Le Barbief de Séville, Acte III, se. iv
dans le théâtre de Molière, condition puissante et incomplète. Yous voyez ici un des défauts de Molière, dans ce fait que ses femmes ne sont pas façonnées. Il y a certainement de la faute des mœurs du temps : le xvu® siècle n'élait pas aussi brillant dans la réalité qu'il le paraît à distance; mais il y a aussi le défaut de Molière, le défaut de l'artiste; il n'avait pas la délicatesse de touche, le fini et la finesse; Molière n'avait pas le je ne sais quoi de poétique, la source fraîche qu'avaient eue avant lui Ménandre et Térence, et que devaient avoir après lui Gresset, Sedaine, Marivaux, Beaumarchais, et même Destouches, même Piron ! Mais, en raison de tout ce qu'il a de plus qu'eux, on peut lui passer ce défaut.
L'observation, cette faculté prodigieuse de Molière, n'est peut-être si puissante chez lui, que parce qu'elle est profondément impartiale et indifférente. Il peint des vices et des passions ; il les peint tels qu'ils sont; il ne se soucie absolument pas de savoir si, en les réalisant, il ne lui arrive pas de nous intéresser, si parfois
nous ne nous intéressons pas aux vices. Il nous intéresse très bien aux vicieux qu'il met devant nous; dans Don Juan, nous sommes toujours pour don Juan; pourquoi? C'est qu'au milieu de ses vices, don Juan a conservé le point d'honneur et le courage. Et voyez un irait où éclate la profonde impartialité du génie : Don Juan, ce sont les mauvaises passions, les vices, les crimes : eh bien, Molière les punit dans une de ses bonnes qualités, le courage : Don Juan ne veut pas qu'il soit dit qu'il a eu peur du commandeur; c'est pour cela qu'il tient la promesse qu'il a faite d'aller dîner avec lui, et qu'il suit « l'homme de pierre » qui l'emporte au fond des enfers.
Voyez V Avare : l'avarice n'est pas une passion intéressante; mais il y a un moment où celte passion cause à tous ceux qui l'éprouvent des souffrances réelles; leurs entrailles crieut, et les nôtres ne peuvent s'empêcher de crier. Je ne sais pas comment vous êtes, mais, pour moi, je n'ai jamais pu lire sans émotion, sans me mettre du parti de cet avare si insensible.
d'Harpagon, la scène où Ton vient de lui prendre sa cassette ; il n'y a rien de plus tragique :
Au voleur! au voleur! A l'assassin! au meurtrier! Justice! juste ciel! je suis perdu! je suis assassiné! on m'a coupé la gorge : on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? Qu'est-il devenu? Où est-il? où se cachet-il? que ferai-je pour le trouver? Où courir? Où ne pas courir? N'est-il point là? N'est-il point ici? Qui est-ce? Arrête? (A lui-même, se prenant par le bras.) Rendsmoi mon argent, coquin!... Ah! c'est moi! mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, ce que je fais. Hélas, mon pauvre argent! mon pauvre argent! mon cher ami! on m'a privé de toi? et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; sans toi il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus; je me meurs, je suis mort, je suis enterré K
Ici le comique reparaît.
Il y a un exemple beaucoup plus frappant encore dans le rôle d'Arnolphe; vous savez ce qu'il est. S'il y a un personnage dans Molière qui n'est pas intéressant, c'est bien celui d'Arnolphe, et Arnolphe est une des plus puissantes créations de Molière. Je dois observer ici que ce rôle d'Arnolphe est presque toujours joué