‹ Molière. PréfChapitre 45 sur 58 · École des femmes^ Acle III, se. ii · texte numérisé non relu

École des femmes^ Acle III, se. ii

bouillantes » où l'on plonge à jamais les femmes mal-vivantes, tout cela, c'étaient les métaphores ordinaires en usage parmi les directeurs de conscience de ce temps-là; et Molière a si bien pris les plus générales et les plus durables, que je crois bien qu'on les retrouverait encore de ce temps-ci. Mais ce n'est pas tout. Arnolplie donne aussi à Agnès, comme Gorgibus à sa fille, un livre sain et bon à méditer. Ce livre, il l'intitule d'un titre fictif, d'un titre inventé par lui; le livre n'existe pas; Molière calque sans doute le titre de ce livre sur celui de quelques maximes de dévotion; il l'appelle : Les Maximes du mariage, ou les Devoirs de la femme mariée avec son exercice journalier.

Le titre est d'invention; mais il est si singulièrement et si heureusement inventé, que je serais prêt à gager tout ce qu'on voudrait qu'en allant au hasard dans n'importe quelle librairie de la rue Saint-Sulpice, on trouverait un livre intitulé comme cela.

Molière n'y avait mis aucune espèce de

mauvaise intention ni contre la religion, ni contre les dévots, cela est certain; je vais dire pourquoi. Son procédé n'est pas de bâtir des caractères de pièces et de morceaux. Quand son imagination a été une fois frappée, qu'elle a médité, elle conçoit et jette dans le moule le caractère d'un seul coup, elle l'y jette complet avec tous les travers qu'il doit avoir. Eh bien, le mari systématique qu'il a voulu peindre, le mari égoïste et fantasque, pour qu'il soit complet, il faut en effet qu'il fasse des sermons, il faut qu'il fasse de la religion l'usage bas et vil qu'en fait Arnolphe. Pour les maris de cette sorte, qu'est-ce que la religion? Elle n'est pas ce qu'elle est pour un saint Louis, pour un saint François d'Assise : c'est une invention qu'ils trouvent commode : je demande pardon de ces termes, je ne les applique qu'à ces sortes de caractères, — c'est une invention qui les dispense, ils le croient du moins et l'entendent ainsi, de s'occuper de leurs femmes, de les amuser et de les surveiller. Voilà pourquoi il fallait à toute force qu'Arnolphe expliquât et

commentât les Maximes du mariage pour qu'il fut un caraclère vrai, et Molière n'a sans doute pas eu d'autre intention que de faire un caractère vrai.

Mais, par malheur, il a si bien trouvé le titre de son livre, et, suivant les procédés ordinaires de son génie, il a si bien adapté dans Arnolphe les paroles à l'homme et l'homme aux principes, que pour peu qu'on eût de prévention contre lui, il n'était pas facile de discerner s'il avait voulu ridiculiser les idées dont se sert Arnolphe, ou bien l'usage qu'il en fait; et, cette fois, les dévols éclatèrent.

Puisque j'ai prononcé ce mot de « dévots », je tiens à le définir. Il a aujourd'hui un sens tout à fait honorable, on le prend à chaque instant pour personne pieuse ou personne sainte; or, il avait au xvn" siècle un sens tout à fait défavorable, même chez les écrivains les plus catholiques, pourvu que ce fussent des laïques, et signifiait simplement faux dévot, ou dévot intéressé. Je ne le prends dans aucun de ces deux sens, ou plutôt je melc les deux

sens. Pour bien élucider ma pensée, je veux définir ce mot : j'y comprends non seulement les faux dévots et les hypocrites, non seulement les dévots désintéressés, mais peu éclairés, non seulement les dévots éclairés mais peu désintéressés, mais tout ce qui, étant éclairé et désintéressé dans sa dévotion, fait coterie, cabale ou ligue.

La cabale contre Molière existait déjà dans ce temps à l'état tacite, mais la cabale ne fut pas aussi habile qu'on le croit généralement : elle n'avait qu'à laisser passer cette scène et à l'entendre comme Molière l'avait entendue, dans le sens d'un trait bon à ajouter au caractère d'Arnolphe, et non pas dans le sens d'une attaque aux choses saintes; les dévots n'avaient qu'à se taire, Molière n'aurait pas pensé à eux. Mais ils firent tant de bruit dans leurs gazettes, car dès ce temps ils avaient déjà des gazettes, que Molière se mit à les regarder. Il avait vu jusqu'à présent des fâcheux, des marquis, des maris trompés, mais il n'avait pas encore vu de près cette secte ou cette cabale. Il regarda.

et comme son défaut n'était pas la patience, il observa très vite, avec son coup d'oeil d'oiseau de proie, pour livrer aussitôt aux risées les ridicules de la dévotion, et en particulier ceux des directeurs de conscience; car c'était le temps où florissaient les directeurs de conscience, que vous trouverez partout décrits, même dans Bourdaloue, Bossuet, La Bruyère, Boileau.

Molière conçut l'idée, la première idée de se moquer d'un directeur de conscience; il n'alla pas au delà.

Mais il se trouva que le roi, avec lequel il avait fait une alliance très publique, le jour où on avait représenté les Fâcheux chez Fouquet, que le roi qui gouvernait alors la France, et dont il était le serviteur, presque l'ami, était un roi jeune, qui s'abandonnait volontiers à ses passions. Nous sommes en 1G62; à la fin de 1662, et au commencement de 1663, la liaison avec mademoiselle de la Vallière commençait à éclater; cette liaison presque publique ne choquait pas la cour; les mœurs de la

cour n'étaient pas très délicates sur ce point; on commençait déjà à appeler cela une place; mais il n'en était pas de même à la ville; il n'en était pas de même dans Paris, où il y avait toujours un vieux levain de Fronde ou de Ligue, ou de Fronde et de Ligue, des deux choses à la fois; on ne frondait pas seulement au nom de la politique, on frondait volontiers par austérité de religion.

La secte qui tenait la ville en ce moment, qui y était en faveur, était une secte grondeuse et austère, la secte janséniste, et elle voyait d'un œil très défavorable les désordres du roi, elle en médisait volontiers. Molière jugea que s'il se moquait de ces dévots outrés, Louis XIV, dans la situation où il était, ne l'empêcherait pas d'agir.

Il fît donc, il conçut donc sa pièce primitivement contre les jansénistes; car, dans sa première scène. Tartuffe est janséniste, il affecte toutes les maximes outrées du jansénisme en morale.

Alais, en travaillant son sujet, il trouva pos-

sible et trouva charmant d'y mettre aussi, avec une impartialité souveraine, des jésuites, et, en effet, dans la fameuse scène de la déclaration, dans les deux scènes de déclaration, pour mieux dire, ce sont les maximes de morale très simples et très commodes des jésuites qu'il prête à Tartuffe. Ainsi, le premier mobile de Molière avait été la colère qui Tavait lancé contre les dévots; puis l'observation impartiale, à sa manière, était venue, et il avait môIé avec une équité absolue ces deux sectes rivales et ennemies, qui ne se sont jamais trouvées unies et mêlées que ce jour-là dans le ridicule : les jésuites et les jansénistes.

Et ce ne sont pas des hypothèses; il existe une lettre de Racine, alors très jeune, où tout cela est expliqué nettement et d'une façon précise \ Mais ce n'était pas assez pour Molière, c'eût été assez pour un autre peut-être, de peindre les ridicules qu'il avait sous les yeux; il avait sous les yeux les directeurs de conscience

1. Lettre aux deux apologistes de Vauteur des hérésies imaginaires.

TROISIÈME CONFÉRENCE. ir29

et leurs intrigues, la morale outrée des jansénistes, les maximes relâchées des jésuites. Molière alla plus loin que tout cela; et il faut bien que je me serve d'une comparaison avec d'autres œuvres littéraires pour vous bien faire sentir toute la portée de cette pièce de Tartuffe, conçue d'abord à la suite d'une colère.

Supposez que Molière eût été seulement un homme de talent, d'un certain talent : il aurait fait contre les dévots une comédie de la même colère et de la même portée que celle que fit Palissot contre les philosophes; supposez qu'il eût eu plus que du talent, du génie, mais un génie de portée ordinaire : eh bien, il eût fait en comédie contre les dévots, ce qu'a fait contre eux La Bruyère dans ses Caractères , qui ne vont pas au delà de ce que La Bruyère pouvait avoir sous les yeux.

Molière a montré un génie avancé et qui voit loin ; il a fait Tartuffe, il a fait cette comédie que vous allez voir se développer tout à l'heure.

Tartuffe h\i]0\xè moins d'un an et demi après Y École des femmes, du moins les trois premiers

actes. Je tiens encore à vous dire dans quelles circonstances cette pièce fut produite, pour arriver enfin au sens intime et prophétique contenu dans le Tartuffe.

Les trois premiers actes seulement furent joués en mai 1664. Or ces trois premiers actes, en effet, forment une comédie complète; à la fin du troisième acte, voici oii nous en sommes : TartufTe, posé de pied en cap dans les deux premiers actes, a fait sa déclaration à Elmire; Damis a dénoncé cette déclaration à Orgon; Orgon a chassé Damis de sa maison et a déclaré à sa femme qu'il voulait qu'elle reçût Tartuffe autant qu'il lui plairait d'être reçu; Tartuffe reste; c'est là que s'arrêtait la pièce; et cela arrive souvent ainsi dans la vie; elle pouvait s'arrêter là, c'était donc une pièce complète.

Tartuffe fut joué le 12 mars 1664; il fut joué dans quelles circonstances? Au milieu des fêtes splendides de Versailles données en l'honneur de mademoiselle de la Yallière, qui en était secrètement l'héroïne; il y eut trois journées de réjouissances, de feux d'artifices, de pièces

mythologiques, de ballets où tout ce qu'il y avait de brillant à la cour et le roi lui-même parurent travestis; et c'est après ces longs enchantements que la toile se leva sur le théâtre de Molière, et qu'on vit paraître le bonhomme Orgon avec ses maximes tristes, et son engouement trivial pour Tartuffe, sa femme bâillant et ennuyée et sa maison sens dessus dessous. On applaudit; mais on applaudit moins vivement Tartuffe qu'on n'aurait applaudi YÉcole des mains ou Sganarelle. Personne ne vit au delà, excepté les dévots, qui le lendemain s'agitèrent. Excepté eux, personne ne trouva rien de surprenant dans Tartuffe. Il n'eut pas, en un mot, ce succès presque de scandale qui ne lui a jamais manqué à une autre époque; il ne pouvait pas l'avoir.

J'insiste sur ce point, nous sommes en 1664, et Louis XIV a les jansénistes sur les bras. Quand on se figure le règne de Louis XIV, on se le peint comme un règne uniforme, comme une^ époque de gloire, d'engouement et d'élégance.

En 1664, Louis XIV ne règne que depuis

trois ans, et il doit régner cinquante et un ans encore; il n'a que vingt-quatre ans, il est dans la fleur de son règne, il est respecté en Europe, ayant fait deux ou trois coups d'éclat : Fhumiliation de l'ambassadeur d'Espagne, et celle du pape. Il n'a encore entrepris aucune guerre injuste, il donne une vive impulsion à l'administration, aux plaisirs de la cour, où les héros sont Lauzun, Guiclie, Vardes, les femmes, les nièces de Mazarin; on n'y voit plus les frondeurs du commencement du règne, et les frondeurs de la fin n'ont pas encore paru; La Bruyère est encore inconnu, Saint-Simon n'est pas même né, car il ne naîtra qu'en 1665; toute cette cour brillante dont Racine a été le vrai poète, et dont madame de Sévigné était, à ce moment, l'historiographe aimable, disait en voyant Tartufle : « C'est la dévotion poussée à un excès possible. »

Personne ne pouvait croire que Molière eut voulu faire contre la cabale des dévots une comédie si terrible; personne n'aurait voulu se passionner pour ou contre un bourgeois

de Paris, qui imagine, pour faire son salut, de livrer à ce bon monsieur Tartuffe son bien, son fils, sa fille et jusqu'à sa femme.

Transportons-nous vingt ans plus lard , à l'époque ou règne madame de Maintenon : le roi révoque l'Edit de Nantes, et emploie dans ses armées des athées plutôt que des jansénistes; on envoie des dragons, en guise de missionnaires, aux protestants des Cévennes ; la dévotion de ceux qui régnent est devenue si étroite, si dangereuse, que Saint-Simon, le plus pieux des hommes, ne signale qu'un seul défaut dans le duc de Bourgogne, dont il fait un type de perfection; ce défaut, c'est une dévotion qui lui fait choisir de préférence, pour officiers de ses armées, ceux qui accomplissent ou font semblant d'accomplir tous les devoirs extérieurs de la religion, plutôt que ceux qui sont honnêtes, sages, vraiment pieux et habiles dans leur métier.

Voyez-vous cette France livrée aux bourreaux et à la persécution religieuse? La France est devenue littéralement, et ce n'est pas le

seul moment de son histoire où elle Tait été,

la maison du bonhomme Orgon, et, par les mêmes

motifs, c'est Orgon qui règne avec Tartuffe.

Vous pouvez dès lors comprendre toute la

portée de celte scène entre Gléanle et Orgon,

qui, en 1664, ne fit et ne devait faire qu'un

effet médiocre. Vous pouvez comprendre tout

ce qu'a voulu dire et ce qu'a dit Molière, quand

il parle de :

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise,

Et veulent acheter crédit et dignités

Au prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;

Ces gens, dis je, qu'on voit d'une ardeur non commune

Par le chemin du ciel courir à leur fortune.

Qui, brulans et prians, demandent chaque jour,

Et prêchent la retraite au milieu de la Cour;

Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices.

Et pour perdre quelqu'un couvrent insolemment

De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment,

D'autant plus dangereux dans leur âpre colère,

Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère,

Et que leur passion, dont on leur sait bon gré.

Veut vous assassiner avec un fer sacré *.

En 1664, cela ne pouvait s'appliquer à rien

ni à personne; personne n'assassinait avec un

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