Malade imaginaire, Acte H, se. ii
DEUXIÈME CONFÉRENCE. b5
Sganarelle, discutant avec Don Juan, lui dit : « Vous croyez bien à une autre vie? » Don Juan hausse les épaules. Sganarelle reprend : « Mais vous croyez bien au paradis? » Don Juan hausse encore les épaules. Sganarelle : — « Alors, vous croyez à l'enfer? » — Don Juan ne dit rien, et Sganarelle poussé dans ses derniers retranchements : « Vous croyez au moins au moine bourru? » — Et comme Don Juan fait le même signe qu'auparavant, Sganarelle s'écrie : « Vous ne croyez pas au moine bourru...? Voilà ce que je ne puis souffrir, car il n'y a rien de plus vrai que le moine bourru, et je me ferai pendre pour celui-là! »
Voulez-vous encore un trait, un trait admirablement choisi pour peindre l'esprit d'une condition : vous le trouverez dans la bouche du même Sganarelle. Il a été associé, malgré lui, à tous les crimes de Don Juan; il déleste Don Juan qu'il sert, et cependant ne peut se défendre d'une certaine sympathie pour lui. Eh bien, quand Don Juan disparaît, entraîné par
la Statue du Commandeur, Sganarelle, comme moralité, fait entendre ce seul cri : « Mes gages, mes gages*? »
Ainsi, c'est toujours la circonstance la plus simple, et en même temps la plus expressive que Molière choisit. Cette circonstance toute simple peut être quelquefois atroce. On rit toujours aux Précieuses ridicules : il est convenu qu'on doit rire, et Ton rit, et l'on ne médite pas sur tous les mots. Chaque fois qu'on recommence la lecture de Molière, on trouve des abîmes de perversité causée par la passion. Dès la deuxième scène des Précieuses ridicules que voyons-nous? C'est Cathos, et c'est Madelon, qui sont des filles romanesques, des filles de la bourgeoisie que leur condition irrite, qui veulent vivre dans le grand et dans le fin; comment Molière ex primera- t-il cet état d'esprit d'une sotte bourgeoise enragée de l'être , et qui a l'imagination dépravée par d'absurdes romans? Par le langage qu'elle tient à son père :