Le Dépil amoureux. Acte 1, se. i
DEUXIÈME CONFÉRENCE. ol
Molière détestait les Précieuses; lui-même n'était pas raffiné dans son style; toutes les grossièretés imaginables d'expression, vous pouvez les ramasser dans ses comédies; il met, toutes les fois qu'il le peut, l'expression crue et brutale : eh bien , il veut peindre un jour les Précieuses : voyez comme il attrape leur jargon!
Il attrape de même dans le Misanthrope le langage de la société la plus polie, comme, dans les scènes de paysans, le langage des paysans les plus mal façonnés. Il attrape également le patois de nos provinces; regardez dans M. de Pourceaugnac comment parlent la Picarde et la Languedocienne; vous jureriez que vous êtes en Languedoc et en Picardie; vous pouvez prendre dans VÉtourdildi scène où Mascarille se fait Suisse, et la scène des deux Suisses dans M. de Pourceaugnac; s'il existe quelques Suisses à Paris, qui parlent ce mélange d'allemand et de français que vous pouvez entendre encore aujourd'hui, c'en est une photographie.
Ainsi, la justesse du langage est complète;
et Molière y a d'autant plus de mérite, c'est d'autant plus un fait de génie, que le langage que lui a donné la nature, et que son temps lui donne aussi, n'est pas encore bien débrouillé ni assoupli.
La justesse de Molière est non moins étonnante dans le choix des circonstances destinées à exprimer un sentiment vif, et cela d'une façon tout à la fois simple et naturelle ; à le faire sauter, pour ainsi dire, aux yeux du spectateur, de la façon la plus prompte et la plus facile.
Chaque fois qu'il s'agit pour Molière d'exprimer un état d'âme énergique, vous êtes sûrs qu'il cherchera la circonstance en apparence la plus facile à trouver, si facile, si simple, que peut-être un d'entre vous dira : « Je l'aurais bien trouvée ! » Et cependant, parmi tous les auteurs comiques, pas un ne l'a trouvée!
Cette circonstance est souvent triviale et brutale, surtout quand il s'agit de peindre un état d'âme excité, une passion; c'est alors qu'il se plaît à la choisir telle, mais il la rend charmante, pittoresque, colorée, sans qu'elle cesse
d'être triviale et brutale, et surtout pleinement comique.
Quand Don Juan, le seigneur brillant, couvert d'or, et prodigue de belles paroles, arrive dans le village de Charlotte et de Mathurine, qu'il accable Charlotte de ses brillantes promesses et de ses projets de mariage, comment Molière exprimera-t-il d'un seul mot Charlotte fascinée et séduite d'avance par le beau langage de Don Juan? Il prend la circonstance la plus vulgaire, celle de tous les jours,
DON JUAN
Sganarelle, regarde un peu ses mains.