I. Molière ci la Comédie italienne
7'i. MOLIERE.
Molière emprunta beaucoup. Il doit moins que Corneille, sans doute, aux Espagnols, mais Calderon et Lope auraient certainement encore le droit de réclamer leur dette. Quant aux Italiens, ce sont ses créanciers naturels. Tels de ses personnages sont Italiens de pied en cap. Il avait beaucoup lu les auteurs de ce pays, il fréquentait, avons-nous dit, les bouffons italiens si fort applaudis alors à Paris. « Molière, écrit Palaprat, vivait dans une étroite familiarité avec les Italiens, parce qu'ils étaient bons acteurs et fort honnêtes hommes. » Le Tartuffe lui fut inspiré peut-être par la comédie de l'Arétin, lo Jpocrito, et il est certain que le Festin de Pierre est imité du Convitato di Pietra que les Comédiens de l'Art jouaient en 16^7 j sur canevas, au théâtre du Petit-Bourbon.
On retrouverait dans ce Convié de Pierre le Sganarelle de Molière sous le costume d'Arlequin, et la jolie scène de Don Juan entre Charlotte et Mathurine est indiquée à demi dans le scénario italien. Mais, encore un coup, que Molière dépasse ceux qu'il imite! Comme Tartuffe est au-dessus de VHypocrite d'Arétin ! A quelle hauteur s'élève le Don Juan français ! On peut dire encore que Molière emprunte ses sujets comme le sculpteur achète de la glaise pour la pétrir et la changer en statue. Qui n'a pas fait ainsi? Quelle est l'œuvre humaine où quelqu'un en même temps que son auteur n'ait pas collaboré?
On peut vraiment aflBrmer qu'en matière d'art il
n'est point de génération spontanée. « La meilleure partie du génie, disait Gœthe, se compose de souvenirs. »
Ce que Molière a emprunté surtout aux Italiens, c'est l'action dramatique, l'art d'embrouiller adroitement une intrigue et de faire agir ses personnages au lieu de les laisser trop longuement parler. Ces Italiens qu'il étudiait, les Scaramouche et les Trivelin, avaient le geste délié autant que la langue. Il s'inspira de leur pantomime et dota la scène de ces drôles alertes, agiles comme des acrobates, les jambes fendues et la conscience élargie, Scapins et Sbriganis, propres à tous les travestissements et à toutes les escalades.
Ces fantoches italiens, si originaux, d'un caractère et d'une personnalité si nettement tranchés, devaient bien vite séduire un homme né, comme Molière, avec le génie dramatique : ils sont le mouvement et la vie mêmes, la bouffonnerie incarnée. L'Italie, on peut le dire, se personnifie dans ses masques. De Turin à Venise et de Florence à Rome, Gianduja, Pantaleone , Stenterello, Meneghino viennent déposer de la verve ou de la sottise d'une province. Les créations de la Commedia dell* arte ont personnifié l'esprit national. Bologne, la savante, est incomplète sans le Docteur; Bergame, c'est VArlequin, à la fois sot et rusé. Autant que le lion de Saint-Marc, Pantaleone, le marchand, représente la commerçante Venise asservie. Et les
plaisanteries de Cassandrino ont plus d'une fois consolé les Romains esclaves.
Molière eut la gloire de faire de ces masques des hommes, de mettre du sang humain dans les veines de ces fantoches. Il emprunta, pour répéter encore le mot, les costumes, mais il inventa et donna l'âme à ces personnages. Et voilà bien pourquoi il est immortel.
Il se trouvait déjà, au surplus, quelques années à peine après son arrivée à Paris, dans une période de calme qui' lui permettait de tout oser, de tout espérer.
(( On ne pouvoir, dit un de ses meilleurs biographes, souhaiter.une situation plus heureuse que celle où il étoit à la cour, et à Paris, depuis quelques années. Cependant il avoit cru que son bonheur seroit plus vif et plus sensible s'il le partageoit avec une femme ; il voulut remplir la passion que les charmes naissans de la fille de la Béjart avoient nourrie dans son cœur, à mesure qu'elle avoit crû. Cette jeune fille avoit tous les agrémens qui peuvent engager un homme et tout l'esprit nécessaire pour le fixer. Molière avoit passé des amusemens que l'on se fait avec un enfant à l'amour le plus violent qu'une maîtresse puisse inspirer. Mais il savoit que la mère avoit d'autres vues, qu'il auroit de la peine à déranger. C'éloit une femme altière et peu raisonnable , lorsqu'on n'adhéroit pas à ses sentimens : elle aimoit mieux être l'amie de Molière que sa belle-mère;
ainsi il auroit tout gâté de lui déclarer le dessein qu'il avoit d'épouser sa fille. Il prit le parti de le faire sans en rien dire à cette femme. Mais comme elle l'observoit de fort près, il ne put consommer son mariage pendant plus de neuf mois; c'eût été risquer un éclat qu'il vouloit éviter sur toutes choses; d'autant plus que la Béjart, qui le soupçonnoit de quelque dessein sur sa fille, le menaçoit souvent en femme furieuse et extravagante, de le perdre, lui, sa fille et elle-même, si jamais il pensoit à l'épouser. Cependant la jeune fille ne s'accommodoit point de l'emportement de sa mère, qui la tourmentoit continuellement et qui lui faisoit essuyer tous les désagrémens qu'elle pouvoit inventer ; de sorte que cette jeune personne, plus lasse peut-être d'attendre le plaisir d'être femme que de souffrir les duretez de sa mère, se détermina un matin de s'aller jetter dans l'appartement de Molière fortement résolue de n'en point sortir qu'il ne l'eût reconnue pour sa femme, ce qu'il fut contraint de faire. Mais cet éclaircissement causa un vacarme terrible; la mère donna des marques de fureur, de désespoir, comme si Molière avoit épousé sa rivale, ou comme si sa fille fût tombée entrô les mains d'un malheureux. Néanmoins il fallut bien s'apaiser, il n'y avoit point de remède; et la raison fit entendre à la Béjart que le plus grand bonheur qui pût arriver à sa fille, étoit d'avoir épousé Molière, qui perdit par ce mariage tout l'agrément que son mérite et
7(t MOLIÈRF.
sa fortune pouvoient lui procurer, s'il avoit été assez philosophe pour se passer d'une femme*. »
Est-il besoin de réfuter l'infâme calomnie qui arriva jusqu'aux oreilles du roi et qui voulait que Molière eût épousé sa propre fille ? Durant les deux années qui précédèrent la naissance d'Armande, il est prouvé que Molière et la Béjart n'ont absolument pu s'être rencontrés. Les dates répondent mieux encore que les raisonnements. Au surplus Armande n'était point la fille, mais la sœur de Madeleine. Louis XIV, méprisant ces mensonges, y répliqua en servant lui-même de parrain au premier enfant de Molière 2.
Ce mariage n'en fut pas moins, on le sait, le
1 . Vu de Molière, dans l'édition de ses Œuvres (Amsterdam, chez Herman Uytwerf, 173$). Be.Tara a prouvé, par la publication de l'acte authentique du mariage de Molière, qu' Armande était la saur et non la fille de Madeleine Béjart. Mais le récit que voici n'en est pas infirmé pour cela. Armande, fille ou sœur de Madeleine, dut agir de même. (Voir le fac siintle autographié de l'acte découvert par Beffara, dans l'édition des Grands écrivains
français de M. Alph. Pages.)
2. Ce petit Louis, né le 19 janvier 1664, mourut le 10 novembre de la même année. Molière eut encore un fils, Pierre-Baptiste-Armand, né le 15 septembre 1672, mort le ti octobre de la même année. Son troisième enfant fut une fille, Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665. Sa mère voulait en faire une religieuse. Elle mourut jeune. Cest elle qui répondait à quelqu'un qui lui demandait son âge : « Quinze ans et demi, mais n'en dites rien k ma mère! »
malheur à jamais irréparable de la vie de Molière. La coquetterie, l'infatuation d'Armande devaient empoisonner les jours et les veilles du poëte. Cest qu'il l'aimait, il l'aimait de toute la passion d'un homme plus âgé pour une jeune fille séduisante, irrésistible. On a voulu nier que la comédienne, qui, dès le lendemain de son mariage, /jrena// àes airs de duchesse, ait jamais trompé son époux. « Moi, dit M"* Sand dans la préface de son drame intitulé Molière, je crois que Molière eût méprisé et oublié une femme dissolue; je crois qu'il a pu estimer la sienne, qu'il n'a souffert que de son ingratitude, de sa coquetterie, de ses travers, de sa sécheresse, et que c'en était bien assez pour le tuer. » Certes, mais comment soutenir que Molière ne souffrit que de cette humeur?
Nous verrons bientôt comment ses ennemis.
Le Boulanger de Chalussay, entre autres, dans son Elomire hypocondre, abordaient sans honte ce douloureux sujet des souffrances et des malheurs domestiques de Molière. Une tradition veut que Molière ait rencontré, durant ses voyages, à Avignon, le peintre Mignard, qui revenait d'Italie et se proposait d'aller dessiner les ruines d'Orange et de Saint-Remi. Molière, qui devait plus tard chanter Mignard dans son Poème du Val-de-Grdce, se lia d'amitié avec lui, et le recueil qui a pour titre Anonymiana assure que plus tard il s'éprit de la fille de Mignard, qui devint M™* de Feuquières. Pourquoi la destinée ne voulut-elle pas que- cet
honnête homme épousât cette honnête femme?
M^^® Molière, celle qui devait demeurer plus célèbre encore sous le nom plus méprisant de la Guérin*, était-elle donc vraiment jolie? Elle était charmante, au dire de tous les contemporains, et lorsque, dans les fêtes que Fouquet donna à Vaux, Molière la fit paraître en naïade, — ce qui était au moins imprudent, — il y eut un concert d'éloges dans l'assistance. Loret, dans sa Galette, nous a laissé un croquis assez rapide de la Molière (i66i) :
Pour vous peindre, belle Molière, Il faudrait qu'un dieu jeune et beau Guidât les traits de mon pinceau.
C'est une grâce singulière Qui brille en ce jeu doux et fin, Cest un esprit... c'est vous enfin.
Mais Molière lui-même, dans le Bourgeois gentilhomme^ décrit avec une sorte de passion l'objet de cet amour, cette femme qui n'était ni belle, ni jolie, mais irrésistible :
ce VIELLE.
Premièrement, elle a les yeux petits.
CLÉAN TE.
Cela est vrai, elle a les yeux petits, mais elle les
I. Voyez l'édition de V Histoire de la Gue'rin, qu*a publiée, avec une préface et des notes, M. Jules Bonnassies.
a pleins de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.
COVIELLE
Elle a la bouche grande...
CLÉANTE. '
Oui, mais on y voit des grâces qu'on ne voit point aux autres bouches, et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
COVIELLE
Pour sa taille, elle n'est pas grande.
CLÉANTE
Non, mais elle est aisée et bien prise.
COVIELLE
Elle affecte une nonchalance dans son parler et dans ses actions.
CLÉANTE
Il est vrai, mais elle a grâce à tout cela. Ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs.
ce VI ELLE.
Pour de l'esprit...
CLEANTE..
Ah!... elle en a, Covielle, du plus fin et du plus délicat.
ce VI ELLE.
Sa conversation...
CLÉANTE
Sa conversation est charmante.
COVIELLE
... Mais enfin, elle est capricieuse autant que personne au inonde.
CLÉ ANT E
Oui, elle est capricieuse, j'en demeure d'accord, mais tout sied aux belles...
Molière n'était cependant pas toujours aussi aveugle en regardant sa femme et, à la première représentation du Tartuffe, la voyant parée comme une châsse pour le rôle d'Elmire, il la contraignit à se déshabiller, disant : Oubliez-vous donc que vous représentez une honnête femme !
La Molière devait se remarier. Elle épousa Guérin d'Estriché. Un quatrain du temps s'en amusa sévèrement :
Les grâces et les ris régnent sur son visage, Elle a l'air tout charmant et l'esprit tout de feu, Elle avait un mari d'esprit qu'elle aimait peu, Elle en prend un de chair qu'elle aime davantage.
« Ce mari de chair », qui lui survécut, vengea Molière, a-t-on dit ; c'était un homme volontaire, d'humeur despotique. C'est tout au plus s'il ne roua point la Guérin de coups, comme Lauzun battait la grande Mademoiselle.
Cette vengeance posthume eût d'ailleurs frappé Molière au cœur s'il avait pu prévoir qu'un tel homme lui succéderait. Il avait peu d'amis à qui se fier de son vivant : Chapelle, à qui Molière se
MOLIÈRE INTIME. 8l
plaignait, était trop dissipé pour l'écouter; une seule confidence suffit à Molière de ce côté ; Rohaut et Mignard, plus graves, devinrent leà véritables confidents du malheureux, u C'était à ces deux messieurs qu'il se livrait sans réserve. Ne me plaignez-vous pas, leur disait-il un jour, d'être d'une profession et dans une situation si opposées aux sentiments et à l'humeur que j'ai présentement ? J'aime la vie tranquille et la mienne est agitée par une infinité de détails communs et turbulents, sur lesquels je n'avois pas compté dans les commencements, et auxquels il faut absolument que je me donne tout entier malgré moi. Avec toutes les précautions, dont un homme peut être capable, je n'ai pas laissé de tomber dans le désordre, où tous ceux qui se marient sans réflexion, ont accoutumé de tomber. — Oh! oh! dit M. Rohaut. — Oui, mon cher M. Rohaut, je suis le plus malheureux de tous les hommes, ajouta Molière, et je n'ai que ce que je mérite. Je n'ai pas pensé que j'étois trop austère pour une société domestique. J'ai cru que ma femme devoit assujettir ses manières à sa vertu et à mes intentions ; et je sens bien que dans la situation où elle est, elle eût encore été plus malheureuse que je ne le suis, si elle l'avoit fait. Elle a de l'enjouement, de l'esprit; elle est sensible au plaisir de le faire valoir; tout cela m'ombrage malgré moi. J'y trouve à redire, je m'en plains. Cette femme, cent fois plus raisonnable que je ne le suis, veut jouir agrcable-
ment de la vie; elle va son chemin, et assurée par son innocence, elle dédaigne de s'assujettir aux précautions que je lui demande. Je prens cette négligence pour du mépris ; je voudrois des marques d'amitié, pour croire que Pon en a pour moi, et que l'on eût plus de justesse dans sa conduite, pour que j'eusse l'esprit tranquille. Mais ma femme, toujours égale et libre dans la sienne, qui seroit exempte de tout soupçon pour tout autre homme moins inquiet que je ne le suis, me laisse impitoyablement dans mes peines ; et occupée seulement du désir de plaire en général, comme toutes les femmes, sans avoir de dessein particulier, elle rit de ma foiblesse. Encore si je pouvois jouir de mes amis aussi souvent que je le souhaiterois, pour m'étourdir sur mes chagrins et sur mon inquiétude ! Mais vos occupations indispensables et les miennes, m'ôtent cette satisfaction. — M. Rohaut étala à Molière toutes les maximes d'une saine philosophie, pour lui faire entendre qu'il avait tort de s'abandonner à ses déplaisirs. — Eh ! lui répondit Molière, je ne saurois être philosophe avec une femme aussi aimable que la mienne; et peut-être qu'en ma place vous passeriez encore de plus mauvais quarts d'heure*. »
Le passage que j'ai souligné donnerait raison à
I. Œuvres de Molière, édition d'Amsterdam, 173$. Vie de l'auteur, p. 57.
George Sand, et Molière n'aurait jamais soupçonné ( ou plutôt Jamais révélé ) la trahison absolue de sa femme. Molière, marié, mais isolé et abandonné, n'avait pour se consoler que cette brave La Forêt, demeurée légendaire et i adorée de la postérité, puis une de ses actrices, la de Brie, sa maîtresse, qu'il n'aimait point, mais qui l'amusait. « En huit jours, dit La Martinière, il avoit avec elle une petite conversation et c'en étoit assez pour lui sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme dont il aurait acheté la tendresse pour toute chose au monde. » Je te pouponnerai, je te bichonnerai, s'écrie, en pieurant, le malheureux Arnolphe de VEcole des femmes.
La de Brie était d'ailleurs « un vrai squelette. » On s'étonnait de voir Molière aller chez elle quelquefois. 11 répondit alors un mot d'une mélancolie profonde, où éclate toute la tritesse née de son abandon : « Je suis accoutumé à ses défauts, dit-il. Je n'ai ni le temps ni la patience de m'accommoder aux imperfections d'une autre i. » Je
I. La de Brie ne devait pas être, je pense, si laide, malgré son âge. On fit sur elle ce quatrain :
Il faut qu'elle ait été charmante, Puisqu'aujourd'hui, malgré les ans, A peine des charmes naîssans Égalent sa beauté mourante.
Son portrait, gravé par Fréd , Hillemacher, dans sa
Bj. molièrk.
ne sais trop ce que la Molière pensait de ces rapports de son mari avec sa maigre rivale. Je gagerais qu'elle ne s'en inquiétait guère, et s'en moquait peut-être avec Guiche ou Lauzun. Armande Béjart, qui laissa mourir Molière entre les mains de M. Couthon, gentilhomme, n'apparaît guère pour défendre le corps et un peu la mémoire du défunt qu'après le trépas du poëte. Ici rendons-lui justice. Elle avait fait transporter à l'endroit où l'on avait presque furtivement enterré son mari une large tombe de pierre, et durant un hiver fort rude, elle fit voiturer cent voies de bois dans le cimetière Saint- Joseph, afin que les pauvres gens se pussent réchauffer au feu d'un bûcher qu'on alluma sur la tombe de Molière. Il en résulta que la pierre calcinée se fendit en deux morceaux, mais du moins les indigents avaient eu un foyer contre l'ongl/ée et bénissaient, grâce à Armande et à cette sorte de bienfaisance posthume, la mémoire de Molière. Une chose curieuse, si elle est exacte, c'est qu'à en croire La Martinière, Armande Béjart serait la cause du déchaînement de Molière contre les médecins.
L'anecdote vaut la peine d'être rapportée:
(( Il logeoit, dit La Martinière, chez un médecin, dont la femme, qui étoit extrêmement avare, dit plusieurs fois à la Molière qu'elle vouloit aug-
Galerie de la troupe de Molière, confirme la vérité du quatrain.
MOLIÉRB INTIME. 8$
menter le loyer de la portion de maison qu'elle occupoit. Celle-ci, qui croyoit encore trop honorer la femme du médecin de loger chez elle, ne daigna pas seulement l'écouter; de sorte que son appartement fut loué à la Du Parc, et on donna congé à la Molière, c'en fut assez pour former de la dissension entre ces trois femmes. La Du Parc pour se mettre bien avec sa nouvelle hôtesse, lui donna un billet de comédie, celle-ci s'en servit avec joie, parce qu'il ne lui en coûtoit rien pour voir le spectacle. Elle n'y fut pas plus tôt que la Molière envoya deux gardes pour la faire sortir de l'amphithéâtre, et se donna le plaisir d'aller lui dire elle-même que, puisqu'on la chassoit de sa maison, elle pouvoit bien à son tour la faire sortir d'un lieu où elle étoit la maîtresse. La femme du médecin, plus avare que susceptible de honte, aima mieux se retirer que de payer sa place. Un traitement si offensant causa de la rumeur : les maris prirent parti trop vivement; de sorte que Molière, qui étoit très-facile à entraîner par les personnes qui le touchoient, irrité contre le médecin, pour se venger de lui, fit en cinq jours de temps la comédie de l'Amour médecin, dont il fit un divertissement pour le roi, le i$ de septembre i66$j et qu'il représenta à Paris, le 12 du même • mois. »
Il faut prendre l'anecdote pour ce qu'elle vaut, mais, dans tous les cas, elle donne bien la note exacte du caractère vaniteux et insolent de cette
H6 MOMÈRE.
femme à qui Moliiirc, hélas ! trouvait de l'esprit. Il se moquait d'Arnolphe et riait de Sganarelle, et que de traits, pour les peindre, il empruntait à son propre caractère ! 11 y a deux sortes de gens : ceux qui aiment et ceux qui se laissent aimer. Molière était plus aimant qu'aimé. Aussi fut-il méconnu et même de son père.
En 1(568, le vieux tapissier Poquelin, qui jadis tenait, à l'enseigne des Cinges, une riche boutique de tapisserie, « à verdures et à personnages, » Poquelin le père était ruiné. Sa maison des Petits- Piliers était vendue; il vivait, retiré chez son gendre. Pauvre, il avait peine à faire face à ses engagements de vieux et bon bourgeois et de commerçant honnête. Un jour, Rohaut, l'ami de Molière, entra, tout naturellement, dans la boutique de Poquelin, et y fit une commande, laissant tomber, tout en causant, qu'il cherchait à placer une somme de 10,000 livres — c'était une somme énorme pour le temps — chez un marchand dont il connût la probité. Le tapissier Poquelin était sûr de la sienne; il emprunta ces 10,000 livres, et il ignora toujours que ce qu'il recevait ainsi des mains de Rohaut était un don anonyme de ce Molière, son fils, — que le vieillard avait banni.
Nous savons aussi que Molière prêta 12,000 livres à Lulli, manquant d'argent pour bâtir sa maison de la butte Saint-Roch. Cette maison, où Lulli naourut en 1773, porte le n» 4$ de la rue Neuve-des- Petits-Champs; elle est remarquable
par les ornements qui représentent des instruments de musique. C'est bien la demeure de l'ancien petit violon de Mademoiselle.
Bref, pour résumer cette physionomie morale de Molière, je doute qu'on rencontre un être meilleur, plus grave, plus ferme et plus doux à la fois. Molière était de cette race d'hommes qui ne se lassent point de faire des ingrats. Armande Béjart, Kacine, qu'il obligea de sa bourse et ajda de ses conseils. Racine dont il reçut la première pièce et qui porta plus tard sa tragédie d'Alexandre au théâtre rival, en enlevant M^^^ Du Parc, l'excellente actrice, à Molière; Baron, qu'il aima comme un fils; Corneille vieux, dont il reçut V Attila en le payant 2,000 livres; autant de noms illustres qui témoignent de sa générosité devant l'avenir. « Sa fermeté, son courage, a-t-on dit, sont attestés par tous les biographes. Il força les officiers de la maison du roi à respecter les droits des comédiens *.» Tout à l'heure nous allons le voir lutter contre les hypocrites de vertu et les faux dévots, avec Tartuffe et Don Juan. Mais il ne se contentait point d'être courageux la plume à la main. Il faut lire dans un petit volume, plus curieux qu'il n'est gros : Documents inédits sur J.-B. Poquelin Molière, découverts et publiés par ,M. Emile Cam pardon, archiviste aux Archives
I. Voyez M. Paul Albert, la Littérature française an xvii« siècle.
nationales, le récit des désordres arrivés à la Comédie du Palais- Royal, le ij janvier 1673, Pendant une représentation de Psyché. Molière, quoique mourant, fort malade, déploya en cette circonstance une grande énergie.
Ce fier visage de songeur nous apparaît donc à travers l'histoire comme un des plus nobles et des plus sympathiques. Il a, ce Molière, toute l'honnêteté bourgeoise, toute la probité, toute l'humeur laborieuse de sa famille; il a la science, la mesure, le goût du beau, l'amour du bien, la soif inassouvie du bonheur, le courage dans la souffrance, il a surtout la pitié, cette vertu suprême, cette vertu des grands cœurs, et l'on ne peut s'empêcher de l'aimer après l'avoir admiré. Ame pure, s'écriait Goethe, et Gœthe caractérisait d'un mot cette grande âme altérée d'amour et accablée de douleur.
LES GRANDES COMÉOIES.
L est trois œuvres où Molière me semble avoir atteint non-seulement l'idéal qu'il se proposait, mais l'idéal même de ce qu'on a raillé sous le nom de grand art : c'est le Misanthrope, Tartuffe et Don Juan ou le Festin de Pierre^. Là, il nous offre non-seulement les exemplaires les plus admirables de son génie, mais les plus admirables peut-être du théâtre universel. Nulle part, dans aucune langue, on ne trouverait en effet tant de puissance unie à tant de bon sens, une pondération telle, une telle mesure jointe à une telle profondeur de pensée, une justesse de ton aussi profonde, une précision, une clarté, une harmonie aussi étonnantes.
Le Misanthrope est l'œuvre où Molière a sans doute mis le plus de lui-même. On a cherché dans
1. Il faudrait peut-être ajouter une quatrième pièce à celles-ci, VEcole des femmes, une incomparable, cruelle et charmante comédie, où Arnolphe égale Othello.
les traits de M. de Montausier le portrait d'Alceste. Ce portrait, Molière le portait dans son propre cœur. L'amour dont il brûlait pour l'indigne Béjart, c'est l'amour du misanthrope pour Célimène. « Je suis décidé à vivre avec elle comme si elle n'existait pas, disait, en parlant de sa femme, Molière à Chapelle, son ami, mais si vous saviez ce que je souffre, vous auriez pitié de moi! » Ce qu'il souffrait, on le sait lorsqu'on écoute la plainte mâle d'Alceste, et la pitié qm réclamait Molière, on l'éprouve pour l'honnête homme qu'une coquette soufflette, pour ainsi dire, ou nargue du bout de son éventail. Je ne sais rien de plus tragique que cette confession publique d'un homme qui vient dire à une foule : <« Voici quelles tortures supporte un homme de bien bafoué par une coquine, et moquez-vous-en ensuite, s'il vous plaît de le faire ! »
Quant à la raillerie de la misanthropie qu'on a voulu y voir, elle est l'œuvre de l'auteur dramatique, non du philosophe. Molière, comme Cervantes, bafouait son héros tout en l'adorant. Il ne détestait point, il ne pouvait détester la misanthropie, ce travers de l'esprit humain ou plutôt de l'âme humaine, qui naît toujours de l'exagération d'une honnêteté ou de légitimes espoirs déçus. Béranger, qui était loin de détester les hommes, a dit de la misanthropie : La misanthropie n'est qu'un amour rentré. Cela est très-vrai. Il faut, nous le répétons, avoir beaucoup aimé les hommes,
LES GRANDES COMEDIES. pi
avoir mis en eux une foi profonde et une vaste espérance, pour en arriver à les haïr comme le Timon d'Athènes de Shakspeare ou comme l'Alceste de Molière. Je me méfie des Philinte qui trouvent tout bien et tout bon, et tout superbe. Ils aiment généralement parce qu'ils n'aiment pas profondément. Ce misérable Kotzebue, par exemple, qui écrivit Misanthropie et Repentir, était un chantre de l'humanité heureuse, parfaite, morale ; il se disait plein de mansuétude pour toute chose, et au fond, on sait trop ce qu'il aimait : l'argent et l'intrigue. On peut presque dire aussi que les gens qui, comme Kotzebue, blâment la misanthropie, nous rendraient souvent misanthropes, tandis que ceux qui, comme cette grande âme blessée, Molière, se complaisent dans son amertume, nous réconcilieraient volontiers, au contraire, avec l'humanité.
Quelqu'un a dit, à propos de misanthropie, avec assez de justesse, que les femmes ne sont jamais atteintes par la misanthropie : jeunes, elles lui échappent par le cœur, elles ont toujours à aimer; plus avancées en âge, elles lui échappent encore, car elles se consolent du présent par les souvenances du passé. Il y a, en effet, chez la femme, un besoin naturel de dévouement qui empêche la ' misanthropie de se développer à l'état aigu, si je puis dire; mais la misanthropie n'en existe pas moins dans certains cœurs féminins, qui sont des cœurs d'élite, seulement elle se dissimule sous
une tristesse souriante qui peut donner le change. Lorsque M"^* du Deffant, devenue vieille,- parle de sa jeunesse en disant : Du temps que j'étais femme, on sent bien, sans chercher, une espèce de cruauté dans le regret, mais l'esprit, la bonns grâce, la résignation, effacent bientôt, comme d'un coup d'aile, toute cette mélancolie.
En revanche, si la femme n'est point misanthrope, elle crée des misanthropes, et les Célimène font les Alceste comme les Armande Béjart font les Molière.
Tartuffe est moins intéressant peut-être que le Misanthrope pour l'étude de la personnalité même de Molière, mais il est beaucoup plus complet comme drame. Quelle œuvre et quelle hardiesse! S'imagine-t-on le courage qu'il fallut à Molière pour achever une telle comédie en présence des ennemis qu'elle lui suscitait? Je songe toujours en lisant ou en écoutant la pièce à tout ce que l'auteur supporta avant de la faire représenter. Nous nous plaignons parfois, et avec raison, de la censure. Qu'est-ce que ces piqûres d'épingle comparées aux coups de couteau empoisonnés que reçut Molière? Il avait achevé les trois premiers actes de sa comédie. On les donne, tels quels, avant même que le dénoùment eût été écrit, devant le roi, à Versailles. Louis XIV est charmé; il applaudit, et la cour fait de même. Mais, dès ce moment, le bruit se répand que Molière, cet audacieux et misérable Molière, ne se
propose rie 11 moins daus son nouvel ouvrage que d'attaquer la religion et de s'en prendre à Dieu lui-même. Voilà Paris en ébullition, les ennemis sur pied, les dévots en armes, les fanfarons de vertu prêts au combat. Lorsque, six mois après la représentation des trois premiers actes à Versailles, Molière fit représenter Tartuffe au Raincy, devant le grand Condé, le concert de fureur redoubla si fort, que l'auteur résolut de le laisser pasier et d'attendre.
11 attendit un an ; il lisait alors son œuvre, comme en cachette, dans des maisons amies, devant un public trié et d'esprit libéral. Il se cachait pour dire la vérité. A la fin, le roi promit de laisser jouer la pièce. Celte permission verbale était formelle. Le $ août 1667, Tartuffe fut donné pour la première fois, mais le lendemain, au moment où la piîce allait commencer, et devant une telle affluence que des dames de la cour avaient été forcées, pour trouver de la place, de monter aux troisièmes loges, un ordre arriva portant défense de par le premier président du Parlement de jouer la pièce : « Monsieur le premier président ne voulait pas qu'on le jouât i. »
Et, éternelle sottise des censeurs, à l'heure même où l'on supprimait, où l'on voulait étouffer
1. Je cite ce mot qui n'a rien d'authentique, qui est antérieur à Tartuffe, mais qui donne le ton des dispositions de quelques personnages contre Molière.
cette œuvre virile, honnête et fière, on laissait représenter sur le Théâtre-Italien je ne sais quelle farce grotesque et graveleuse, Scaramouche Hermite, dans laquelle un moine montait, la nuit, par une échelle, dans la chambre d'une femme mariée, et revenait de temps à autre à la fenêtre annoncer au public qu'il prenait soin de « mortifier la chair » : — Qu'esto é per mortîjicar la carne! Liberté de la gravelure, interdiction de la pensée profonde : le programme des censeurs fut le même toujours. Le mélancolique Molière devait sourire tristement devant les pasquinades autorisées des bouffons italiens. Il s'était d'ailleurs vengé d'avance en faisant dire à son Don Juan : « L'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde et jouit en repos d'une impunité souveraine, n Mais aussi quelle tempête encore pour ces paroles de Don Juanî Les dévots, ne pouvant reprocher à Molière d'avoir flétri l'hypocrisie, se rattrapèrent sur la fameuse scène du pauvre. Le mot 8ubliq;ie de Don Juan faisant l'aumône au misérable: « Eh bien, je te donne pour l'amour de l'humanité, » leur parut, — dirent-ils, — un blasphème. V humanité! qu'étaitce en i66$ que cette intruse et cette pécore? Molière dut supprimer la scène du pauvre à la seconde représentation de Don Juan, et la rancune des ennemis du pauvre diable d'homme de génie était si forte et si puissante que dix-sept ans plus tard, lorsque Vinot et Lagrange réimprimèrent Don Juan
OU le Festin de Pierre, tel qu'on l'avait représenté la première fois, un ordre supérieur enjoignit aux éditeurs de faire disparaître « le pauvre » et « l'humanité » de Don Juan au moyen de cartons. Quoi! dix-sept ans plus tard? Certaines haines sont donc bien terriblement vivàces? Certes, oui. Hélas! oui. Et l'auteur de Tartuffe n'en avait point fini avec les tribulations. Il fallut (et sur ce point, l'histoire doit savoir quelque gré à Louis XIV), il fallut l'intervention du roi pour laisser se produire publiquement cette leçon de vertu que Cléante, parlant à Orgon, donnait si vaillamment à son temps et aux temps à venir. Encore, lorsque la pièce fut jouée, se trouva-t-il des sots ou des envieux pour lui opposer l'œuvre d'un médiocre auteur, Montfleury, le fils du comédien de l'hôtel de Bourgogne. Sans doute, Tartuffe obtenait un plein succès, et, comme on dirait aujourd'hui, faisait recettes, si bien que les camarades de Molière voulurent que l'auteur eût toute sa vie deux parts dans le gain de la troupe toutes les fois qu'on jouerait Tartuffe; mais, à côté de ce public de goût qui se pressait aux quarantequatre représentations consécutives de l'ouvrage (c'était là un chiffre de représentations considérable pour le temps), il y avait un autre public, intelligent ou jaloux, qui tenait à faire le succès d'un rival, et déclarait bien haut que la Femme juge et partie de Montfleury était une œuvre supérieure à Tartuffe.
Non, en vérité, je ne connais pas de juges plus injustes pour les gens de génie que les contemporains. On ferait un recueil amèrement gai de tous les verdicts portés sur des œuvres immortelles par ceux qui les virent éclore. N'avons-nous point pu juger nous-mêmes de ces grossières erreurs de la critique? Sans aller bien loin, Balzac fut-il jamais placé à son rang par ceux qui le coudoyaient chaque jour? On eût bien étonné ses compagnons en assurant que sa Comédie humaine restera comme la plus puissante des œuvres. Nous relisions hier un jugement de Gustave Planche sur Alfred de Musset. Quel ctonnement ! C'est à peine si le critique place le magnifique auteur des Nuits un peu au-dessus de Brizeux ou des deux Des- ^ champs. La postérité, qui commence parfois au lendemain de la mort, casse définitivement ces arrêts et prononce le verdict suprême. Pour Molière, les contemporains furent étrangement sévères. Je ne parle pas de ce Boulanger de Chalussay qui fut immonde. Le pamphlet de cet illustre inconnu, passant à la postérité comme une tache de boue qui serait demeurée attachée à un vêtement historique, cet odieux écrit, Elomire hypocondre, doit être classé par tout homme sensé parmi les libelles fangeux que toute gloire fait éclore. Mais, en négligeant même Le Boulanger de Chalussay, que de factums injustes, violents, amers, irritants, diriges contre ce malheureux Molière! Et qu'on s'étonne de l'entendre appeler (sans y
croire même, tant il était bon) l'homme un méchant animal! Il vécut avec une meute à ses trousses. Au lendemain des représentations de la Femme juge et partie de « ce grand homme » de Mon- • sieur de Monljleury, l'hôtel de Bourgogne représenta bravement la Critique de Tartuffe, et dans le prologue de cette médiocre satire on rencontre ces vers qui donnent le ton de la critique alors adressée à Molière :
Molière plait assez, c^est un bouffon plaisant,
Qui divertit le monde en le contrefaisant ;
Ses grimaces souvent causent quelques surprises;
Toutes ses pièces sont à^agréables sottises;
Il est mauvais poêle et bon comédien.
Il fait rire, et de vrai c'est tout ce qu'il fait bien,
« Il fait rire ! » On eût pu répondre à MM. de l'hôtel de Bourgogne que cela, vraiment, est déjà quelque chose. Mais, malgré l'envie, Molière faisait penser aussi ; il enseignait et châtiait. De là, tant de rage. Un curé de Paris, exaspéré par Tartuffe, qui n'avait cependant pas encore étj représenté et n'était qu'à l'état de menace latente pour les hypocrites, un prêtre déclarait alors, dans une brochure, qu'il fallait brûler Molière. Non pas l'œuvre, l'homme ; non pas le livre, l'auteur ! Ce fougueux personnage se nommait Pierre Roulés et il était curé de Saint-Barthélémy. Son pamphlet, intitulé le Roy glorieux au monde, qu'Aimé Martin avait vu et que M". Paul Lacroix découvrit en 1822, a été publié dans la Collection
Moliéresque. On y lit que Molière est u un homme ou plus tost un démon vestu de chair et habillé en homme et le plus signalé impie et libertin qui fust jamais, » P. Roulés demandait pour lui « un dernier supplice exemplaire et public. » Notez que l'on brûlait encore les poêles en Grève. Dans ce même pamphlet, le curé Roulés se plaint de Turenne, « qui n'est point de la religion véritable et catholique. » Il se trouverait bien encore, en cherchant un peu dans ce vaste univers, des gens qui ne donneraient pas tort à cet ardent curé*.
Ce qui est plus triste, c'est que ce ne furent pas seulement ces violents et ces méchants qui conspirèrent contre le comédien de génie. D'autres aussi s'en mêlèrent. Bourdaloue dénonça Molière en pleine chaire ; Bossuet, plus haineux, ne parle de l'homme qui écrivit Tartuffe qu'avec un dictionnaire d'invectives. Les pièces de Molière sont des impiétés, des infamies, des grossièretés. Elles corrompent, elles « infectent. » L'aigle de Meaux dichire de son bec le cadavre de Molière luimême; l'oiseau de proie sacré dépèce horriblement ce pauvre mort, et nous le montre, dans sa charité chrétienne, passant brusquement de la cou-
I. Molière répondit parun//ac^/ au roi contre ce curé et « Us Faux monnoyeurs en dévotion. » Pierre Roulés mourut le 8 juillet 1666, deux ans et demi avant la représentation de Tartuffe, qui eut lieu le $ février 1669.
lisse où il vomit le sang au tribunal de celui qui dit iMalhetir à vous qui riei, car vous pleurerez! Quelle admirable douceur! Quelle piété! Quelle bonté fraternelle ! On croirait lire quelque apostrophe sulfureuse d'un Veuillot. Il est décidément dangereux d'oser regarder la vérité en face et de toucher à certaines plaies et à certains masques.
Molière, il faut lui rendre cette justice, y touchait d'une main ferm^, implacable. Je conçois la fureur des bigoteries mises à nu. Le portrait de Tartuffe est inoubliable i. On a voulu le retoucher depuis, le pousser au noir, atténuer sa couleur ou la surcharger de repeints. Mais nul n'a égalé, n'a suivi, même de loin, le maître. Le Beegars de Beaumarchais, ce Tartuffe de probité, n'est qu'une copie mélodramatique. Le Rodin d'Eugène Sue, pourtant vigoureux, ne garde point le .calme sculptural du modèle : il grimace. Il tombe dans la caricature. Bayard, Sardou, Augier ont, tour à tour, dans le Mari à la campagne, Séraphine et Lions et Renards, attaqué le jésuitisme, mais leurs aquarelles ne sont rien à côté du tableau primitif. Le maître hypocrite, c'est Tartuffe.
Chose singulière et fort attristante, voilà Tartuffe redevenu une actualité. Cet homme de bien.
I. Quelqu'un a écrit que Tartuffe a été composé à la prière du grand Condé, qui voulait se venger du P. La Lhaise. Tartuffe serait un portrait du P. La Chaise. Cela est radicalement faux.
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qu'on croyait enterré, se reprend à dire son mot dans les choses temporelles. On pouvait croire qu'il n'était plus rien qu'un type historique appartenant à ce qu'on nommerait volontiers l'archéologie morale, le fantôme d'un temps disparu ; point du tout, il vit encore et toujours. Il prospère, il engraisse, il fait fortune. Il ne se contente plus de se glisser, quémandeur d'amour et de richesses, dans la demeure d'Orgon ; il laisse à de moins ambitieux le soin de ruiner et de sottifier ce bourgeois crédule ; pour lui, ce qui le tente, à l'heure qu'il est, c'est, ni plus ni moins, le gouvernement du monde et la direction des affaires publiques. Il prétend instruire, conduire, former et déformer la nation à son gré, modeler de son coup de pouce dévot la cervelle de l'enfance, tenir la femme sous son pouvoir, et par ces deux puissances faites de faiblesses, — la femme et l'enfant, — guider l'homme à sa fantaisie et faire de la famille ce que bon lui semblera.
Eùt-ou cru jamais que Tartuffe rentrerait si brillamment et si brutalement en scène, le chapeau sur l'oreille et la menace à la bouche ! Tudieu ! comme il a su quitter lestement son allure rampante et douce ! Comme il a jeté au vent son éHr d'humilité et de caressante piété ! Il semble avoir emprunté maintenant à Torquemada quelque chose de ses allures inquisitoriales. Il ordonne, peste, tempête et, d'un mouvement sqc, trempe son goupillon dans du vitriol pour en asperger le
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visage de ses frères, tout en se signant. Molière a raison, je vous jure, et le zèle de ces gens est intolérable à la fin. Quoi! après tant de malheurs subis, d'expériences si douloureuses, lorsqu'il est prouvé que la France n'a dû sa défaite qu'à son ignorance et que le maître d'école allemand a gagné la bataille de "VVœrth comme il avait gagné celle de Sadowa, toute une foule de gens ameutés s'obstinent à refuser à notre pays ce savoir qui lui manque, ce besoin de lumière et de science qui le laverait de ses erreurs?
Cela est pitoyable et alarmant. Le moyen âge semble réapparaître aujourd'hui chez nous avec son cortège d'ignorance, de préjugés, de violences et de haines. C'est à se demander si parfois on ne fait pas quelque méchant rêve. Ici, c'est un évêque intolérant qui secoue la poussière de ses sandales sur une Académie, parce que la compagnie littéraire accueille chez elle un philosophe convaincu dont toute la vie fut vouée aux lettres, à l'étude et à la recherche de la justice. Là, c'est un député halluciné qui demande de vouer la France du XIX® siècle au stathoudérat du Christ. « Dorstu content, Voltaire? » C'est en même temps une Assemblée de législateurs dont l'inexplicable terreur éclate tout à coup à la lecture d'un projet nouveau sur l'instruction primaire. Ainsi, tout progrès paraît effrayant dans ce beau pays de France. Nous semblons condamnés à l'immobilité ou aux lisières à perpétuité.
A nous, Molière ! A nous, ce vieux génie narquois et vengeur de la vieille France ! A nous cette humeur satirique des diseurs de bons contes, aïeux et neveux de Rabelais, amis sincères de l'humanité tenue en santé par l'hygiène physique et morale, prêts à dauber sur la moinerie moinillante, bravant le bûcher pour dire la vérité, prenant tous les moyens pour la mettre en lumière, sculptant au besoin leurs protestations railleuses jusqu'au flanc des cathédrales gothiques, répondant à la persécution par la caricature, et n'ayant qu'un but, un désir, une foi : terrasser l'erreur et faire aimer la justice. Il nous faudrait une telle légion de satiriques ; le pays s'en trouverait mieux à coup sûr et nous sortirions peut-être de ces ténèbres de plus en plus épaisses dans lesquelles nous nous débattons depuis ce lendemain de brumaire où la France, abdiquant sa liberté et reniant sa tradition, renonça à l'éducation scientifique du XVI 11*^ siècle, éducation que nos ennemis ont reçue de nous et perfectionnée après nous.
Le public, en applaudissant Tartuffe, est de cet avis, à coup sûr, et bafoue, dans le faux dévot, les partisans stupides du passé. Quel contraste les idées vraies, solides, humaines, que Molière met dans la bouche de son Cléante, forment avec les dilutions de pensées dont se nourrit, ou plutôt dont meurt notre pays ! Pour faire cesser l'anarchie intellectuelle dont parlait un jour M. Thiers, ou mieux, pour secouer Vanémie intellectuelle
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qui nous mine, c'est à Molière, c'est-à-dire à la vérité dans l'idée, à la vigueur dans la philosophie, à la franchise dans la langue qu'il faut revenir, et revenir en hâte. On y reviendra, je gage, et on aura raison. Dans peu de temps, il serait trop tard.
Il est d'ailleurs curieux de voir ce que pensait 4e Tartuffe un des esprits les plus élevés du xvii« siècle : « Je viens de lire le Tartuffe, écrivait Saint-Évremond, c'est le chef-d'œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de la peinture les fera renoncer à l'hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
Tous les esprits de la terre ne sont malheureusement pas des Saint-Évremond, et à côté des dévots il y a des despotes. M. Louis Moland, qui a publié une édition nouvelle de Molière *, a eu l'idée de demander à Napoléon I**" lui-même ce
I. L'édition complète, un des hommes les plus remarquables de ce temps, au double point de vue de la science et du caractère, M. Eugène Despois, la prépare depuis plusieurs années pour la magnifique Collection des grands écrivains, entreprise par la librairie Hachette. Il faut attendre ce travail de M. Despois pour avoir, en beaucoup de points, le dernier mot sur Molière.
qu'il pensait de Tartuffe et de l'accès de libéralisme de Louis XIV laissant représenter la pièce. Or voici ce que Napoléon I" a rôpondu : « Aprèsdîner, dit l'auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l'Empereur nous a lu le Tartuffe; mais il n'a pu l'achever, il se sentait trop fatigué; il a posé le livre, et, après le juste tribut d'éloges donné à Molière, il a terminé d'une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a- « t-il dit, l'ensemble du Tartuffe est de main de « maître, c'est un des chefs-d'œuvre d'un homme « inimitable; toutefois cette pièce porte un tel a caractère, que je ne suis nullement étonné que (( son apparition ait été l'objet de fortes négocia- « tions à Versailles et de beaucoup d'hésitations « dans Louis XIV. Si j'ai droit de m'étonner de CI quelque chose, c'est qu'il l'ait laissé jouer ; elle « présente, à mon avis, la dévotion dans des couci leurs si odieuses; une certaine scène offre une « situation si décisive, si complètement indécente, « que, pour mon propre compte, je n'hésite pas « à dire que, si la pièce eût été faite de mon « temps, je n'en aurais pas permis la représenta- (( tion. »
Cet aveu ne prouve qu'une chose, c'est que l'éxjacobin Bonaparte aimait moins la liberté que le roi-soleil et le roi des dragonnades lui-même. Napoléon d'ailleurs, en fait d'art dramatique, préférait V utilitarisme. C'est lui qui disait de l'Hector de Luce de Lancival , piteuse tragédie, à
coup sûr : « J'aime cet Hector, c'est une bonne pièce de quartier général, n
Tandis que les faux monnayeurs en dévotion, que Louis XIV eut le bon sens de ne pas écouter cette fois, empêchaient Tartuffe de voir la scène, Molière tâchait d'exprimer, avons-nous dit, dans une autre pièce qui fut représentée le i6 février i6<ÎS> quelques-unes des idées qu'il avait mises dans sa pièce un moment interdite. C'est Don Juan dont je veux parler, — Don Juan, une des œuvres les plus curieuses et les plus imprévues de Molière.
Je m'étonne qu'aux heures de lutte entre les romantiques et les classiques, ceux-ci n'aient pas invoqué plus souvent le témoignage de Molière pour prouver que le romantisme (puisque le mot était à la mode) avait toujours existé. Quel drame est plus romantique que Don Juan ou le Festin de pierre? Plus d'unité de lieux ni de temps : des estocades et des évocations, des duels de cavaliers dans les forêts et des apparitions de spectres dans les tombeaux. Le Don Juan de Marana d'Alexandre Dumas est moins « romantique n assurément que le Don Juan de Molière et, en tout cas, il a bien autrement vieilli.
Quel chef-d'œuvre que ce Don Juan l C'est là que se rencontrent les meilleures inspirations de Molière, les plus charmantes sans aucun doute et à la fois les plus hardies. La variété des scènes, la façon magistrale avec laquelle l'auteur passe
du plaisant au tragique, puis ramène au rire la comédie qui s'éloigne vers le drame , — et quel drame ! — tout est parfait, tout est achevé. Suprême qualité, en outre : elle est essentiellement moderne, cette pièce vivante, et poiiT ainsi dire contemporaine. De toutes les pièces de Molière, Don Juan est assurément celle qui convient le mieux à nos goûts et à nos idées. C'est Tartuffe dramatisé. Et ce n'est plus seulement le bon sens qui raille ou s'indigne, il y a là une grandeur véritable, je ne sais quoi de plus profond, un sentiment plus élevé, une conception plus humaine et plus haute.
Partout ailleurs il semble, en effet, que le génie de Molière soit retenu à terre, enchaîné par certaines préoccupations d'une sagesse bourgeoise, ennemi de l'idéal et se moquant de toute chimère, comme Sancho peut railler Don Quichotte. Dans Don Juan, au contraire, les liens sont brisés ; Molière a donné comme un coup d'aile et regarde en face les grands problèmes. On devine alors, on sent ou l'on entend dans son rire ou dans sa tristesse passer quelque chose de supérieur, de shakspearien. Ce n'est plus seulement Sganarelle qui s'agite aux côtés de son maître, lançant ses lazzis pour égayer le parterre; c'est le bon sens pratique, la croyance aveugle, la superstition regardant le doute avec de gros yeux effarés.
Maître sceptique et valet crédule deviennent aussitôt la personnification des deux sentiments qui
divisent le monde, et la comédie, cette fois, nous présente, dans leur antagonisme éternel, les deux types de l'ignorant que son/ ignorance charme, qui s'y complaît, qui s'y carre, et du chercheur que le doute accable, torture et finira par tuer.
Il était écrit que Don Juan serait le grand fascinateur. Il a séduit le génie lui-même. De Tirso de Molina à Musset, en passant par Molière et Mozart, il a arrêté, fixé l'attention de tous les créateurs et de tous les critiques. Il est comme uti Sphinx moral que chacun veut deviner, ou du moins étudier. Mais le plus complet de ces don Juan est, à mon avis, celui de Molière. C'est qu'il n'est pas seulement Don Juan le coureur de ruelles et l'aventurier d'amour, mais encore le libre esprit, l'esprit fort, le libertin, comme on disait alors. Il semble en effet que ce type légendaire ait tourné dans la main de l'ouvrier. Molière, auteur dramatique, se proposait simplement d'écrire une pièce intéressante, curieuse et dramatique, mais le philosophe a prêté, je pense, un peu de ses idées à ce personnage qu'il fait beaucoup aimer tout en le faisant beaucoup haïr.
Je suis persuadé que Molière avait une certaine affection pour son héros ; nous le saurions au juste, si Molière avait commenté son œuvre, si nous avions des lettres de lui comme nous en avons de Gœthc et de Schiller. En tout cas, si dans Don Juan le débauché nous irrite, le fort esprit, il faut bien l'avouer, nous attire. Il y a en
lui du suborneur vulgaire quand il se trouve face à face avec dona Elvire; maiscomnie son audace grandit devant la statue du Commandeur! Et comme on lui sait gré de feindre l'hypocrisie pour la peindre avec une telle haine et un tel mépris! Il prend le masque de Tartuffe, ce don Juan, et le met sur son visage comme pour en montrer la laideur. Et quels contrastes ! Tout à l'heure, bas et répugnant comme le Lovelace de Richardson, le voilà fier et révolté comme le Satan de Milton. Il tend sa main à la main de marbre sans une émotion, sans un tremblement, et il me semble l'entendre murmurer comme un autre Ajax : J*en échapperai malgré les dieux.
C'est ce côté courageusement altier qui nous plaît dans Don Juan. On lui pardonnerait volontiers d'éconduire M. Dimanche quand on se souvient de sa rencontre avec le Pauvre. Quelle admirable scène que celle-ci et qu'elle éclaire d'un jour puissant le génie de Molière ! C'est véritablement là qu'il nous apparaît comme un précurseur, et c'est l'honneur éternel de cet homme d'avoir prononcé le premier ce grand mot d'humanité, qu'on proscrivait alors, nous l'avcns montré, et qui est ou qui sera le mot d'ordre moderne.
« Va, va, dit Don Juan en jetant son louis d'or au pauvre , je te le donne par amour de l'humanité ! ))
Quand on rencontre un trait pareil dans une œuvre passée, on s'arrête un moment, comme on
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ferait halte sur une route, devant quelque poteau indiquant une étape nouvelle.
Humanité! Le mot est dit et dès lors n'a. plus qu'à passer de bouche en bouche, en attendant cette heure si lente à venir où il pénétrera dans tous les cœurs.
Mais quoi ! cette pièce de Don Juan est ainsi remplie de traits qui sont comme des cris jetés à l'avenir. Nous poussons parfois un peu trop loin le goût des comparaisons et volontiers nous faisons crédit à nos aïeux des passions qui nous agitent. Nous aimons à retrouver en eux des allusions et comme des citations à l'appui de nos propres idées. C'est ainsi que nous ferions volontiers un républicain de La Fontaine, le fabuliste, et un conventionnel du grand Corneille. Il y a un peu et beaucoup d'exagération, sans doute, dans cette façon de raisonner et de traiter les questions littéraires, mais il y a pourtant aussi une grande part de vérité. A de certains moments, Molière sent passer à côté de lui, — ■ comme ces parfums de soufre qui disent l'orage, — des odeurs de révolution, et cela particulièrement dans Don Juan.
Si Don Juan libre penseur est sympathique, en effet, Don Juan hypocrite, Don Juan faux dévot, est singulièrement haïssable, Don Juan grand seigneur est souverainement méprisable. Perdu de dettes, sans honneur et sans foi, il traîne misérablement une misérable vie. C'est à lui, c'est à
IIO MOLIÈRE.
propos de lui que Molière fera dire : « Et qu'avez-vous fait pour être gentilhomme? Croyezvous qu'il suffise d'3n porter le nom et les armes^ et que ce nous soit une gloire d'ctre sorti d'un sang noble quand nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n'est rien oîi la vertu n'est pas, »
Ne dirait-on point un de ces vers-maximes que Voltaire introduisait dans ses tragédies, comme des engins de guerre ? Ce fut une date que cette première représentation de Don Juan, où un acteur put dire une telle vérité à la face de ce public* de gentilshommes. Regnard devait plus tard fouailler gaiement le marquis et lui faire danser sa sarabande : « Allons, saute, marquis! » Molière, plus vigoureux, lui arrachait son titre et le soufQetait de son blason.
Aussi bien Molière devait-il payer cher de telles audaces. La comédie de Don Juan n'était pas représentée depuis six semaines qu'un certain de Rochemont, dans lequel on a voulu voir un avocat au Parlement, et que M. P. Lacroix nous dénonce comme le curé d'une paroisse de Paris*, publiait un pamphlet odieux dans lequel il attaquait à la fois Tartuffe et le Festin de Pierre, demandant à
I . Voyez les Observations sur " h Festin de Pierrey par de Rochemond, dans la Collection Moliéresque du bibliophile Jacob (tirée seulement à loo exemplaires numérotés).
peu près pour Moliire ce que demandait aussi le curé P. Roulés, c'est-à-dire le fagot.
La lecture de ce pamphlet de Rochemont, qui mérita d'être appelé en 166$ le bras droit des Tartuffes, indigne et fait sourire à la fois. L'auteur y parle de la douleur d'un chrétien « en voyant le théâtre révolté contre l'autel, la Farce aux prises avec l'Évangile, un comédien qui se joue des mystères, et qui faict raillerie de ce qu'il y a de plus sainct et de plus sacré dans la religion. »
Cependant, ce M. de Rochemont consent à trouver à Molière quelque chose de galant :
« Il faut tomber d'accord, dit-il, que s'il réussit mal à la comédie, il a quelque talent pour la farce, et quoyqu'il n'ait ny les rencontres de Gaultier Garguille, ny les impromptus de Turlupin, ny la bravoure du Capitan, ny la naïveté de la Jodelet, ny la panse du Gros-Guillaume, ny la science du docteur, il ne laisse pas de plaire quelque fois, et de divertir en son genre, n
« Il parle passablement françois, ajoute Tauteur des Observations, il traduit assez bien l'italien et ne copie pas mal les autheurs. Comme acteur, Molière a bien de l'adresse ou du bonheur de débiter avec tant de succe^ sa fausse monnoyc et de duper tout Paris avec de mauvaises pièces. »
D'ailleurs, « s'il n'en eust voulu qu'aux petits pourpoints et aux grands canons, il ne mériteroit
lia MOLIÈRE
pas une censure publique et ne se seroit pas attiré l'indignation de toutes les personnes de piété ; mais qui peut supporter la hardiesse d'un farceur qui fait plaisanterie de la religion? n
Plus loin, le pamphlétaire hausse le ton et ne craint pas d'écrire : « // faut avouer que Molière est luy même un Tartuffe achevé, »
« La naïveté malicieuse de son Agnès, dit-il encore, a plus corrompu de vierges que les écrits les plus licencieux. Mais qu'est cela? avec Don Juan, il vient d'avoir l'audace de faire monter l'athéisme sur le théâtre. Et pourquoi ? par pure idée de lucre. »
« Son avarice ne contribue pas peu à réchauflfer sa veine contre la religion. Je connois son humeur, il ne se soucie pas qu'on fronde ses pièces, pourveu qu'il y vienne du monde. »
Hv3Ias! ces inj'ures ne seraient rien, et encore un coup feraient sourire, s'il n'y avait pas eu alors un réel danger pour Molière dans ces perfides accusations. N'oublions pas que trois ans avant la représentation du Festin de Pierre, un poëte, Claude le Petit, avait été condamné a être brûlé pour avoir fait des vers impies et avait péri sur le bûcher, en place de Grève. Molière ne dut qu'à la protection de Louis XIV de résister à ses ennemis et de pouvoir faire entendre son Tartuffe. C'est une gloire pour le grand roi d'avoir su du moins protéger ce fier génie, lui qui exilait Vauban, et on peut dire, en parlant du despote qui
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consentit aux dragonnades et donna ainsi à la Prusse les meilleurs des enfants protestants de la France :
— Il lui sera beaucoup pardonné, parce quMl a beaucoup aimé Molière.
'est une question curieuse et intéressante à résoudre que celle de savoir si Molière fut un bon comédien. La question est à peine faite, d'ailleurs, qu'elle se trouve résolue. Tous les contemporains, voire les ennemis, s'accordent à reconnaître que Molière fut un comédien excellent. On le trouvait cependant inférieur dans les rôles tragiques, et même exécrable dans les personnages de la tragédie ; mais M. Régnier, l'éminent comédien, nous faisait remarquer avec beaucoup de justesse qu'il doit y avoir là exagération, car Baron, le premier des grands acteurs tragiques français, j'entends le le premier en date, était élève de Molière, Sans doute, le jeu de Molière, qui devait avant tout s'attacher au naturel (nous le verrons tout à l'heure), semblait fort inférieur à des spectateurs habitués à la boursouflure et aux gestes pompeux des Montdori et des Beauchâteau. « Mais, comme dit Molière dans sa Critique de l'École des femmes, il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune,
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accuser le Destin, et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde... C'est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens. » Ce qu'il dit là de la tragédie en général, il le pensait, sans doute, de la façon même de jouer la tragédie. Ses rivaux devaient être plus ronflants; il était, lui, plus naturel.
Ce qui est fort imprévu, c'est que Shakspeare, l'acteur-auteur, devait avoir les mêmes qualités que Molière, en tant que comédien.
On n'a point, il est vrai, pour Shakspeare, les documents et les données que l'on possède pour Molière ; mais il est évident qu'eu tenant compte de l'état d'enfance, de balbutiement, où se trouvaient la mise en scène — et le jeu des acteurs aussi, sans doute, — du temps de Shakspeare, l'auteur à' Othello devait être un comédien de talent. On le trouvait surtout admirable dans l'Ombre du père d'Hamlet,et,à dire vrai, il ne faut pas être médiocre pour interpréter un tel personnage. Toujours estil que, pour Shakspeare comme pour Molière, l'idéal rêvé était le naturel. Il est fort intéressant, pour preuve à ce que j'avance, de comparer justement les conseils que Molière donne aux comédiens dans l'Impromptu de Versailles à ceux que donne Shakspeare à ses acteurs, au troisième acte d'Hamlet. Ce sont les mêmes idées, exprimées de façons dififérentes.
1 l6 MOLI ÈRE.
Molière déteste le ton outré, les postures exagérées, les temps d'arrêt qui attirent l'approbation et font faire le brouhaha. Shakspeare s'élève de même contre les bourreaux des vers et les déclamateurs à allures boursouflées :
« Dites ce discours, je vous prie, comme je Pai prononcé devant vous, recommande Hamlet à ses comédiens; dites-le en le laissant légèrement courir sur la langue; mais, si vous le déclamez à plein gosier, comme font tant de nos acteurs, j'aimerais autant que mes vers fussent hurlés par le crieur de la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large, avec votre main, comme cela; mais usez de tout sobrement, car dans le torrent, dans l'orage de votre passion, vous devez encore garder une modération qui puisse lui donner une certaine douceur. Cela me navre d'entendre un robuste gaillard, chargé d'une perruque, déchiqueter une passion, la déchirer, la mettre en haillons pour fendre les oreilles du parterre, qui n'aime d'ordinaire qu'une absurde pantomime ou quelque chose de trôs-bniyant. »
Ainsi, pour ces deux hommes, l'Anglais du XVI* siècle et le Français du xvii* siècle, le but est le même, le but du théâtre est de présenter, comme dit Shakspeare, un miroir à la nature. Shakspeare raille les comédiens de son temps, qui se carraient et beug^laient. Molière se moque de ce roi bien entri" paillé qui fait ronfler les hémistiches. Que devient ainsi la théorie, émise récemment par M. Victor
MOLIÈRE CUMÉDIEN. II7
Hugo, qui veut qu'on admire surtout dans Shakspeare ou dans Eschyle en particulier, et dans le génie en général, la monstruosité?
Les monstruosités de Shakspeare tiennent à son temps; son génie tient à lui-même et à son respect de la nature.
Molière donc était fort bon comédien et avait sur son art des idées tout à fait sensées et tout à fait justes. Certes, il n'était pas homme à ne pas appliquer ses théories, et on devait s'attendre à ce qu'il eût pour lui-même les sévérités qu'il avait pour les autres. « Ah! le chien! Ah! le bourreau ! » s'écriait-il un jour, parlant à Champmeslé dans les coulisses de son théâtre, tandis qu'un de ses comédiens ccorchait Tartuffe sur la scène. Il avait fait de longs efforts pour se débarrasser d'une certaine volubilité de la langue qui affectait son débit lorsqu'il avait abordé le théâtre. Il s'était donc volontairement imposé une sorte de hoquet, dont parlent tous ses contemporains, et qui lui servait à scander sa phrase, à se contraindre luimême à un débit moins précipité. Le vieux comédien Marcel a donné à La Martinière maintes traditions sur le jeu de Molière, et c'est lui qui nous apprend, par exemple, que Molière « entrait dans tous les détails de l'action, » c'est-à-dire qu'il n'oubliait ni un tic, ni une ride, ni un geste, a II est vrai, ajoute-t-il, qu'il n'était bon que pour représenter le comique. » C'est toujours le même reproche, celui qu'on a adressé au théâtre de
Il8 MOLIÈRE.
Molière lui-même, Molière bon pour la farce, comme dit Schlegel. A quoi Molière eût pu répondre, comme il le faisait aux Schlegel de son temps :
— Que voulez-vous? Il faut que je parle à une foule de peuple et à peu de gens d'esprit !
Les ennemis de Molière lui donnaient ainsi des conseils sur la façon dont il devait jouer ses personnages, et toujours ce reproche de ne savoir jouer que le comique revient sur Peau :
Fais toujours le docteur ou fais toujours le drille,
lui dit-on.
Ou bien encore :
Tu ne naquis jamais que ^owt faquiniser; Ces rôles d'amoureux ont l'action trop tendre.
Il s^ensuît que Molière n'était excellent que dans les rôles de laquais, et pourtant il a joué bien des rôles dans son répertoire. On peut dire, jusqu'à un certain point, qu'il y a rempli les meilleurs rôles. Voici d'ailleurs la liste des personnages représentés par Molière dans ses comédies ^ :
Le Barbouillé dans la Jalousie du Barbouillé, Sganarelle dans le Médecin volant»
Mascarille dans VEtourdy, Albert dans le Dépit amoureux,
I. Voyez le livre de M. F. Hillemacher sur la Troupe de Molière.
Mascarille dans les Précieuses ridicules,
Sganarelle dans Sganarelle,
Don Garcie dans Don Garde de Navarre,
Sganarelle dans VEcole des maris.
Érasîe dans les Fascheux.
Arnolphe dans VEcole des femmes,
Molière dans VImpromptu de Versailles,
Sganarelle dans le Mariage forcé,
Moron dans la Princesse d'Elide,
Lyciscas dans les Plaisirs de l'Isle enchantée,
Sganarelle dans Don Juan,
Sganarelle dans V Amour médecin,
Alceste dans le Misanthrope,
Sganarelle dans le Médecin malgré lui,
Lycarsis dans Mélicerte,
Lycas dans la Pastorale comique,
Dom Pèdre dans le Sicilien ou l'Amour peintre,
Orgon dans Tartuffe,
Sosie dans V Amphitryon,
Harpagon dans V Avare,
George Dandin dans George Dandin.
Pourceaugnac dans M, de Pourceaugnac,
Clitidas dans les Amants magnifiques.
M. Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme,
Zéphire dans Psyché,
Scapin dans les Fourberies de Scapin,
Un pâtre dans la Comtesse d'Escarbagnas ( divertissement ).
Un Turc dans la Comtesse d'Escarbagnas ( divertissement ).
Chrysale dans les Femmes savantes, Argan dans le Malade imaginaire.
Au dire de ses ennemis, Molière ne valait ni Gros-Guillaumc, ni Gauthier-Garguille, ni Turlupin, ni le tragique Belle-Rose, ce qui me paraît d'une exagération absurde. Ses acharnés adversaires ne peuvent point, d'ailleurs, contester son succès, qui était /or/ grand; — mais, ajoute bien vite l'un d'eux :
C'est-à-dire fort grand dans les pièces pour rire Moyennant que le drosle en soit pourtant l'autheur, Car aux pièces d'autruy, je suis son serviteur! De sa vie, il n'entra dans le sens d'aucun autre !
Je ne sais si le reproche est bien grave pour le mérite de Molière. Il prouve simplement qu'il lui fallait être profondément convaincu pour être bon comédien, et je ne vois pas ce qu'il y a là de fort damnable.
Il jouait d'ailleurs assez souvent dans les pièces des autres, et l'on connaît cette anecdote oiî, dans certaine pièce. Don Quixote, de je ne sais quel auteur, Molière, jouant Sanche et, dans la coulisse, monté sur un âne qu'il avait peine à maîtriser, s'écriait : « Baron, La Forêt, à moi ; ce maudit âne veut entrer! » Je m'imaginerais d'ailleurs Molière jouant avec plus de talent le maigre chevalier.de la Manche que le gros Sancho, rieur et satisfait.
Une chose à noter, c'est que Molière était excel*
lent pour contrefaire et, comme on dirait aujourd'hui, imiter les acteurs. Il y a, au théâtre, des comiques dont la spécialité consiste à parodier agréablement leurs camarades. Molière, précisément, était de ceux-là. Il se plaisait à le faire, à dîner, au dessert, entre amis, ou chez les grands seigneurs, ses hôtes. Dans V Impromptu de Versailles, sans aller plus loin, on le voit contrefaire tour à tour Montfleury et M^® de Beauchâteau, comédiens tous deux de Phôtel de Bourgogne.
Dans un pamphlet (de Villiers, sans doute), la Vengeance des marquis ou Réponse à l'Impromptu de Versailles ( 1664.), nous voyons que Molière — l'auteur l'appelle Alcipe — prend la défense de Montfleury et retrace en quelques lignes le portrait ou \t portrait-charge, pour mieux dire, de Molière acteur.
u II souffle et il escume bien; il a trouvé le secret de rendre son visage bouffi... Pour le contrefaire, il n'y a qu'à se boursoufler. C'est ainsi qu'il joue lorsqu'il contrefait les autres. »
Molière avait une façon personnelle de marcher en dressant la hanche : « Examinez bien cette hanche, ajoute l'auteur de la Vengeance des marquis... Il récite encore quelquefois ainsi en croisant les bras et en faisant un hoquet à la fin de chaque vers. » Voilà ce hoquet qui se changeait parfois en toux ; nous l'avons vu dans V Avare.
M. Soleirol, dans son livre, Molière et sa Troupe, nous a donné deux gravures représentant
Molière en costume de théâtre : dans le premier de ces portraits (daté de i6$S)y Molière, couronne en tête, la barbe entière, est représenté dans le rôle de Vulcain; dans l'autre, daté de x668, Molière, les cheveux longs, la petite moustache aux lèvres, est représenté dans le rôle d'Harpagon. Les gravures sont médiocres, mais d'un intérêt capital, absolument comme le livre si complet de M. Soleirol lui-môme. *
Molière ne se contentait point dUmiter les acteurs, ses rivaux; il avait une certaine habileté pour le pastiche et prenait un certain plaisir à parodier les poëtcs prétentieux de son temps. Ce malheureux Benserade, qu'il parodia tout vif de la sorte, en savait quelque chose. Molière d'ailleurs ne lui donnait qu'un prêté pour un rendu. Au dire de l'auteur de la Vie de Benserade, Molière ayant composé une sorte de romance où se trouvaient ces deux vers :
Et tracez sur les herbettes L'image de vos chansons I
Benserade se mit à rire :
— Par Dieu, dit-il, il serait plus logique d'écrire :
Et tracez sur les herbettes L'image de vos chaussons l
Le trait fut sensible à Molière qui s'en vengea gaiement en faisant du Benserade,
^ MOLIÈRE COMéoiEN. I2{
Ces minces vengeances de Molière sont peu de chose à côté des satires empoisonnées qu'on décochait contre lui. Il y avait d'abord les injures personnelles, comme cette pipe à fumer qu'on lui jeta à la tête un jour qu'il jouait la comédie. Il y avait aussi les injures morales, plus insolentes et plus cruelles, parce qu'elles atteignaient plus encore Vhomme que Vacteur. Dans un des pamphlets qu'il inspira à ses envieux, on voit ce malheureux Elomire traîné et battu, et on se moque de lui en lui rejetant au nez le mot de Tartuffe : « le pauvre homme! » Cependant quelqu'un, pris de pitié, s'écrie :
S'il en mouroit?
— Et un autre aussitôt :
Qu'importe! il meurt bien d'autres foux!
Ainsi, on offre à Molière le choix entre le bûcher et le cabanon. Molière souffrait, mais haussait les épaules et continuait à « amuser les honnêtes gens. »
Pendant ce temps, l'envie continuait à l'accabler de ses satires. Une comédie, jouée en 1669, au théâtre du Marais ou à l'hôtel de Bourgogne, — on n'en est point certain, — la Critique du Tartuffe, disait tout net :
Molière à son bonheur doit tout son avantage !
II ne manquait plus à la haine et à la jalousie que d'accuser Molière d'être un homme heureux
Molière, « l'homme du monde qui travaillait avec le plus de difficulté, » nous disent Vinot et Lagrange, et qui avait tout prêts, un an à l'avance, les Divertissements qu'on lui demandait à l 'improviste, maniait avec plus de facilité la parole que la plume, et, chose à noter et fort curieuse, il n'était point rare qu'il fît précéder ses pièces d'une sorte d'explication verbale par laquelle il entretenait les bonnes relations avec le public i. Il aimait à parler, non pour le plaisir de prendre la parole, mais pour bien faire entendre son idée ; et il est, je pense, assez étrange, de faire cette découverte que Molière fut le premier conférencier.
Oui, c'étaient de véritables conférences que ces causeries où Molière commentait et défendait ses propres pièces. On l'avait vu, lorsqu'il joua pour la première fois devant le roi, prendre, la parole pour faire excuser par la noble assemblée les façons un peu campagnardes, rurales, dirait-on aujourd'hui, des débutants. On le revit plus d'une fois renouveler devant le public des conférences analogues à celle qu'il avait faite devant le roi. C'est ainsi que le Mercure galant de 1672 (t. I, p. 207) nous montre Molière venant, deux jours avant la représentation des Femmes savantes, se défendre
I. « Il aimoit à parler en public, il n'en perdoit jamais l'occasion, jusqucs-là que s'il mouroit quelque domestique de son théâtre, ce lui étoit un sujet de haranguer pour le premier jour de comédie. » (Marcel.)
contre le bruit qui courait que Trissotin était le portrait du poëte Cotin.
« Une querelle de l'autheur, il y a environ huit ans, avec un homme de lettres qu'on prétend être représenté par M. Trissotin, dit le Mercure, a donné lieu à ce qui s'en est publié. Mais Molière s'est suffisamment justifié de cela par une harangue qu'il fit au public deux jours avant la première représentation de sa pièce. Et puis ce prétendu original de cette agréable comédie ne doit pas se mettre en peine, s'il est aussi sage et aussi habile homme que l'on dit, et cela ne servira qu'à faire éclater davantage son mérite i. »
I. Le Mercure galant, soit dit en passant, s^ montre fort aimable pour cette comédie des Femmes savantes, qui a valu à Molière le reproche d'avoir attaqué les femmes intelligentes et supérieures : « Jamais, dans une seule année, dit le Mercure, l'on ne vit tant de belles pièces de théâtre, et le fameux Molière ne nous a pas trompés. Il y a, au troisième acte, une querelle entre M. Trissotin et un autre qui divertit beaucoup. »
Les pièces de Molière n'obtenaient guère d'ordinaire leur succès qu'à la longue. Celle-ci fut applaudie dès le premier jour.
En dépit du Mercure galant et de la conférence de Molière, on ne peut nier que l'abbé Cotin ne soit l'original de Trissotin. Dans la satire que Cotin composa contre Boileau pour le pâtissier Mignot, V empoisonneur le plus habile du monde, au dire de Despréaux, l'abbé se laissa aller à traiter Molière de Turlupin « jouant du nez et faisant des grimaces pour servir de compère au bateleur Despréaux. » Molière, quoi qu'il en ait dit avant la re-
Ainsi, Molière conférencier égalait Molière comédien. Encore un coup, ce n'était pas le goût des discours et le prurit de la langue qui poussaient Molière à parler en public, mais l'âpre besoin d'expliquer ses idées et son but. Il tenait les harangueurs pour peu de chose, si j'en juge par le mot qu'il dit, un jour que l'avocat Fourcroi, bruyant et infatigable, discutait devant lui avec Boilcau Despréaux, dont la voix était faible et aiguë :
« Ah! bon Dieu, dit Molière, en montrant Fourcroi, qu'est-ce que la raison avec un filet de voix contre une gueule comme celle-là? »
Mais Molière savait aussi de quel prix est la voix qui enseigne, commente, explique, persuade.
prcseiitatlon, se vengea de Charles Cotin en mettant en scène certaine querelle, célèbre dans les ruelles, que Cotin avait eue avec Ménage ; poussant plus loin la satire, l'auteur d,es Femmes savantes alla jusqu'à reproduire un sonnet célèbre de Cotin, le Sonnet à Mademoiselle de Longueville, à présent duchesse de Nemours, sur la fièvre quarte (^Œuvres meslées, édit. de 1659, 2« partie, pages 78-79) :
Votre prudence est endormie De traiter magniâquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie...
Le madrigal sur un carosse amarante est aussi de Cotin et non de Molière. — La postérité, malgré U déclarer tion de l'auteur de la comédie, a confondu Cotin avec Trissotin.
MOLIÈRE COMÉDIEN. Ili/
De là cette habitude des oraisons et, je le répète, des conférences. Comédien, on disait de lui qu'il savait faire jouer jusqu'aux enfants {le Malade imaginaire) et qu'il ferait, s'il le fallait, jouer jusqu'à des fagots. Orateur, il devait avoir beaucoup de prise sur le public par ce charme souffrant et musical de sa voix de malade.
« Bref, conclut La Martinière, dans les intéressantes additions qu'il mit aux biographies de Vinot et Lagrange, et de Grimarest*, Molière a été pour le comique ce que Corneille a été pour le tragique; mais Corneille a vu, avant de mourir, un jeune rival lui disputer la première place, et faire balancer entre eux le jugement du parterre. Molière n'a encore eu personne qu'on puisse lui comparer. {Ceci était écrit en 1745 et reste vrai en i8j3.) On a reproché à Molière qu'il donnait des farces pour des comédies ; et ceux qui examinent si une pièce qui les fait rire est dans toute la rigueur des règles voudraient que tous ses ouvrages fussent aussi justes et aussi travaillés que le Misanthrope et le Tartuffe; mais ils ne font pas assez de réflexion sur la nécessité où était l'auteur de faire subsister une troupe fort nombreuse. Il fallait ménager un peuple qui apportait l'argent nécessaire pour l'entretien de tant de personnes, et qui fournissait abondamment aux grands frais des
I. Il faut consulter aussi les Hommes illustres de Ch. Perrault, l'auteur des Contes, et le Dictionnaire de Bayle (t. IV).
représentations. C'est à la faveur de ces sortes de compositions que le gros des spectateurs avait pris goût pour l'auteur, et plus de gens vont à la comédie pour rire qu'il n'y en a pour admirer. » Certes. Et Molière, directeur et comédien, sacrifiant parfois à ce que ses ennemis appelaient les turlupinades, est autrement excusable que les faiseurs d'aujourd'hui, entrepreneurs de succis, qui n'ont d'autre troupe à nourrir que leurs appétits personnels et qui cependant flattent le public dans ce qu'il a de bas et de niais, oubliant ainsi que le talent et le génie sont faits pour guider la foule et non pour la suivre en esclaves bien rentes et bien repus.
■ Tel fut chez Molière le comédien, celui qu'on bafoua avec tant de haine, mais aussi celui qu'un
ontemporain, l'auteur du Livre sans nom ( publié à Lyon, chez Baritel l'aîné, MDCCXI), plaçait déjà, presque au lendemain de la mort du pauvre grand homme, au rang des poëtes immortels.
En effet, dans ce livre précieux, lorsque Eaquc et Radamante, les juges infernaux, devant qui tous les personnages de Molière, entre autres un Limosin, viennent se plaindre et réclament contre le malheureux un bannissement de six cents ans aux Enfers, et que les juges demandent où loge Molière : — n A l'auberge des Poètes, est-il répondu, avec Térence et Piaule! »
La postérité n'a pas mieux dit.
ES pages ne sont point — ai-je besoin de le dire à présent? — une biographie suivie de Molière, mais une suite d'études assez curieuses, croyons-nous, et faites d'après des documents certains. On a souvent dit que Molière avait été cruellement, brutalement" attaqué, mais on n'a point cité d'ordinaire les attaques et les injures. Elles valaient cependant d'être recueillies, ne fût-ce que pour inspirer à toute âme l'horreur et le dédain de ces calomnies qui, devant l'avenir, ne souillent jamais que ceux qui ont osé s'en faire une arme contre le talent ou la probité.
M. P. Lacroix a réuni dans une suite précieuse de petits livres, la Collection Moliéresque, fort difficile à compléter aujourd'hui, la plupart de ces pamphlets qu'il a fort obligeamment mis à notre disposition. Ils forment l'une des parties intéressantes de cette Bibliothèque Moliéresque^ collection
IjO MOLIÈRE.
unique peut-être et que conserve M. Ed. Thierry dans un des cabinets de la Réserve de la Bibliothèque de l'Arsenal. On éprouve une certaine tristesse à feuilleter ces pages vénéneuses et à se dire que chacun des traits empoisonnés qu'elles contiennent allait frapper le pauvre Molière en plein cœur. Que la haine et l'envie peuvent forger de méchancetés !
Tant de fiel entrc-t-il dans Tâme d'un dévot?
s'écriait Molière. Il aurait pu ajouter : d'un dévot et d'un lettré de bas étage. Les lettres font crever une vésicule particulière dans la poitrine de l'homme lorsqu'elles ne le grandissent et ne l'épurent pas.
D'ailleurs, aux envieux et aux impuissants, il faut bien un prétexte pour passer à la postérité ; ce prétexte, c'est la calomnie ! Qui se souviendrait de Jaulnay, de B. de Somaize, de Roulés, de Le Boulanger de Chalussay, si Molière n'avait pas emporté ces haineux et médiocres personnages dans le rayonnement de sa gloire et comme on emporterait un insecte sur son manteau?
Un des pamphlets les moins odieux, et pourtant les plus amers, qu'on ait publiés sur Molière, c'est le Mariage sans mariage du comédien Marcel, représenté sur le théâtre du Marais en 1671. Ce Marcel, d'abord fort lié avec Molière, se réconcilia avec lui depuis la représen-
tation du Mariage sans mariage, à en juger par les épitaphes louangeuses qui parurent^ signées de ce nom Marcel, après la mort du grand comique. Dans ce Mariage sans mariage^, l'auteur nous avertit que le héros ressemble beaucoup à l'original sur lequel il a copié les brusqueries d'Anselme et ses extravagances. Cet Anselme, marchand enrichi, est une sorte de Sganarelle de VEcole des maris. Son cas est grave : il est « impuissant » ; or il est indiqué dans le livre de la Fameuse comédienne que Molière était parfois affligé de ce malheur. L'Isabelle du Mariage sans mariage serait donc Armande Béjart. C'était peut-être là son nom de théâtre, outre ce nom romanesque de Grésinde — dont elle s'était affublée — ou parée. Clotaire, ami d'Anselme, et épris d'Isabelle, nous représenterait Baron, ce petit Baron que Molière avait adopté et qu'il aimait comme un fils :
Quoique depuis six ans que, voyageant tous deux, D'une forte amitié nous serrasmes les noeuds, Il m'ait toujours traité comme son propre père...
On reconnaît, çà et là, plus d'un trait du caractère de Molière. Par exemple, Isabelle se plaint que son mari ne croit pas à la vertu des femmes :
Pour leur commun malheur il s'est mis dans la teste Qu'à moins que de l'espreuve, il n'en est point d'honneste.
I. Publié d'après rédition de Paris, 1670. /. Gay et fils (Turin, 1869).
Et Marcel fait redire à son Anselme ce vers de Molière tout entier et très-exactement cité :
La femme est, sans mentir, un fâcheux animal.
Les infortunes conjugales de Molière forment d'ailleurs le fond ordinaire des pièces dirigées contre l'auteur de V Ecole des maris. Un ennemi violent, Boudeau de Somaize, dans sa comédie des Véritables Précieuses (Jean Ribou, 1660), se moque de Molière, qu'il ridiculise sous le pseudonyme de Mascarille. Molière le força même à supprimer certain passage de la nîort de Lussetu-cru qu'il montrait lapidé par les femmes.
Un autre pamphlet, plus violent, en réponse au Cocu imaginaire (joué le 18 mars 1660), ce fut /a Cocue imaginaire. Le privilège est daté du 2$ juillet 1660.
L'auteur, faisant allusion à Molière, écrit qu'il (( cache sous une fausse vertu tout ce que l'insolence a de plus effronté. »
« II s'érige, ajoute-t-iI,en juge et condamne à la berne les singes, sans voir qu'il prononce un arrest contre luy, en le prononçant contre eux, puisqu'il est certain qu'il est singe en tout ce qu'il fait. » C'est là qu'on trouve que Molière a copié les Précieuses de M. l'abbé de Pure, jouées aux Italiens, qu'il a acheté de la veuve les Mémoires de Guillot- Gorju, et qu'il en a tiré toute sa gloire! Et l'auteur reprend, après Molière, restitue le vrai langage
LES CALOMNIATEURS DE MOLIÈRE. Ijj
des Précieuses et nous parle de « l'agrément donné entre les deux sœurs (le lavement) ; et de la volupté de l'amour permis (le mariage). » Mais là n'est pas le but de sa pièce ; ce but est de salir Molière. Ce fier et hautain poëte, son rival nous le montre quémandant et intriguant : « il a tiré des limbes son Despit amoureux à force de coups de chapeau et d'offrir les loges à deux pistoles. » Dans ia mort de Lusse-tu-cru, Lusse-tu-cru parlait, au rire de tout le parterre, de sa femme « acariâtre et gueuse de vertu. » Ainsi, la Béjart elle-même n'était pas épargnée.
Pauvre Molière! Mais ce n'est point tout. Voici un pamphlet encore, la Guerre comique ou la défense de l'École des femmes, par lé sieur de la Croix (Paris, 1664), et Molière, sous le nom d'Alcidor, y est ainsi peint, en deux traits :
(( Il lit tous les livres satyriques, il pille dans l'italien, il pille dans l'espagnol, et il n'y a point de bouquin qui se sauve de ses mains. Il prend dans Boccace, dans Douville, et son Escole des femmes n'est qu'un pot pourry de la Précaution inutile et d'une histoire de Straparolle. n
Ce reproche de pillerie, on l'adresse souvent à Molière. Un autre de ces pamphlets dit que, si un tailleur lui faisait un habit, il le devrait composer des vêtements de Scaramouche et de Turlupin, auxquels, en vrai Arlequin, il empruntait pour se vêtir.
Quelle attitude, cependant, gardait Molière
l}^ MOLIÈRE.
devant toutes ces attaques ? Il faisait contre mauvaise fortune bon cœur et répondait avec esprit à ces sottises. On trouve dans une pièce de Chevalier, comédien du théâtre du Marais, les Amours de Calotin (1663), la trace de cette anecdote qui nous représente Molière allant bravement assister, devant la foule assemblée, aux pièces dirigées contre lui. C'est ainsi qu'on le vit s'asseoir, en plein théâtre, parmi les marquis, à une représentation du Por/rjî/iM/jeïn/re, où Boursault raillait l'Ecole des femmes, et soutenait avec plus ou moins d'esprit que cette comédie était une iragédie, et la preuve c'est que « le petit chat y était mort. » Chevalier nous • apprend même que Molière eut le bon esprit de trouver la plaisanterie charmante.
Quelqu'un lui demanda : « Molière, qu'en dis-tu? — Admirable, morbleu, du dernier admirable! »
Ce Chevalier, qui n'est point, comme il dit, de ces fous qui haïssent Molière, nous donne le secret de l'acharnement de certaines gens contre l'auteur de VÉcole des femmes. Pure affaire de boutique, pour parler vulgairement. Molière aux yeux de ses rivaux avait trop de succès.
Ce diable de Molière entraîne tout chez lui *.