‹ Molière musicien; notes sur les œuvres de cet illustre maître, et sur les drames de Corneille, Racine, Quinault, Régnard, Montluc, Mailly, Hauteroche, Saint-Évremond, Du Fresny, Palaprat, Dancourt, Lesage, Destouches, J.-J. Rousseau, Beaumarchais, etc.; où se mêlent des considérations sur l'harmonie de la langue françaiseChapitre 65 sur 90 · PREMIER MEDECIN · texte numérisé non relu

PREMIER MEDECIN

^Uro non è la pazzia Che malinconia*

Jl malato JVon è disperato, Sevolpigliar unpoco d'allegria, AUro noii é la pazzia Cfie malinconia.

SECOND HEDSCIIV.

iSf^, cantate, ballate, ridete ;

E se far meglio voleie, ■ Quando sentite il deliro vicino^ Pigliate del tnno, E qiialche voUa un poco di tabac.

Ailegrammte, monsh Pursognac.

Plusieurs médecins duxvir siècle avaienl voulu faire une

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panacée de la musique. Tout le monde croyait alors à la morsure de la tarentule, à l'accablement» la torpeur qu'elle causait, et dont on était délivré par des airs suaves d^abord, et chantés, exécutés par degrés avec autant d'éclat que de vitesse. Le charme de la musique a produit souvent des eflels «erveilleux pour la guérison de certaines affections nerveuses; la harpe de David ne calmait-elle pas les fureurs de Saùl? Mais nos anciens acceptaient aveuglément tout ce que les Grecs, les Latins et certains auteurs du moyen âge avaient écrit sur ce sujet. Des historiens de la musique ont répété sérieusement les fables de l'antiquité, sans négliger de leur donner des faits contemporains^ tout aussi vraisemblables, pour accompagnement. Voici quelques unes de ces facéties.

Pylhagore de Samos établit l'usage d'endormir les souverains au son des instruments, afin de leur procurer un sommeil agréable. Montaigne employa ce procédé pour réveiller ses enfants. Py thagore composait des chants pour apaiser les passions violentes, comme un apothicaire compose une potion calmante pour la guérison d'un malade.

Démocrile a laissé par écrit, que le son de la flûte bien jouée guérit plusieurs maladies. Burette, dans une dissertation sur la musique des anciens, insérée dans le cinquième volume des Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres^ parle d'une inQnité de maux que la musique guérissait ; de ce nombre étaient la fièvre-quarte, la peste, la syncope, Wpilepsie, la folie, la surdité^ la sciatique, la morsure des vipères : il cite pour garants de ces cures opérées par le baume harmonieux, des auteurs grecs et latins. Marien Capelle affirme que le chant guérissait la fièvre, et qu'Âsclépiade remédiait à la surdité par le son de la trompette : le Cretois Tbalétas, par la douceur de sa lyre, délivra les Lacédémoniens de la peste. Athénée rapporte que la flûte guérit la goutte sciatique, en faisant observer que pour réussir en cette cure, il faut jouer de cet instrument sur le mode phrygien. Aulu^-Gelle» au contraire» recommande un mode plein de

douceur, et non de véhémence comme le phrygien. Cœlius Aurelius marque même jusqu'à quel degré devait aller cette espèce d'enchantement ; c'était jusqu'à ce que les ûbres de la partie venant à sautiller en palpitant, la douleur fût dissipée, quosy cum saltum sumerent palpitando^ discusso dolore^ mitescerenL

Théophraste se borne à dire que la musique charme, apaise les douleurs ; je suis de son avis : les sons mélodieux peuvent suspendre la vivacité de certaines souffrances. On lit dans le troisième livre des Leçons de Louis Guyon^ qu'une femme très valétudinaire, et surtout fort incommodée de la goutte, fit venir un ménétrier qui jouait très bien de la flûte et du tambourin, et qui s'en acquitta si vivement, que la malade tomba par terre, privée de sentiment et de respiration. Revenue de cet évanouissement, elle se plaignit de grandes douleurs ; le musicien s'étant remis à jouer encore plus vite, cette seconde dose de musique produisit un si bon effet, que la malade se trouva peu de temps après délivrée de ses maux, et parfaitement guérie. Elle vécut cent six ans, grâce au ménétrier qu'elle avait pris à ses gages.

Le célèbre médecin Fagon employa plusieurs fois avec succès la musique dans la guérison de certaines maladies nerveuses, telles que la catalepsie, le mal caduc et Thystérie. Il eut à ce sujet des conférences avec Lambert et Lulli, qui le secondèrent puissamment dans ses expériences. Hilaire Le Puis, belle-sœur de Lambert et son élève, dont la voix avait une douceur, un charme particuliers, fut d'un grand secours à messieurs de la Faculté dans leurs expériences. Les Mémaires de l'Académie des sciences^ 1702 et 1707, font une mention très honorable de guérisons récemment opérées par la vertu de la musique.

— J'ai connu particulièrement un gentilhomme fort sujet à la goutte, qui soulageait ses douleurs, ou s'en délivrait quelquefois, par le moyen d'un grand bruit. Il appelait tous ses valets dans sa chambre, et les faisait frapper à grands coups sur les tables et le plancher; ce bruit cadencé, joint au

son de quatre vielles, était son remède souverain. » MissoN, Voyage (Tltalie, 1688.

— Le père Victor, gardien des Reeollets de Châteaudun, était à Tagonie; son médecin Destrée fait venir des violons dans la chambre du mourant pour dernière ressource ; ils jouent plusieurs airs, et le père Victor, très sensible à la musique» se ranime au bruit des instruments ; il sourit en voyant danser un de ses confrères âgé de septante-deux ans, un particulier et le chien du médecin. Bientôt une abondante transpiration survient au malade, et cette crise salutaire assure sa résurrection. » Baghàumont et Pidansat, Mémoires secretSy 18 février 1786.

— Une foule d'observations m'a prouvé que l'usage de la voix, soit parlée, soit chantée, ajoute à Ténergie des autres organes. Le fameux docteur Graham, l'inventeur du LU eéUste et du Tempk de la santéf ordonnait aux époux de chanter ensemble, comme un moyen de vaincre la stérilité. La sage-femme, ou l'opérateur armé du fer qui rend la santé, encouragent le malade à déployer librement les accents de sa douleur. » Lebiontev, Parallile de la danse^ du charU et du dessin f 1800.

Le Molière du xvi*" siècle, Rabelais avait déjà frappé de ridicule une grande part des vertus médicinales et curatives qne les anciens attribuaient à la musique. Dériseur de sa nature, musicien et médecin instruit, il pouvait toucher fort et juste. Sa critique est très amusante. Le chapitre 20 du livre V de Pantagruel nous dit :

Comment la Quinte Essen4xg7iarissoit les malades par chansons.

D En la seconde guallerie, nous feut par le capitaine monstre la dame, jeune, et si avoit dixhuyct cens ans pour le moins, belle, délicate, vestue gorgiasement, au mylieu de ses damoiselles et gentilzhommes. Le capitaine nous dist : Heure n'est de parler a elle, soyez seullement spectateurs attentifz de ce qu'elle faict. Vous, en vostres royaulmes, avez quelques roys lesquelz fantasticquement guarissent d'aulcunes maladies, comme scrophule, mal sacré, fiebvres

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quartes, par seule apposition des mains. Geste nostre royne de toutes maladies guaril sans y loucher, seullemenl leur sonnant une chanson selon la compétence du mal. Puys nous monslra-les orgues, desquelles sonnant, faisoit ses admirables guarisons. Icelles estoyent de façon bien estrange. Car les tuyaulx estoyent de casse en canon, le sommier de gaiac, les marchelles de rheubarbe, le suppied de turbith, le clavier de soammonie.

» Lors que considérions ceste admirable et nouvelle structure d'orgues, par ses abstracteurs... et aultres siens officiers, feurent les lépreux introduictz : elle leur sonna une chanson, je ne sçay quelle, feurent soubdain et parfaictement guariz. Puys feurent introduictz les empoisonnez, elle leur sonna une aultre chanson, et gens debout. Puys les aveugles, les sourds, les muetz, les gens apoplectiques, leur appliquant de mesme. Ce que nous espouvanta, non a tort, et tumbasmes en terre^ nous prosternans comme gens exstaticques et raviz en contemplation excessifve et admiration des vertuz qu'avions veu procéder de la dame, et ne feut en nostre pouvoir aulcun mot dire> ainsi restions en terre, quand elle, touchant Pantagruel d'ung bouquet de roses franches, lequel elle tenoit en sa main, nous restitua le sens et le fit tenir en piedz. )»

Mesmer activait les effets puissants et salutaires du magnétisme au moyen de la musique. Il pensait que le fluide magnétique se propageait par le son.

Les prêtres de l'antiquité conjuraient les épidémies par des fêtes et des jeux publics , et ce fut dans ce dessein que les augures de l'Étrurie en apportèrent l'usage à Rome. En 1720, lors de la peste , dans ses conseils aux magistrats de Marseille, Chirac, le premier médecin du roi, leur recommanda surtout de distraire le peuple par des chants , des danses et des parades exécutés en plein air; mais son mémoire arriva trop tard et pendant que la désolation universelle rendait ce moyen impraticable.

309 MONSIEUR DE POURCEAUGNAG.

Quelque ravage afli*eux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amanls est encor plus funeste ; Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain. Quand le péril douteux épargne un mal certain.

Ce péril dtmteuœ, c'est la peste ; ce mal certain, c'est Tabsence de .robjet aimé , nous dit le grand Corneille , en ces vers burlesques de son OE^ipe, Aux ravages de la contagion, qui certes n'était pas un péril douteva pour les cent mille Provençaux frappés de morl, vint se joindre un autre fléau, niai certain, peste plus durable, lèpre que les ferrins promènent aujourd'hui sur leurs vagons de Bordeaux à Strasbourg et de Marseille à Brest , laissant partout sur leur passage quelques miasmes destructeurs. Ce fléau, c'est le patois pari^ sien, le prolixe lanternois , que plusieurs nomment langtte française. Les cent mille défunts inhumés à Marseille et dans ses entours furent remplacés, en grande partie du moins, par des Franciots qui vinrent corrompre le langage national dans les grandes villes", oîi le français n'avait pas encore osé se montrer. On y parle maintenant un jargon qui tient de l'un et de l'autre ; des mots français figurant dans des phrases construites à la provençale, forment un baragouin très réjouis* sant. La contagion gagne déjà les petites villes, il faut se réfugier dans les villages pour y rencontrer l'or dégagé de tout alliage impur. Inde mali lobes.

Une peste toujours entraîne une autre peste.

Aux premières représentations de Pourceaugnac , données à Chambord, le 6 octobre 1669 et jours suivants, les intermèdes, musiques parLulli, furent chantés par Langeais , ténor; Gaye, baryton , et M"' Hilaire Le Puis. LuUi joua le rôle d'un des médecins grotesques, et dit sa part des couplets italiens qu'il avait rimes ; mais il faut que je vous raconte ce qui s'était passé précédemment à Versailles.

Louis XIV et toute sa cour devaient figurer dans Àlcidiane, ballet, où ce prince représentait quatre personnages différents : la Maison de France^ Pluton, Mars et le Soleil. Le

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baladin couronné vêtu de son justaucorps de drap d'argent, sur lequel flottait un large manteau de velours cramoisi , semé de fleurs de Us d*or et doublé d'hermine ; le roi tenant le sceptre d'or et la main de justice, brûlait d'impatience de ce qu'on ne levait pas le rideau pour commencer le spectacle. On retardait ainsi Tagrément que devait lui procurer l'exhibition de ses talents dramatiques. Lulli n'avait point à redouter la colère du public; c'était le quadruple acteur qu'il fallait contenter. Louis envoie à Lulli plusieurs émissaires pour lui dire de se hâter. Voyant que rien n'avançait, il lui dépèche enGn un officier pour lui signifler qu'il se lassait d'attendre dans sa loge, sous son harnais , et qu'il voulait absolument qu'on levât le rideau. Lulli, moins occupé de la colère du roi, des ordres pressants qu'il donnait, que de ce qu'il avait encore à faire, répondit avec un admirable sang*froid : — Le roi est le maître ; il peut attendre tant qu'il lui plaira. )>

L'acteur attendit , un danseur ne saurait s'élancer sur le théâtre avant que les violons aient fait entendre son entrée, et Lulli commandait aux violons. La Maison de France resta dans sa loge, dans son camerino^ jusqu'au moment où le directeur de l'orchestre ordonna de frapper les trois coups. La Maison de France enrageait, et sa mine courroucée ne promettait rien de bon à Lulli. Jean-Baptiste voulut en- vain tenter un raccommodement au moyen de quelques plaisanteries; elles furent très mal reçues, et déjà ses ennemis se réjouissaient de la chute du musicien courtisan. Trajan n'était pas du tout content.

Il fallait frapper un grand coup pour conjurer la tempête qui grondait sourdement, et prévenir un éclat dont les con^ séquences devaient être funestes. Lulli s'arrange avec Molière pour annoncer MoTisimr de Pdurceautjnac ; cette pièce amusait beaucoup le roi. Le spectacle promis, le rideau levé, Pour' ceaugnac est arrêté par une indisposition subite de Molière , chargé de représenter le gentilhomme limosin. Lulli se fait proposer pour remplir ce rôle à l'instant, aQn que le roi ne

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soit point, privé du plaisir qu'il s'était prorais: l'offre est acceptée. Lulli joue avec beaucoup d'esprit et de vivacité, ne perdant pas de vue son spectateur essentiel : il voit avec peine que ses lazzi, ses facéties, ses charges même ne dérident pas le front de Jupiter.

11 commençait à désespérer, quand arrive la scène des apothicaires. Pourceaugnac, harcelé, ne songeait point aux seringues qui le menaçaient. Il courait, dansait, gambadait: Louis ne riait point. Pour obtenir enfin ce sourire si désiré, Lulli remonte la scène, descend avec rapidité, prend son élan et saute à pieds Joints au milieu du clavecin de l'orchestre, le brise en mille pièces, au risque de se casser les jambes : l'instrument vole en éclats, et fait en ce moment plus de bruit qu'il n'en avait jamais faiL Lulli disparaît dans l'abtme, sa chute est un triomphe. Accroupi sur les décombres harmonieux, le malin bouffon a vu le roi partir d'un bruyant éclat de rire, applaudir de toutes ses forces. Lulli revient par le trou du souffleur, et continue sa course au milieu des transports d'hilarité de l'assemblée toujours attentive , fidèle à suivre le commandement de son chef de file.

—Fais-nous rire, Baptiste,» disait Molière à Lulli dans leurs réunions d'artistes. Molière s'amusait beaucoup des plaisanteries du Florentin , de ses contes d'une gaieté souvent trop libre, et qu'il disait, qu'il mettait en scène dans la perfection. Il se brouilla cependant avec lui pour des tracasseries au sujet du privilège de l'Opéra, qui ne permettait à l'illustre auteur de Tartufe de faire chanter plus de deux voix dans ses divertissements et d'avoir plus de six instruments de la famille du violon dans son orchestre. Aussi Molière fit-il composer, en 1672, la musique daMalcule imaginaire par Charpentier. Si l'on excepte encore Mélicerie, que Lalande avait musiquée, toutes les autres pièces de Molière doivent leurs chants et leurs symphonies à Lulli.

Qoant à la noble Callîope,

Sans le secours de qui Fon choppe

Dans la structure des beaux vers;

Des poètes de talenis divers»

La divertissent par leur danse, Comme entendus à la cadence.

Son Gis Orphée après survient, Qui sur ]a lyre l'entretient, Ou du moins son parfait copiste, Savoir l'admirable Baptiste, Et l'on entend dessus ses pas^ Les accents tous remplis d^appas, D'une nymphe qui de son ame Découvre l'amoureuse flamme.

Lullî, représentant Orphée, et M"' Hilaîre Le Puis, une iiympbe dans le Ballet des Muses^ 12 décembre I666.

Lucette contrefait une Languedocienne. Molière la fait arriver à la huitième scène de Tacte deuxième pour attaquer Pourceaugnac à son tour, en lui rappelant un prétendu mariage avec elle contracté, Fabandon qu'il a fait de sa jeune famille, restée à Pézénas, etc., etc. La scène est charmante, d'un comique excellent, mais pour la rendre' vraisemblable, il eût fallu nécessairement récrire en languedocien. Gléonte parle turc à Jourdain ; Sganarelle fait sonner des mots latina aux oreilles de Géronte : ce turc et ce latin n'ont aucun sens, et ne peuvent être hasardés qu'à la faveur de l'ignorance et de la stupidité bien connues des personnages à qui ces phrases extravagantes sogt adressées.

Il n'en est pas ainsi de Pourceaugnac. Chargez-le de ridicules tant qu'il vous plaira; faites-le d'une pâle à se laisser duper cent fois de suite par l'univers entier ; il existera toujours un point sur lequel vous le trouverez invulnérable , ferré jusqu'aux dents, et ce point c'est la langue de son pays. Croyez qu'il la connaît admirablement , et que toutes les Lucetles*de Paris et de sa banlieue échoueront auprès de lui, quand elles voudront contrefaire une Languedocienne. Cela ne se contrefait pas, même après vingt-cinq ans de travail et d'études. Au lieu d'annoncer Lucette comme une feinte Gascofine, il fallait que Molière dit tout simplement Gasconne^ et lui fit parler correctement la langue de Pézénas, Il était alors

M6 MONSIEUR DE PQURCRAUGNiC.

assez de Languedociennes à Paris pour que Molière en supposât une réelle.

Le jargon de Lucette moilié parisien , moitié gascon , et dont toutes les phrases sont construites d'après la syntaxe française, amusera le public, toujours prêt à rire quand un acteur baragouine, même avec une gaucherie insigne ; mais il ne s'agit point ici d'égarer l'assemblée, il faut tromper le gentillâtre limosin ; il faut lui présenter un appât auquel il puisse raisonnablement se laisser prendre : et Lucette a révélé sa fourberie en ouvrant la bouche. Quand elle a dit seule* ment : — Ah I tues om, Pourceaugnac doit, extemplàf subito^ sur-le-champ, lui répliquer. — Languedocienne de Paris , Gasconne de Strasbourg, Provençale de Brest, Franciotie de Pontoise, retourne à l'école, et va prier tes maîtres de l'apprendre un peu mieux ta leçon ; va te promener à Pézénas, .et tu verras si l'on y parle ainsi. Quand on veut appeler, charmer, fasciner les alouettes, il ne faut pas imiter le ramage du bélier.

Pourceaugnac possède en sa tète un morceau de judiciaire^ qui va l'avertir à l'instant du piège trop grossier où la Fran« ciotte voudrait l'entrainer. Vous me direz qu'il est fort indifférent aux Parisiens que Lucette parle bien ou mal le languedocien qu'ils ne comprennent pas. Je ne saurais admettre cette raison. Supposez un auditoire qui n'ait aucune connaissance du latin ; vous plairait-il d'entendre dire à la Comédie- Française, et de voir superbement et magniflquement imprimer dans les Plaideurs :

Nutrixeau sadiis placuil sedpicta Franeoni?

Voilà du latin bâti , figuré dans le goût du languedocien de Lucette. D'ailleurs Pourceaugnac est représenté dans beaucoup de villes où l'on se moquerait du langage de la Franciotie, s'il n'était rectifié, traduit par une actrice intelligente et possédant l'embouchure de cet instrument, l'into** nation de cette musique.

Ah I tu es om, et à la fi yeù te trobi. Voilà deux pronoms.

MONSIEUR DE P0URCEAU6NÂC. S«7

plus une conjonction qu'un Languedocien ou Provençal doit rigoureusement supprimer, disant : Ah î sies assiy àla fite trobi. C'est ainsi qu'une Lucette gasconne traduit le français de Molière. Tn es, et^ je te, placés de cette manière n'ont jamais été languedociens.

Tu fas semblant de nou me pas ctyncuisse, et nou rcmgisseSf impudint qtie tu sios, tu ne rougisses pas de me beyre. Voilà du français tout pur, dont on a provençalisé les terminaisons. Deux tu, les trois négations nou, nou, ne, doivent disparaître comme nuisibles; elles embarrassent inutilement le discours et le dégradent. Si vous voulez que Pourceaugnac prenne Lucette pour une galoise de Pézénas, il faut au moins qu'elle dise : Fas semblant de me pas counouisse, rougisses pas, impu" dini gus tu sios, rougisses pas de ms beyre. Je conserve le second tu, impudint que tu sios, parce qu'il est bien placé pour donner plus d*énergie à la phrase.

Jene pousserai pas plus avant un examen qui se prolon* gérait beaucoup trop. Je pourrais traduire le texte franciot de Molière en languedocien classique ; il vaut mieux que je le respecte et le transcrive, en corrigeant les fautes d'imj)ression et d'orthographe, en rétablissant les mots oubliés, en séparant deux mots, trois, quatre mots réunis en un seul, tels que tabla, qu'il faut écrire ta plà (1) (si bien] ; alloc, al lioc (au lieu) ; saquos bous (si cela est vous), que nous écrirons seacd es bous, ou, mieux encore, pour nous rapprocher de Molière s'acd es bous. Les r des infinitifs ne se prononcent que lorsqu'elles sont suivies d'un mot commençant par une voyelle : j'écrirai donc espousar au lieu d'espmisa. L'a de ce mot, dont on a mal à propos retranché Vr finale « devrait porter l'accent qui distingue Yd dur de l'a muet. Maridà signifie marié ; marrida^ mmnvtkUe ; vous voyez combien il importe de ne pas négliger les accents, lorsque l'on a quatre

(l) Ces mots ta plà sont très bien figurés dans le chapitre 4 S du livre IV de Pantagruel : — Cap de Gascoigne, là plà dormiê ton. » Rabelais écri?ait bien le languedocien.

voyelles qui changent de rôle, en devenant dures, de muettes qu'elles élaient précédemment , et vice versa. Les mots imprimés en italiques doivent être considérés comme nuls, non avenus; et, comme nuisibles, supprimés, effacés^ évaporés, anéantis.

LUCBTTE.

Ah ! sîes assi, et à la fi yeà te trobi après aber fach tant de passes. Podes-la, scélérat, podes-ta sonstenir ma bisto?

Qo^est-ce que veut celte femme-là?

LUCBTTB.

Qae te boii, infâme I iu fas semblant de nou me pas coanouisse, et nou rougisses pas, impadint que tu sîos, iu ne rougisses pas de me beyre. (ji Oronle,) Nou sabî pas, moussu, s*acù es bous doun m'anl dit que bouillot espousar la fillo ; mais y eu bous declari que yeù son sa fenno, et que y a set an, moussu, qu'en passen à Pezenas, el aguet radresfo, d'ambe sas mignardisas, corne sa ta plà fayre» de me gagnar lou cor el m*ôubligel prà quel mouyen à li dounar la man per l*espousar.

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