‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 61 sur 90 · DECELDI QUI MIT L'ANNEAU NUPTIAL AU DOIGT DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

DECELDI QUI MIT L'ANNEAU NUPTIAL AU DOIGT DE NOTRE-DAME

j> Lorsque le pape saint Grégoire parvint au pontificat, Rome avait encore beaucoup de païens. Le pontife, dans la crainte qu'ils ne fussent tentés d'adorer les nombreuses statues de saiuts et de saintes répandues dans la ville, les fit réunir toutes sur une place publique. Un jour que de jeunes païens s'amusaient à lutter dans cette place, l'un d'eux, nou« veau marié, ayant oté son anneau nuptial de peur« qu'il ne se cassât, s'avisa de le mettre au doigt d'une de ces statues, et de dire en plaisantant : Femme, je t'épouse. Cette statue était celle de la Vierge. Nolre-Daifie, qui n'entendait point raillerie, le prit au mot, plia le doigt, de sorte que quand il vint reprendre sa bague, il ne put la retirer.

» Ce n'est pas tout. La nuit^ ayant voulu caresser sa femme, il fut très étonné de se sentir repouss4>par une main puissante, qfii lui serrait le corps d'une manière douloureuse. A ses cris, sa femme effrayée se lève et va quérir de la lumière. Pendant qu'elle est éloignée, Notre-Dame se montre au jeune homme, et se dit celle qu'il a épousée le malin, devant témoins. Elle exige qu'il lui soit fidèle, et qu'il renonce désormais à tout plaisir avec sa première épouse. Notre païen soupçonne à tout ceci du sortilège. Dès qu'il fait jour il appelle un prêtre pour exorciser le prétendu démon. Le prêtre vient avec une étole et de l'eau bénite, il ordonne aux deux époux de coucher ensemble et de consommer ce qu'ils avaient tenté vainement pendant la nuit; bien sûr que tant qu'il sera près d'eux avec son eau bénite, le diable n'osera point troubler leurs plaisirs. Malgré l'assurance qu'il veut leur inspirer, tous leurs efforts sont inutiles. Notre-Dame se montre de nouveau, déclare expressément qu'il n'y a ni prêtre ni eau bénite qui tienne, et qu'elle ne permettra pas qu'on lui fasse infidélité.

» Nos gens désolés vont alors conter leur aventure au pape Gr^oire, qui, de peur qu'on ne soupçonnât l'Église de manquer de puissance, en ne pouvant empêcher tout ceci,

leur défend absolument d'en parler. Cependant il recommande au jeune homme" de garder la continence. Ce fut ce qui contraria le plus le sire. Quelque temps après, un saint ermite lui conseille de fêter un jour de la semaine en l'honneur de la Vierge. Celle-ci, qu'un tel dédommagement avait apaisée, lui donne l'ordre, dans une apparition nouvelle, d'ériger une statue parfaitement semblable à la figure qu'elle lui montre en ce moment. D'abord le pape s'y oppose ; mais sur les instances du damoiseau, menacé jpar d'autres visions d'un châtiment exemplaire, s'il n'obéit, la permission est accordée, et la statue sotennellement portée à Sainte-Marie de la Rotonde. Là, on est surpris de lui voir au doigt un anneau. Reconnaissant que c'est le sien, le mari la supplie de le lui rendre. Elle y consent : ce qui lui rendit en même temps la jouissance de son épouse.

» Ce miracle nous prouve, ajoute le moine poète,^combien Notre-Dame est bonne; mais il montre aussi qu'il ne faut pas badiner avec elle, encore moins lui manquer. »

Legrand d'Aussy, Contes dévots.

L'Anneau de la fiancée ou le Nouveau Don Juan, pièce en trois actes, mêlée de chants, paroles de Brisset,' musique de Blangini, représentée pour la première fois, sur le théâtre des Nouveautés, le 28 janvier 1828.

Zampa ou la Fiancée demarbre^ opéra en trois actes» paroles de Mélesville, musique d'Hérold, représenté pour la première fois, sur le théâtre de TOpéra-Comique, le 3 mai 1881.

La Vénus d!Ilky nouvelle de Prosper Mérimée, produite dans la ïkrmt des Deux Blondes le 15 mai 1837 ; réimprimée dans un volume publié par Charpentier en 1842, ayant pour titre Colomba, la Mosaïque, Nouvelles et Contes de Prosper Mérimée.

La Fille de MarbrCf ballet en trois actes, de SainWLéon, musique de Pugni, représenté pour la première fois, sur le théâtre de l'Académie royale de Musique, le 18 octobre i847<

i— On donnait ce soir Don Juan^ du célèbre Mozart.

» La salle était spacieuse, décorée avec élégance et magnifiquement éclairée. Le parterre et les loges étaient chargés de monde. Les premiers accords de Touverture me convainquirent que Torcheslre était excellent ; et je m'attendais à toutes les jouissances que promet un chef-d'œuvre.

» Dès les premières notes de Vandante^ les épouvantements du terrible et souterrain rejno delpianto s'emparèrent de moi, rborreur pénétra dans mon ame. La joyeuse fanfare, placée à la septième mesure de V allegro , retentit comme les cris de plaisir d'un criminel; je crus voir des démons menaçants sortir de la nuit infernale , puis des figures animées par la gaieté» danser avec folie sur la mince surface d'un abtme sans fond. Le conflit de la nature humaine avec les jouissances inconnues qui la circonviennent pour la détruire , se présenta clairement à mon esprit. Enfin, le rideau fut levé, la tempête venait de s'apaiser.

> Gelé sous son manteau, Leporello, de mauvaise humeur, fait sentinelle sous le pavillon, par la nuit noire, et commence : Notie e giorno fatiear. — Ainsi de l'italien, me dîs-je : Ah l che piaceref je vais donc entendre tous les airs, tous les récitatifs, tels que le grand maître les a reçus dans son esprit et tels qu'il nous les a transmis I — Don Juan se précipite sur la scène, et derrière lui, donna Anna retenant le coupable par son manteau. Quel aspect! quelle têtel des yeux d'où s'échappent, comme d'un point électrique, l'amour, la haine, la colère, le désespoir; des cheveux dont les noirs anneaux volent sur le cou brun d'une Andalouse ; ce blanc négligé qui recouvre et trahit tout à la fois des charmes qu'on ne vit jamais sans danger. Encore soulevé par l'émotion , son sein s'abaisse violemment et s'élève. Et quelle voix I écoutez-la chanter : Non sperar se non m'iuxidi. — A travers le tumulte des instruments s'échappent, comme par éclairs, les accents infernaux; en vain don Juan cherche à se débarrasser. Le veut-il donc? pourquoi ne repousse-l-il pas d'une main puissante cette faible femme? pourquoi ne prend*il

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pas la fuite? le crime qu'il vient de commettre a-t-il brisé ses forces , ou le combat que se livrent en lui l'amour et la haine, lui ravit-il son courage?

» Le vieux père a payé de sa vie la folie qu'il a commise de se battre pendant la nuit contre ce terrible adversaire. Don Juan et Leporello s'avancent sur le devant de la scène. Don Juan se débarrasse de son manteau brun » et reste en costume [de satin rouge brodé richement. Une vigoureuse et noble stature I Son visage est mâle, ses yeux perçants, ses lèvres mollement arrondies; le singulier jeu des muscles de son front lui donne une expression diabolique, excitant

. une légère terreur, sans affaiblir la beauté de ses traits. On dirait qu'il peut exercer la magie de la fascination; il semble que les femmes, dès qu'elles ont subi son regard, ne puissent plus s'en détacher et soient contraintes d'accomplir ellesmêmes leur perdition.

» Long et délié , couvert d'une veste rayée de rouge et de blanc, d'un petit manteau gris , d'un chapeau blanc à plume rouge, Leporello arpente le plancher; les traits de son visage offrent un bizarre mélange de bonhomie, de finesse, d'ironie et de jovialité. On voit que le vieux coquin mérite d'être le serviteur et le complice de don Juan. Ils ont heureusement escaladé le mur, ils ont pris la fuite. Des flambeaux. On vdlt reparaître donna Anna, suivie d*Ollavio, petit Ijomme coquet, paré', compassé, de vingt-un ans au plus. Fiancé d'Anna , sans doute il demeure dans la maison, pour qu'on ait pu l'appeler si promptement ; il a tout d'abord entendu le bruits il aurait pu se hâter et peut-être sauver le père; mais il fallait qu'il se parât et le beau jeune homme craint la froidure de la nuit. — Ma quai maifi*offre^ o dei^ spettacolo funesto agit occhi miei / Il y a plus que du désespoir sur cet effroyable attentat, dans les accents de ce duo, de ces réci-

' tatifs, oÎL les gémissements des flûtes, des hautbois, se mêlent avec un si précieux artifice.

» Donna Ëlvira, portant les traces d'une grande beauté, mais d'une beauté pâlie f vient se plaindre du traître don

Juan f et le (Compatissant Leporello remarquait fort ingénieusement qu'elle parlait comme un livre : parla œme un liJbro siampatq, lorsque je crus entendre quelqu'un derrière moi. On pouvait aisément avoir ouvert la loge et s'être placé dans le fond. Gela me chagrina singulièrement. J'étais si content d'être seul dans cette loge, de pouvoir entendre sans trou-^ ble , le divin chef-d'œuvre si bien représenté ; de me laisser saisir par toutes les impressions qu'il porte et de m'abandonner à moi-même I Un seul mot, un mot absurde m'eût arraché douloureusement à mon enthousiasme ! Je résolus de ne faire aucune attention à mon voisin, et tout à la représentation, d'éviter chaque mot, chaque regard. La tête appuyée sur ma main, tournant le dos à mon compagnon , je dirigeai mes yeux vers la #cène.

» Tout y répondait à l'excellence du début. La petite Zer- , lina, amoureuse et vive, consolait par des traits charmants le pauvre sot de Masetto. Don Juan épanchait son mépris pour ses semblables, dont il ne faisait que des instruments de plaisir, dans l'air impétueux et brusque. Fin cK han dal vino. Le jeu de ses muscles exprimait admirablement sa pensée. Les masques parurent Leur prière à trois voix montait en accords purs vei*s le ciel. Le fond du théâtre s'ouvrit. La joie éclata; le choc des verres retentit; les paysans et tous les masques attirés par la fêle du seigneur châtelain, dansaient et formaient des groupes animés. Les trois ligués pour la vengeance arrivèrent. Tout devint solennel ; puis , on se remit à danser jusqu'au moment où Zerlina est sauvée, où don Juan s'avance courageusement, l'épée haute , au; devant de son ennemi. l\ fait sauter l'épée des mains de ce faible rival, et se fraie un chemin à travers la multitude qu'il met en désarroi.

» D(»jà depuis longtemps je croyais entendre derrière moi une haleine fraîche et voluptueuse, et comme le frôlement d'une robe de soie ; je soupçonnais la présence d'un être féminin ; mais entièrement plongé dans le monde idéal que m'ouvrait l'harmonie, je ne me laissais pas distraire de mes rêves. —

Non , il n'est point de paroles pour exprimer mon étonnement. Donna Anna, entièrement habillée comme je l'avais vue sur le théâtre, se trouvait là, dirigeant sur moi son regard plein d'ame et d'expression ! Je restai sans Yoix , je la contemplais d'un œil effaré; sa bouche (à ce qui me sem« bla du moins) forma un sourire légèrement ironique, dans lequel je crus voir réfléchir ma figure slupide. Je sentis la nécessité de lui parler, et cependant la surprise , je dirai presque l'effroi , appesantissaient ma langue et la rendaient immobile. Enfin, ces mots s'échappèrent involontairement : — Comment se fait-il, madame, que je vous voie ici? )> Elle me répondit dans le plus pur toscan , que si je ne comprenais pas l'italien, elle se verrait privée du plaisir de causer avec moi, car elle ne comprenait et ne parlait que cette langue. Les mots étaient pleins de douceur et résonnaient comme du chant. En parlant, l'expression de ses yeux, d'un bleu foncé, prenait plus de force, et chaque regard qui s'en échappait, faisait battre mes artères. C'était donna Anna, sans nul doute. Il ne me vint point à la pensée de discuter la pos* sibilité de sa double présence, dans la salle et sur la scène. Avec quel plaisir je rapporterais mon entretien avec la êignora , mais , en traduisant , chaque mot me paraît raide et pâle, chaque phrase trop alourdie , pour rendre la grâce et la légèreté de l'idiome toscan.

y* Tandis qu'elle parlait de don Juan et de son rôle, il me semblait que tous les trésors secrets de ce chef-d'œuvre s'ouvraient à moi, et que je pénétrais pour la première fois dans un monde étranger. Elle me dit que la musique était sa vie entière , et que souvent elle croyait comprendre , en chantant, mainte chose qui gisait ignorée en son cœur.

» Oui, je comprends tout alors, dit-elle, l'œil étincelant et la voix animée; mais tout reste froid et mort autour de moi, lorsque au lieu de me sentir, de me deviner, on m'applaudit pour un trait brillant et difficile, pour une gracieuse fioriture, il me semble qu'une main de fer vienne me comprimer le cœur 1 mais vous, vous me comprenez , car je sais que

l'empire de rimagination et du merveilleux, oh se trouvent les sensations célestes, vous est ouvert aussi 1

« Quoi I femme divine 1... tu.... vous connaissez ?... »

» Elle sourit et prononça mon nom.

D La clochette du théâtre retentit : une soudaine pâleur décolora le visage dépouillé de fard de donna Anna ; elle porta la main à son cœur, comme si l'atteinte d'une douleur subite venait de la frapper, et, d'une voix éteinte, disant : — Pauvre Anna, voici tes moments le& plus terribles , » elle disparut de la loge.

» Le premier acte m'avait transporté, ravi ; mais après ce miraculeux incident, la musique opéra sur moi un eflfet bien autrement incisif et puissant : c'était comme l'accomplissement longtemps attendu de mes pressentiments les plus secrets. Dans la scène de donna Anna, je me sentis soulevé par une voluptueuse atmosphère qui me balançait légèrement ; mes yeux se fermaient malgré moi, j'éprouvais comme la sensation d'un baiser sur mes lèvres ; mais ce baiser avait toute la ténuité, la durée du son le plus mélodieux.

» Già la mensa è preparata ; on exécuta ce finale avec la gaieté la plus désordonnée. Assis et coquetan^ avec deux jeunes filles, don Juan faisait sauter les bouchons les uns après les autres, et donnait un libre essor aux esprits impétueux qui frémissaient de leur joug. C'était dans une chambre peu profonde , terminée par une haute fenêtre gothique, à travers laquelle on apercevait la nuit Déjà, tandis qu'Elvire rappelait à l'infidèle tous les serments qu'il avait faits , on voyait les éclairs sillonner le ciel, on entendait la sourde approche de l'orage. Enfin, on frappa violemment à la porte. Elvire, les jeunes filles s'enfuirent, et les accords eO^royables des esprits infernaux sonnant l'alarme , s'avança le colosse de pierre, auprès duquel don Juan semblait un pygmée. Le sol tremblait sous les pas tonnants du géant. ^

» A travers la tempête , le tonnerre et les affreux hurle*ments des démons , l'athée don Juan prononça d'une voix ferme ses terribles nd I L'heure de l'anéantissement a sonné}

la statue disparaît, une épaisse vapeur remplit la salle ; elle se dissipe et laisse voir des figures épouvantables; don Juan se démène au milieu des tourments de l'enfer, on ne l'aperçoit plus que de temps en temps* parmi les démons. Tout à coup une explosion effrayante; don Juan, son cortège infernal ont disparu ; Leporello gît étendu sans mouvement dans un coin de la scène

D On vanta généralement les acteurs et le prestige de leur chant; mais de petites observations sarcasliques, jetées par-ci par-là, me prouvèrent que nul des assistants ne soupçonnait même l'intention profonde, sublime, de l'opéra des opéras ! oper der opern /.....

» Maintenant, je suis plus maître de mes sensations, et me trouve en état, mon cher Théodore, de t'indiquer ce que j'ai cru saisir dans la composition admirable du divin Mozart.

» Le poète seul comprend le poète. Il faut qu'une ame ait reçu la consécration dans le temple pour deviner seule ce qui reste ignoré des profanes. — Si l'on considère le poème de Don Juauj sans en chercher la pensée intime, si l'on ne s'attache qu'à la fable sur laquelle Da Ponte l'a construit, on doit à peinte comprendre que Mozart ait conçu, composé sur ce motif une pareille musique. Un viveur aimant outre mesure les filles et le vin , qui follement invite à sa table la statue de pierre d'un vieil homme qu'il a tué en défendant sa propre vie!.«. vraiment, il n'y a pas là beaucoup de poésie i et , convenons-en , un tel homme ne vaut guère la peine que prennent les puissances infernales de monter sur la terre pour venir se l'approprier. Il ne mérite pas qu'une statue prenne une ame, et descende tout exprès de son cheval de marbre dans le dessein de l'avertir de la colère du ciel; enfin que la foudre gronde et qu'elle éclate à cause de lui.

» Tu peux me croire, Théodore ; la nature pourvut don Juan, comme le plus cher de ses enfants, de tout ce qui peut élever l'homme au-dessus de la foule commune, condamnée à soullVir, à travailler; elle lui prodigua tous les dons qui rapprochent riiumanité de l'essence divine : il fut destiné

.par elle à briller» à vaincre , à dominer. Elle anima d'une organisation magnifique ce corps vigoureux, accompli; dans celte poitrine, elle fit tomber une étincelle du feu céleste; il eut une ame profonde , une intelligence vive et rapide* — Mais c'est une suite effroyable de notre origine, que lennemi de notre race ait conservé la puissance de consumer l'homme par rhomme lui-même, en lui donnant le désir de l'infini, la soif de ce qu'il ne peut atteindre. Ce conflit du Dieu et du démon, c'est la lutte de la vie morale et de la vie matérielle. — Les désirs qu'enfantait la puissante organisation de don Juan l'enivrèrent, une ardeur toujours entretenue fit bouillonner son sang , et le porta constamment vers les plaisirs sensuels, avec l'espoir d'une satisfaction qu'il chercha toujours en vain.

» Rien sur la terre n'élève plus l'homme dans sa plus intime pensée que l'amour. C'est l'amour dont l'influence puissante et victorieuse éclaire notre cœur, il y porte à la fois le bonheur et la confusion. Peut-on s'étonner que don Juan ait espéré d'apaiser par l'amour les désirs qui déchirent son sein, et que le démon ait tendu son piège? C'est lui qui sut inspirer à don Juan la pensée que par l'amotir, par la jouissance des femmes , on peut accomplir déjà sur la terre les promesses divines que nous portons écrites au fond de notre ame; désir infini qui, dès le premier jour, nous apparente avec le ciel. Volant sans relâche de belle en belle, jouissant de leurs charmes jusqu'à satiété, jusqu'à l'ivresse la plus accablante ; se croyant sans cesse trompé dans son choix , espérant atteindre l'idéal qu'il poursuivait , don Juan se trouva finalement écrasé par les plaisirs de la vie réelle ; et méprisant surtout les hommes, il dut s'irriter surtout contre ces fantômes de volupté qu'il avait longtemps regardés comme le bien suprême, et qui l'avaient si cruellement trompé. Chaque femme dont il abusait n'était plus une joie des sens pour lui , mais une insulte audacieuse à la nature humaine comme à son créateur. Un profond mépris pour la manière vulgaire d'envisager la vie, au-dessus de laquelle il se sentait

élevé ; rironique , riûtarissable gaieté qu*il éprouvait à la vue du bonheur, selon les idées bourgeoises ; le dédain que lui inspiraient le calme et la paix de ceux en qui le besoin de remplir les hautes destinées de notre nature divine ne s'esl pas fait sentir, le portaient à se faire un jeu cruel de ces créatures douces, humbles et plaintives, à les faire servir de but à son humeur blasée. Chaque fois qu'il troublait une famille unie, qu'il enlevait une fiancée chérie, c'était un triomphe remporté sur la nature et sur son Dieu. L'enlèvement d'Anna, les circonstances qui l'accompagnent, est la plus haute victoire de ce genre à laquelle il puisse prétend^!».

» Donna Anna est placée en opposition à don Juan , par les hautes perfections qu'elle a reçues également. Gomme à don Juan, la beauté du corps et de Tame a été son partage; mais elle a conservé la pureté, la candeur idéale, et l'enfer ne peut la perdre que sur la terre. Dès que ce mal est accompli, la vengeance doit arriver.

» Donna Anna était faite pour être l'idéal de don Juan, pour l'arracher à ce désespoir qui lui inspira des ardeurs si funestes; mais l'ayant vue trop tard, il ne put accomplir que la pensée diabolique de la perdre. — Elle n'est pas sauvée ; elle succombe 1 car, lorsque don Juan apparaît au début de l'action, l'attentat est consommé. Le feu de l'enfer qui brûle en soname a rendu toute résistance inutile. Lui seul, lui don Juan, pouvait exciter en elle ce voluptueux égarement qui l'a mise dans ses bras. Après sa chute, les suites funestes de sa faute s'accomplissent toutes à la fois. La mort de son père, tué par la main de don Juan; ses fiançailles avec le froid, l'ordinaire, l'efféminé don Ottavio, qu'elle croyait aimer autrefois ; l'amour même qui la dévore, qui a brûlé son sein dès l'instant où elle s'est livrée , tout lui fait sentir que la perte de don Juan peut seule lui rendre le repos, mais que ce repos sera la mort pour elle. Aussi la voit-on exdter sans relâche son fiancé glacial à la vengeance ; elle poursuit elle-même le traître, et ce ne sera qu'après l'avoir vu torturer par les vengeances suprêmes qu'elle recouvre un peu de calme. Seule-

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ment elle ne veut pas céder à ce fiancé toujours prôt à se marier :

Lasetùy 0 earo, un anno aneora, jillo sfogo del eor mio !

Mais elle ne survivra point à cette année. Don Ottavio ne verra jamais dans ses bras celle que don Juan a marquée de l'empreinte brûlante de la passion I d Hoffmann, traduction de Loeve-Weimar.

Le Don Juan d'Alfred de Musset.

Quant aa roaé français, au don Juan ordinaire, Ivre, riche, joyeux, raillaDt Thomme de pierre, Ne demandant partout qu*à trouver le vin bon, Bernant monsieur Dimanche, et disant à son père QuMl serait mieux assis pour lui faire un sermon. C'est Fombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.

Il en est un plus grand, plus beau, plus poéiique, Que personne n'a fait, que Mozart a rêvé, Qu'Hoffmann a vu passer, au son de la musique, Sous un éclair divin de sa nuit fantastique, Admirable portrait qu'il n'a point achevé. Et que de notre temps Sbakspeare aurait trouvé.

Un jeune homme est assis au bord d'une prairie, Pensif comme Tamour, beau comme le génie ; Sa mattresse enivrée est prête à s'endormir. Il vient d'avoir vingt ans, son cœur vient de s'ouvrir; Rameau tremblant encor de l'arbre de la vie. Tombé, comme le Christ, pour aimer et souCTrir.

Le voilà se noyant dans des larmes de femme Devant cette nature aussi belle que lui ; Pressant le monde entier sur son cœur qui se pâme, Faible, et, comme le lierre, ayant besoin d'autrui ; El ne se cachant pas, et suspendant son ame. Comme un luth éolien, aux lèvres de la nuit.

Le voilà demandant pourquoi son cœur soupire, Jurant, les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien ; Caressant sa maltresse, et des sons de sa lyre

Égayant son sommeil comme un ange gardien ; Tendant sa coupe d*or à ceux qu'il voit sourire, Voulant voir leur bonheur pour y chercher le sien.

Le yoilâ, jeune et beau, sous le ciel de la France, Déjà riche k vingt ans comme un enfouisseur ; Portant sur la nature un cœur plein d'espérance. Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur ; Si candide et si frais que Tange d'innocence Baiserait sur son front la beauté de son cœur.

Le voilà, regardez, devinez-lui sa vie.

Quel sort pait-on prédire à cet enfant du ciel?

L^amour en l'approchant jure d'être éternel ;

Le hasard pense à lui, — la sainte Poésie

Retourne en souriant sa coupe d*ambroisie

Sur ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.

Ce palais, c'est le sien ; — )e serf et la campagne

Sont à lui; — la forêt, le fleuve et la montagne

Put retenu son nom en écoutant l'écho.

C'est k lui le village, et le pâle troupeau

Des moines. — Quand il passe et traverse un hameau,

Le bon ange du lieu se lève et l'accompagne.

Quatre filles de prince ont demandé sa main. Sachez que s'il voulait la reine pour maltresse, El trois paUis de plus, il les aurait demain ; Qu'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse, Et qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse, Les blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.

Eh bien ! cet homme-là vivra dans les tavernes Entre deux charbonniers autour d'un poêle assis ; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils ; Vous le verrez un jour, tremblant et les yeux ternes. Venir dans son manteau dormir sous les lanternes, La face ensanglantée et les coudes noircis.

Vous le verrez sauter sur Téchelle dorée, Pour courir dans un bouge au sortir d'un boudoir, Portant sa lèvre ardente à la prostituée , Avant qu'à son balcon done Elvire éplorée , Dans la profonde nuit croyant encor le voir. Ail cessé d'agiter sa lampe et son mouchoir.

DON aUÂN. »3

Vous le verrez, laquais pour une chambrière, Cachant sous ses habits son valet greloltant ; Vous le verrez, tranquille et froid comme une pierre. Pousser dans le ruisseau le cadavre d'un père, Kt laisser le vieillard traîner ses mains de sang Sur des murs chauds encor du viol de son enfant.

Que direz-vous alors ? Ah ! vous croirez peut-être Que le monde a blessé ce cœur vaste et hautain, Que c'est quelque Lara qui se sent méconnaître, Que l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être, Et qui, s'aperce vant qu'il le serait en vain, Rend haine contre haine et dédain pour dédain.

Ëh bien ! vous vous trompez. — Jamais personne au monde N'a pensé moins que lui qu'il était oublié. Jamab il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde; Jamais il n'a senti l'inconstance de l'onde, Et jamais il n'a vu se dresser sous son pié Le vivace serpent de la fausse amitié.

Que dis-je? tel qu'il est, le monde l'aime encore; Il n'a perdu chez lui ni ses biens ni son rang. Devant Dieu, devant tous, il s'asseoit à son banc. Ce qu'il a fait de mal, personne ne l'ignore ; On connaît son génie, on l'admire, on l'honore — —Seulement, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.

Oui, don Juan. Le voilà ce nom que tout répète. Ce nom mystérieux que tout l'univers prend , Dont chacun vient parler et que nul ne comprend ; Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète Qui ne l'ait soulevé dans son coeur et sa tête. Et pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.

Insensé que je suisl que fais je ici moi-même ? Était-ce donc mon tour de leur parler de toi. Grande ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqu'à moi ? C*est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème. Pas un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi je l'aime, Comme le vieux Dlondel aimait son pauvre roi.

Oh t qui me jettera sur ton coursier rapide I Et qui me prêtera le manteau voyageur (i).

(l) Et magique, dans lequel voyagent Méphistophélcs et Faust,

S94 DON JUÂN.

Pour te suivre en pleurant, candide corrupteur ! Qui me déroulera cette liste homicide , Cette liste d'amour si remplie et si vide. Et que ta main peuplait des oublis de ton cœur I

Trois mille noms charmants ! (rois mille noms de femme! Pas un qu'avec des pleurs tu n^ais balbutié ! Et ce foyer d'amour qui dévorait ton ame, Quiy lorsque tu mourus, de tes veines de flamme Remonta dans le ciel comme un ange oublié. De ces trois mille amours pas un qui l'ait noyé !

Elles t'aimaient pourtant, ces filles insensées

Que sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour ;

Le vent qui t'emportait les avait traversées ;

Elles t'aimaient, don Juan, ces pauvres délaissées

Qui couvraient de baisers l'ombre de ton amour,

Qui te donnaient leur vie, et qui n'avaient qu'un jour !

Mais toi, spectre énervé, toi, que faisais-tu d'elles? Âh I massacre et malheur, tu les aimais aussi I Toi, croyant toujours voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles, Te disant chaque soir : Peut-être le voici, Et l'attendant toujours, et vieillissant ainsi!

Demandant aux forêts, à la mer, à la plaine. Aux brises du matin, à toute heure, à tout lieu, La femme de ton ame et de ton premier vœu l Prenant pour fiancée un rêve, une ombre vaine, Et fouillant dans le cœur d'une hécatombe humaine. Prêtre désespéré pour y chercher ton dieu.

Et que voulais-tu donc ? — Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande encor tout bas. Le sphinx aux yeux perçants attend qu'on lui réponde* Ils savent compter l'heure, et que leur terre est ronde> Ils marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas. Mais ce que ta voulais, ils ne le savent pas.

ce Quelle est donc, disent-ils, cette femme inconnue, » Qui seule eût mis la main au frein de son coursiert » Qu'il appelait toujours et qui n'est pas venue t » Où l'avait-il trouvée? Où ï'avait-il perdue? » Et quel nœud si puissant avait su les lier, » Que n'ayant pu venir, il n^ail pu l'oublier?

» N'en élait-il pas une, ou plus noble, ou plus belle, » Parmi tant de beautés, qui, de loto ou de près, » De son vague idéal eût du moius quelques traits? » Que ne la gardait-il? qu'on nous dise laquelle. » Toutes lui ressemblaient, — ce n'était jamais elle; Toutes lui ressemblaient, don Juan, et tu marchais I

^ Tu ne t'es pas lassé de parcourir la terre! Ce vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé! Tu n'en as pas brisé la forme sous ton pié I Tu n'es pas remonté, comme l'aigle à son aire Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre Dans sa nue aux flancs d'or, sans avoir foudroyé l

Tu n'as médit jamais de ce monde stupide Qui te dévisageait d'un regard d'bébété; Tu l'as vu, tel qu'il est, dans sa difformité ; Et tu montais toujours cette montagne aride, £t tu suçais toujours, plus jeune el plus avide. Les mamelles d^airain de la Réalité.

£t la vierge aux yeux bleus, sur la souple ottomane.

Dans ses bras parfumés te berçait mollement ;

De la tille de roi jusqu'à la paysanne

Tu ne méprisais rien, même la courtisane,

A qui ta disputais son misérable amaut ;

Mineur, qui dans un puits cherchais un diamant.

Tu parcourais Madrid, Paris, Naple et Florence : Grand seigneur aux palais, voleur aux carrefours ; Ne comptant ni Targent, ni les nuits, ni les jours ; Apprenant du passant k chanter la romance ; Ne demandant à Dieu, pour aimer l'existence, Que ton large horizon et tes larges amours.

Ta retrouvais partout la vérité hideuse» Jamais ce qu'ici-bas cherchaient les vœux ardents, Partout rhydre éternel qui te montrait les dents; Et poursuivant toujours ta vie aventureuse, Regardant sous tes pieds cette mer orageuse, Tu te disais tout bas : Ma perte est là-dedans.

Tu mourus plein d'espoir dans ta route infinie,

Et te souciant peu de laisser ici-bas

Des larmes et du sang aux traces de tes pas.

Plu3 vaste que le ciel et plus grand que la vie. Ta perdis ta beauté, ta gloire et ton génie. Pour un être impossible et qui n^ existait pas.

Et le jour que parut le convive de pierre, Tu vins à sa rencontre, et lui tendis la main ; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin : Symbole merveilleux de l'homme sur la terre, Cherchant de ta main gauche à soulever ton verre , Abandonnant ta droite à celle du Destin I

Mainteqant, c'est à toi, lecteur, de reconnaître Dans quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas Le rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître. Je ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras : Ce que don Juan aimait, Hassan Taimait peut-être ; Ce que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

Alfred de Musset, Un Spectacle dans un fauteuil, NAMOUNA, conte oriental. Chant premier, S xxiii à LT.

Le Don Juan de George Sand.

— Ecoutez rhistoire de Trenmor.

ail entra dans la vie sous de funestes auspices, quoiqu'aux yeux des hommes son destin fût digne d'envie. Il naquit riche , mais riche comme un prince, comme un favori, comme un juif. Ses parents s'étaient enrichis par l'abjection du vice; son père avait été l'amant d'une reine calante; sa mère avait été la servante de sa rivale; et comme ces turpitudes étaien rhabillées de pompeuses livrées, comme elles étaient revêtues de titres pompeux, ces courtisans abjects avaient causé beaucoup plus d'envie que de mépris.

D Trenmor aborda donc le monde de bonne heure et sans obstacle : mais, à l'âge où une sorte de honte naïve et de crainte modeste fait hésiter au seuil, son ame sans jeunesse s'approchait du banquet sans trouble et sans curiosité; c'était une ame inculte, ignorante, et déjà pleine d'insolents paradoxes et d'aveuglements superbes. On ne lui avait pas donné la connaissance du bien et du mal : sa famille s'en fût bien gardée, dans la crainte d'être par lui méprisée et reniée. Un

DON JVAN. 297

lui avait appris coipinenton dépense Toren plaisirs frivoles, en ostentation stupide. On lui avait créé tous les faux besoins, enseigné tous les faux devoirs qui causent et alimentent la misère des riches. Mais si on put le tromper sur les vertus nécessaires à Thomme, on ne put du moins changer la nature de ses instincts. Là le travail démoralisateur fut forcé de s'arrêter; là le souffle humain delà corruption vint échouer contre la divine immortalité de la création intellectuelle. Le sentiment de la fierté, qui n*est autre que le sentiment delà force, se révolta contre les faits extérieurs. Trenmor vit le spectacle de la servitude, et il ne put le souffrir, parce que tout ce qui était faible lui faisait horreur. Forcé d'accepter l'ignorance de toute vertu, il trouva en lui-même de quoi repousser tout ce qui sentait le mensonge et la peur. Nourri dans les faux biens, il n'apprit que la débauche et la vanité qui servent à les perdre ; il ne comprit ni ne toléra l'infamie qui les amasse et les renouvelle. y> La nature a ses mystérieuses ressources, ses trésors inépuisables. De la combinaison des plus vils éléments elle fait sortir ses plus riches productions. Malgré l'avilissement de sa famille, Trenmor était né grand, mais âpre, rude et terrible comme une force destinée à la lutte, comme un de ces arbres du désert qui se défendent des orages et des tourbillons, grâce à leur écorce rugueuse, à leurs racines obstinées. Le ciel lui donna l'intelligence ; l'instinct divin était en lui. Les influences domestiques s'efforcèrent d'anéantir cet instinct de spiritualité, et, chassant par la raillerie les fantômes célestes errant autour de son berceau, lui enseignèrent à chercher^le sentiment de l'existence dans les satisfactions matérielles. On développa en lui l'animal dans toute sa fougue sauvage, on ne put pas faire autre chose. L'animal même était noble dans cette puissante créature : Trenmor était tel, que les amusements désordonnés produisaient plutôt chez lui l'exaltation que l'énervement. L'ivresse brutale lui causait une souffrance furieuse, un besoin inextinguible des joies de l'ame : joies inconnues et dont il ne savait même

pas le nom! C'est pourquoi lous ses plaisirs tournaient aisément à la colère, et sa colère à la douleur. Mais quelle douleur était-ce? Trenmor cherchait vainement la c^use de ces larmes qui tombaient au fond de sa coupe dans le festin, comme une pluie d'orage dans un jour brûlant. Il se demandait pourquoi, malgré l'audace et l'énergie d'une large organisation, malgré uhe santé inaltérable, malgré l'àpreté de ses caprices et la fermeté de son despotisme, aucun de ses désirs n'était apaisé, aucun de ses triomphes ne comblait le vide de ses journées.

» Il étaijsi éloigné de deviner les vrais besoins et les vraies facultés de son être, qu'il avait dès son enfance une étrange folie. Il s'imaginait qu'une fatalité hs^neuse pesait sur lui, que le moteur inconnu des événements l'avait pris en aversion dans le sein de sa mère, et qu'il était destiné à expier des fautes dont il n'était pas coupable. II rougissait de devoir la naissance à des courtisans, et il disait quelquefois que la seule vertu qu'il eût, la fierté, était une malédiction, parce que cette fierté serait fatalement brisée un jour par la haine du destin. Ainsi l'effroi et le blasphème étaient les seuls reflets qu'il eût gardé des lueurs célestes : reflets affreux, ouvrage des hommes, maladie d'xm cerveau vaste et noble qu'on avait comprimé sous le diadème étroit et lourd de la mollesse. Les esprits vulgaires qui ont assisté à la catastrophe de Trenmor, ont été frappés de l'espèce de prophétie qu'il avait eue sur les lèvres et qui s'est réalisée. Il n'ont pu accepter comme un ordre naturel des choses, comme un pressentiment et une fin inévitables, cette histoire tragique et douloureuse dont ils n'ont vu que les faces externes, le palais et le cachot ; l'un qui n'avait montré que la prospérité bruyante et l'autre qui ne révéla pas l'angoisse cachée.

» Dompter des chevaux, dresser des piqueurs, s'entourer sans discernement et sans appréciation des œuvres d'art les plus hétérogènes, nourrir avec luxe une livrée vicieuse et fainéante, avec moins de soin et d*amour pourtant qu'une

meute féroce, vivre dans le bruit el dans la violence, dans les hurlements des limiers à la gueule sanglante, dans les chants de l'orgie, et dans l'affreuse gaieté des femmes esclaves de son or; parier sa fortune et sa vie pour faire parler de soi; tels furent d'abord les amusements de ce riche infortuné. Sa barbe n'était pas encore poussée que ces amusements l'avaient lassé déjà. Le bruit ne chatouillait plus son oreille ; le vin n'échauffait plus son palais. Le cerf aux abois n'était plus un spectacle assez émouvant pour ses instincts de cruauté, instincts qui sont chez tous les hommes, et qui se développent et grandissent avec les satisfactions qu'une certaine position indépendante el forte semble placer à l'abri des lois et de la honte. 11 aimait à battre ses chiens, bientôt il battit ses prostituées. Leurs chansons et leurs rires ne l'animaient plus ; leurs injures et leurs cris le réveillèrent un peu. Â mesure que l'animai se développait dans son cerveau appesanti, le dieu s'éteignait dans tout son être. L'intelligence inactive sentait des forces sans but, le cœur se rongeait dans un ennui sans terme , dans une souffrance sans nom. Trenmor n'avait rien à aimer. Autour de lui tout était vil et corrompu ; il ne savait pas où il eût pu trouver des cœurs nobles. Il n'y croyait pas. Il méprisait ce qui était pauvre; on lui avait dit que la pauvreté engendre l'en vie, et il méprisait l'envie, parce qu'il ne comprenait pas qu'elle supportât sa pauvreté sans se révolter. Il n'en voyait que les résultats applicables à l'industrie, et il lui paraissait plus noble de les payer que de les vendre.

» Les savants lui faisaient pitié, et il eût voulu les enrichir pour leur donner les jouissances de la vie. H méprisait la sagesse, parce qu'il avait des forces pour le désordre et qu'il prenait l'austérité pour l'impuissance ; et au milieu de toute cette vénération pour la richesse, de tout cet amour du scandale, il y avait une inconséquence inexplicable, car le dégoût était venu le chercher au sein de ses fêtes. Tous les éléments de son être étaient en guerre les uns contre les autres. 11 détestait les hommes et les choses qui étaient de-

venus nécessaires, mais il repoussait tout ce qui eût pu le détourner de ses voies maudites et calmer ses angoisses secrètes. Bientôt il fut pris d*une sorte de rage, et il sembla que son temple d'or, que son atmosphère de voluptés lui fussent devenus odieux. On le vit briser ses meubles, ses glaces et ses statues, au milieu de ses orgies, et les jeter par les fenêtres au peuple ameuté. On le vit souiller ses lambris superbes et semer son or en pluie, sans autre but que de s'en débarrasser; couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange, et jeter loin de lui dans la boue des chemiAS des femmes couronnées de fleurs. Leurs larmes lui plaisaient un instant, et quand il les maltraitait il croyait trouver Texpression de l'amour dans celle d'uiie douleur cupide et d'une crainte stupide, abjecte : mais, bientôt revenu à l'horreur de la réalité, il fuyait épouvanté de tant de solitude etde silence au milieu de tant d'agitation et de rumeur. Il s'enfuyait dans ses jardins déserts, dévoré du besoin de plçurer. Mais il n'avait plus de larmes, parce qu'il n'avait plus de cœur, de môme qu'il n'avait pas d'amour, parce qu'il n'avait pas de Dieu ; et ces crises affreuses se terminaient, après des convulsions frénétiques, par un sommeil pire que la mort »

LÉLiA, § vm.

Le Don Juan de Chateaubriand.

— Mêlé par les désordres et les hasards de la vie aux plus grands événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Gatilina et du Gusman d'Âlfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la Régence et du sauvage de la Révolution. Il avait de plus du Mirabeau^ famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais armés et de ces grands factieux célébrés par Dante ; famille naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.

DOiN JUAN. 301

)» La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jtigement dernier de Michel- Ange, compatriote des Arrighetti (1). Les sillons creusés par la petite-vérole sur le visage de Torateur, avaient plutôt l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune sombre, laid et immobile : il rappelait le Chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion. » Mémoires (TOutre-Tombe. »

Le Don Juan de l'Ancien Testament.

<c On m'a fait faire connaissance avec un personnage qui m'était annoncé comme un modèle assez curieux à observer : c'est un jeune homme d'un nom illustre, le prince ***, fils unique d'un homme fort riche ; mais ce fils dépense le double de ce qu'il a, et il traite son esprit et sa santé comme sa fortune. La vie de cabaret lui prend dix-huit heures sur vingtquatre, le cabaret est son empire ; c'est là qu'il règne, c'est sur cet ignoble théâtre qu'il déploie tout naturellement et sans le vouloir de grandes et nobles manières; il a une figure spirituelle et charmante, ce qui est un avantage partout, même dans ce monde-là où cependant le sentiment du beau ne domine pas ; il est bon et malin, on cite de lui plusieurs traits d'une rare serviabilité, même d'une seùsibilité touchante.

9 Ayant eu pour gouverneur un homme très distingué, un vieil abbé français émigré, il est remarquablement instruit ; son esprit vif est doué d'un grande sagacité, il plaisante d'une façon qui n'est qu'à lui ; mais son langage et ses ac-

(1} ArrigheU%9 dont on a fait Riquet (de Mirabeau).

lions sont d'un cynisme qui paraitrait intolérable ailleurs qu'à Moscou ; sa physionomie agréable mais inquiète, révèle la contradiction qu'il y a entre sa nature et sa conduite ; usé de débauche avant d'avoir vécu, il est courageux dans une vie de dégradation, qui pourtant nuit au courage.

» Ses habitudes de libertinage ont imprimé sur sa figure les traces d'une décadence prématurée, toutefois ces ravages de la folie, non du temps, n'ont pu altérer l'expression presque enfantine de ses traits nobles et réguliers. La grâce innée dure autant que la vie; et quelque effort que fasse pour la perdre l'homme qui la possède, elle lui reste fidèle malgré lui. Vous ne trouveriez en aucun autre pays un homme qui ressemble au jeune prince***.,. Mais il y en a plus d'un ici.

» On le voit entouré d'une foule de jeunes gens, ses disciples, ses émules, et qui sans valoir ce qu'il vaut pour l'esprit ni pourl'ame, ont tous entre eux un certain air de famille : ce sont des Russes enfin, et l'on reconnaît du premier coup d'œil qu'ils ne peuvent être que des Russes. Voilà pourquoi je vais m'astreindre à vous donner quelques détails sur la vie

qu'ils mènent Mais déjà la plume me tombe des mains,

car il faut vous révéler les liaisons de ces libertins, non pas avec des filles perdues, mais avec de jeunes religieuses très mal cloîtrées comme vous Valiez voir. J'hésite à vous faire le récit de ces faits qui rappellent un peu trop notre littérature révolutionnaire de 1793 : vous vous croirez aux Viskandinea: à quoi bon, direz-vous, lever un coin du voile dont on devrait au contraire couvrir avec soin de tels désordres? Peut-être ma passion pour la vérité m'aveugle-t-elle, mais il me &em<« ble que le mal triomphe quand il reste secret, tandis que le mal public est à demi vaincu ; d'ailleurs, n'ai-je pas résolu de vous faire le tableau de ce pays tel que je le vois? Ceci n'est pas une composition, c'est un tableau véridique et le plus complet possible. Si je voyage c'est afin de peindre les sociétés comme elles sont, non pour les représenter comme elles devraient être. La seule loi que je m'impose par délicatesse, c'ejst de ne faire aiicupe {iIlusioQ aux personnes qui

désirent rester inconnues. Quant à l'homme que je choisis pourjype des mauvais sujets les plus effrontés de Moscou, vous saurez qu'il pousse le dédain du bl&me jusqu'à désirer, m'a-t-il dit, de vous être représenté par moi tel que je le vois. Si j'ai cité plusieurs faits racontés par lui, ce n'est pas san^me les faire confirmer par d'autres. Je ne veux pas vous laisser croire aux mensonges patriotiques des Russes bons sujets; vous finiriez par leur accorder que la discipline de l'Église grecque est plus sévère et plus efficace que ne le fut autrefois celle de l'Eglise catholique en France et ailleurs.

» Donc, quand le hasard me fait connaître un acte atroce comme celui dont vous allez lire le récit très abrégé, je me crois obligé de ne pas vous cacher cet énorme crime. Apprenez qu'il ne s'agit de rien moins que de la mort d'un jeune homme, tué dans le couvent de *** par les religieuses ellesmêmes. Le récit m'en fut fait hier en pleine table d'hôte, devant plusieurs personnages âgés et graves, devant des employés, des hommes en place, qui écoutaient avec une patience extraordinaire cette histoire et plusieurs autres histoires du même genre, toutes fort contraires aux bonnes mœurs; notez qu'ils n'eussent pas souffert la plus légère plaisanterie offensante pour leur dignité. Je crois donc à la vérité du fait attesté d'ailleurs par plusieurs personnes qui font partie du cortège du prince***.

D J'ai surnommé ce singulier jeune homme le don Juan de r Ancien Testament, tant la mesure de sa folie et de son audace me paraît dépasser les bornes ordinaires du dévergondage chez les nations modernes ; je ne saurais assez vous le répéter, rien n'est modéré ni petit en Russie ; si ce n'est pas un pays de miracles selon l'expression de mon cicérone italien, c'est un pays de géants!.,*

» Voici donc comment on m'a raconté le fait : un jeune homme après avoir passé un mois entier caché dans l'enceinte du couvent de nonnes de ***, finit par s'ennuyer de l'excès de son bonheur au point d'ennuyer à son tour les saintes gUes auxquelles il était redevable de ses joies et do la satiété

qui leur avait succédé. Il paraissait mourant: c'est alors que les noDDes, voulant se défaire de lui, mais craignant le scandale si elles le renvoyaient se faire enterrer dans le monde, s'imaginèrent, puisqu'il était condamné, qu'il valait mieux l'achever tout de suite chez elles. Aussitôt fait que pensé au bout de quelques jours, le cadavre du^ malheureux a été trouvé coupé en morceaux au fond d-un puits. L'affaire n'a pas eu de suites.

D S'il faut s'en rapporter aux mêmes autorités, la règle de la clôture n'est guère observée dans plusieurs des couvents de Moscou. L'un des amis du prince *** montrait hier devant moi à toute la cohorte des mauvais sujets le rosaire d'une novice oublié, disait-il, le matin même, dans sa chambre, h lui. Un autre faisait trophée d'un livre de prières qu'il assurait avoir appartenu à l'une des sœurs réputées les plus saintes de la communauté de *** et l'auditoire applaudissait ! ! I

» Je n'en finirais pas, si je m'imposais la loi de vous redire tous les récits du même genre auxquels ces histoires ont donné lieu pendant le diner de la table d'hôte; chacun avait son anecdote scandaleuse à joindre à celles des autres ; et tous ces contes n'excitaient que de grands éclats de rire. La gaieté, toujours plus exaltée par le vin d'Aï qui coulait à flots dans des coupes évasées et plus capables de satisfaire l'intempérance moscovite que nos anciens cornets à vin de Champagne, est devenue de l'ivresse. Au milieu du désordre général, le jeune prince *** et moi nous avions seuls conservé la raison ; lui, parce qu'il peut boire plus que tout le monde; moi, parce que je ne puis pas boire du tout : je n'avais donc pas bu.

» Tout à coup, le Lovelace du Kremlin se lève d'un air solennel et, avec l'autorité que lui donne sa fortune, son grand nom, sa jolie figure, mais surtout la supériorité de son esprit et de son caractère, il demande à l'assemblée le silence et, à ma grande surprise, il l'obtient. Je croyais lire la description poétique d'une tempête calmée à la voix de quelque

DON JUAX. • 30tt

i]\9\\ païen. Le jeune dieu propose î\ ses amis apaisi^'s soudain par la gravité de son aspect, d'apostiller une supplique adressée à Tautorité compétente, au nom de toutes fes courtisanes de Moscou, qui remontreraient humblement que les anciens couvents de filles rivalisant de la plus damnable manière avec les communautés fyrofanes, cette concurrence rend le métier facile au point qu'il ne peut plus être lucratif ; les pauvres filles de joie ajouteraient respectueusement, disait le prince, que, leurs charges n'étant pas diminuées dans la même proportion que leurs profits, elles osent espérer de l'équité de messieurs tels et tels qu'ils voudront bien prélever sur les revenus desdits couvents une subvention devenue nécessaire, si l'on ne veut pas voir incessamment les religieuses soi-disant cloitrées forcer les recluses civiles à leur céder la place. La motion mise aux voix est adoptée aux acclamations générales ; on demande du papier et de l'encre, et séance tenante, le jeune fou, avec une dignité magistrale, rédige en très bon français un acte trop scandaleusement burlesque pour que je me permette de vous le transcrire ici mot à mot. J'en possède une copie ; mais c'est bien assez, si ce n'est trop, pour vous et pour moi, du résumé que vous venez de lire.

» La communication de cette pièce d'éloquence fut ordonnée ; elle eut lieu sur-le-champ. L'auteur en fit lecture à trois reprises, à haute et intelligible voix, en présence de l'assemblée, non sans recevoir des marques d'approbation les plus flatteuses.

» Voilà ce qui s'est passé, voilà ce que j'ai vu et entendu hier dans l'auberge de ***, l'une des plus .achalandées de Moscou. C'était le lendemain de l'agréable diner que j'avais fait au pavillon de ***. Vous le voyez, l'uniformité a beau être une loi de l'État, la nature vit de variété et défend ses droits à tout prix.

» Pensez, je vous prie, que je vous épargne bien des détails, et que j'adoucis beaucoup ceux que je ne vous épargne pas. Montaigne, Rabelais, Shakspearc et tant d\nutres grands

a06 DON JUAN.

peintres châtieraient leur style s'ils écrivaient pour notre siècle ; à plus forte raison faut-il que ceux qui n'ont pas les mêmes droits à Findépendance surveillent leurs expressions.

» Le chef de la troupe des débauchés qui campent à l'auberge de ***, car on ne peut pas dire qu'ils y logent, est doué d'une si parfaite élégance, son air est si distingué, sa tournure est si agréable, il y a tant de bon goût jusque dans ses foHes, tant de bonté se peint sur son visage» tant de noblesse perce dans son maintien, et jusque dans ses discours les plus audacieux, enfin il a si bien l'air d'un mauvais sujet de grande maison qu'on le plaint plus qu'on ne le blâme. Il domine de très haut les compagnons de ses excès, il ne paraît nullement fait pour la mauvaise compagnie et l'on ne peut s'empêcher de le plaindre et de prendre intérêt à lui, quoiqu'il soit en grande partie responsable des écarts de ses imitateurs; la supériorité, même dans le mal, exerce toujours son prestige ; que de talents, que de dons perdus ! pensais-je en l'écoutant ..

» Il m'avait engagé pour aujourd'hui à une partie de campagne qui doit durer deux jours. Mais je viens d'aller le trouver à son bivac pour me dégager. J'ai prétextéla nécessité d'avancer mon voyage à Nijni, et il m'a rendu ma liberté.

» Mais ayant de l'abandonner au cours de la folie qui l'entraîne, je veux vous le dépeindre tel qu'il vient de m'apparaltre. Voici le spectacle qui m'était préparé dans la cour de l'auberge où Ton me força de descendre pour assister au décampement de la horde des libertins. Cet adieu était une vraie bacchanale.

» Figurez-vous une douzaine de jeunes gens ivres déjà plus qu'à moitié, se disputant bruyamment les places de trois calèches, chacune attelée de quatre chevaux : leur chef les écrasait du geste, de la voix et de la mine. Un groupe de curieux, l'aubergiste à leur tête, suivi de tous les valets de la maison et de l'écurie, l'admiraient, l'enviaient et le bafouaient, mais s'ils se moquaient de lui, c'était tout bas et avec une révérence apparente. Lui cependant debout dans sa

voilure découverte, jouait son rôle avec une gravité qui ne paraissait nullement affectée; il dominait de la tête tous les groupes, il avait placé entre ses piedsun grand baquet plein de bouteilles de vin de Champagne frappé de glace. Cette espèce de cave portative était la provision de la roule ; il voulait, disait-il, se rafraichir le gosier que la poussière des chemins allait dessécher. Près de partir, un de ses adjudants, qu'il appelait le général desbouchonSf en avait déjà fait sauter deux ou trois, et le jeune fou prodiguait par flots aux assistants le vin des adieux, vin précieux, car c'était du meilleur vin de Champagne qu'on pût trouver à Moscou. Dans ses mains deux coupes toujours vides étaient incessamment remplies par le général des bouchons, le plus zélé de ses satellites. Il buvait l'une et offrait l'autre au premier venu.

» Ses gens portaient la livrée, excepté son cocher, jeune serf qu'il avait ramené de ses terres. Cet homme était habillé avec une recherche peu ordinaire, et plus remarquable dans son apparente simplicité que la magnificence galonnée des autres valets. On lui voyait une chemise de soie écrue, pré* cieux tissu qui vient de la Perse, et par-dessus brillait un cafetan du casimir le plus fin, bordé du plus beau velours do soie : le cafetan s'ouvrait sur la poitrine et laissait voir la soie de l'Orient, plissée à plis imperceptibles tant ils sont fins. Les dandys de Pétersbourg veulent que les plus jeunes et les plus beaux de leurs gens soient ainsi parés aux jours de fête. Le reste du costume répondait à tant de luxe ; des bottes de cuir de Torjeck, brodées au passé en superbe fil d'or et d'argent, dessinant des fleurs, étincelaient aux pieds du manant ébloui de sa propre parure, et tellement parfumé que même en plein air et à quelques pas de la voiture, j'étais offusqué des essences qui s'exhalaient de ses cheveux, de sa barbe et de ses habits. L'homme le plus élégant dans un salon ne porte pas chez nous d'aussi belles étoffes que celles qu'on voyait sur le dos de ce cocher modèle.

D Après avoir donnée boire à toute l'auberge, le jeune maître» en fait de folie» se penche vers cet homme ainsi paré

et lui présente une coupe écumanle prêle à déborder : — Bois, lui dit-il. — Le pauvre mugic doré ne savait, dans son inexpérience, quel parti prendre, — Bois donc, lui dit son seigneur, bois donc, maraud : ce n*est pas pour toi, coquin» que je te donne ce vin de Champagne, c'est pour tes chevaux qui n'auront pas la force de fournir toute la course au grand galop si le cocher n'est pas ivre : — et toute l'assemblée d'éclater de rire et de répondre par des hurras et des applaudissements. Le cocher ne fut pas difficile à persuader; il en était à la troisième rasade, quand son mattre, le chef de la bande des étourdis, donna le signal du départ, en me renouvelant, avec une politesse 'exquise, l'expression de ses regrets de n'avoir pu me décider à l'accompagner dans cette partie de plaisir. Il me paraissait si distingué que, tandis qu'il parlait, j'oubliais le lieu de la scène, et me croyais à Versailles au temps de Louis XIV.

» Il part enfin pour le château où il devait passer trois jours. Ces messieurs appellent cela une chasse SéU,

» Vous devinez comment ils se distraient à la campagne des ennuis de la ville ; c'est en faisant toujours la même chose; ils continuent là leur train de vie de Moscou... au moins : ce sont les mêmes scènes, mais avec de nouvelles figurantes. Ils emportent dans ces voyages des cargaisons de gravures d'après les plus célèbres tableaux de la France et de rilalie, qu'ils se proposent de faire représenter avec quelques modifications de costume, par des personnages vivants.

» Les villages et tout ce qu'ils contiennent sont à eux ; or, vous pensez bien que le droit du seigneur, en Russie, va plus loin qu'à TOpéra-Comique de Paris. » De Custine, la

fitiwfe m 1839, Lettre XXIX.

Dans un des nombreux recueils publiés par Scheible, dont une série porte ce litre das Kloster, le Cloître^ tome in, je trouve de précieux renseignements sur le sujet que je traite. Scheible a logé don Juan Tenorio dans la deuxième cellule de son cUÂtTî. L'historien allemand y donne un extrait de Dm

JuaJif sa ligetule compmée à celle de Faml, par le docteur Kahkrt, Journal Freihaftn^ année 484i, !«' Irimeslre, page 113.

Charles Rosenkranz, dans son livre intitulé : Poursermr à l'Histoire de la littérature cUlemande^ compare don Juan à Faust. Kœnigsberg, 1836, in-8, page 137* Voir l'article de VEuropat journal, 1837» page 571.

Don Juan, tragédie en cinq actes, de Sigismond Wiese,

Leipsig, 1840.

Don Juan, drame en cinq actes, de Hauch.

Don Juan, drame en cinq actes, de Braun de Braunthal.

Don Juan et Don PietrOy ou le Festin du mort de pierre^ ira gédie en trois parties et neuf actes, pour un théâtre de marionnettes d'Augsbourg.

Don Juan ou le Convié de piem, drame en six actes, pour un théâtre de marionnettes de Strasbourg.

Don Juan, drame en quatre actes, pour un théâtre de marionnettes d'UIm.

Scheible reproduit ces trois dernières pièces dans l'ouvrage et le volume que je viens de citer. Casperl est le Polichinelle des drames représentés en Allemagne sur des théâtres de marionnettes fort bien organisés. Ce personnage bouffon, Casperl est le valet de don Juan, et divertit l'assemblée par ses plaisanteries et ses lazzi de toute espèce.

A tous ces fragments, dont je ne pouvais former un discours régulier sans leur faire perdre une grande partie de leur originalité, de leur intérêt historique; à tous ces documents présentés à la file, je devrais faire succéder une complète analyse du drame lyrique appelé Don Juan, et vous montrer les deux plus grands génies que le monde ait produits, Molière et Mozart, s'exerçantéur le même sujet. Si je recule devant ce travail, c'est que je l'ai déjà fait, c'est que plusieurs l'ont fait aussi, vingt-cinq ans après moi. Je ne veux point répéter aujourd'hui ce que j'ai dit en mes volumes imprimés en 1820. Je vais donc reprendre mon allure vagabonde, faire de l'histoire à bâtons rompus, et des observations plus ou moins

3j(, DON JUAN.

profondes ou capricieuses, que j'ompruulerai parfois aux anciens feuilletons de XXX.

Don Giovanni, opéra semi-sérieuï, composé par Mozart sur le livret italien de LorenzoDa Ponte. Merveille lyrique miso en scène à Prague le i novembre 1787 ; exécutée par les virtuoses que dirigeait l'entrepreneur Bondini.

A cette première et mémorable exhibition do Don Gtomnnt, les rôles étaient distribués de la manière suivante :

Don CMoTaimî : Bassi (Luigi).

Otuvio : Baglioni (Antonio).

mporeUo: Ponziani{Felice).

Don Pedro : LoUi (Giuseppe).

Maietto : le même.

Donna Anna: Saporiti (Terosa).

• EiTira : Micclli (Catarina).

zeriina: M"» Bondiui (Catarina SaporiU, sœur de Teresa), femme du directeur, mère de M"' Barilli.

A son arrivée à Prague, Mozart descendit avec sa femme à l'hôtel des Trois-Lions. A peine un serviteur eut-il dit le nom de l'arrivant à l'oreille d'un beau jeune homme qui traversait la place, qu'on le vit courir vers l'hôtel, s'élancer vers l'appartement de Mozart, et lui sauter au col avec une vive exclamation de joie. — Que le diable vous emporte, étourdi que vous êtes I s'écria le musicien, vous m'avez presque fait peur. » Se tournant alors du coté de sa femme, il lui présenta son visiteur, en lui disant : — Eh bien I qu'en dites-vous? — C'est Luigi Bassi. j'en suis sûre, répondit-elle. — Je chante ce soir il eignor cotUino dans votre Figaro, maître Mozart. — J'en suis ravi., .. Mais que dit le public de mon opéra? — Venez au théâtre, et vous jugerez. Nous en'sommes h la douzième seprésentation depuis quinze jours. Le duc Antoine de Saxe l'a demandé pour aujourd'hui. — Ho : ho I El qu'en pense Slrobackî — Ma foi, Stroback et tout l'orchestre qu'il gouverne, après chaque représentation, répètent que malgré les difficultés dont votre partition est hérissée, tous les jours ils l'exécutent avec un

nouveau plaisir. — Vous voyez, dit Mozart à sa femme, vous voyez, je ne vous ai pas trompée, j'étais sûr que le bon peuple de Prague me dédommagerait de toutes les tracasseries que m'ont fait supporter les Viennois. C'est bien, très bien ; aussi je composerai pour lui tout exprès un opéra ; je vais écrire une partition telle qu'on n'en écrit pas tous les jours !» El, se tournant vers Bassi : — Je tiens un livret excellent , une donnée originale , hardie, folle môme, et Da Ponte, l'auteur, y a mis un esprit, une chaleur, une verve extraordinaires; il a môme assuré qu'il ne l'eût écrit pour nul autre que pour moi, parce qu'il est persuadé que moi seul aurai le courage d'en entreprendre la musique. Depuis très longtemps, mon ami, des mélodies fantasques, bizarres se heurtaient dans ma tête; je ne savais comment les produire, carellesnepouvaients'adapterconvenablement à tous les sujets. Je ne voulais pas recommencer à me servir de chants qui ne sont pas tout à fait dans la couleur du drame, ainsi que je l'avais fait pour Idotnénéeei pour Figaro, Enfin, il en était de moi comme du printemps qui cherche à percer malgré les rigueurs tardives d'un hiver : sur tous les buissons, sur toutes les plantes, des milliers de boutons apparaissent; le froid les empoche de s'ouvrir; mais que l'orage arrive, que le tonnerre, en grondant, crie : // est temps d'éclorcy et la pluie humectant les feuilles et les pétales, on voit presque aussitôt les boutons s'entr'ouvrir et les fleurs étaler tout le luxe de leurs couleurs I J'étais dans ces dispositions au moment où Da Ponte m'apporta son ouvrage, qui fut pour moi la pluie vivifiante.. .. Le premier rôle est pour toi, Bassi.... et que le diable t'emporte ; maintenant laissemoi. »

Bassi desirait en savoir davantage sur la nouvelle partition, mais Wolfgang prit un air mystérieux, et lui dit en riant de prendre patience,

A peine le rideau venait-il de se lever au théâtre de Prague, que l'on vit un étranger entrer dans la loge du comte de Thura. A son aspect une triple salve d'applaudissements se

fit entendre. Celait Mozart^ et la même explosion d'enthousiasme vint succéder à tous les morceaux de son Figaro. Ces applaudissements réjouirent d'autant plus l'illustre maître, que cette partition avait été reçue avec une extrême froideur à Vienne. Grâce à la jalousie de Salieri, cet opéra fut si mal monté, si mal exécuté, méchamment, que Mozart indigné jura de ne jamais écrire à l'avenir un second ouvrage pour les Viennois. Quand il se relira, des tJÎro^ prolongés l'accompagnèrent jusqu'à sa voilure.

De retour à son hôtel, il'JJtrouveun splendide souper commandé par l'enlrepreoeur du théâtre Bondini. Stroback, Dusseck figuraient parmi les convives ainsi que Bassi , M"' Bondini, et la charmante Saporiti (Teresa) que l'on vit bientôt arriver. Le repas fut joyeux, animé; le vin de Champagne fut versé libéralement, et l'on ne quitta la table qu'aux premiers rayons de l'aurore. La compagnie alors passa dans le salon de Mozart. Là ce matlre ne fut pas aussi peu communicatif qu'il l'avait été dans la matinée à l'égard de Bassi ; en quatre mots, il lui donna le croquis du rôle qu'il lui destinait dans le nouvel ouvrage, et lui fit lire trois morceaux complètement achevés. — C'est très bien, maître Wolfgang, dit le virtuose, mais ces airs me semblent, sauf votre respect, trop insignifiants pour moi. — Comment ? reprit Mozart en le regardant avec le sourire qui lui était particulier. — Je pense qu'il y a trop peu de difficultés pour un premier chanteur. Je n'y vois aucun trait; c'est trop simple, enfin c'est par trop facile. — Tu crois? — Oui, tel est mon avis. Il faudra, voyez-vous, m'écrire quelque chose d'extraordinaire, hérissé de difficultés, quelque chose d'excentrique. Si vous avez dans ce genre quelques mélodies prêtes, donnez-lesmoi, nous les intercalerons dans la partition. — Non, non, reprit Mozart, toujours en souriant; non, cher ami, je ne ferai pas ce que tu me demandes. »

A ces mots, la figure du basso cantante s'allongea, prit un air de profond mécontentement.

En attendant les répétitions de son nouveau chef-d'œuvre.

Mozart quitta Prague, et se rendit à Koshirz, maison de campagne de son ami Dusseck. Après le repas, où siégeaient les principaux chanteurs du théâtre, Mozart dit à Bassi : — Je l'avoue et trouve comme toi, mon ami, que les airs sont très courts, mais ils ont Juste la longueur qu'ils doivent avoir, ni plus, ni moins. Quant à la simplicité trop grande, à la facilité peut-être excessive de ces mélodies dont tu le plains, n*y fais pas attention, car je suis certain que tu vas avoir assez de travail, si tu veux les chanter absolument comme elles doivent l'être. — Qu'est-ce à dire? s'écria Bassi d'un tiir boudeur et fâché. — Par exemple, continua Mozart sans s'émouvoir, chante-moi cet air Fin cK lian dal vino. »

Mozart se mit alors au clavier, Bassi l'y suivit de mauvaise humeur; et, regardant à peine les notes, comme si elles étaient au-dessous de son talent, il chanta vivement, sans goût et sans grâce. — Gentiment, doucement, reprit Mozart en riant toujours. » Et puis, s'arrétant : — Ne saute donc pas ainsi œn faria^ par vaux et par monts . Ne peux-tu pas dire ma musique avec calme, avec douceur? Où j'indique prtstOy faut-il chanter prestissimo? lu n'observes ni les forU ni lespta/io... Voyons! qui est-ce qui chante ici? Est-ce un noble Allemand aviné, ou bien un joyeux seigneur espagnol qui songe plus, à ses amours qu'à la bouteille?... Allons^ bois un verre de vin de Champagne, pense à ta belle amie... et tu vas entendre sonner dans ton oreille la même mélodie, il est vrai, mais avec toutes ses nuances; tu verras alors ces piano^ ces /brte, ces crescendo^ qui se perdaient tout à l'heure dans un ttUii confus, inintelligible, se succéder avec sentiment... avec goût... Voilà ce que je me suis proposé. »

Animé par les conseils de son maître, le virtuose saisit une coupe, la vide à l'instant, imprime un baiser sur le front de la belle Saporiti, et recommence l'air, celte fois avec tant de verve, de brio^ d'entrain et de succès, que tous les auditeurs furent enchantés, ravis, et voulurent l'entendre trois fois encore. — A merveille, Bassi , dit Mozart. Maintenant, toyonS) n'avais-je pas raison ? cet air ainsi chanté n'est-il pas

bien 7 n'est-il pas tout ce qu'il doit être? » Hors de lui, Bassi lui serra la main avec énergie et se lut.

Les concerts qu'il donna, les parties de campagne n'empêchèrent pas Mozart de travailler avec ardeur à Don Giovanni Le 4 octobre 1787, il remit à l'entrepreneur Topera terminé sauf l'ouverture. — Maintenant il s'agit de faire la distribution des rôles, dit l'auteur. — Et voilà ce qui me tourmente, répliqua Bondini.; mes virtuoses. Dieu merci, sont doux et bien élevés; Bassi mémo est d'un caractère excellent Mais sur un certain point, ils sont intraitables, et malheur au pauvre directeur qui voudrait user de son autorité. Je défie le bon Dieu lui-même de faire entendre raison à la belle Siiporiti, à l'aimable Micelli, quand leur amourpropre est en jeu. — Faites en sorte que vos chanteurs n'aient pas le moindre soupçon de vos craintes. Ils sont tous avec moi dans les meilleurs termes ; ils ont même de l'affection pour l'auteur de Figaro. Soyez tranquille, vous allez voir comment j'amènerai chacun d'eux à faire ce que je désire. — Entre nous, observa Bondini, avec un sourire malicieux, je crois que la Saporiti sera pour vous trai table au dernier point; toute dédaigneuse qu'elle paraît être, il semble que vous lui ayez inspiré plus que de l'affection. — Hé I hé ! vous croyez cela, » dit Mozart en se frottant les mains, car bien qu'il aimât et respectât beaucoup sa femme, il était un peu coureur d'aventures.

— C'est comme je vous le dis. L'autre jour elle m'abordait ainsi : — Je crains fort, mon cher directeur, de devenir amoureuse du signor WÔlfgang; j'adore le mérite et le talent : je regarde Mozart comme un grand homme, et cela me fait oublier son insignifiante figure. »

Le maître fut atterré... il ressentait un dépit violent de ce que Teresa trouvait sa figure insignifiante, et ce qui le tourmentait encore plus, c'est qu'elle eût choisi pour son confident un bavard comme Bondini. Il coupa court à cette conversation, en lui disant de convoquer ses virtuoses, afin de leur faire connaître la partition. Le lendemain tous étaient

DON JUAN. aitf

assemblés au foyer. On vit bienlôl après arriver Mozart enveloppé dans une pelisse garnie de riches fourrures, et coiffé d'up majestueux tricorne à ganse d'or. Il monta sur une petitaofttrade, salua gracieusement rassemblée, el lui parla d abord d'tin ton solennel, mais qui, petit à petit, devint familier, enjoué ; car Wolfgang, quoiqu'il fit, ne put jamais changer la simplicité de son caractère, a Mesdames et messieurs,

D Vous savez tous que \oive imprésario, il signor Bondini, m'a chargé d'écrire un opéra destiné spécialement à ses virtuoses. J'ai de grand cœur accepté celte pénible tâche, parce qu'ayant l'honneur de vous connaître tous, je savais que ma composition serait exécutée par de véritables artistes. Mon ouvrage a pour titre il Dissoluto punito^ il est terminé. Soyez, je vous prie, bien persuadés qu'en écrivant chaque rôle, j'avais toujours présents à ma pensée le talent, le genre, les moyens, le style de chacun des honorables virtuoses réunis par mon ami Bondini. C'est ainsi que j'ai pu composer un opéra qui ne forme pas seulement un tout harmonieux, mais qui promet un grand succès à chacune des parties de ce grand tout. Cet opéra dont la renommée, je l'espère, va se perpétuer, qui peut-être sera considéré comme ce que j'aurai fait de mieux, ne pourra pas, je le crains, être partout aussi bien rendu qu'ici, parce qu'il sera trop difficile, pour ne pas dire impossible, de réunir à la fois autant d'artistes du premier ordre.

» Qui pourra jamais nous offrir un don Giovanni plus vrai, plus complet que mon jeune ami Luigi Bassiî Sa prestance élégante et noble, sa voix admirable, son intelligence rare, sa chaleur parfois môme trop vive font de ce virtuose le véritable héros de mon opéra.

Tù Où rencontrer une donna Anna plus parfaite que la belle et noble Teresa Saporiti ? Elle réunit tout ce que je révais en écrivant ce rôle : c'est-à-dire le sentiment de la lutte perpétuelle entre l'amour et la haine, les élans de la tendresse et le3 transports de la vengeance. Elle saura peindre à ravir las

agitations, les tourments, les combats de ces passions diverses par son chant et surtout par son jeu.

» C'est en vain que nous chercherions à faire représenter la fidèle, douce et tendre Elvira, toujours indulgente parce qu'elle aime toujours, par une autre virtuose que la charmante Gatarina Micelli ; c'est Tange gardien de don Giovanni, son ange qui ne l'abandonne qu'au dernier moment.

» Quant à la gentille et malicieuse Zerlina... Ah lia ci dartm la mano, signera Bondini ; pleine de séductions, vous êtes par trop agaçante, et s'il vous plaisait de me chanter Vedrai carino. . . par Jupiter, si je ne me faisais pas damner.

» Je viens d'apprendre avec bonheur que le bon Felice Ponziani est satisfait du rôle de Leporello, et que mon excellent ami Baglioni accepte avec plaisir la partie d'Ottavio.

» Par un dévouement que mon cœur sait apprécier. LoUi se multiplie; le rôle du Commandeur avait trop peu d'importance pour un artiste de son mérite, il y joint celui de Masetto. Lolli sait si bien

Passer du grave au doux, du plaisant au sévère.

1» Je finis ma cavatine en vous promettant d'apporter mes soins les plus empressés aux répétitions ; j'offre à chacun de vous les avis dont il pourrait avoir besoin ; je les donnerai libéralement : aux hommes en général, aux femmes en particulier. »

Lorsque Wolfgang eut cessé de parler, des applaudissements unanimes éclatèrent, on cria : Vive Mozart I et chacun s'en alla très content de son lot.

La première répétition générale de Don Giovanni fut signalée par divers incidents comiques. Zerlina manquait toujours son entrée, quand elle appelle au secours, dans le cabinet, vers la strette du finale. Impatienté de ce qu'elle ne criait point assez fort, Mozart monte sur le théâtre, fait redire la réplique, et saisit la cantatrice par la taille avec tant de violence, qu'elle cria tout naturellement— Jïrava do-

vdlat c'est comme cela qu'il faut crier afin que Ton vous entende, » lui dit le musicien, ravi d'avoir enfin obtenu son efiet.

Mozart se multipliait, on le voyait courir de la scène à Torchestre, de l'orchestre à la scène. Dans le premier finale, à Ventrée du bal, il avait pris la main de Zerlina poiy* danser avec elle un menuet avec une grâce charmante qui fit hon« neur à Noverre, son maître à danser.

A la scène des tombeaux, Mozart fit une halte, parce qu'un des trombonistes se trompait en accompagnant Di rider finirai pria ddr aurora, La même faute s'était renouvelée trois fois, quand Tauleur alla trouver le tromboniste incorrigible, qui répondit fort sèchement à ses observations : — Cela ne peut pas se faire ainsi, d'ailleurs ce n*est pas vous qui m'apprendrez à jouer du lromlx)ne. — Dieu me garde, monsieur, d'avoir une telle prétention I » dit Mozart en riant. Il s'empressa d'ajouter aussitôt à l'accompagnement deux hautbois, deux clarinettes et deux bassons.

L'Allemagne possédait depuis longtemps des trombonistes fort habiles. Elle avait produit le célèbre DIabacz, virtuose à la chapelle de l'électeur de Coblentz; DIabacz qui s'était signalé victorieusement à Prague soixante ans plus tôt. Les successeurs de ce foudre de guerre avaient probablement dégénéré.

Au dénouement, le judicieux Mozart relégua le chœur des furies sous le théâtre, et ne permit pas aux démons de se montrer en scène pour saisir don Giovanni afin de l'entrainer dans l'abîme. — Don Giovanni, disait-il en riant, est un homme à ne pas laisser le diable l'appeler en vain. »

La tradition et le portrait de fiassi, en costume de don Giovanni, portent à croire que jamais le démon de la séduction n'aurait eu de plus digne représentant sur la scène lyrique. Je me contente d'avoir vu l'admirable Garcia, Espagnol comme son personnage, sous les traits de don Giovanni; Rubini, l'Oltavio sans rival ; Lablache, Leporello doublement précieux; Graziani, Masello fort réjouissant; Angrisani statue

3i8 DON JUAN.

bien sonnante; M"* Sonlag, M"" Malibran, Tadolini, trio merveilleux; tenant les rôles d'Anna, de Zcrlina, d'Elvira.

Touchant à peine à sa vingt-deuiième année, Bassi créa le rôle immense de don Giovanni. Chanteur parfait, comédien excellent, possédant un organe plein d'énergie, ce virtuose était eticore un homme de haute musique, un de ces artistes dont le coup d*œil, juste comme leur voix, sait lire dans Tavenir d'une composition, et juger de Tefifet qu'elle produira sur le public Bassi désespérait Mozart au sujet du gentil et suave duo Là cidarem la mano. Le maître avait écrit déjà quatre fois ce duo, sans pouvoir satisfaire son acteur favori.— C'est très bien, lui disait Bassi ; j'en conviens, c'est de la belle et bonne musique, mais beaucoup trop modulée. Songe que je dois séduire une jeune fille innocente et naivei je ne ferai rien qui vaille* si je suis obligé de chercher, de saisir, d'assurer mes intonations. Vois l'efTet que je produis toujours dans ce duo si simple, je pourrais dire si hôte, de u GoM ttm , Pace, mio caro sposo. Je suis désolé de repousser tes quatre éditions du même duo, mais, il le faut absolu* ment : aucune d'elles ne me convient »

Mozart se remet à l'œuvre, jette avec humeur la cinquième sur le papier, la porte à Bassi, qui l'examine, pendant que l'auteur irrité lui dit : — Je viens d'improviser une drogue, dont tu feras ce que tu voudras. C'est la dernière fois que je touche à ce duo maudit, endiablé, sois-en persuadé, convaincu. Prends ma drogue ou laisse-la, peu m'importe. Si tu refuses, le duo va se noyer dans les ta ra ta ta du récitatif; il n'en restera pas vestige sur ma partition. Qu'en dis-tu, baryton de malheur?

— Ce que j'en dis ! ce que j'en dis I... c'est que ta drogue me platt, me ravit ; ta drogue est charmante, merveilleuse, sublime. C'est un bouquet de roses printanières, un diamant, une perle, un chef-d'œuvre de grâce et de suavité. Voilà ce qu'il me fallait, ce qu'il le fallait. Avec une telle mélodie, je séduirais, non pas une villageoise, mais la pu-»

DON JUAN. 3id

celle d'Orléans, Tabbesse de Lichlenlhal, que dis-jeî Timpéralriœ Marie-Thérèse. Ev^viva il gran maestro I

Nozzari, Garcia, Lablache, dignes émules de Bassi, consultés par les musiciens illustres, leur ont donné plus d'une fois des avis aussi précieux.

On sait que Touverttlre de Don Giomnni fut écrite pendant la nuit qui précéda l'exécution et le triomphe de cet opéra dans la ville de Prague.

Mal monté, mal répété, mal joué, mal chanté, plus mal compris encore à Vienne, Don Giovanni fut totalement éclipsé par YAxur de Salieri, comme le Nozze di Figaro l'avaient été par la Cosa rara de Martini. L'envieux Salieri présidait à cette double catastrophe ; Mozart pouvait dire, avec le ministre de Néron :

La fameuse Locuste

k redoublé pour moi ses soitis officieux.

— Je laisse aux psychologues le soin de décider si le jour où Salieri triompha publiquement de Mozart, fut le plus beau ou le plus cruel de sa vie. Il triomphait, h la vérité, grâce à l'ignorance des Viennois, à ses talents de directeur qui venaient de rendre à peu près méconnaissable l'œuvre de son rival, et grâce au dévouement de ses subordonnés. Il devait être content à tous ces égards; mais Salieri n'était pas seulement envieux, il était aussi grand musicien. 11 avait lu la partition de Don Giovanni^ et vous savez que les ouvrages qu'on lit avec le plus d'attention, sont ceux de nos ennemis. De quelle désespérante admiration ne dut pas se remplir, h cette lecture, l'ame d'un artiste encore plus ambitieux de véritable gloire que de renommée I comme il dut se juger dans son for intérieur I que de serpents nouveaux s'agitèrent et sifflèrent dans la branche de laurier qu'on venait de poser sur sa tête I

» Malgré le fiasco de son opéra, qu'il semblait avoir prévu, auquel du moins il se résignait avec beaucoup de calme, Mozart, sans doute plus heureux que son vainqueur, aug-

mentait sa partition de quelques numéros chefs-d'œuvre. Quatre pièces y furent ajoutées à la demande des chanteurs devienne.» Alexandre Oulibicheff, Nouvelle Biographie de

Moxartf M oiooa, 1813, troii volomei îii-8.

Après cette disgrâce, on parlait de i)on Giotanni dans une assemblée nombreuse où figuraient Haydn et les principaux connaisseurs de Vienne. Tout le monde s'accordait à dire que c'était une œuvre très estimable, d'une imagination riche et brillante ; mais aussi tout le monde y trouvait à reprendre. L'illustre Haydn écoutait la discussion , gardant un silence complet. On lui demanda son avis. — Jene me crois pas en état de juger en cette dispute , dit-il ; tout ce que je sais et puis vous affirmer, c'est que Mozart est le plus grand compositeur de notre époque. »

Un peintre, voulant flatter Cimarosa, lui dit qu'il le regardait comme supérieur à Mozart. — Moi, monsieur! que diriezvous au musicien qui viendrait vous 'assurer que vous êtes supérieur à Raphaël ? »

— Don Gioranni, disait Mozart, n'a pas été composé pour le public de Vienne, il convenait mieux à celui de Prague; mais, au fond, je ne l'ai fait que pour moi. •

Righini (Vincent) , de Bologne, avait fait représenter, en 1779, sur ce même théâtre de Prague, son opéra de Don Giozanni orna il Convitato di pietra. C'est à cause de l'exhibition récente de ce drame, dont la primitive annonce avait été changée, que Mozart produisit le sien avec un titre différent : Il Dissoluto punilo. Plus tard on lui rendit celui de Don Gio^ mnni , sous lequel il est aujourd'hui connu généralement. Vaccaj , Bellini , traitant, après Zingarelli, le sujet de Romeo e Giulietta, ont employé le même artifice en intitulant leurs opéras Giuli^tta e Romeo, i Capuletti ed i Montecchi. Ce dernier titre est long et diffus, je conseillais à Belh'ni de se distinguer en disant Rolietia e Giumeo, la combinaison était nouvelle.

M"* Campi (Antonia) prit le rôle de donna Anna lors de la mise en scène de Don Giomnni, à Vienne, en 1788. Mozart écrivit pour elle, à cette occasion, le bel air en fa du second

acte : Non mi dir^ bel idol mio. — Ce râle , adapté merveilleusement à sa voix puissante , au caractère expressif et passionné du chant de cette virtuose , fitsarépulaiion. Trentequatre ans après, en 1821, à Varsovie, M"' Campi remplit le rôle d'Amenaide du Tancredi de Rossini , d'une manière si brillante, que l'empereur Alexandre lui fit présent d'une bague en diamants. Un prodige de cette espèce s'est renouvelé naguère. La donna Anna par excellence de notre Théâtre-Italien, en 1829, vient de reparaître à Londres, en 1851, sous les traits de la séduisante Zerlina; elle n'a pas été moins fêtée et moins applaudie.

Avant d'entrer dans quelques détails sur la mise en scène de Doit Giovanni au Théâtre-italien de Paris, je dois citer, pour mémoire seulement, le gâchis que l'Académie impériale de Musique avait oiTert au public le 30 fructidor an xiii de la république, 17 septembre 1805. Ce Don Juan défiguré fut longtemps applaudi, tant il est difficile d'enlever à Mozart tout le charme de sa musique!

Don Giovanni se montre enfin sur notre scène italienne le 2 septembre 1811. En voici la distribution :

Don Giovanni, Tacchinardi, ténor, belle voix, chanteurexcellent, beaucoup de verve et d'agilité; mais infiniment laid, gros et court comme une botte forte. Il réussit malgré ces désavantages. Tacchinardi est le père de M°** Persiani.

Don Oiutîo, Grivelli, voix suave, large et d'unegrande puis* sance, beau chanteur.

i-«p<Mr«Uo, Barilli , peu de voix , boufife excellent.

Biaaetto, Porto , première basse » voix mordante et très sonore, le meilleur Maselto que j'aie entendu.

n GoninMndtttore, Augrisani , la meilleure statue que j'aie entendue ; bonne voix faisant ressortir un rôle essentiel» depuis lors sacrifié trop souvent.

Donna Anna, M"' BaHlli, Cantatrice admirable, beaucoup de charme, d'élégance ; mais n'ayant pas toute l'énergie que réclame le personnage représenté.

392 DON JrAN.

Zeritaa, M"* Fcsla, très biCQ .

Bivin, M"* Benelli.

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