‹ Molière. PréfChapitre 57 sur 58 · ALCIBIADE, ANAXAGORE, ASPASIE · texte numérisé non relu

ALCIBIADE, ANAXAGORE, ASPASIE

plus hautes et des gloires moins frivoles. Dès aujourd'hui, je fais le serment de devenir un grand homme, dussé-je commencer par être avocat, sycophante ou démagogue. Aussi bien tous ceux qui mènent le peuple m'impatientent. Cléon est trop bavard, Harmocrate trop larmoyant, Dilhas finirait par se persuader qu'il est quelque chose. Je les veux renverser; je veux à mon tour agiter la foule, lancer la Grèce dans les grandes choses, et moi dans les honneurs, et puisque je ne puis sortir d'ici le favori d'Aspasie, j'y reviendrai, je vous jure, le favori d* Athènes.

ANAXAGORE

Par tous les dieux, il me fait peur. Arrêtez-le, madame, arrêtez-le au nom de la Grèce; de rage, il ferait faire quelque sottise au peuple athénien.

Alexandre et Napoléon arrivent d'un côté. César de l'autre.

ALEXANDRE

Prenons pour juge César.

NAPOLÉON

Il prononcera en ma faveur.

CESAR, parlant h un personnage qui s'éloigne.

Au revoir, camarade. (Aux deux autres.) Vous paraissez bien animés. Quel est le sujet de votre débat?

ALEXANDRE

Nous disputions de notre gloire.

CÉSAR

L'endroit et le temps sont bien choisis.

Mais dis-moi, avant tout, ne nous donneras-tu pas un troisième rival?

CÉSAR

Et qui donc, s'il te plaît?

NAPOLÉON

Toi d'abord; ou, à ton défaut, celui que tu viens d'honorer du titre de camarade. Le familier de César ne saurait être qu'un grand capitaine.

CÉSAR

Pour moi, je ne me suis jamais complu dans le spectacle de ma grandeur, et ce n'est pas maintenant que j'en voudrais faire un étalage. Quant au grand capitaine que César honore du lilre de camarade, tu en as peut-être entendu parler de ton vivant; on l'appelle Paul-Louis Courier, et c'était un simple officier de ton arlillerie. •

NAPOLÉON, cherchant à se rappeler.

Courier! Qui? ce piètre soldat qui s'est sauvé de l'armée après WagramI Cet idéologue que

j'aurais dû jeter dans quelque cul de bassefosse pour avoir deux fois déserté ses drapeaux? Voilà ceux que hante le vainqueur des Gaules!

CÉSAR

Tout vainqueur des Gaules que je sois, j'aime à m'entretenir d'Homère et de Platon. Il m'était venu un doute à l'esprit sur quelque passage d'un auteur grec, et rencontrant par hasard Paul-Louis, que je sais homme merveilleusement instruit de ces matières, je l'ai arrêté.

NAPOLÉON

Il lisait sans doute Platon le jour où il s'est laissé enlever ses canons par les Anglais.

CÉSAR

Je conviens que ce n'était pas l'homme qu'il fallait pour suivre tes tambours à la remorque, d'une extrémité de l'Europe à l'autre. Il eût été mieux placé dans l'une de tes académies.

NAPOLÉON

Mes académies ne recevaient point dans leur sein des folliculaires.

Et je les approuve. Moi aussi je faisais d'Homère ma lecture assidue. Je me glorifie encore maintenant d'avoir été Télève d'Aristote. Ma première pensée en entrant à Babylone a été de lui envoyer les observations des prêtres chaldéens. J'ai protégé les arts et les sciences; j'en ai étendu le domaine; j'ai goûté l'esprit. J'ai fait plus; je ne me suis point irrité que Diogène méprisât ma grandeur parce qu'il méprisait également tout, et que, content de son tonneau, il ne prétendait pas gouverner le monde de concert avec moi. Mais pour ces philosophes sans respect dont la voix indiscrète osait porter jusqu'à mon trône d'impertinents conseils; pour ces discoureurs opiniâtres qui me troublaient à tout propos de je ne sais quels rêves sur l'ancienne liberté des Grecs et des Macédoniens et sur la dignité d'homme...

CÉSAR

Je sais, Alexandre, tu les mettais en cage.

ALEXANDRE

Il eût fallu souffrir sans doute qu'un Gallisthène violât impunément les mystères de la Majesté royale!

CÉSAR

Avoue du moins que c'était pour une tête dure un mystère difficile à entendre que ta filiation avec Jupiter.

ALEXANDRE

Vraiment, César, tu ne songes point ce que tu es. Ne te souvient-il plus que tu descendais de Vénus?

CÉSAR

On me disait dans mon enfance que la maison Julia remontait au père Anchise et qu'ainsi elle avait la déesse Vénus pour tige. Comme il était difficile de savoir si la chose était vraie ou fausse, je ne m'en suis pas autrement inquiété.

ALEXANDRE

Oui; mais tu t'es fais demi-dieu après Pliarsale et, après Munda, dieu complet. On t'a

élevé des autels à côté du temple de Quirinus. On t'a consacré un collège de prêtres.

CÉSAR

Après avoir combattu le Sénat, pouvais-je empêcher un corps toujours redoalablo par le respect qu'il inspirait au peuple, pouvais-je l'empêcher d'achever de se perdre en me })rodiguant de basses flatteries que je ne lui demandais point, et d'enlever à sa propre dignité tout ce qu'il imaginait d'ajouter à la mienne? Mais quels édits ai-je publiés pour forcer les Romains à croire que je fusse dieu? Quelle victime ai-je immolée à ma divinité d'emprunt?

NAPOLÉON

A quoi bon cette querelle? Il est utile pour le bonheur même des peuples qu'ils nous placent aussi loin et aussi haut que leur imagination peut porter. Gomme nous sommes bien supérieurs au reste des hommes, qu'importe à quel titre ils nous adorent, génies, rois ou dieux?

CÉSAR

Il importe beaucoup, au contraire. Quand on choque les idées de son temps, ou l'on tombe dans le ridicule, ou l'on devient un tyran pour solenniser le ridicule par la terreur; ou bien encore on s'expose à être renversé par elles. J'étais tout-puissant à Rome ; mes ennemis répandent le bruit que je veux me faire roi, et je péris. On avait souffert la dictature de Sylla malgré ses crimes, parce qu'on était habitué à ce nom de « dictateur » ; on n'eût point supporté ma royauté clémente parce que le seul nom de « roi » semblait un défi jeté à vingt générations républicaines. Toimême, qu'as-tu fait?Lorsque tu as échangé l'épée de général contre le sceptre et la couronne, tu as senti que, ne descendant pas de saint Louis, tu pouvais, puisque les circonstances l'exigeaient, rétablir la monarchie, mais non point cependant t'appeler roi de France. Et plût au ciel que tu eusses toujours été aussi sage!

NAPOLÉON

Et qu'ai-je donc fait qui te déplaise?

Tu as fais des ducs et des princes dans un temps où ces titres avaient perdu leur ancienne valeur. Par là tu as rendu petit ce qui en soi était admirable; tu as rabaissé ce que tu prétendais élever au-dessous même de ce qu'on estimait le moins. Un Montmorency qui n'était jamais sorti de son château ne pesait guère à côté de Masséna, devenu de simple soldat maréchal et sauveur de la France à Zurich; mais il accablait de toute la grandeur de ses aïeux le duc de Gênes, petit-fîls de quelque tabellion de village.

ALEXANDRE

César est aujourd'hui, je le vois, en humeur de critiques.

NAPOLÉON

On s'aperçoit qu'il fréquente des pamphlétaires.

CÉSAR

Et, s'il te plaît, qu'il l'a été lui-même. Je ne m'en cache point. Marcus Tullius, bon juge

en matière d'esprit, ne dédaignait pas mon Aiiti-Caton.

ALEXANDRE

Viens, Bonaparte; allons trouver Annibal ; il n'y a qu'un héros qui puisse juger notre dispute. Laissons là César, grand général par accident, et rhéteur par nature. Nous lui enverrons Plante et Térence pour qu'il décide entre eux.

NAPOLÉON

Ou Caron pour qu'il lui donne des leçons de grammaire.

CÉSAR

En ce cas, envoie-moi plutôt quelqu'une de les duchesses. On ne les disait point aussi délicates sur la syntaxe que sur le cérémonial. Au fait, il fera beau voir Annibal consulté sur le passage des Alpes. Il te répondra, ce lion de Libye, avec son aménité africaine, que tu lui as volé sa gloire, et, comme il a vu d'assez près la défaite d'Antiochus, il pourra te dire aussi combien il a fallu de temps à deux de nos

légions pour mettre à bas les redoutables successeurs du dieu Alexandre.

ALEXANDRE

Crois-tu par là rabaisser mes exploits?

NAPOLÉON

Prétends-tu que sans Annibal je n'aurais pas reconquis l'Italie?

CÉSAR

A Dieu ne plaise; mais je voudrais seulement vous rendre plus modestes. Ta gloire, Alexandre, j'ai pleuré de douleur en songeant que je ne l'égalerais jamais; tu as failli une fois me faire connaître l'envie; — et quant à toi, Bonaparte, pour une seule de tes campagnes, je donnerais toute ma guerre des Gaules.

Ce dernier dialogue s'arrête court: la fin a-t-elle été détruite, a-t-elle été égarée? La personne d'x\nnibal, qui y est annoncée, nous échappe; la sentence qui devait être définitive nous fait défaut. C'est dommage, elle eût fait

ressortir un contraste frappant et original; alors que Shakespeare et Montesquieu ont cherché à rabaisser le génie et le caractère de César, Weiss le représente de très haut comme une force pensante, supérieurement et froidement impartiale, capable de juger avec grandeur Alexandre et Napoléon.

Georges Stirbey.

Page 1