Tartuffe, Acte 1, se. v
fer sacré; la seule persécution religieuse était l'ordonnance presque anodine par laquelle l'archevêque de Paris avait condamné les mères du Port-Royal; en 1664, tout cela n'avait pas d'application ; — tout cela était d'une vérité épouvantable en 1700 : Molière était mort depuis vingt-huit ans.
Il avait tout deviné.
Eh bien, dans le moment même oii il eut cette intuition de Tartuffe, il en eut une autre; il fît Don Juan ou le Festin de pieiTe. Don Juan, composé de verve, fut prêt à être représenté en 1665, tandis que le 2'artuffe complet ne l'a été qu'en 1667, pour être suspendu immédiatement , et n'a été définitivement repris qu'à partir de 1669.
En improvisant Don Juan, Molière obéissait à une inspiration ou à une passion de même sorte qu'en faisant Tartufl'e. Il se vengeait encore une fois de la cabale des dévots ; aussi celle-ci ne tarda-t-elle pas à faire mettre la pièce à l'index. Don Juan n'eut, du vivant de Molière, qu'une quinzaine de représentations ; il
n'eut pas alors , à vrai dire , un bien grand succès. C'était une pièce assez mal faite. Elle n'est ni bien composée ni bien agencée. Ce spectre qui est le moteur principal, cette statue du commandeur qui vient souper chez Don Juan, qui l'emmène souper avec lui et l'entraîne au feu de l'Enfer, tout cela ne se combinait pas d'une manière aisément acceptable avec l'élément comique. Le Festin de pierre ne trouva faveur qu'en 1677, en reparaissant versifié par Thomas Corneille, moins la scène du Pauvre, que la censure avait tout d'abord supprimée, et qui ne fut restituée qu'en 1819.
Qu'est-ce que Molière a fait dans ce Don Juan? Ce qui frappe d'abord, c'est qu'en un endroit de la pièce il attaque encore la cabale dévote; tout ce que la fureur déchaînée peut inventer d'imaginations froides et insultantes se trouve réuni dans cette scène où Don Juan, à bout d'expédients, avoue et explique à Sganarelle qu'il se fait dévot pour vivre à sa fantaisie et en sûreté, absolument comme Tartuffe.
Il n'y a plus de honte maintenant à cela; l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui Timposlure est toujours respectée; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur le bras ; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse, qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu
par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets, qui, sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les accableront d'injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle ^
« La cabale », Molière a prononcé le mot, qu'il n'avait pas prononcé dans Tartuffe ^ il n'avait fait que s'attaquer à un caractère isolé; et, là, il dit à la dévotion intrigante et fausse, (( tu t'appelles légion ; tu t'appelles cabale! »
Et le pauvre Sganarelle , qui croyait déjà connaître en Don Juan le plus abominable des hommes, ne peut s'empêcher de « trouver que c'est là une abomination au-dessus de