiciennes n'avaient point voulu paraître en public. Ils chantaient à la comédie dans des loges grillées et treillissées ; mais on surmonta cet obstacle. Avec quelque légère dépense, on trouva des personnes qui chantèrent sur le théâtre à visage découvert, habillées comme les comédiens. »

L'Académie royale de Musique avait ouvert son théâtre le 10 mars 1671, et cette exhibition brillante, solennelle, dut encourager les virtuoses à se produire sur la scène, et triompher de leurs scrupules. D'ailleurs, par une bizarrerie in-

concevable, les comédiens chanteurs n'étaient pas excommuniés; Louis XIV leur avait assuré, garanti, par lettres patentes du 28 juin 1669, l'entrée au paradis,, et les avait fait ainsi participer aux immunités et privilèges dont jouissaient Arlequin et Colombine, Pantalon, Silvia, Trivelin et tous les farceurs de la Comédie-Italienne; privilèges, immunités que tous nos acteurs d'opéra comique possèdent aujourd'hui, par droit incontestable de succession immédiate. Le concile de Soissons, ténu pendant le mois d'octobre 1849, sous la présidence de l'archevêque de Reims, vient enfin d'affk'anchir tous nos comédiens des censures ecclésiastiques. Ce concile déclare formellement, en son chapitre VI : Quoad comosdos et actores scemeosy eo$ non recensemm inter exeommur nicatos.

Dans k Mariage éTOrphée et d'Eurydice de Chappoton, mis en scène sept ans avant que les chanteurs italiens eussent fait connaître à Paris l'opéra A'Orfeo e Euridice; dans le mélodrame de Chappoton, Orphée adresse h Pluton une harangue de huitante<six alexandrins, récités sans musique, et suivis d'une romance chantée, dont voici les derniers couplets :

Grand dieu , si jamais votre cœur A connu l'Amour pour vainqueur.

Écoutez un amant fidèle.

Rendez Eurydice à mes pleurs , Ou bien , pour finir mes douleurs, Faites-moi mourir auprès d*eUe.

Ne me dites point que la Mort •Ne rend jamais ceux que le Sort Fait tomber dessous votre empire ; Amour s'oppose à cette loi , Vous fôtes amant comme moi , Jugez donc quel est mon martyre.

PLUTON , à ProBerpine, Touché de ses chansons, amolli par ses vers, J'ignore si je suis le prince des enfers.

L'orchestre qui devait accompagner les chants des acteurs

tragiques» devenus ténors et basses, vint se ranger auprès de la scène. —Dans un retranchement, une forme de par<> quet, entre le thé&tre et le parterre, » dit Chappuzeau.

£n 1674, je vois les violons remontés dans leur loge; — d*où ils font plus de bruit que de tout autre lieu où on les pourrait placer. Il est bon qu'ils sachent par cœur les deux derniers vers de Tacte, pour reprendre promptement la symphonie, sans attendre qu'on leur crie : Jouez; ce qui arrive souvent. » CHAPPUZEAUy le Théâtre françoie, etc., sans nom d'auteur, Lyon, Michel Mayer, 1674, in-12, 284 pages» très*rare. M. Lassabathie le possède, et c'est l'exemplaire que M»"" de Pompadour avait placé dans sa précieuse collection d'ouvrages sur l'art dramatique.

En 1675, l'orchestre redescend pour exécuter les symphonies, accompagner les chants que Thomas Corneille avait introduits dans l^Jnconnu, mélodrame à grand spectacle. Les violons, depuis lors, n'ont plus quitté la place où nous les voyons maintenant.

Aux bals donnés à l'Opéra-Comiquei en 1885, les symphonistes étaient rangés sur un pont jeté d'une galerie à l'autre ; et dans une salle de spectacle en construction à Paris, rue Neuve-Saint-Nicolas, n' 20, l'architecte a suspendu l'orchestre au plafond. Il y tient la place occupée jusqu'à ce jour par le lustre, dont il reproduit la forme circulaire.

Psyché, tragi-comédie-ballet, avait paru sur le théâtre immense des Tuileries, devant la cour, le 17 janvier 1671 ; elle avait été donnée au public, sur la scène du Palais-Royal, le 24 août suivant La Fontaine venait de publier Psyché ; le succès de ce roman, mi-partie de prose et de vers, engagea Molière à traiter le même sujet en mélodrame. Mis au jour en 1810, l'Enfant prodigue^ roman de Campenon, en prose rimée, fit éclore tous les Enfant prodigue que l'on a vus depuis lors sur nos théâtres.

— Le sujet de Psyché, choisi par Molière pour inaugurer la salle des machines, dit La Motte, eut pu lui seul faire in*

LA COMËOII DBS PROVERBES. ^

venter l'opéra. » Sans doute si le drame de Corneille et Molière n'avait été fait à Timitation de Topera, depuis un siècle inventé. Trouvez seulement Tarquebuse* et vous aurez bientôt des pistolets, des canons, des mortiers, des obusiera.

Psyché ravissante, M""* Molière chantait à merveille dans le mélodrame nouveau.

Vingt violons, c'est-à-dire vingt instruments de la famille du violon, sonnaient alors dans l'orchestre de Molière. L'année suivante ce nombre était réduit à six. — Et pourquoi cette suppression? ^Vous le saurez, si me prêtez une oreille attentive.

11 était autrefois un roi et une reine : le Thé&tre*Français et l'Académie royale de Musique. Ce couple d& majestés existe cncora Leur trône fut renversé tout comme un autre, en 1790, mais on le rétabUt dix ans après.

Le Théâtre-Français n'était qu'un tyran subalterne, plus à plaindre qu'à blâmer. Trop complaisant, il se laissa dominer par sa femme, qui bientôt l'eut mis au premier rang.... de ses esclaves et de ses tributaires. L'Académie royale de Musique tenait sous son joug de fer, écrasait tous les théâtres de ia France sous !e poids de son privilège odieux. Cette autocrate n'était pas jalouse do ses droits au point de ne pas en céder quelques fragments à ses amis pour de l'argent. Elle disait à l'un : — Tu vas congédier tes chanteurs, tes danseurs, et quatorze de tes vingt violons; je te défends d'en avoir plus de six dans ton orchestre. — Elle disait à l'autre : — Tu chanteras de la musique nouvelle, et tu parleras tour à tour. — Au troisième : '- Tes drames seront chantés d'un bout à l'autre sur des airs connus, des voix de ville, répertoire des virtuoses du Pont-Neuf. » Un quatrième devait parler et mêler quelques chansons à ses pièces. Un cinquième ne pouvait s'exprimer que par gestes. D'autres directeurs étaient forcés de ne montrer qu'un seul acteur parlant ; d'autres devaient faire manœuvrer des comédiens de bois ; d'autres, des acteurs muets gesticulant sur la scène, tandis que l'on chantait et l'on parlait pour eux dans 1^

y LA COMÉDIE DBS PROVERBES.

coulisse ; d'autres ne pouvaient se montrer que derrière une gaze; d'autres, privés du droit de fredonner la moindre chanson, étaient contraints d'estamper leurs couplets sur d'immenses pages, et le public, devenu comédien, chantait les versicules tracés en lettres cubitales sur les écriteaux dé* roulés à ses yeux. Toute infraction à ces lois despotiques était à rinstant punie par une amende, qui s'est élevée plus d'une fois à trente mille livres. Ces concessions laissaientelles encore aux directeurs les moyens de plaire au public, l'Académie, envieuse des succès obtenus, changeait les dispositions de son bail ou le supprimait en entier. Elle donnait les plans des salles, ou pour mieux dire des baraques où ses tributaires devaient entasser le public. Ces échoppes dramatiques oATraient-elles quelque chose qui ressemblât à des loges, sur-le-champ elles étaient abattues, incendiées même, ruinées de fond en comble par autorité de justice, en exécution du privilège. Et l'on voyait l'orgueilleuse mendiante, l'insatiable harpie, traîner ses oripeaux académiques dans la fange des boulevarts, y tendre la main sans vergogne, pour recevoir chaque jour les douze livres d'un théâtre, et les deux liards, oui les deux liards I du crocodile vivant, des puces travailleuses ou des rats mousquetaires.

Défense à la Comédie-Française d'avoir plus de six violons dans son orchestre. Défense à la Comédie-Italienne de s'exprimer en français. Défense de danser et de parler dans une même pièce. Défense de produire plus de deux acteurs en scène. Défense... Je n'en finirais plus si je voulais faire connaître en détail toutes ces odieuses et stupides prohibitions.

Faut-il s'étonner que notre nation intelligente et généreuse, ainsi garrottée, enfermée, étouffée, dans le taureau de Phalaris, dans la botte du privilège, pendant près de deux siècles, porte encore les cicalrices de sa longue torture ? Aurez-vous encore la cruauté de vous moquer de nos dramesvaudevilles, de nos opéras comiques, lorsque je vous dirai que ces absurdités dramatiques sont les misérables avortons

du privilège, et non pas l'œuvre de la nation? Le Français n'a point formé, créé le vaudeville et l'opéra comique, il les a subis.

Et qui donc a pu serrer dans sa main de fer tout un peuple d'artistes? Qui donc osa, sans pudeur comme sans remords, déshériter les musiciens français des droits qu'ils avaient tous à leurs théâtres lyriques nationaux? Quel insolent osa dicter des lois à Molière, et disperser les symphonistes qui donnaient tant d'éclat aux intermèdes joyeux de PourceaugnaCf aux scènes touchantes de Psyché?

Un étranger, que la protection d'une royale courtisane venait de tirer des mains du lieutenant criminel ; que dis-je? venait d'arracher à la Grève, où l'associé du brigand avait subi la peine capitale; un machinateur ayant pour suppôt la fleur des scélérats, Sébastien Aubry, condamné, gracié, détenu, relaxé, repris, seulement pour vingt-trois assassinats ou vols; un intrigant, homme d'esprit et de savoir, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, nous dirait Bossuet, Jean-Baptiste Lulli, puisqu'il faut le nommer et vous montrer dans un musicien de talent, de génie peut-être, l'artisan de nos calamités dramatiques.

En se réglant sur les heureux essais de Mailly, poète et maître de chapelle, fondateur, en 1646, de notre drame lyrique, Perrin et Cambert, l'un parolier, l'autre musicien, avaient établi l'opéra français à Paris. Lulli s'élevait hautement contre cette entreprise, disant que jamais on ne pourrait ajuster une mélodie gracieuse et dramatique sur des paroles françaises. L'Opéra de Perrin et Cambert devint le but sur lequel- se dirigèrent les attaques perfides, acerbes, violentes du Florentin. Cent vingt mille francs de bénéfice obtenus pendant la première année par les directeurs, que Lulli traitait d'impertinents, prouvèrent le contraire. Le rapace Italien changea de langage et de batterie. Il cessa de parler avec animosilé contre l'opéra français, et l'objet de sa haine im|)lacable devint l'objet de sa plus tendre atTcclion. Par des menées sourdes et criminftlles, criminelles dans toute l'clen-

due et la force du mot, par la haute protection de la Montespan, il parvint à s'emparer du privilëge de Perrin. Cette arme, innocente dans les mains de ce titulaire, devint un instrument de destruction et de ruine dans celles de l'usurpateur. L'astuce italienne tira parti de toutes les ressourcés du privilège, et les dirigea contre les Fran(;ai$. Ils furent bannis de leur théâtre lyrique national ; Lulli venait de le confisquer à son profit ; ils n'y rentrèrent qu'à la mort de l'effronté larron. Molière, ayant terminé sa carrière glorieuse en 1673, Lulli chassa les comédiens français du Palais-Royal, et s'empara de leur théâtre.

Après avoir fait une immense fortune, il légua son privilège, considéré comme un meuble de famille, à son gendre Francini, fontainier italien, qui se fit appeler 3/. de Francine, lequel en trafiqua pendant quarante-un ans. Ce privilège rentre enfin dans le domaine de l'Etat, au moyen d'une pension de dix-huit mille, francs payée à Francine. Le prince de Carignan obtient la haute inspection de l'Académie royale de Musique, en 1731, et s'empresse de vendre, au prix de 300,000 livres, ce môme privilège, sous le prétexte de payer les dettes du théâtre avec celle somme. Je ne sais pas s'il la garda; mais toujours est-il certain que les dettes ne furent point acquittées. L'acquéreur Gruer est révoqué, sans indemnité ni restitution de prix, à la fin de sa première année de gestion. Carignan, qui s'entendait aux affaires, revend sa vache à lait au président Lebeuf, à Lecomte, associés, en 1732, et les destitue brutalement au bout de quelques mois. Il revend son Académie au chevalier de Saint-Gilles (1), qui ne voulut en donner que cinquante mille écus. Trois mois après, le chevalier allait se consoler avec ses prédécesseurs Lebeuf et Lecomte, exilés comme lui par lettres de cacheL En deux ans, ce bienheureux privilège change de maître quatre fois.

(i) L'Enfant de Sainl-Gilles , brigadier dans la 1" compagnie des Mousquetaires , auteur de la Muse mousquetaire , volume de poésies.

Eugène Armand de Thuret, bâtard du prince Eugène do Savoie, capitaine au régimenl de Picardie, écuyer du feu duc de Gesvres, reçoit la direclion de la royale Académie, en indemnité d'une pension de 10,000 livres que le prince de Garignan, héritier du feu duc, lui devait et ne voulait pas lui payer. Cette pension est mise à la charge de l'Opéra, qui la paie à Thuret, lorsque ce capitaine abandonne le commandement de sa compagnie chantante et dansante. Le Garignan paie ses dettes, avec noire argent, il est vrai, mais enfin il les paie, chose extraordinaire pour un noble homme de ce temps.

Voici venir la Pompadour, il faut que je m'arrête : l'histoire des voleurs de la même espèce remplirait un volume, et les six violons de Molière nous ont déjà mené bien loin.

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