Femmes savantes, Acte I, se. i
autant de vertus solides qu'on voudra; mais elle n'est pas façonnée, elle n'est pas ^jo/^e. La Rochefoucauld a dit, dans ses maximes, un mot bien outré, mais qui paraît juste : « Il y a de bons mariages : il n'y en a pas de délicieux. » Le mot est charmant, mais, dans la littérature au moins, il est outré; il y a des mariages qui sont à la fois bons et délicieux, le mariage de Silvia avec Dorante dans les Jeux de V Amour et du Hasard, le mariage d'Araminte avec son intendant, dans les Fausses Confidences. Voici la nuance que je veux exprimer sur Henriette : on peut faire avec elle un mariage bon; on ne peut en faire un délicieux; ce n'est ni une marguerite, ni une violette.
Voulez-vous que je vous fasse saisir, par un exemple frappant, ce que je veux dire, lorsque je dis que les femmes de Molière ne sont pas dégrossies? Je vais vous montrer dans la même situation une femme, une jeune fille de Molière, et une femme telle que savait en créer le théâtre vraiment bourgeois du xvni" siècle, ce théâtre si honnête, si poétique, expression
achevée de cette bourgeoisie à la fois tempérée et héroïque qui a su faire 1789 et 1830? Je vais vous montrer l'une en face de l'autre, dans la même situation, Angélique, du Malade imaginaire, et Rosine, du Barbier de Séville : vous allez voir la différence.
Cléante, qui recherche Angélique, s'introduit près d'elle aux lieu et place de son maître de chant, pour lui donner une leçon de chant; c'est un moyen de lui parler à l'insu de son père, Argan, qui, comme vous le savez, voulant marier sa fille à un médecin, parce qu'il faut qu'une bonne fille épouse ce qui est utile à la santé de son père, éloigne Cléante tant qu'il peut.
De même, quand /Mmaviva, éconduit comme soldat du logis de Bartolo, cherche à y rentrer, il dit que Basile, maître de musique de Rosine, est malade, et l'a chargé, lui Almaviva (Lindor), de venir le remplacer; il donne une leçon de musique à Rosine.
Ni Rosine, ni Angélique ne sont prévenues de la ruse à laquelle ont recours Cléante et
Almaviva. Quand ell^s les voient, elles poussent le premier cri de la Nature, un cri de surprise : ce cri, il faut qu'elles l'expliquent, l'une à Argan, son père, l'autre à Barlolo, son tuteur. Eh bien, vous allez voir de quelle manière différente Tune et l'autre l'expliquent, et vous allez voir aussi de quelle pâte différente elles sont pétries :
ANGÉLIQUE
Ah ! ciel !
ARGAN
Qu'est-ce? D'où vient cette surprise?
ANGÉLIQUE
C'est...
ARGAN
Quoi? Qui vous émeut de la sorte?
ANGÉLIQUE
C'est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.
ARGAN
Comment?
ANGÉLIQUE
J'ai songé cette nuit que j'étais dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne, faite tout comme monsieur, s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étais et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit ^...