‹ Molière. PréfChapitre 58 sur 58 · PARADOXES ET GONGETTI SUR TOUTE ESPÈCE DE SUJETS · texte numérisé non relu

PARADOXES ET GONGETTI SUR TOUTE ESPÈCE DE SUJETS

D'une femme tout est croyable, même la vertu.

Il ne manque pas de femmes fidèles à leur devoir et à l'honneur; y en a-t-il qui le soient à l'amour?

La fidélité des femmes est une question comme la science des médecins, et la sincérité des prêtres d'une religion fausse. Elles seules savent ce qu'il faudrait savoir pour résoudre le problème; mais, depuis trois mille ans, ni

prêtre des faux dieux, ni médecin, ni femme n'a laissé échapper un mot qui trahît le secret commun de la caste.

Il semble que les femmes soient plus bavardes et les hommes plus indiscrets. Ceux-ci parlent modérément et ne maîtrisent pas toujours leur langue; celles-là, qui parlent sans cesse, et de tout, ne disent rien que ce qu'il leur faut dire.

Il se peut qu'un homme, dans Taveuglement et dans l'héroïsme de Tamour, se livre tout entier. Passé Tâge de la première candeur aucune femme n'a aimé jusqu'à avouer tout d'elle-même.

La plus malheureuse des créatures n'a été peut-être ni la plaintive Ariane, abandonnée dans son île, ni Irène précipitée du trône, ni même Rachel qui pleura ses enfants et ne voulut pas être consolée. C'a été Eve, notre mère commune, réduite à supporter si long-

temps la vie sans avoir auprès d'elle aucune de ses pareilles de qui elle pût médire.

Une femme qui aime cesse d'être curieuse.

Timaule^ né pauvre, a vingt-trois ans et du génie, mais point d'autre titre que celui de sous-lieutenant; les filles de parvenus passent près de lui sans le regarder et pas une ne voudrait descendre jusqu'à partager son glorieux avenir. Timaule est devenu maréchal de France et il a soixante ans; il peut choisir désormais entre les plus riches et les plus belles.

Il ne vaut guère mieux charmer une jeune fille par la beauté du visage, par l'esprit que Ton montre ou par de grandes actions, que de l'éblouir par l'éclat du rang et de la fortune; car c'est toujours sa vanité qui est séduite. Celui-là seul est vraiment aimé pour lui-même qui pauvre, inconnu, timide, doutant de soi, consumé et pour ainsi dire flétri par le sentiment d'une vertu qu'il n'aura jamais occasion

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de déployer, rencontre cependant une femme d'assez grand cœur pour deviner tout ce qu'il aurait pu être avec un sort moins jaloux, et pour s'en contenter.

Orgoluroule a gagné quelque part dans les Grandes Indes quarante mille livres de rente dont on ne sait pas bien l'origine, et il commence à tout propos des discours dont on n'aperçoit jamais la fin, 11 nous interrompt dix fois en un quart d'heure pour dire : « Mes chevaux, mon groom, mon cocher. » Il lui échappa même de s'écrier : « Mes aïeux! » Les jeunes filles reçoivent de lui des compliments épais. Dès qu'il a parlé deux fois à une femme dans un bal, il l'appelle par son prénom : « la belle Athénaïs », et le lendemain il lui adresse un bouquet. Orgoluroule possède quarante mille livres de revenu; ce n'est pas un impertinent.

Rien n'est propre à nous guérir des femmes comme de voir qui réussit auprès d'elles.

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Les hommes ne se consolent pas du premier amour, ni les femmes du dernier.

Il n'y a de riche que la jeunesse. Mais, b ercée par des rêves, elle sommeille sur son trésor et ne voit pas le temps, larron patient, qui le dérobe jour par jour et l'émiette.

Ou bien encore elle ressemble à ces Indiens qui ne connaissent pas le prix de For brut et qui l'échangent contre le premier morceau de verre luisant au soleil.

Songer prudemment à utiliser sa jeunesse, c'est déjà peut-être cesser d'être jeune.

Temps heureux de nos premiers rêves oii l'espérance a quelque chose en soi de si plein et de si vivant que, ne fût-elle suivie d'aucune réalité, c'est assez, pour embellir encore des âges plus tristes, du souvenir de cela seulement que Ton a espéré 1

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Parce que la femme a des ailes pour s'envoler, on l'a appelée un ange, sans faire attention qu'elle n'est qu'un papillon.

Rêver la lumière et être aveugle; se sentir un génie vivifiant et se voir, comme Salomon de Caus, jeté dans un hôpital de fous ; embrasser le monde par la pensée du fond d'un cachot d'où l'on ne sortira point; éprouver encore l'amour et ne plus l'inspirer; qui dira de ces supplices lequel est le plus affreux?

On ne devrait jamais dire « l'homme », mais « les hommes » ; ni « les femmes », mais « la femme » ; car le monde renferme des millions d'hommes et une seule femme.

Dès l'instant que la femme, comme le veulent certains réformateurs, sera proclamée civilement l'égale de l'homme, il n'y aura plus d'égalité; l'homme deviendra définitivement esclave.

Les hommes sont généralement plus sensibles à la poésie et les femmes à la musique; par où l'on voit combien celles-ci sont plus rapprochées de la bête.

« Une duchesse, — disait madame de Créqui, — a toujours trente ans pour un bourgeois. »

Un bourgeois de vingt ans est quelquefois assez marquis pour une duchesse de trente.

De certaines femmes romanesques et vaines savent calculer leurs romans sans faire tort à leur vanité. Quand elles se sont premièrement assuré par un mariage bien entendu l'opulence qui est le nécessaire, elles avisent autour d'elles quelque jeune homme simple et ignorant; elles s'emparent de lui, ou plutôt elles lui prennent tout son cœur en lui laissant sa personne; et elles s'abandonnent avec lui au bonheur d'aimer et d'être aimées qui est le superflu.

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Quelle bassesse de la part d'un homme de se résigner à être Tamant d'une femme qui par orgueil de rang eût rougi de l'accepter pour mari!

L'âme humaine est doublement bornée et parce qu'elle peut aimer plusieurs fois et parce qu'elle ne jouit pleinement de l'amour qu'une seule.

Les hommes ont beau s'élever ou descendre; ils restent partout ce que la première éducation les a faits. Les femmes, au contraire, ont une facilité merveilleuse à changer de costume et à s'approprier les mœurs les plus diverses. Mettez une duchesse dans un atelier de grisette; avant trois jours les commis du voisinage voltigeront autour d'elle aussi complètement trompés par la ressemblance, et encore plus incapables de soupçonner leur méprise que ces oiseaux qui vinrent becqueter sur la toile les fruits créés par le pinceau de Zeuxis. Mettez une grisette dans le salon d'une duchesse,

elle étonnera des princes du sang* par la majesté de ses attitudes; et, au bout de trois mois, il n'y aura plus que l'orthographe, écueil éternel des blanchisseuses, à quoi l'on reconnaîtra son origine.

C'est pour cette raison que l'on voit si peu de bons acteurs et tant d'aclrices passables.

Outre ce don précieux de transformation, les femmes savent cacher avec tant d'art leurs plus vifs sentiments et mettre de l'exactitude jusque dans la profusion de leurs paroles, qu'elles seraient les plus dangereux diplomates si elles n'étaient sujettes à se laisser grossièrement tromper chaque jour par ces mêmes passions qui leur font tromper tout le monde.

En amour, il y a quelque chose de plus doux que de conquérir, c'est d'être conquis.

Misère de la condition humaine! Il s'y rencontre des engagements où le plaisir laisse des

remords et la sagesse des regrets,

Dans toute liaison il arrive un moment après lequel il faudrait mourir ou s'embarquer. Cet amant ivre d'amour qui se coupa la gorge le lendemain de son mariage, et cet ouvrier, enthousiaste de liberté populaire, qui se jeta du haut des tours Notre-Dame le 26 février 1848, étaient deux hommes également sages.

Si vous avez une fois quitté les Gharmettes, gardez-vous d'y revenir.

On se venge des femmes en les oubliant.

La gloire nous fait vivre pour toujours dans la postérité et l'amour pour un instant dans l'infmi.

L'absence est le plus grand des maux, et l'oubli le plus triste des remèdes.

Une femme meurt deux fois : le jour où elle quitte la vie et celui où elle cesse do plaire.

Le monde est quelquefois conduit par le génie et le plus souvent par la sottise ou la médiocrité. La raison en est que le monde appartient à ceux qui s'estiment; et après le génie qui a conscience de soi, il n'y a que les médiocres qui, ne voyant pas leurs imperfections, s'estiment assez solennellement pour réussir. Il manque beaucoup aux gens d'esprit, et ils n'ignorent pas ce qui leur manque; aussi, n'ayant ni le mérite accompli, ni la confiance suprême des sots qui en tient lieu, ils n'arrivent presque jamais à rien.

César avait du génie et Octave était à peine médiocre; ils l'emportèrent tous deux également sur Cicéron, qui, en politique, n'avait que de l'esprit.

Le peuple français est le peuple de l'Europe qui a toujours cherché à mettre le plus de démocratie dans ses lois et qui se soucie encore le moins d'en introduire dans ses mœurs. Des secousses, dont la violence ébranle le monde

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jusqu'en ses fondements, n'arrivent à produire chez nous qu'un déplacement de la vanité.

Jadis, en France, on ne voyait pas seulement trois états. Chacun d'eux renfermait encore des classes hostiles qui se poursuivaient avec acharnement de leur orgueil et de leur jalousie. La morgue des pairs accablait le simple duc; les gentilshommes de province déclamaient contre les courtisans, et, tandis que la noblesse de robe enrageait de n'être point d'épée, les financiers et les bourgeois se demandaient ce qu'il y avait de noble dans un « robin » dont ils avaient connu l'aïeul Mascarille ou Gros-Jean. Tous ensemble méprisaient le serf. Le serf, à son tour, écrasé sous tant de mépris, trouvait encore dans sa condition de chrétien de quoi dédaigner le juif, qu'il appelait « canaille » et qu'il brûlait.

A Saint-Flour, au cœur de l'Auvergne, on ne reconnaît point de gentilshommes. Il n'y a

parmi les habitants que deux classes : ceux qui sont encore chaudronniers et ceux qui l'ont été. Les derniers ne jouent le whist qu'entre eux; ils se croient des esprits uniquement parce qu'ils ne fourbissent plus de casseroles, et ils s'intitulent « le monde » pour se distinguer des étameurs en exercice.

Maintenant qu'on a aboli, avec les privilèges, toutes les distinctions vaines, la distance, en un jour de réception, est aussi infranchissable de la boutique au comptoir qu'elle l'était autrefois du village au château.

Le jour oii la femme d'un sous-lieutenant

qui touche de l'État quinze cents francs pour se

loger, s'habiller, et se nourrir, lui et sa famille,

osera paraître en public avec un bonnet à

fleurs, et une simple robe d'alépine comme la

cantinière impériale qui gagne bon an mal an

mille écus, ce jour-là il se sera accompli dans

les mœurs une révolution auprès de laquelle 93

ne paraîtra plus qu'un badinage.

La Convention nationale a supprimé les marquis et fondé l'Ecole polytechnique.

Hérodote raconte sérieusement qu'il existe dans une partie reculée de l'Afrique des hommes à tète de chien, et Marco Polo a rencontré en Chine des ingénieurs modestes.

Autrefois les marchands débitaient leurs denrées dans un endroit appelé boutique : un épicier n'était alors qu'un épicier et M . Fleurant ne s'offensait point qu'on le prît pour un apothicaire. Aujourd'hui la boutique s'intitule Magasin; les épiciers, qui n'auront bientôt plus d'enseigne, mettent sur leurs cartes de visite : « Entrepositaires de denrées coloniales », et on ne voit que Pharmacies où il ne se parle point d'apothicaires.

J'ai lu je ne sais où qu'un philosophe indien rencontra un jour une échelle. Les derniers échelons trempaient dans l'eau fangeuse, tandis que les premiers, fièrement appuyés au tronc

d'un magnifique palmier, étaient caressés de ses fruits et défendus par son ombrage contre les ardeurs du soleil : « Vil peuple », disaient les échelons d'eu haut à ceux d'en bas, « rampe dans la poussière tandis que nous touchons au ciel ». Le philosophe, choqué de cette impertinence, retourna l'échelle. C'était une révolution totale; mais il y avait toujours des échelons dans la boue.

L'esprit ne sert à rien, pas même à consoler du succès des sots.

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