ACTE 1, SCÈNE II
SGAlfAKBLLS.
Aarais-.iu enTie d'apprendre quelque chose T et veux-la que je te donne un matire pour te montrer à jouer du clavecin ?
On dit, on imprime encore de nos jours, au grand scandale des musiciens, toucher du piano, toucher de l'orgue^ pincer de la guitare^ pincer de la harpe. On ne touche pas, on ne pince pas de quelque chose. Le plus singulier, c'est que la même personne, qui vient d'employer ces locutions vicieuses, vous répondra correctement si vous îa heurtez ou si vous la pressez avec les doigts : — Vous m'avez touché le coude, vous m'avez pincé le bras. ï>
Vous verrez que Bruéis et Palaprat ont fait dire à M. Grichard, dans h Grondeur : — Je t'ai défendu cent fois de racler ton maudit violon. » Ils se sont gardés avec soin d'écrire racler de ton violon^ car on ne racle pas plus du violon, qu'on ne touche du clavecin.
Jouer des instruments, c'est exécuter sur ces instruments des airs de musique, surtout ceux qui leur sont propres, ou les chants, les accompagnements notés pour eux. Le mot jouer étant devenu générique, (et c'est en celle qualité que Molière l'emploie,] s'applique maintenant à tous les instru* meuts.
En 1584, le mot air n'étant pas encore adopté par les mu^ siciens, on disait son pour indiquer une pièce de musique sonnée sur quelque instrument, d'où ftonaie, sonnerie^ sonnet même, nous sont venus. Voyez la partition du Ballet comique
L*AMOUR Ml^DECm. 341
de la Roijne, très bien imprimée par Adrian Le Roy, Paris, 1682, in-8. Vous y verrez son du premier bailetj son de la clo^ cheUe, auquel Circé sortit de son jardin.
Od disait autrefois sonner du înolon^ de la flûte^ du hautbois^ dé la trompette, toucher Forgue^ le claveciny donner du cor^ jouer des casta^gnettes, blouser les timbales, battre le tambour^ pincer la harpe, la guitare, et même guitariser.
Je pense quanti la nnil il a guitarisé, Qaej'en ai loul le jour le eœar martyrisé.
scARRON, Jodelet duelliste.
Le moi jouer a remplacé tous ces termes propres; il en résulte le double avantage :
V De simplifier le langage et de prévenir toute fausse ap« plication, telle que toucher khautbois^ donner de la harpe.
2* De pouvoir consacrer ces mêmes termes propres à des actions tout à fait étrangères à Tart musical, quoiqu'elles s'opèrent par les moyens qu'il fournit Ainsi nous dirons sonner de la trompette, blouser les timbales, tlonner du cor, baUre le tambour, lorsqu'il s'agira d'une marche de cavalerie, d'une chasse à courre^ ou de l'appel d'un corps de fantassins.
L'Académie pourtant... mais faut-il se fier à l'Académie ? On sait que son Dictionnaire présente les contradictions les plus singulières ; cette demoiselle est vieille et se permet trop souvent de radoter, en musique surtout.
L'Académie nous dit en sa dernière édition, 1835, que le verbe pincer est ordinairement neutre quand il s'agit d'instruments dont on ne joue que de cette manière ; et l'on peut dire à la rigueur ptiic^r de la harpe, sans être trop ridicule aux yeux des personnes qui ne sont pas musiciennes. Mais si le verbe actif pincer a la faculté de devenir neutre quand il passe à travers les cordes d'une harpe, pourquoi le verbe faucher, dont l'activité n'est point contestée, n'a-t-il pas la même licence quand on en fait l'application au clavier d'un piano? Souffle-t-on, pincO't-on, racle-t-on dw piano ? Point du tout. On en tire des sons en le touchant, on ne saurait en
jouer d'aucune autre manière. L'Académie défend expressément de toucher dti piano, l'Académie permet de fdficer ds la harpe; l'Académie a-t-elle songé sérieusement à toute la bouffonnerie de son antithèse grammaticale?
Quand on se constitue en cour suprême, on ne doit pas juger sur des ouï-dire. H faut rendre de bons arrêts, dicter des lois fermes et précises, les motiver par d'excellentes raisons. Lorsqu'un théoricien souffle le froid et le chaud, il souffle toujours une bêtise.
Puisque l'Académie n'ose pas condamner pincer d£ laharpe^ elle devrait approuver partir à la campagne^ voyons voir^ un habit mangé ans vers, le jour de u Noël, il fallait que je vienne, Cormoire, la castonnade, les nantilks, le caneçon de lanqutn, r arbre sèche, la terre sec, un bel de, de bons noix, nous deux ma sceur, c'est-à-dire ma sœur et moi, cacaphonie, un aigkdon, U est enthousiasme, fixer au lieu de regarder fixemetU, peu fortuné pour peu riche, sous ce rapport au lieu de à cet égard, de suit» pour tout de suite, il a dû beaucoup souffert, se rappeler de au lieu de se souvenir, éviter cette peine au lieu de épargner cette peine, et cent autres solécismes ou barbarismes si familiers aux Parisiens, que l'usage semble les autoriser.
— M"« Jacquet, dès sa plus tendre jeunesse, fit connaître des talenls et des dispositions extraordinaires pour la musique et pour l'art de toucher le clavecin. A peine avait-elle quinze ans, qu'elle parut à la cour. Le roi eut beaucoup de plaisir à l'entendre jouer du clavecin, ce qui engagea M"* de Moutespan à la garder trois ou quatre ans auprès d'elle pour s'amuser agréablement, de même que pour le plaisir des personnes de la cour qui lui rendaient visite, en quoi la jeune demoiselle réussissait très bien. » TiTON du Tillet, le Parnasse français, pB^e e^.
Vous voyez que nos anciens écrivaient et parlaient correctement
M"* Jacquet épousa Marin de La Guerre, organiste de Saint-Séverin, et fit représenter, en 1694, Céphaie et Procris, opéra en cinq actes, dont elle avait composé la musique.
L'AMOL'R MÉDECLX. 343
M"** Penon et de LaPlante, M"«* Guyol et Certain brillaient au premier rang des clavecinistes féminins, à la môme époque. La Fontaine donne de grands éloges à M"* Certain, dans répttre adressée à M. de Niel, et non pas de Nierty encore moins de Nyert^ comme on Ta presque toujours imprimé.
Je suis la fille du génie,
Qui sous te beau nom d'harmonie, Réubis dans mes sons tous les charmes du chant ; Et respectant les lois du dieu qui m*a formée. Je reste dans Hackers (l) captive et renfermée. Et j'attends pour sortir la Certain ou Marchand.
Lainbz.
— On joue présentement à THolel de Bourgogne l'Anwur malade, tout Paris y va en foule, pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit et Guénaut, avec des masques faits tout exprès. On y a ajouté Desfougerais, etc. Ainsi Ton se moque de ceux qui tuent le monde impunément. » Guy Patin, lettre ia 25 septembre 1665.
En acceptant le jugement porté sur ces médecins par leur confrère Guy Patin, plusieurs écrivains ont démenti la circonstance des masques. Ils auraient dû combattre et réfuter l'opinion si clairement exprimée par un docteur, que son état et sa causticité naturelle tenaient à Taffût de tout ce qui se faisait et se disait à l'égard des médecins. Vous voyez que Molière avait soin de donner à ses acteurs des masques ressemblants aux originaux mis en scène. Le masque était encore en usage pour certains rôles, et n'a cessé de l'être à la Comédie- Française que cent ans plus lard. Molière avait pris le masque pour représenter Mascarille dans VÉtourdi comme dans les Précieuses ridicules ; il se plut à le donneti quatorze ans après, à ses acteurs Hubert et Du Croisy, quand ils
(l) Hans Ruckers, d'Anvers, le plus habile et le plus célèbre des facteurs de clavecins. On disait un Ruckers pour désigner un excellent clavecin.
344 L'AMOUR BliU)ECllS'«
jouèrent les rôles d'Argante et de Géronlo» dans le$ Fourberies de Scapin.
A la reprise de cette comédie, en i 736, Daugeville et Dubreuil se montrèrent Tidèles à la tradition. — C'est la seule pièce restée au théâtre, où l'usage du masque se soit conservé, dit le Mercure de France^ mai 1736, page 994 ; le personnage du fourbe Scapin est très bien rempli par le sieur Armand. Molière avait fait ce rôle pour Brécourt, excellent comédien de sa troupe, auquel Raisin succéda, et nous avons vu jouer ce caractère pendant longtemps, avec toutes les grâces, la légèreté, la finesse possibles, par le sieur de La Thorillière, dernier mort, d
C'est Pradon qui, le premier, rendit justice à Molière, en réfutant ces vers de Boileau :
Dans ce sac ridicule où Scapio s^enveloppe, Je ne reconnais plas l'auteur du Misanthrope.
Pradon le reconnut, et nous devons l'en féliciter.
— Les masques dont usaient les comédiens de l'antiquité faisaient perdre aux spectateurs le plaisir de voir naître les passions, et de reconnaître leurs différents symptômes sur les visages des acteurs. Toutes les expressions d'un homme passionné nous affectent bien, mais les signes de la passion, qui se rendent sensibles sur son visage, nous affectent beaucoup plus que les signes de la passion qui se rendent sensibles par le moyen de son geste et de sa voix. Dwninatur atUem maxime tuUus, dit Quintilien.
r> Cependant les comédiens des anciens ne pouvaient pas rendre sensibles sur leur visage les signes des passions, ils quittaient rarement le masque, et même il y avait une espèce de comédiens qui ne le quittaient jamais. Nous souffrons bien, il est vrai, que nos comédiens nous cachent aujourd'hui la moitié des signes des passions qui peuvent être marqués par leur visage. Ces signes consistent autant dans les altérations qui surviennent à la couleur du visage que dans les altérations qui surviennent à ses traits. Or le rouge dont il esl
à la mode, depuis vingt ans, que les hommes mêmes se barbouillent avant de monter sur le théâtre, nous empêche d'apercevoir les changements de couleur, qui dans la nature font une si grande impression sur nous. Mais le masque des comédiens anciens cachait encore l'altération des traits que le rouge nous laisse voir. » Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture ; Paris, 1719.
Molière a-t-il changé le titre de sa comédie? de VAinmir malade a-t-il fait ensuite PAinour médecin^ en ajoutant des membres à sa famille de médecins, déjà si réjouissante pour le public parisien, qui s'y portait en foule? Non ; Guy Patin se trompe. Il a mis évidemment un mot pour un autre. On avait produit en scène, à la cour, un ballet ayant nom C Amour tna-- Iode; et le docteur a pu confondre ces deux titres, qui se rapportaient également à sa profession.
— On fait ici, en deux, tomes, le recueil de toutes les comédies de Molière, d Guy Patin, lettre du 24 am/ < 666.
Cette édition parut en effet chez Claude Barbin.
Griselle (Séraphin), barbier-chirurgien, avait surpris sa femme en conversation légèrement criminelle avec le médecin Cressé (Pierre). Le Figaro s'était vengé rudement sur les épaules du docteur égrillard, qui fut assez imprudent pour en appeler aux tribunaux. Ennemi juré des barbiers et des apothicaires, Guy Patin nous conte l'aventure, et dit : — Il n'y a rien encore de jugé louchant l'affaire de M. Cressé. Le procès est seulement sur le bureau, mais tout le monde en parle, et se raille du médecin qui se devait contenter de ce qu'il avait eu, sans se plaindre en justice, et même on dit que M. Molière en veut faire une comédie. Gela pourra bien arriver, car dorénavant l'on est las de pleurer, on ne cherche qu'à rire, à l'exemple des dieux de la terre qui rient tant qu'ils peuvent du malheur d'autrui. d Idem sa porembra 1669.
— Le procès de M. Cressé n'avance point; on m'a dit que M. de Molière prétend en faire une comédie ridicule, ayant pour titre le Médecin fowtté et Ip Barbier cocu. » Idem, lettre an
a<tdéofJifl669.
Molière eut sans doute d'autres chiens à fouetter, et laissa là son projet de comédie. Le procès ne fut pas même plaidé. Le barbier cocu, mais battant et content, reçut de l'or en échange des coups de bâton qu'il avait administrés. Ce dénouement était pourtant bien digne de Molière. Le médecin fouetté portait le nom de Cresti^ nom de la mère de notre illustre poète. Molière ne voulut peut-être pas mettre en scène un de ses parents du coté maternel.
— On l'avait fait voir à tout ce qu'il y avait d'oculistes, de chirui^iens et même d'opérateurs plus fameux; mais les remèdes ne faisant qu'irriter le mal, comme on craignait que l'ulcère ne s'étendit enfin sur tout le visage, trois des plus habiles chirurgiens de Paris, Gressé, Guillard et Da-* lencéy furent d'avis d'y appliquer au plus tôt le feu. » Racine, Abrégé de Chistoire de Port-RoyaL
Gressé, tout médecin fouetté qu'il était, Ggure ici d'une manière très honorable pour son talent.
Guy Patin écrit tour à tour M, Molière et M. de Molière. Quelques historiens pensent que l'auteur du Misanthrope et de Tartufe était appelé tout simplement M. Molière par le plus grand nombre de ses contemporains; que dans aucune des signatures que l'on a de lui, cet écrivain n'a fait précéder son nom de la particule nobiliaire ; et que, dans Vlmfnvmptu de Yerêoilles^ il nomme sa femme mademoiselle Mo- Itère. J'avais déjà fait cette dernière observation, pour en tirer une conséquence tout opposée à l'opinion de ces historiens.
La femme d'un bourgeois était appelée modemotsetfe, le litre de madame ne se donnait qu'aux épouses des nobles» elles ne le prenaient anciennement qu'au moment où leurs maris étaient reçus chevaliers; mais les femmes des bourgeois étaient appelées mademMselle de, et non pas mademoisdle tout court. La particule de, placée après mademûiseUe, était un signe patent, irrécusable de roture, une espèce d'ironie constante, qui désignait la demoiselle devenue la propriété d'un bourgeois. Ma grand-mère, Gatherine Gaussen, femme
L'iJtfOUR MÉDECIN. 347
d'un notaire, a toujours été nommée mise de Btaze, mademol. ■elle de Blase, depuis son mariage jusqu'en 1802; tandis que ma mère, Thérèse Bran, d'Apt, arrivant plus tard, en 1782, à l'époque où nous étions en progrès de civilisation, reçut le litre de madame à Tinstant de son mariage, bien qu'elle fût aussi la femme d*un notaire (1). L'habitude était prise dès longtemps à Tégard de ma grand- mère; et, pendant vingt ans, elle fut traitée plus familièrement que sa bru (2). Nous avions dans la maison mademoiselle de Blaze et madame Blaze.
Quand le titre de madame se plaçait sur une bourgeoise» la particule était supprimée.
Molière, nommant sa femme mademoiselle Molièrey a voulu, sinon l'anoblir, au moins la distinguer de la foule roturière.
Des services divers que les feudataires rendaient à leurs seigneurs naquirent les divers degrés qu'il y avait parmi la noblesse et les différents noms de chevalier ^ écuyerf bannerêt^ bachelier. La plus haute dignité de l'homme de guerre était celle de chevalier. Il n'y avait que les chevaliers que l'on traitât de monseigneur^ il n'y avait que leurs femmes qui se fissent appeler madame. Jeanne d'Artois, princesse du sang, qui, le jour même de ses noces, devint veuve de Simon de Thouars, comte de Dreux, ne se remaria point, et ne prit jamais d'autre titre que celui de mademoiselle de Dreux^ parce que le comte son mari n'avait d'autre grade que celui d'écuyer lorsqu'il fut tué dans un tournoi, six heures après leur mariage.
Raoul comte d'Eu, connétable de France, perdit la vie, en 1344, aux joutes d'agrément qui se Qrent pour le mariage de
(1) Blace (Henri-Sébastien), théologien, Uuérateur, mocicieii, membre associé de l'Institut, classe des Beaux-Arts, de 1800 à 1888. Yoyei la Biographie de Micbaud, supplément.
(2) Nora, de nurus, sonne bien plus agréablement; /îrlen, /Islena, affranchissent le provençal des sottes périphrases, ou des mots composés, peHifUs, pelUe-filk.
348 L'Al^IOUR MEDECIN.
Philippe de Valois. Quarante -deux chevaliers et pareil nombre d'écuyers restèrent morts sur la place au tournoi de Nuits. Pour les facéties de ce genre, voyez La Golombière, au chapitre ztii Des tourtiois à fer esmoulu et à outrance^ et des accidens funestes qui y sont arrivés^ tome i, p«ge252.«
Les nobles hommes eurent à peine cessé de se briser les os dans les tournois, qu'ils allèrent se faire crever le ventre à la chasse par les cerfs et les sangliers. Illis deus hœc otia feci4.
Aux états de 1614, la noblesse adressa des supplications au roi, parmi lesquelles on trouve celle-ci : — Que défenses soient faites à toutes sortes de personnes, qui n'étaient pas de qualité requise, de s'attribuer le titre de messire ou de chô" valieTf et à leurs femmes de prendre celui de madame, d
— Je dois parler d'une circonstance qui, bien faible en elle-même, contribua beaucoup à me faire gagner complètement le public, lorsque je pris le rôle du marquis dans l*Ecok des Bourgeois. J'avais observé que les gens de qualité ne disaient jamais en entier le mot de inadame aux femmes qui n'étaient pas de la haute société. Toute bourgeoise, toute fournisseuse élégante, parfumeuse, gantière ou brodeuse, n'était qualifiée par eux que de l'abréviation mume, supposant que c'était assez des deux tiers du mot pour de si petites gens. — Marne... une telle, » disaient-ils» hésitant toujours sur le nom, comme si leur mémoire n'eût pu retenir des appellations aussi roturières. — Marne... une telle, vos gants ne sont pas de la bonne ouvrière; j'irai me servir chez mame.. . une telle autre, d
» Je m'avisai donc de nommer madame Abraham : mame... Abraham. Cela porta : il ne faut qu'un trait, un linéament imperceptible pour donner le dernier coup de pinceau à un personnage. Bellecourt avait manqué celui-là, et le public me sut gré de l'avoir trouvé. » Mémoires de Fleury^ chapitre zvu.
— Requeste d'inscription de faux bn forme de factum, présentée au Châteletle 16 juillet 1676, par le sieur Guichard,
L'AMOUR RIÉDECIN. 349
intendant général des bastimens de son Altesse Royale, Monsieur, contre Jean-Baptiste Lully, faux accusateur, Sébastien Aubry, Jacques Du Creux , Pierre Huguenet, faux témoins et autres complices.
D.. . La bonté divine a permis dans le procez criminel dont il s'agit, que Jean-Baptiste Lully s'estant déclaré Tennemy mortel du suppliant, et, en cette qualité ayant formé deux pernicieuses résolutions, la première, de le diffamer et de le perdre devant le roy et dans toute sa cour ; la seconde, de le calomnier et de le faire périr devant les officiers du roy et dans la justice ordinaire, il ait employé pour l'exécution de ce dernier dessein dans quatre informations qu'il a fait faire les 14 et 18 mars 1675, 20 septembre ensuivant, et 20 roay de la présente année 1676, le témoignage et la voix de dixhuit différentes personnes, dont les unes ont dit si grossière* ment des faussetez visibles contre l'innocence du suppliant, elles autres ont dit si simplement des vérilez avantageuses pour sa justification, que le seul examen de tout ce que ces dix-huit témoins ont dit, soit de vray soit de faux, suffira sans doute, non seulement pour le faire absoudre, luy qui est le calomnié et le persécuté, mais encore pour faire condamner Jean-Baptiste Lully et ses treize complices, qui sont les persécuteurs et les calomniateurs.
» Parmy ces dix-huit personnes qu'on a fait entendre contre le suppliant, il y en a treize qui n'ont guères dit que des impostures très évidentes, et ces treize faux témoins sont :
1 Sébastien Aubry qui est exempt du lieutenant criminel de robe courte, et qu'on appelle vulgairement le petit Aubry.
2 Marie Aubry (1) qui est sa sœur et que Ton appelle aussi la petite Aubry.
3 Marie Yerdier (2) qui est la plus intime et la plus débauchée de ses amies.
(l) Actrice de l'Opépo.
(s) Elle a chanté les seconds rôles à l'Opéra, pendant quarante-cinq
mù • L'AMOUR MÉDECIN.
4 Pierre le Vie (1) qui est son malheureux beau-frère,
5 Pierre Pin qui est son chétif et misérable valet,
6 Marie Legrand qui est servante de sa pauvre mère.
7 Pierre Huguenet qui est petit violon (2) et l'un de ses principaux complices.
8 Jacques Du Creux qui est vendeur de masques (3) et de limonade pour rOpéra» aussi l'un de ses principaux complices.
9 Marie Brigogne qui est pareillement son intime amie, et Tune des plus prostituées chanteuses de TOpéra.
10 La Molière qui est en quelque sorte dans son alliance» comme belle-sœur de Jean Aubry, Vun de ses frères, et qui n*est pas moins décriée par ses déréglemens que célèbre sur le théâtre.
11 Jean de Visé» Tun des plus grands amis de Molière, et que Ton connoist beaucoup mieux dans Paris sous la qualité de PAbbé mariéf qui est son juste sobriquet, que sous le titre de Jean de Yiséf qui est son vray nom.
12 Antoine Petit, charpentier, travaillant aux ouvrages de charpenterie des maisons et de l'opéra de fiaptiste LuUy.
13 Henry Paillet amy intime depuis vingt-cinq ans de Jacques Du Creux le plus dévoué des émissaires de Baptiste Lully.
D'il y en a cinq qui n'ont presque rien dit que la vérité toute simple, et ces cinq véritables témoins sont :
1 Anne Beaucreux, la plus raisonnable et la plus sincère des chanteuses de l'Opéra.
2 Richard Picart, marchand de tabac, parfumeur de cette ville de Paris.
3 Jacqueline Flamand, femme de Richard Picart.
ans ; et M"* de Saint^Christophe, femme de chambre de Madame HenrieUe d'Angleterre, pendant le demi-siècle entier, aa même théâtre.
(!) Médecin opérateur, cliantant à TOpéra.
(3) Il y avait alors les grands et les petits viobns ; la bande des petits, plus habile que celle des grands, avait été formée par Lulli.
(s) Fournisseur de masques pour les danseurs, qui ne paraissaient pMnt alors, en scène, ii visage découvert ,
L'ÂMOUH MÉDECIN. Wà
l Edme Boivin, maislre du cabaret de la Jkvm ranf^t proche le Palais-Royal.
5 Germain Desfoux, principal garçon de ce cabaret. »
Sans montrer la moindre préférence pour mademomlk ou madamôf l'auteur peu courtois de ce factum écrit tout simplement la Molière. Ce qui m'étonne le plus dans cette pièce infiniment curieuse, c'est d'y voir la veuve du grand homme témoigner d'une manière au moins équivoque^ en faveur du brigand qui venait de la chasser de son thé&tre, après avoir spolié son mari.
Henri Guichard, intendant général des bâtiments de Monsieur, duc d'Orléans» en 1668, fut d'abord lié d'intérêts avec Lulli pour l'exploitation de l'Opéra; le fourbe Italien parvint à l'exclure de cette entreprise, alors très lucrative. Guichard attaqua Lulli devant les tribunaux, et publia contre ce musicien un mémoire injurieux. Lulli se vengea de son adversaire en l'accusant d'avoir voulu l'empoisonner avec de l'arsenic mêlé dans du tabac. Une instruction criminelle eut lieu contre Lulli ; ce calomniateur était près de succomber, lorsqu'une lettre de la main de Louis XIV imposa silence à la justice , et vint sauver le coupable d'un arrêt infamant, comme la protection de la courtisane Montespan l'avait affranchi précédemment de la peine capitale.
Avec une aussi brillante^ pompeuse et royale origine, soyez étonné que le vol, la rapine et l'escroquerie aient triomphé paisiblement dans nos théâtres depuis 1672 jusqu'en 1790, et depuis 1807 jusqu'en 1848. Soyez surpris que la France n'ait produit en cinquante ans qu'un musicien dramatique et la moitié d'un. N'a-t-elle pas fait ses preuves lorsque le hideux monopole a fait place à la liberté ? Sans cette heureuse liberté de quelques années, aurions-nous applaudi , coup sur coup, Méhul, Berton, Gherubini, Le Sueur, Steibelt, Boieldieu , Kreutzer, Nicole Isouard , Dellamaria , Martin (Vincent), plus connu sous le nom de Martini, Gaveaux, Solié , Tarchi , Eler, Catel, Mengozzi, Plantade^ Fontenelle, Fay, Lebrun, Langlé, Persuis^ Gresnick^ Devienne, Blangini,
Pacinî, Bruni, et tant d'autres que les dignes successeurs de Lulli n'auraient pas manqué d'étrangler ?
Depuis un temps immémorable, Le monde a yu jouir quelques gens du palais
D*un privilège incomparable :
Ces gens volent toujours, on ne les pend jamais*
DBCAiixr, t670.
Il ne faudrait pas faire de grands changements à cette épigramme pour rappliquer à nos théâtres, ou du moins à ceux qui réglaient leurs destinées autrefois.
Revenons au factum deGuichard; il nous fournira de précieux détails sur l'origine de notre Opéra, sur la première et solennelle organisation du vol. Le camélia. Tenant du Japon, cache sous ses feuilles Tœuf du ver qyi doit le ronger. Tel notre grand théâtre lyrique apportait en naissant le germe de l'ulcère horrible, qui depuis deux cents ans le dévore.
— Les premières et les plus anciennes vérités à cet égard sont:
D 1 Qu*il 7 a près de huit ans que le suppliant a l'honneur d'être du nombre des officiers de Monsieur ; qu'au mois d'octobre de Tannée 1671, Monsieur ayant commandé au suppliant de faire travailler à quelque divertissement, pour le donner à Madame lorsqu'il la recevrait à Villecotrets, après que la célébration du mariage de leurs altesses royales aurait été faite à Ghâlons, le suppliant aurait engagé le sieur de Sablières, intendant de la musique de Monsieur, à composer un opéra en musique pour être représenté devant leurs altesses royales à Villecotrets; que le même sieur de Sablières, en cette qualité d'intendant de la musique de Monsieur, aurait fait le choix des personnes qui devaient y chanter, et qu'entre autres il aurait choisi Marie Aubry, qui dès lors était de la musique de Monsieur, et qui devait faire le principal personnage de cet opéra ; qu'ensuite Monsieur ayant changé de pensée sur ce divertissement, le roi commanda au suppliant de faire représenter cet opéra à Versailles, comme en effet la représentation y en fut faite le 3 novembre i671 ;
L'AMOUU MÉDECIN. ^ 953
qu'après cela le suppliant, par Tordre de sa majesté, avait encore pris le soin d'un second opéra, qui fut représenté à Saint-Germain, pendant les mois de janvier et de février de l'année 1672, et dans lequel Marie Aubry flt encore le principal personnage ; ainsi que Baptiste (LuUi) lui-même en est demeuré d'accord, par sa requête du 14 novembre 1675, où il a lui-même reproché ces deux opéras au suppliant.
» 2* Que toutes les répétitions de ces deux opéras s'étaient faites dans la maison de Léonard Aubry, maître paveur, (poète) père de Marie Aubry, chez qui le sieur de Sablières demeurait alors
» 3» Le roi ayant eu la bonté d'accorder au suppliant le privilège et la permission pour établir une Académie royale des Spectacles , par des lettres patentes du mois d'août 1674 , et Jacques Du Creux étant venu lui en demander une part considérable pour Baptiste, dès le mois de septembre ensuivant, le suppliant offrit d'associer Baptiste à son privilège des spectacles, pourvu que Baptiste le lui vînt demander luimême avec des conditions raisonnables.
» 4" Dès le commencement du mois de février 1675, le suppliant ayant considéré que même par les lettres patentes de son privilège de l'Académie royale des Spectacles, il lui était défendu et impossible d'y mêler aucune pièce de musique, sans l'exprès consentement de Baptiste, qui seul avait le droit de faire chanter en musique dans les opéras, et par ce moyen , le suppliant ayant trouvé que pour rendre ses spectacles plus agréables et plus divertissants par le mélange des chants et des voix , il lui était important et nécessaire d'obtenir de Baptiste la permission d'avoir un second Opéra de musique, il fit ofifrir à Baptiste par le sieur Mérilles, premier valet de chambre de Monsieur, et par le sieur de Suronne, maître d'hôtel de Madame, jusqu'à dix mille livres par an, pour avoir de lui cette permission d'un second Opéra,..,.
» Il y a encore d'autres vérités remarquables qui sont : Que dès la fin de l'année 1673, Marie Aubry quitta la maison de son père qui demeurait vis-à-vis la rue des Prouvairos ;
qu'elle fit ce changement de demeure non seulement pour être plus libre dans son libertinap:e, mais encore pour favo* riser davantage celui de Marie Verdier son intime amie avec Sébastien Aubry son cher frère ; que pour toutes ces raisons, elle prit un aulre logis avec Marie Verdier au-dessus du Palais-Royal (1) ; que depuis ce temps-là ces deux chanteuses de ropéra n'eurent plus qu'une même chambre, une même table, un même lit, une même conduite...., »
Les virtuoses de l'Opéra sont aujourd'hui logées d'une manière plus confortable.
— Qu'à l'égard de Baptiste qui était connu à Marie Aubry comme à tout le reste de la France, pour le plus envieux, le plus avare, et le plus vindicatif des Italiens, elle n'ignorait pas qu'il avait toujours conservé au fond de son ame une jalousie furieuse, et une haine mortelle contre le suppliant, par sept motifs très injustes :
» Le premier à cause des deux opéras que le suppliant avait fait représenter en 1671 et 1672.
» Le second à cause de l'opposition que le suppliant avait formée, en 1672, à son privilège de l'Opéra.
1» Le troisième motif à cause des deux feux d'artifice et de joie que le suppliant avait fait faire dans la place du Palais- Royal, au mois de juin de 1674, en réjouissance de la con* quête de la Franche-Comté, à huit jours l'un de l'autre, et qui tous deux avaient eu l'approbation de Monsieur et de Madame, de toute la cour et de tout Paris, au lieu que dans celui qui avait été fait auparavant par Baptiste vis-à-vis sa maison de Paris (2), et qui l'avait exposé à la risée publique,
(l) C'est-à-dire eD amont du Palais-Royal, dans la rue SaintrHonoré. Les maisons n'étant pas numérotées, on les désignait difficilement. Voici l'adresse du Mercure deFrance en ilhr : A U. de Clèvei d' Amicourt, directeur, rue du Chçtmp fleuri^ dans la maison de AJ, Lour» det, correcteur des comptes, au premier éloge sur le derrière, entre un perruquier et un serrurier, à coté de Vhotel SEnghien, Les numéros n'ont été généralement posés sur les maisons de Paris qu'en 1780.
(?) Belle maison en pierres de taille, pilastres d'ordre composite fort
L'AMOUR MEDECIN. Stf0
il avait donné sujet à tous les spectateurs de dire hautement que s'il n'avait pas bien réussi dans le feu qu'il avait entrepris vis-à-vis de sa maison, on réussirait mieux à celui qu'il
avait mérité en Grève »
Saint-Gilles, dans une très longue chanson, dit un mot de VeGfroyable châtiment infligé par les lois au complice de Lulli.
Grand Dieal qaelle est yoU« justice !
Chausson va périr par le feu, Et Guitaut, pour le même vice, A mérité le cordon bleu, • BiMiotfiéqiM de l'Arfcnal, Manuscrit*, Bdk$'LeUre8, tome 79.
En 1685, deux ans avant la mort de Lulli, Boileau publiait le portrait de ce aiusicien, crayonné de la manière suivante :
En vain par sa grimace un bouflTon odieux
À table nous fait rire et divertit nos yeux :
Ses bons mots ont besoin de farine et de plâtre.
Prenez-le tête à tète, ôtez-lui son théâtre;
Ce n'est plus qu'un cceur bas, un coquin ténébreux ;
Son visage essuyé n'a plus rien que d'affreux.
Épitre IX, Au marquis de Seignelaù
CLITANDRV.
Monsieur, mes remèdes sont différents de ceux des autres. Ils ont Témétique, les saignées, les médecines et les lavements; mais moi, je guéris par des paroles, par des leUres, par des talismans, et par des anneaux constellés. Acte IH, scène 6.s
Au reste, je n*ai pas eu seulement la précaution d'amener un notaire ; j'ai eu celle encore de faire venir des voix, des instruments et des dan»
riches, de neuf croisées de face sur la rue Sainte-Anne et de cinq sur la rue Neuve-des-Petits-Gbamps, qui lui donne le n* 46. Treize fenêtres sont ornées de masques de théâtre ; au-dessus de celle du milieu, sur la rue Sainte-Anne, on voit, en bas-reliefs, des instruments de mnsiqne, une timbale, des trompettes, des cornets, une guitare que le propriétaire actuel a surmontés d'un garde -manger en toile assez proprement ajusté. Lulli possédait en outre la maison n® 32 de la rue des Moulins, deux maisons à la Ville-l'évéque-lès-Paris, une cinquième h Puteaux.
356 L'AMOUR MÉD^CLN.
senrs pour célébrer la fête et pour nous réjouir. Qu*on les fasse ?eiiir* Ce sont des gens que je mène avec moi, et dont je me sers tons les jours pour pacifier avec leur harmonie et leurs danses, les troables de l'esprit. Scène 7.
La Comédie, le Ballet, la Musique, personnages allégoriques, exécutent le prologue de l'Amour médecin; et reviennent, au dénouement, chanter ensemble ces vers très bien rhythmés :
Sans uouSl tous les hommes Deviendraient mal sains ; Et c*est nous qui sommes Leurs grands médecins.